Emile Deschamps
pu mettre dans le même groupe les Fleurs du mal et leur contemporaine, Madame Bovary, deux mondes parfaitement distincts, le romantisme à Tagonie et le naturalisme naissant. Au spectacle de Paris, toujoursfumant et haletant d'un labeur éternel, Baudelaire s'écrie :
Fourmillante cité, cité pleine de lèves, Où le spectre en plein jour raccroche le passant t Les mystères partout coulent comme des sèves Dans les canaux étroits du colosse puissant.
Où nous voyons rouler des omnibus et se heurter des passants, Baudelaire voit « couler des mystères n ; il ne peut faire troîs'pas sans que sur lui s* abatte Tessaim « des mauvais anges, » En voulez-vous encore des preuves? Lisez cette étonnante pièce intitulée : Une martyre, où le rêveur montre, étendue sur un lit, une femme mystérieusement égorgée :
Un cadavre sans tète épanche, comme un fleuve,
Sur Toreiller désaltéré Un sang rouge et vivant, dont la toile s'abreuve
Avec Tavidité d'un pré.
Cette fois, c'est du Poë, c'est une hallucination sanglante.
£t pourtant il serait imprudent de prétendre qu'il 0*a pas rendu d'une façon saisissante des détails très Particuliers de la vie moderne. Contradiction apparente: Baudelaire a toujours la fièvre ; il semble communiquer Cette fièvre aux objets et aux êtres qu'il décrit. Ce procédé dénature complètement telle ou telle Scène. Peignez fiévreusement un intérieur paisible et tout grimacera, car vous avez introduit de force votre propre surexcitation, toute subjective, parmi des êtres qui éprouvent par eux-mêmesune sensation diamétralement opposée. Baudelaire ressemble à ces gens qui
n'ont pas le sens du vert, du rouge ou de toute aatre couleur. Placez-les en face d'un tableau où il n'y a pas de vert ou pas de rouge, ils jugeront aussi nettement que vous ; dans lecascontraire,ils déraisonneront.Baadelairc reste amer et triste, même devant le soleil qui est gaieté ; par conséquent il ne sera pas bon peintre du soleil et réservera ses traits les meilleurs pour les mélancolies lunaires. Il laisse glisser sur de belles pièces an rayon tombé des étoiles. Il rend avec puissance et variété les heures troubles du crépuscule ; sa tristesse et son spleen sont dans la nature à ces heares-là; ilneles met pas où ils n'ont que faire.
A-t-on jamais mieux montré l'ensommeillement las et morbide du matin ?
Les femmes de plaisir, la paupière livide.
Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stapide.
Ces deux vers révèlent des expériences auxquelles a dû se complaire la bizarrerie du poète. Baudelaire a passé bien des nuits de hasard dans le lit des femmes plâtrées, à sentir frissonner contre sa chair une chair vendue.
Et l'amour n'est pour moi qu'un matelas d'aiguilles, Fait pour donner à hoiro à ces cruelles ÛUes I
Mais qu'importe, puisque l'œuvre rayonne et qu'une dizaine de pièces des Fleurs dw ma/ vivront autant que la langue française I
La Charogne restera comme une merveille descriptive : c'est la seule poésie spiritualiste du livre.
Cependant ce sceptique avait conservé d'une première éducation catholique une adoration mystique pour je ne sais quelle madone et surtout une robuste terreur de Satan :
C'est le diable qui tient les fils qui nous remuent.
Mais rétrangeté de Baudelaire éclate plus encore dans la forme que dans les idées.
Il a des comparaisons absolument stupéfiantes. U marivaude dans Thorrible.
Sur Toreiller du mal c'est Satan Trismégiste Qui berce longuement notre esprit enchanté, Et le riche métal de notre volonté Est tout vaporisé par ce savant chimiste.
De telles images abondent :
Le ciel, couvercle noir de la grande marmite Où bout rimperceptible et vaste Humanité.
Encore mieux :
Et de longs corbillards, sans tambours ni musique Défilent lentement dans mon âme ; l'espoir.
Vaincu, pleure, et l'angoisse atroce, despotique, Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
Voyez-vous Tangoisse planter son drapeau noir sur le crâne de Baudelaire ? Comme ce despotique est amené pour la rime I Car ce vrai poète, qu'on nous représente comme un versificateur savant, cheville continuellement.
Il y a des défauts plus graves, une obscurité souvent complète, et M. Renan, seul, déclare que Tobscurité devient une beauté chez un poète. Voici un passage, où Baudelaire, se souvenant de ce quMl a souffert, représente le poète comme un paria véritable :
Pourtant sous la tutelle invisible d'un ange L'enfant déshérité s'enivre de soleil.
Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil.
n joue avec le vent, cause avec le nuage Ei s*enivre en chantant du chemin de la croU; Et l'esprit qui le suit dans son pèlerinage Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.
Que signifie ce vers?
Et s'enivre en chantant du chemin de la croix.
G*est, j'imagine, un souvenir des douleurs du Christ portant sa croix ; Tenfant monte inconsciemment au Calvaire ; il rit et va sans défiance s'offrir au bourreau. On est obligé de réfléchir cinq minutes pour découvrir la pensée de Baudelaire. Les poètes arabes avaient rhabitude d'écrire un commentaire de leurs œuvres ; on raconte même que l'un d'eux, ayant attendu trop longtemps pour rédiger ces notes explicatives, se vit forcé de renoncer à ce travail, car il ne se comprenait plus lui-même. L*auteur des Fleurs du mal aurait dû prendre la sage précaution des Orientaux.
Défaut rare, du reste, non moins que les qualités da livre. Alfred de Vigny seul, dans notre poésie française, a écrit des vers d'une concision aussi puissante, a ra massé en quelques mots des visions aussi amples. C'est un don que de plus grands écrivains, des hommes de génie, n'ont pas eu au même degré.
Baudelaire, comme tous les amants de la nuit, comme son maître Théophile Gautier, a la passion des chats. Leurs caresses silencieuses lui plaisent ; ils sont les amis de sou travail solitaire.
Ils prennent en songeant les nobles attitudes Des grands sphinx allongés au fond des solitudes.
Ce dernier vers n'ouvre-t-il pas des perspectives v^' menses, de grandes allées de sphinx au milieu des sables déserts, sous la vaste solitude du ciel pur? Fermez les yeux, devant vous immédiatement.
Les grands pays muets longuement s'étendront *. Les cahots d'une voiture sur le pavé de Paris, dans 1 . Alfred de Vigny. La maison du Berger,
le calme du petit jour, résonnent-ils mieux au premier chapitre du Ventre de Paris que dans ce vers massif ?
Le faubourg secoué par de lourds tombereaux.
L'impassibilité de la statue du Commandeur et la fierté dédaigneuse de Don Juan descendant aux enfers inspirent à Baudelaire des vers de marbre, aux larges plis et aux cassures sculpturales.
Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre Se tenait à la barre et coupait le flot noir; Mais le calme héros, courbé sur sa rapière, Regardait le sillage et ne daignait rien voir.
Du milieu des bizarreries de chaque page on entend s'envoler des strophes sonores. L'expression a la grandeur de ridée.
Baudelaire est Tun des rares poètes français qui aient communiqué au sonnet, ce poème de forme étroite, une ampleur dont on ne l'aurait pas cru capable. Exemple :
Je te donne ces vers, afin que si mon nom Aborde heureusement aux époques lointaines Et fait rêver un soir les cervelles humaines, Vaisseau favorisé par un grand aquilon,
Ta mémoire, pareille aux fables incertaines^ Fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon, Et par un fraternel et mystique chatnon Heste comme pendue à mes rimes hautaines.
Etre maudit à qui, de l'abîme profond
Jusqu'au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond,
O toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,
Foules d'un pied léger et d'un regard serein Les stupides mortels qui t'ont jugée amère , Statue aux yeux de jais, grand ange au.front^d'airain.
Seul, M. Leconte de Lisle a écrit des sonnets aussi grandioses. Quatorze vers disposés dans un certain ordre rigoureusement indiqué ne donnent pjis l'hospita-
lité qa*à une idée gracieuse ou ingénieuse ; la pensée la plus vfitste se meut à Taise dans ce cadre ; les poètes de haut vol peuvent faire des sonnets sans déchoir.
Mais ces questions de forme n'intéressent que les gens du métier. Ce qui donne au public la mesure d*un écrivain, c*est rinfluence de ses livres sur la littérature de ^ son temps.
La génération nouvelle sait par cœur les Fleurs du mal : elle se grise de Baudelaire de même que ses aînées se sont grisées de Musset.
Et, comme les défauts se communiquent plus aisémentque les qualités, c*est surtout son maniérisme qu'on emprunte au poète de la Charogne,
11 y a là un véritable danger pour le génie français fait, avant tout, de clarté et de bon sens. Les ultra raffinent encore sur le maître. Et cependant Baudelaire semblait s'être enfoncé aussi loin que possible dans l'étrange. Jugez où l'on aboutit. Lorsque l'art sort de l'imitation franche de la nature, lorsqu'il se laisse égarer dans le cauchemar, il entre dans une impasse. Baudelaire mourut à l'âge de quarante-six ans, au seuil de la folie.
Le plus robuste des disciples de Baudelaire est, à coup sûr, M. Jean Richepin. Si les autres sont schopenhauéristes, poitrinaires et lugubres, celui-ci, au moins, de belle humeur et de poumons solides, fait plaisir àentendre, même lorsqu'il s'enroue. M. Richepin vient de l'Ecole Normale. M. Edmond About doit renier ce parent hirsute et mal appris qui s'enivre de gros vin bleu et parle le langage des rues. La vieille Université, comme une poule qui a couvé un canard, s'effare de ce fils inouï et met ses besicles pour l'examiner soigneusement quand il passe.
La Chanson rfe5G^wet*a:,qui a fait emprisonner l'auteur
pour outrage à la morale publique, est un essai très curieux de poésie moderniste. M. Richepîn a des tendresses pour les va-nu-pieds de Paris. Je lui reproche de les idéaliser beaucoup trop, d'accrocher dans leurs loques trop de rayons de soleil. La population flottante des barrières, les vagabonds, les souteneurs et les filles ne méritent pas cette compassion du poète. Ils sont plus abjects, et Tarsouille n*a guère d'attendrissements lyriques devant la nature. 11 est vrai que pour racheter ses complaisances, M. Richepin frappe quelquefois trop fort, s*épuiseen audaces inutiles. Ilestdeceux quiprennent la brutalité pour la vérité. Certes, Técole nouvelle a montré qu'elle ne reculait pas devant les hardiesses. Mais il faut savoir les employer à propos. Dans les tableaux triviaux de M. Richepin, il y a infiniment de fantaisie. Faites de chic et non résultat de l'observation, les pièces écrites entièrement en argot semblent composées à coups de dictionnaire. L'auteur, avec sa verve railleuse et gfitsconne, ne se moque-t-il pas de ses lecteurs lorsqu'il leur affirme qu'il parle l'argot couramment? Le ton gouailleur de la préface permet de le soupçonner. Le poète ne s'est pas dit : Je vais livrer au public une étude de mœurs exacte. Dans presque tous ses vers on sentie désir d'ameuter la foule, de faire du tapage au moyen de quelques expressions nues et de quelques tableaux violents. C'est le coup de pistolet romantique encore, et non la simplicité sévère et froide de l'écrivain naturaliste. Dans une très belle pièce dédiée a M. Maurice Bouchor :
Tu sais, frère, combien je t'aime; C'est pourquoi je veux l'épargner, En l'avertissant, le baptême De l'expérience à gagner
M. Jean llichepin montre le bout de Toreille ; il a voulu épater le bourgeois, Tamener à prendre des vessies
Pour des lanternes, sacrebleu t
Dans tous les cas, il n'a pas su abandonner les vieux rhythmes lyriques. Les strophes hugolesqucs, excellentes pour Tode, merveilleuses d*envolement, nuisent à la poésie d*observation, à la poésie épique contemporaine. La forme et le fond dififèrent trop. Imaginez un versificateur mettant en rondeaux tout Tancien testament I II ne s* agit plus de faire des tours de force poétiques à la Théodore de Banville, de ressusciter des formes artificielles, d'équilibrer une sextine ou une ballade. Il n'y a rien de plus agaçant, je le répèle, que le faux lyrisme, et le novateur puissant qui nous délivrera de cette plaie sera le bienvenu.
J'ai disloqué ce grand niais d'alexandrin,
criait Victor Hugo. Si bien disloqué, en effet, qu'il est assez large et assez souple pour charrier toutes les idées modernes.
M. Richepin tient aussi des romantiques son personnalisme. Le moi apparaît sans cesse dans la Chanson des Gueux, Le poète, malgré ses affectations brutales, n'est pas assez fort pour s'abstenir soigneusement.
Il a parfois des accents de flûte d'une douceur antique qui font songer à André Ghénier. Voyez la Vieille statue ou le Bouc aux enfants; ce dernier poème parait sculpté dans l'ivoire par un fm miniaturiste ; ailleurs le vers s'emplit d'une mélancolie vague et profonde. Je préfère la pièce intitulée: Tristesse des bêtes, cette rêverie bercée par le lent cheminement d'un troupeau, dans la vapeur poussiéreuse et dorée du soir tombant.
à bien des coups de gueule, à bien des cynismes afTectés.
Mais la vraie originalité de M. Richepin réside plus dans sa prose que dans ses vers. Pour la foule, il est resté l'auteur de la Chanson des Gueux ; son succès de 1875 barre la route à ses romans. Pourtant, la phrase ramassée, nerveuse et puissante de la Glu, dans son raccourci pittoresque, inaugure un faire qui finira par triompher des développements sans bornes de Técoie Flaubert. Deux générations ont vécu de Ténumération infinie ; le moule s^épuise. Qui imposera une nouvelle formule nette, brève, forte? Peut-être M. Richepin, s'il voulait rester observateur, s*abstenir du caricatural et du romanesque.
Gomme le poète des Gueux, M. Paul Bourget, son ami, vaut surtout par la prose.
Lui aussi, le théoricien de Técole Baudelairienne, il a suivi le maitre dans les boudoirs troubles^ pleins de parfums énervants. Mais il n'arrive pas à lancer des blasphèmes au ciel avec une bouche de cuivre. Sa voix a des harmonies amoureusement vagues ; Baudelaire finit en Shelley. L*auteur des Aveux compare son àme à un jardin dont les allées
Se peuplent chaque soir de formes long voilées Qui frissonnent devant un ciel rose et glacé.
Et c*est bien Timage de cette poésie qui se plaît à voguer aux clartés pâles de la lune sur les lacs écossais ou à entendre la brise gémir dans les bruyères. Des paysages calmes, aux tons doux, un peu froids.
O nuit, ô douce nuit d'été qui viens à nous
Parmi les foins cou)>és et sous la lune rose,
Tu dis aux amoureux de se mettre à genoux.
Et sur leurs fronts brûlants ton souffle frais se pose.
Il y a dans ces beaux vers une tendresse enlaçante et voilée.
M. Paul Bourget est souvent nébuleux et de souffle court. 11 se complaît dans une désespérance philosophique qu'il savoure voluptueusement.
On n*entend plus, dans ce concert de décadents, la note de M. Verlaine. Le poète Saturnien a trouvé, parait-il, son chemin de Damas, en marchant de trop près sur les traces de Baudelaire. 11 a troublé sa vie et brisé sa lyre. M. Verlaine fut pourtant pendant longtemps l'un des espoirs du Parnasse. Il partageait avec M. Goppée les sympathies naissantes du public. Mais il n'a plus maintenant que des cantiques sacrés.
Des jeunes remplacent ce vétéran du Baudelairisme. Tout récemment M. Albert Wolff nous a présenté une recrue de talent, M. Maurice Rollinat.
Chez M. Rollinat, l'inspiratLon de Baudelaire est plus apparente encore que chez ses aînés : elle ne se manifeste pas seulement dans le choix des sujets et des rhythmes, mais jusque dans Texpression.
M. Rollinat a divisé ses Névroses comme le maître avait divisé les Fleurs du Mal, Dès le début, l'obsession de l'infirmité humaine, le regard découragé sur les hommes et sur les choses On dirait un ascète, dévoré par l'inquiétude des jours solitaires, luttant contre ses passions comprimées, toujours terrifié par l'œil de Satan, crachant au monde son dégoût.
Pourquoi l'instinct du mal est-il si fort en nous?
Le meurtre, le viol, le vol, le parricide
Passent dans mon esprit comme un farouche éclair.
Ne croit-on pas entendre Baudelaire :
Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie N'ont pas encor brodé de leurs plaisants desseins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C'est que notre âme, hélas I n'est pas assez hardie.
M. Rollinat est si profondément imprégné de cette poésie quîntessencîée et charmeuse, qu^elle semble devenue sienne ; il n'a pas cette gène qu'on éprouve à porter les habits d'un autre. Le goût des scènes étranges et des perversions le ramène sans cesse à la pensée de la mort et son œuvre finit dans des visions de spectres, au milieu des ténèbres.
O mort, vieux capitaine, il est temps, levons Tancre, Ce pays nous ennuie, ô mort, appareillons.
Est-ce M. Maurice Rollinat qui parle ? Non, c'est Baudelaire.
Et qui chante en fermant son livre ?
Vive la mort ! vive la mort I
Est-ce Baudelaire ? non, c'estM. Rollinat. Pourtant, je crois remarquer dans le fils un sentiment qui manque chez l'ancêtre : Baudelaire, plein de réminiscences catholiques, croit à Satan plus qu'à Dieu ; M. Rollinat, lui, laisse échapper un cri de lassitude.
Soupir parlé des deuils intimes.
Vieux refrain des vieilles victimes :
Mon Dieu !
Mélange d'hystérie et de mysticisme, religiosité malsaine à la Barbey d'Aurevilly.
Mais les rapprochements menacent de ne pas finir.
Gomme Baudelaire, M. Rollinat adore les chats pour leur mystère et leur càlinerie voluptueuse, il est un dévot d'Egard Poë,
De ce grand ténébreux qu'on lit en frissonnant;
Lestons violacés de Delacroix, l'ensorcellement mystérieux, inquiétant, diabolique de la Joconde, le frisson funèbre des ifs et des sapins le remuent délicieusement ; il
aime les rhylhmesberceurs, le retour obsédanldes mèmeft vers qui endort ainsi qu*un ronronnement. Il a un sens de la femme très moderne, une voluptuosité maladive, une recherche dans Tamour qui est bien d*un sensitif de décadence ; et en même temps qu*il se livre à ces débauches d'imagination, qu'il traduit
La vie épidermique avec tous ses frissons,
il a des rêves de blancheurs idéales, immaculées, rayonnantes.
Ce n'est assurément ni l'affectation des formes vieillies, ni la bizarrerie cherchée, ni l'invention de mots inutiles et lourds tels que fantomatiser^ envertiginer^ incuvieux ou monotonisery ni l'excessif de certaines comparaisons qui peuvent immortaliser M. RoUinat.
Le dégoût n'a jamais semblé à personne un mystévieux vecovs. Et je m'étonne que la langue d'une froniagère emparadlssante puisse trouev une chaiv de volupté. Cette fromagère montre tout bonnement que le poète a lu Les Rougon Macquart, comme la vigoureuse et belle pièce : ï Enterré vi/téraoigne qu'il a étudié la Charogne, et s'en est approprié, non moins que la forme, la brutalité et la hauteur de verbe empoignantes.
Que dites-vous du vitriol des noires hypothèses ? cela ne rappelle-t-il pas le riche métal de notre volonté ?
Le soliloque de Troppmann, visiblement né du vin de t assassin a des allures de complainte:
Je fus les attendre à la gare.
Dans la nuit froide, sans manteau; J'avais à la bouche un cigare Et dans ma poche un long couteau,
C'est le prud'hommes que dans l'atroce. Quant au Chat hydrophobe, il fera crever de rire nos petits-neveux ; les
LBS POÈTES !^89
générations futures se demanderont avec stupeur si cette poésie ciiarentonesque ne cache pas une mystification.
Il faut dégager de ce fatras baudelairien la note propre au poète. Les Névroses ne sont pas un livre décisif, et M. Roilinat aurait dû garder son portrait, sa belle tète souffrante et fatale, pour un autre re« cneil.
Je ne veux citer que quatre ou cinq pièces typiques : Les Agonies lentes f les Petits Fauteuils, le Val des marguérites, l'Allée des Peupliers et la Baigneuse.
Elle est poignante, cette poésie du mourant qui se sent mourir, et qui s*en va, par les beaux soleils, humer un peu d*air pur, sans cesse coudoyé
Par la santé publiqae avec ses ironies.
Victime de Tobsession de la mort, il entend la terre tomber sur son cercueil pelletée par pelletée ; il se dessèche, il voit rhuile manquer, la lampe défaillir, et pourtant Therbe fleurit, et dans les forêts la sève monte.
Le mot qui revient avec le plus de persistance dans les vers de M. Roilinat, c*edt le mot frisson, Fauteur y laisse entrevoir son originalité ; il a une touche frissonnante, plus frissonnante que la touche de Baudelaire.
Que ce soit le frisson des moribonds, le grelottement des peupliers trembleurs qui murmurent des pieds à la cime sous le déchaînement de la tempête, ou l'infini tremblotement de la rivière susurrante, M. Roilinat excelle à rendre ces agitations imperceptibles.
Il a le sens de la nature, daigne observer quelquefois. Délivrée de quelques banalités prétentieuses, sa Facke au taureau serait un tableau rural d'une simplicité et d'une beauté vraie. Le poète conserve dans un
coin secret, et quoiqa*il veuille se faire passer pour ff amant du sombre et du hideux, » des délicatesses e qulses.
Voyez les deux bébés :
Auprès du minet grave et doux comme un apôtre,
Côte à côte ils sont là, les jumeaux ébaubis,
Tous deux si ressemblants de visage et d'habits
Que leur mère s'y trompe et les prend l'un pour l'autre.
Tout ravis quand leurs yeux rencontrent par hasard La mouche qui bourdonne et qui fait la navette, On les voit se pâmer, rire, et sur leur bavette Saliver de bonheur à l'aspect d'un lézard.
La poule, sans jeter un gloussement d'alarme. Regarde ses poussins se risquer autour d'eux, Et le chien accroupi les surveille tous deux D'un œil mélancolique où tremblote une larme.
Quel bon chien raerveilleusement campé! Quel charme donne à ces vers rexactitude du rendu. La bavette ensalivée, les bottinettes bleues et Tattitude pensive du rainet renferment plus de poésie que toutes les hallucinations du monde. On veut absolument que poésie soit synonyme de fantaisie, lorsque de tels exemples prouvent que si la fantaisie est parfois poétique, le réel peut l'être bien davantage. Il suffît de redescendre du cinquième ciel où nous ont emportés les romantiques et de savoir regarder et comprendre. Je préfère la Baigneuse de M. Rollinat, dans sa prosaïque baignoire, avec son élégance moderne et ses odeurs capiteuses, aux nymphes de M. Armand Silvestre qui mettent des blancheurs vagues dans les bois assombris. Pourtant ne soyons pas trop sévères pour Jes paysages de rêve.
M. Rollinat en a de fort beaux, entre autres ce Val des Marguerites où la lune resplendit à travers des houx
lumineusement verts. Ce vallon discret, vaporeux, d'une lumière idéale, plaqué de touches vertes et de tons d'argent devait plaire à Sarah Bernhardt : c'est un peu le décor du cinquième acte d'JHemam. Dommage que
L'horreur des alentours en ferme les approches.
Pourquoi M. Rollinat a-t-il des chutes si brusques. Chez lui l'excellent coudoie le pire : Jes chevilles sont très mal placées, crèvent les yeux, et la richesse habituelledesrimes ne supplée pas à cet inconvénient, comme on le pense au Parnasse. J'ai dit plus haut mon sentiment sur la versification de Baudelaire, très laborieuse et souvent malhabile. Les disciples feraient bien de se défier de l'opinion vulgaire, qui, sur la foi de Gautier, veut voir dans les Fleurs du mal une suite de poèmes impeccables. Si, du moins, M. Rollinat avait la sonorité superbe du maître ; mais l'ampleur est ce qui lui man. que le plus : ce ne sont pas des majuscules pédantes et des métaphores vieillies quipeuventla remplacer.
Il semble, au point où en est la poésie, et malgré les infiltrations naturalistes, qu'il faille se torturer la cervelle lorsqu'on écrit en vers, pour exprimer emphatiquement une idée simple. Si la poésie n'était qu'une école de rhétorique et d'artifices, elle mériterait le mépris de Pascal. On ne devient pas grand poète en tourmentant l'idée et iaphrase, maisen exprimant aussi nettement que possible les impressions ou les sentiments de l'homme. Molière gagne aux ressources du rhythme, maisse tient généralement très voisin de la prose. Ëtc'est seulement quand il veut trop hausser le ton qu'il devient ridicule.
Allons couronner en Valère
La flamme d'un amant généreux et sincère.
La nouvelle poésie naturaliste, elle aussi, devra et très simple, dédaigneuse des inversions, des clichés des enflures, plus soucieuse de la vérité du fond et la solidité de la forme que des faux brillants.