Écrit avant Pot -Bouille
les ficelles connues ; une pièce est un mécanisme très ingénieux^ mai^ Tobservation et le style en sont généralement exilés. Lorsqu'on se permet un bout d'observation amère, il faut racheter cette audace par des concessions, et, pour une scène hardie et un personnage vrai, donner trois scènes conventionnelles, des poncifs accueillis par de sûrs applaudissements, trois ou quatre personnages sympathiques taillés sur le patron voulu.D'aucuns défigurent leurs drames par l'exposé de théories sociales. En vrais fils de Diderot, ils font de chaque pièce une thèse, et cela se déroule avec force parfois, mais avec la grâce d'un théorème de géométrie se dévidant devant le public. Jeter bas les échafaudages antiques, faire du drame une simple étude de psychologie, révélée par des mots dramatiques^ tailler largement dans la nature, sans souci de ces intrigues compliquées qui font des pièces à la mode les sœurs des romans d'Eugène Sue; s'occuper autant de l'exactitude du décor et du costume que de la vérité des passions, car on ne peut abstraire l'homme de son milieu; aller aussi loin que possible dans la peinture de ces passions, aussi loin que Shakspeare et ses contemporains, en un mot réaliser sur la scène ce qu'on réalise dans le roman; substituer Balzac à Bouchardy; — voilà ce que rêve l'auteur des Rougon, voilà ce qu'il n'a cessé de répéter plusieurs années, au Bien public et au Voltaire. Toutes ces théories ont été reprises par M. Zola, de 1880 à i881,dans ses articles hebdomadaires du /'i'^aro. Articles courts, de forme vive, très différents des graves études du Messager de t Europe : à un public lettré et sérieux succédait un public frivole. Les obligations du critique changeaient; la prose à l'usage de Saint-Pétersbourg ne convenait pas au boulevard des Italiens.
J Pourquoi nos écrivains naturalistes sont-ils si goûtés en Russie? Ne serait-ce point parce que le public russe, plus primitif, plus rustre, il faut dire le mot, que le public parisien, n'a pas de ces dégoûts de raffinés qui caractérisent les nations avancées. Des mets robustes conviennent à des estomacs jeunes ; les Russes ne sont pas mièvres ; Rabelais et ses grosses gaillardises ne leur déplaisent point, parce qu'ils sont encore xvi« siècle; aux dépravés il faut des sucreries. Ce n*est pas seulement pour M. Zola que la Russie s'est montrée hospitalière, mais aussi pour notre grand Balzac.
Dans les articles de M. Zola au Figaro éclate un esprit trop contesté, point parisien, ni capable de sautiller sur des pointes d'aiguille, tudesque, si Ton veut. Lisez l'article intitulé : M, le Comte : c'est un peu la malice de Goethe.
Dans cette campagne d'une année, M. Zola a abordé les questions politiques.il s'était déjà amèrement plaint de l'indifférence gouvernementale à l'égard des lettres dans son étude : la République et la littérature. Il y déclare un peu paradoxalement, parodiant un mot célèbre : La République sera naturaliste ou elle ne sera pas. G'est-à-dire que nos hommes politiques devront se régler sur les circonstances beaucoup plus que sur des théories préconçues, faire, en un mot, de la politique expérimentale. Ce qui m'étonne de M. Zola, c'est qu'il s'indigne contre un tas d'imbéciles et de médiocres, sans comprendre qu'entre les mains d'un véritable homme d'Etat, les imbéciles et les médiocres ont leur utilité. Gris, tumulte dans le camp des médiocres, clameurs des républicains doctrinaires, point tendres pour le républicain qui trouve ridicules des gestes inutiles et des déclamations de commis-voyageurs.
M. Zola est mal avec la secte. Ses appréciations sur Floqoet et sur Ranc ont achevé de tout brouiller ; on ne le nommera plus sous-préfet à Gastel-Sarrazin.
Flaubert a communiqué à ses amis une grande indif* férence en matière politique. Ecoutez-le parler dans la bouche de M. Emile Zola et de M. Alphonse Daudet. « Ah! je la hais cette politique! s'écrie M. Zoia. Je la bais pour le tapage vide dont elle nous assourdit, et pour les petits hommes qu'elle nous impose!... C'est comme une écume d'ignorance et de vanité que le sufiTrage universel pousse dans Paris. »
Et 11. Alphonse Daudet à la fin de Robert Helmont :
« O politique» je te hais !
» Je te hais parce que tu es grossière, injuste, haineuse, criarde et bavarde;
» Parce que tu es l'ennemie de l'art et du travail;
» Je te hais surtout, 6 politique, parce que tu en es arrivée à tuer dans nos cœurs le sentiment, l'idée de la patrie... »
J*ai envie de chercher chicane aux deux romanciers. Certes je trouve déplorable comme eux le tapage improductif des impuissants, mais est-ce l'étouffer que de 86 retirer égoïstement dans son coin comme le recom* mande M. Emile Zola? Si ceux qui pensent et qui peuvent se dérobent, n'est-il pas simple que le champ reste libre aux nullités? L'indifférence des artistes, pour paraître de nature plus élevée que l'indifférence des bourgeois, n'en est pas moins condamnable parce qu'elle détourne des affaires publiques les forces vives de la nation. Dans les époques de décadence, comme le remarque M. Paul Bourget, l'individu s'isole, l'égoïsme aveugle s'accroît. Je dis aveugle, parce que les désastres publics rejaillissent toujours sur l'individu qui s'ar-
range pour vivre tranquille. En sommes-nous donc là? Ue moyen de contraindre les bavards au silence, c'est de parler plus haut qu'eux et de dire des choses justes. Que si, malgré tout, on préfère l'incapacité, pourq4ioi ne pas lutter, lutter jusqu'au bout. Un écrivain, un poète ne se diminue pas en restant un citoyen. Victor Hugo est surtout grand depuis les Châtiments. Toutes les fortes pensées se meuvent à Taise dans les cerveaux larges. Et soyez sûrs que la littérature n'en souffrira pas. Il serait idiot d'atteler un écrivain aux menues besognes d'un ministère, mais il est bon qu'il ait une place dans les chambres, pour parler de loin en loin, au besoin, dans les circonstances graves, avec l'autorité que donne Tisolement et l'habitude de la réflexion désintéressée.
Il y a des heures ou la plume doit le céder à la parole, où le bruit des assemblées doit succéder au silence du cabinet de travail.
Ne soyons pas aussi dédaigneux pour les pensées revétuos d'une forme malheureuse. Les écrivains regardent trop le monde du haut de leur art : ils ont la vue bornée par leurs horizons familiers ; une parole sans éclat peut être d'un grand politique; les expressions souvent prud'hommesques de Thiers ne gâtaient pas son génie lucide. Chez lui, l'hoiTimed'étudeélait secondaire, l'homme d'action dominait; il y a bien des gens utiles qui ne sont pas des artistes.
Les œuvres critiques de M.Zola ont été accueillies comme les Rougon-Macquart^ par des cris indignés. Cette atmosphère d'orage ne déplaît pas au romancier, il aime à enfoncer son idée « à coups de marteau dans la tête des gens. » — « L'action contient en elle sa récompense. Agir, créer, se battre contre les faits, les vaincre
OU être vaincu par eux, toute la joie et toute la santé humaines sont là M » C'est Octave Mouret qui parle à Vallagnosc et il ajoute : « Tu verras quelle machine je bâtirai cela sera superbe quand même » Toujours l'ambition géante avouée dans la préface des Nouveaux Contes à Ninon : « Je voudrais coucher Thumanité sur une page blanche, toutes les choses, tous les êtres, une œuvre qui serait Tarche immense. »
En dépit des rancunes, les livres s'entassent, l'édifice monte, slmpose.
La première bataille s'est livrée parmi les spécialistes : toute originalité a chance de retenir l'attention de ce public restreint, le plus intelligent, le plus passionné aussi. Mais il y a bien des poètes et des romanciers qui sont restés confinés dans ce cercle de connaisseurs.
Pour pénétrer jusqu'à la foule, il faut percer un second public bourgeois, couche inepte et prétentieuse d'enrichisqui jugent à travers leur journal.L'Assommo/r a eu la bonne fortune d'ameuter les prud'hommes et c'est grâce à ce tapage que M. Zola est arrivé aux lecteurs naïfs, gobe- mouches et d'impressions franches.
La gloire, c'est l'édition populaire, l'édition à deux sous.