Emmanuel des Essarts
Va venir an absolu de justice et de fraternité ; lesliorames de viennent bons;
Le courant roule à Jéhovah ;
Les peuples affranchis et intelligents se tendent les mains. Pour M. Sully Prudhomme, le progrès marche à petits pas, affaiblît les rivalités immédiates sans combler les frontières, promet Thomme meilleur sans assurer rhomme excellent. Souvent même ce cœur de poètequi désire croire, à la vue du mal universel toujours étalé sur le monde, est pris d'une tristesse et d'un découragement noir. Et jusqu'à ses lèvres monte un chant de mort.
Quand je vois des vivants la multitude croître Sur ce ç(l6be mauvais, de fléaux infesté, Parfois je m'abandonne à des pensers de cloître Et j'ose prononcer des vœux de chasteté.
Demeure dans Tempire innommé du possible, O fils le plus aimé qui ne naîtra jamais!
Mieux sauvé que les morts et plus inaccessible, Tu ne sortiras pas de Tombre où je dormais t
Le zélé recruteur des larmes par la joie, L'amour, guette en mon sang une postérité.
Je fais vœu d'arracher au malheur cette proie ; Nul n'aura de mon cœur faible et sombre hérité.
Puis le poète chasse ces idées; il veut qu'après tout la vie soit bonne ; il se condamne à un optimisme forcé.
Quel homme, une heure au moins, n'est heureux à son tour! Une heure de soleil fait bénir tout le jour.
Mais la vanité même de ce bonheur l'oblige à songer. Dans les plus violents spasmes d'amour, l'homme n'étreint qu'un corps. Deux âmes ne peuvent jamais s'embrasser^ jamais le désir ne se satisfait pleinement. La conception de l'amour chezM. Sully Prudhommeest plus
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terre à terre, plus charnelle, plus profonde aussi que la vieille conception idéaliste. Victor Hugo, Lamartine et Vigny enveloppent la femme aimée dans une auréole vague, s'égarent en rêveries sentimentales ; M. Sully Pradhomme précise, creuse sa pensée, Tinterroge et se répond. Il est le poète solitaire du foyer, tandis que ses aines, poètesdu forum, criaient sur les places publiquesjusqu*à leurs misères de cœur. Musset^ aux plaintes si pénétrantes, n'aurait peut-être pas com pris les larmes de ce passionné moderne qui craindrait de profaner son amour en Tétalant et se contente d*essuyer au bord de sa paupière une larme furtive. Tempéraments bien opposés. Si le poète des Nuits, grâce à son génie, force Fadmiratioa et la pitié pour ses douleurs de Don Juan non satisfait, nous sympathisons mieux avec les sentiments voilés de M. Sully Prudhomme. Le demi-jour convient aux effusions intimes.
Gomme Musset, M. Sully Prudhomme a souffert de la femme ; il y a dans son cœur, il Ta raconté lui-même dans une pièce célèbre, une fine fêlure. Loin de se jeter de désespoir dans de nouvelles expériences, Tauteur des Vaines tendresses espère parvenir à Tapathie stoïcienne, il escompte l'âge sauveur où, ses sens enfin domptés, sa soif de science apaisée, il pourra s'adonner au calme d'une vie végétative :
Ni l'amour ni les dieux ; ce double mal nous tue.
Etcesensitifque la moindre meurtrissure ensanglante, ce vase que le moindre coup d'éventail brise, ce poète de décadence, perdu dans tous les raffinements de la pensée moderne, et chez qui, par suite, la faculté de jouir et de souffrir est décuplée, aspire à devenir un terme où le liseron s'enroulera : voilà le suprême bonheur.
Rn attendant, les inquiétudes des sens se doublent des inquiétudes de Tesprit; et, comme dans notre Univers les chances de douleur remportent sur les chances de joie, ce nerveux sera plus atteint qu'un autre.
M. Sully Prudhomme promène sa philosophie sur les choses. Personne n'a rendu avec plus de charme et de profondeur la mystérieuse poésie des objets familiers. L*herbe qui se nourrit sur les tombes de la poussière des générations mortes, et les vieilles maisons dont les lézardes sont des souvenirs le font rêver.
Rt toujours, et partout, ainsi que dans un parc dont les allées aboutissent au même carrefour, les questions sur la destinée de Thomme. Le poète, plein d'illusions, se trouve froissé dès son entrée dans la vie. Comme M. Sully Prudhomme, il cherche dans le monde la Justice sans la trouver. Navré du doute, voulant à tout prix une solution, il saute par-dessus les faits pour atteindre son but. Le poème de la Justice, dans unrhythme compliqué où sonnets et quatrains alternent, est à la fois un tour de force philosophiqueet untour deforce poétique. La logique, de même que Timagination, est une maitresse d'erreur. Grâce àelle, presque tous les philosophes, partis d'une vérité, aboutissent par d*insensibles déviations aux plus singulières et contradictoires conséquences. M. Sully Prudhomme n'apaséchappé à la règle. Au lieu de chercher la justice sans idée préconçue, il est probable qu'en écrivant le premier vers du poème, ilavaitdéjà dans l'esprît le stoïcisme, son dernier mot. Même sentiment dans les Stances et Poèmes, Les nuances seules diffèrent.
11 y a de l'ardeur, un juvénil espoir, de l'éclat, dans les vers sur Musset; le lyrisme s'éteint au contraire, le vers prend une allure triste et grave dans l'invocation à Ghénier ; se heurtante des abstractions hostiles à
la poésie, ces papillons que M. Sully Prudhomine se platt à éteudre,
Une épingle au cœur, deux à deux,
perdent leur moire. Sous le vêtement insuffisant ap-^ parait la pensée forte, mais un peu âpre. Ce défaut, d^ plus en plus sensible, explique le peu d*enthousiasra^ du public pour les derniers poèmes de M. Sully Prudhomme. L'auteur des Vaines tendresses se console : il sait les délicats seuls capables d'apprécier ses délicatesses de pensée et les penseurs seuls aptes à le pénétrer. Toutefois il continue à croire la forme poétique hospitalière aussi bien à toutes les idées qu'à toutes les sensations.
Il est étroit, le cercle des «amis inconnus, )) du poète de ceux
. . . Dont les cœurs au sien sont librement venus.
Mais la sympathie des esprits d'élite et des cœurs vibrants console des popularités absentes.
Le meilleur titre de M. Sully Prudhomme près de ces juges, plus sévères que l'Académie, me parait être ses essais de poésie scientifique. En ce genre, lisez le poème sur la catastrophe du Zénith, L'auteur accompagne les explorateurs aériens et mesure
L'audace du voyage au déclin du mercure.
Un peu plus de hardiesse, l'emploi des termes précis, au lieu de périphrases qui trop souvent obscurcissent la phrase et embarrassent la lecture, auraient donné à cette œuvre estimable plus d'originalité et plus d'attrait.
Déjà M. Sully Prudhomme n'avait trouvé pour définir la locomotive que cette périphrase énigmatique :
Ua génie
Qui fume, haletant d'un utile courroux, Et dans l'oppression d'une ardente agonie.
Attache au vol du temps Thomme pensif et doux.
La poésieduxx'siècle, renouvelée parla science, devra se délivrer de telles entraves et se résigner à appeler les choses par leur nom, tout bonnement.
M. Sully Prudhomme cherche dans ses versa donner ridée des choses, oubliant sans doute que la poésie n*a pas à lutter avec l'explication technique des livres de science, et que sa seule tâche est de donner une image fidèle des objets. LMmage entraîne Tidée à sa suite.
Plutôt que d'expliquer les découvertes modernes, que ne montrez-vous leur appareil stupéfiant?
M. Maxime Du Gamp eut cette idée vers 1855, mais ses forces trahirent l'ouvrier de la régénération poétique. Toutes les vieilleries des antiques traînent dans ses vers. Je crois même qu'il donne la parole au chloroforme personnifié, avec un grand G. M.SullyPrudhomme,. sans tomber dans ces puérilités, reste trop abstrait. Il commet, en outre, cette faute d'intervenir à tort et à travers par des réflexions obstruantes. L'impersonnalité du roman contemporain me semble désirable en poésie. De même il serait bon d'abandonner dans la poésie scientifique la pure description. Le plus beau décor ne peut faire oublier l'homme. Tout devient froid et terne quand les soufi'rances et les bonheurs de notre vie ne se mêlent pas aux choses ; le poème, autrement conçu, rappellerait l'abbé Deiille : un Delille flamboyant.
Prenons donc les drames très simples et très poignants de l'humanité avec les milieux qui les encadrent. La respiration des soufflets de forge, le frou-frou soyeux des
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ballons quis^ea volent, les coups de picsdanslesgalerîes de mines pointillées de luears jaunes et semées d'ombres mouvantes, le fourmillement et le brouhabad*une gare, le roulis, la cohue et les jurons d'un paquebot en partance, toutes ces rumeurs modernes accompagnent superbement les éclats de rire et les sanglots éternels de rhomme.
Une autre poésie, la poésie familière, a été inauguréa par M. François Goppée.
Pâle sous ses longs cheveux noirs, le poète avait dans sa jeunesse le profil accusé de Bonaparte, premier consul. Même maigreur, même courbure de nez, mêmes pommettes saillantes. Un ensemble osseux d*une beauté romantique.
M. Goppée s'est développé dans le petit groupe parnassien.
Dès ses premiers vers, perce la note originale, fraîche et pénétrante, un peu frêle. En 1869, un acte aimable joué à rOdéon, le Passant ^ mit brusquement le poète en lumière. Mais, à mon sens, M. Goppée vaut moins par ses fantaisies gracieuses que par ses essais populaires.
Là, comme dans toute poésie contemporaine, Victor Hugo a été l'initiateur. Au milieu du livre qui est le centre et le point culminant de l'œuvre, les Châtiments, à côté d'une page qu'on dirait arrachée à la Légende des siècles, r Expiation, germe la poésie naturaliste commençante avec le Souvenir de la nuit du 4. Le géant oublie de claironner ses grands vers épiques; son emphase espagnole et sa profonde rêverie allemande cèdent le pas à d'adorables simplicités d'expression.
Du Souvenir de la nuit du 4 dérivent les Humbles,
Pourquoi M. Zola écrit-il donc mélancoliquement ? « Pour exprimer le monde moderne 11 faudrait
créer une nouvelle langue poétique. » Flaubert a-t-il créé une langue? n*a-t-il pas simplement élargi le moule de Chateaubriand?
La langue poétique actuelle, née du génie de Victor Hugo, raffinée encore par les orfèvres du Parnasse, est un si merveilleux outil, qu*au dire de M. Théodore de Banville, Thomme le moins doué peut, grâce à elle, mettre sur leurs pieds des vers lisibles. La césure mobile, le rejet et surtout la rime riche ne donnent pas seulement d^étonnantes sonorités, mais, et cela vaut mieux, moulent exactement les circonvolutions de la pensée. La place des mots leur ajoute une puissance évocante dont, jusqu*au xix® siècle, notre poésie ne se doutait pas. Si de grands poètes tels que Lamartine ou Musset u*ont pas formé école comme Hugo, c*est que leur génie n'avait pas les mêmes ressources techniques, car ce sont les procédés transmis qui engendrent les écoles.
Supposez maintenant un large esprit, ouvert à Tobservation et dans lequel s'impriment des visions modernes. Les gaufriers ^ de Victor Hugo sont aptes à recevoir ses idées^ et sMl a une réelle originalité, il peut laisser de notre monde un tableau dont l'exactitude n'exclura pas la grandeur.
Œuvre trop vaste et trop dure pour M. François Coppée.
L'inspiration souffreteuse du Reliquaire et des Inttmités, un peu teintée de baudelairisme, le poursuit obstinément.
Ce qu'on remarque tout d'abord chez lui, c'est un sentiment très spécial de l'amour, une sorte d'abandon voluptueux, de passivité féminine. Il se compare dans
i. Mot de Gautier.
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la première pièce des IntimUés à an page blotti rauettement dans les japes d*une reine, restant tout le jour, ses yeux adorateurs fixés sur le visage de sa maîtresse.
Ailleurs, dans le Passant^ il sMncarne dans Zanetto, le doux coureur d'avril. Gomme lui, il porte mandoline en bandoulière, prêt à risquer un air pour une gorge blanche, pour un œil rêveur à peine entrevu. M. François Coppée est assurément un féminin. Il a des délicatesses exquises et des pitiés de femme pour les petits, les souffrants, les déshérités, les humbles.
Dès le premier recueil, cette tendance s*indique dans le poème intitulé : Une sainte. Parenté entre M. François Coppée et M. Alphonse Daudet, quoique le romancier soit d*une sensibilité moins banale que le poète, |ilus profonde et plus vibrante. Mais n*est-il pas curieux que moins de trente ans après Jndiana et Antony, le public, dédaignant les héros poseurs aux attitudes fatales, reporte toute son attention et son intérêt sur los individualités écrasées par nos civilisations impitoyablesaux faibles, odieusement clémentes aux forts?
Pour traduire en vers ces malheurs et ces joies contemporaines, il fallait posséder un outil poétique d'une rare souplesse. Nous avons été tellement grisés de lyrisme que nous pouvons à peine concevoir la poésie familière. On ne se sert plus de périphrases, mais, quoiqu'on ait dit Hugo, il y a encore bien des mots qu'on ne sait comment introduire dans la poésie. M. François Coppée a réussi à rendre simplement des sentiments simples et vrais.
Parisien parisiennant, il a grandi dans une famille de modestes employés, il a connu les heures de privation, les logements étroits et sans soleil. Il a dû subir
les corvées de la bureaucratie, a gardé de son passage à travers le monde des cartons verts une attitude et des idées un peu bourgeoises. Le goût du détail intime est la caractéristique de son originalité.
Il y a dans les discrétions du « home » bien clos, dans les joyeuses flambées dont les crépitements répondent aux bruits extérieurs, dans le froufrou soyeux d*ane robe aimée, dans les bouillonnements de la théière sur les cendres chaudes, dans le ron-ron du chat câlin aux prunelles d'or, dans le mouvement lent d'un berceau de dentelles, et jusque dans la fumée de la pipe qui monte en spirales et se perd avec la rêverie, une poésie encore inexprimée chez nous , et dont M. François Goppée a eu Tintuition.
Je suis heareux : j'en ai quelquefois pour des heures
A me bercer alors d'espérances meilleures,
A rêver d'un doux nid, d'un amour de mon choix
Et d'un bonheur très long, très calme et très bourgeois.
J'imagine déjà la saveur indicible
Du livre qu'on ferait près du foyer paisible.
Tandis qu'une adorée, aux cheveux blonds ou noirs,
Promènerait les flots neigeux de ses peignoirs
Par la chambre à coucher étroite et familière. . . .
Nous voilà loin des frénésies de Tamour romantique et des poursuites de Don Juan, chassant devant lui rinsaisissable idéal. La poésie s'humanise, descend des hauteurs où plane Tode hugolesque, s*attarde avec M. Sully Prudhomme dans la contemplation des vieilles demeures, avec M. François Goppée dans le rêve des existences simples.
N'est-ce pas ? ce serait un bonheur peu vulgaire D'être, non pas curé, mais seulement vicaire Dans on viel évôché de province, très loin, Et d'avoir, tout au fond de la nef, dans un coin, Un confessionnal recherché des dévotes.
On receTrait des fruits glacés et des compotes;
On serait latiniste et gourmand achevé;
Et, par la rue où Therbe encadre le pavé.
On viendrait tous les jours une heure à Notre-Dame
Faire un somme, bercé d*un murmure de femme.
Ailleurs c*est la vieille marchande de journaux et son petit-fils aux yeux doux de poitrinaire, c'est Tépîcier de Montrouge, refoulant les soupirs de ses rêves avortés, essayant de tromper la monotonie de ses jours sanssoleil, c'est Tenfantde la balle, fleur artificiel le de la. rampe, tète trop tôt surmenée que la méningite emporte.
Apitoiements légitimes. Mais n'y a-t-il dans notre société que ces maladifs qui soient dignes de captiver le poète? M. François Coppée expose une sorte de galerie «les souffrants, il exploite les attendrissements faciles pour les mères désolées et les enfants pâles. Notre vie est plus variée, plus large. Les coudoiements efl'arés du monde contemporain, des cyniques d'en bas et des cyniques d'en haut, courtisane, banquier ventru, marlou faubourien, voyou blagueur et vicieux, grande dame élégante, ramasseurde bouts de cigares, gueux sansasile, prêtre sans église, petit boutiquier satisfait, misères vraies, misères feintes, la vie de Paris avec ses ironies, demandent une main plus souple et plus forte que celle de M. Coppée.
Mais qui, au même degré que lui, a le sens des horizons parisiens de ce ciel d'un bleu pâle où se détachent comme dans un lavis quelques nuages fins et dentelés. L'omnibus, couvert de têtes, qui secoue les rues, le cahot d'un fiacre sur Je pavé inégal, les mai" grès frondaisons et la nudité des banlieues, l'encombrement endimanché des jours de printemps où la verdure pointe et où des souffles tièdes passent, le clapotement réffulier du bateau mouche dans l'eau jaune et sale
qui écume aux arches des ponts inspirent au poète « une amitié malsaine. » Il perd le goût de la franche nature dans cette civilisation concentrée et préfère
devant le port Saint-Nicolas
Un vieil arbre isolé qui montre ses racines,
à rimmobilité de la lande et au voltîgement des mouettes sur le cap Fréhel.
Les paysages préférés expliquent un homme. M. Zola se fixe à Médan où il trouve une plantureuse nature, toute débordante de sève ; Victor Hugo choisit pour exil nie de Guernesey, âpre comme son génie, perpétuellement battue par les vents du large et retentissante des coups de la mer. Le talent de M. François Coppée a des tons gris et des nettetés d*eau-forte comme les découpures de toits et d'arbres dans le bleuissement du ciel de Paris.
L'exubérance des poètes de la précédente génération, les Lamartine et les Hugo, vieux arbres enfoncés dans la terre, et qui poussaient
dans tous les sens
La robuste fraîcheur de leurs rameaux puissants
cède la place à la précision de Tobservateur. Adieu les tirades à perte de vue, Tamoncellement kaléidoscopîque des images et des épithètes. Lorsque M. François Coppée essaie de s'envoler sur la strophe lyrique d'Hugo, les ailes lui manquent, il retombe essoufflé.
Poésie de transition entre le lyrisme de 1830 et la puissante épopée moderne. L'échevèlement des formes romantiques est remplacé presque de toutes parts par la souplesse et la gravité narrative de l'alexandrin. Peu à peu le chant devient récit. Kt c'est cette transformation qui donne à l'œuvre de M. François Coppée sonca-
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ractère indécis. Le poète se débat entre son éducation romantique et les velléités nataralistesde son tempérament. A rinstant où il s'engage, loin da drapeaa de ses chefs, dans la mêlée contemporaine, le cor d*Hernani le rappelle en arrière. Assurément Tantear des Humbles n*a conscience ni de sa vraie place dans notre littérature, ni de l'œuvre qui Timmortaliserait. Lie toha-bohu de ses derniers recueils est inexprimable. Les pièces s'étalent sans aucun souci de composition. Une ballade à M. deBanvilleetun sonnet moyen-àgec6toientriE'n/an/dé /a balleei des poèmes de circonstance. On exige de Tanité pour un roman ou pour un drame, mais non pour un volume devers. Les fantaisies les plus dissemblables, une fois rimées, acquièrent le droit de se coudoyer sous une vague étiquetted'ensemble.Tendancetrèsnuisibleàrœuvre.Le succès des F/et^rs (/ti ma/est dû autant à rharmonie du livre qu'aux vues si personnellesetsiétrangesdeCharles Baudelaire. Au théâtre, M.FrançoisGoppée n'a pas retrouvé, l'inspiration heureuse du Paysan/. Ces succès de fraîcheur, de velouté, de grâce, ne se cueillent qu'au printemps. Le poète ne désespère pas cependant, il s'ingénie adonner àdescostumesLouîsXIVouRenaissanceun langage fleuri en alexandrins élégants. Mieux vaudrait encore rimer des ballades que de se condamner à ces perpétuels avortemcnts. Le public ne mordra pas àThameçon, car le public, inconsciemment, a pris le goût du réel, d'un réel atténué, il est vrai, mitigé par l'habile M . Dumas filsou par l'ingénieux M.Sardou, mais qui prépare les espritsàdes vérités cruelles. *
1. Lo récent succès de M. Goppée, réactionDaire et, par con- MAqunnl. factice, ne modifie aucunement mon opinion. Toutes |o!< vlolUorios on cinq actes : antithèses de Ruy Blas, récit de / wo»'*^*» /Icïrj/iVï. i(uitare de Maiie Tudor, poignard et poison. Un
11. Goppée est dans la force de l'âge et du talent. Cependant on peut craindre qu'il ne se renouvelle pas et vive sur le passé. Il ne faut compter que sur des poètes plus jeunes.
En 1880, un volume crânement intitulé .' Des vers, surprit et charmales lettrés. Le livre, lancé à l'impromptu, sans réclames, eut deux ou trois éditions. L'auteur^ M. Guy de Maupassant, déjà connu pour une nouvelle, Boule de suif y qui révélait un observateur et un artiste, soucieux décomposition et de style, venait de bonne école. Disciple, et, en quelque sorte, fils adoptif de Gustave Flaubert, c'est de l'auteur de Madame Bovary qu'il avait appris l'harmonie de la période et la justesse de l'expression. Le grand styliste se plaisait à revoir ses essais, lui faisait raturer impitoyablement lesphrases peu sonores. Et lorsque, le dimanche, les amis de Flaubert se réunissaient, ils trouvaient M. de Maupassant déjà établi près du maître. Dans cette atmosphère intellectuelle, les rares qualités du jeune homme se développaient. Dès les premiers vers, dédiés «au paternel ami que j'aime de toute ma tendresse, à l'irréprochable maître que j'admire avant tous. » M. Guy de Maupassant futregardé comme un des écrivains de l'avenir, une des espérances de la génération grandissante.
Le poète est un panthéiste, un naturaliste entre les naturalistes. L'homme, souverainement dominé par les choses, reste bien au premier plan, mais l'arbre et la bête s'élèvent presque à son niveau. Il y a là une juvénile exubérance de Normand.
universitaire, enthousiaste de Severo Torelli, (6 1830 !) en a fait la plus cruelle critique : c'est presque une tragédie. Entre le lyrisme assagi de M. Goppée et le lyrisme fonde M. Richepin, j'avoue mes préférences : mieux vaut tomber avec tes Burgratwf*qa*aller aux nues avec Lucrèce,
Ce qae j*admiredan8 les versdeM.Guydeliaapassant c'est leur allure entraînante, leur emportement puissant. Ce large flot balaie les constructions laborieuses des Parnassiens.
Ecoutez et voyez les oies sauvages :
Gomme un double ruban la caravane ondoie.
Bruit étrangement et par le ciel déploie Son grand triangle ailé qui va s'élargissant.
Mais leurs frères captifs répandus dans la plaine. Engourdis par le froid, cheminent gravement; Un enfant en haillons en sifflant les promène, Gomme de lourds vaisseaux balancés lentement. Us entendent le cri de la tribu qui passe ; Ils érigent leur tête, et regardant s'enfuir Les libres voyageurs au travers de l'espace, Les captifs tout à coup se lèvent pour partir. Ils agitent en vain leurs ailes impuissantes, Et, dressés sur leurs pieds, sentent confusément, A cet appel errant, se lever grandissantes La liberté première au fond du cœur dormant, La fièvre de l'espace et des tièdes rivages.
Dans les champs pleins de neige ils courent effarés, El, poussant par le ciel des cris désespérés. Ils répondent longtemps à leurs frères sauvages.
Comme voilà bien Télargissement triangulaire d'une troupe bruissante de voyageurs, et Tailure pesante, engourdie, ballottante des captifs ; et leur sursaut ; leurs battements d'ailes, Taspiration de leurs cous tendus et de leurs cris î Quels vers grandioses, harmoniques ! L'auteur connaît les moindres bruits des champs, il aime les frissons et les souffles fécondants du plein air. Il traduit jusqu'au cri strident des grillons qui s'égosillent dans la fraîcheur,legri3 et l'apaisement du crépuscule. Dans cette poésie, les sensations les plus ténues des hommes se confondent avec leurs sentiments.
Plus qu'aucun écrivain de notre temps, M. deMaupassant a le sens de la passion matérielle. Une griserie de
senteurs fauves s*exhalede ses vers. Il est le poète delà bestialité amoureuse. Les plantet mêmes suent Tamour et vivent grassement. Un rut emplit Au bord de Feauei la Vénus rustique, grandes fresques, si hardiment colorées, si géniales, que Timperfection du détail disparaît dans Tensemble.
Et Toriginalité des images I Tel paysage lunaire se rapproche sans désavantage de la scène oîi Rodolphe et Emma, au milieu de la nuit, contemplent la lune se mirant dans le tremblement de Teau.
On voyait s'élever comme un feu dans les branches La lune, énorme et rouge, à travers les sapins. Et puis elle surgit au faite, toute ronde.
Et monta, solitaire, au fond des cieux lointains Gomme une face pâle errant autour du monde.
M. Guy de Maupassant tient à cet eCTet; il Ta répété dans deux ou trois de ses nouvelles.
Ailleurs, il montre dans un vers pittoresque et concis :
Deux moissonneurs rivaux
Debout dans le soleil se battre à coups de faux.
On croit voir les deux silhouettes se démener comme des ombres chinoises dans les flambées du couchant. Souvent Tétrangeté quintessenciée de certains rapprochements fait songer à Flaubert.
Un souffle froid, tombé du ciel criblé de feux. Apportait jusqu'à nous comme une odeur d'étoUes.
Plus loin, des femmes^
Ayant toutes un peu de clair de lune à l'âme,
se promènent pendant que « les brtses charriaient des langueurs de péchés, »
Encore mieux. Il s* agit d*une lavandière :
Les coups de son battoir me tombaient sur le cœur.
310 L'ÂVOLUnONjNàTURàLISTE
La simultanéité trop cherchée de la sensation et da sentiment rend de telles phrases bizarres. Mais c*est peu de chose.
Quel dommage que M. Guy de Maupassant ait sacrifié si complètement la poésie au roman 1 II semblait né pour devenir le poète naturaliste que nous attendons.