LES CONVENTIONS ET LE PUBLIC
Pas de théâtre sans ccaventions, répète M. Sarcey. Et, pour démontrer ce théorème, le critique du Temps établit que le gaz de la rampe mettra toujours une barrière entre les acteurs et le public, que l'on aura toujours besoin des trompe-rœil du décor. Impossible de lever le rideau sur un coin de réalité ; Fauteur dramatique ne sert à son public que des réalités arrangées. Il y a même mieux; pour être homme de théâtre, il faut avoir une vision particulière, déformatrice, un cerveau qui accommode les hommes et les choses à Toplique de la scène. Partant de là, M. Sarcey estime que Ton devrait médiocrement se soucier de TeKactitude des reproductions matérielles. Un drame est bon, vraisemblable ou non, lorsqu*il empoigne le public.
Un homme, planté en face d'un tableau, conteste la vérité du paysage en mesurant les arbres peints avec le
manche de son parapluie. Est-ce qu*on a jamais vu un peuplier de cette taille-là? Tout au plus une asperge. Et ce bœuf, est-il assez ridicule? Et ce paysan qui pousse sa charrue ? grand comme un joujou de deux sous. Du reste, avec des couleurs, impossible de donner rimage de la vie. Le découpage frêle, et le frisson, et la moire des feuilles ne sauraient être rendus.
Ce raisonneur-là, c'est M. Sarcey.
Et pourtant, si Ton met deux toiles en regard, l'une de Corot, l'autre de Courbet, un vaporeux paysage, peuplé de nymphes, et la lumineuse Remise des Chevreuils où Teau semble courir sur le roc et le soleil danser dans les feuillages, le plus inexpérimenté dira : cette toile-ci reproduit les choses plus exactement que celle-là.
Avec les mêmes moyens, on peut donner une impression plus ou moins stricte de la vie. Mais il est évident qu'il y a toujours interprétation. M. Sarcey joue sur la définition même de Tari.
Pas de théâtre sans conventions, ça veut dire : pas possible de peindre sans couleurs ou d'écrire un roman sans plume, sans encre et sans papier.
. Les naturalistes pensent que plus on donne la sensation de la vie, plus on fait œuvre d'artiste, et qu'on ne donne cette sensation qu'en étudiant la nature et l'homme, et en les reproduisant dans leur intégrité^ Pour eux les mots : conventions théâtrales, représen\ tent les trucs familiers à nos dramaturges conte mpo-, rains, et sans lesquels, au dire de M. Sarcey, on n'entend^ rien au théâtre. Ilshaîssent les scènes conventionnelles, rabâchées depuis un quart de siècle, et surtout les per- \ sonnages convenus, sans nuances et tout d'une pièce, • façonnés par des adroits à la mesure des esprits médiocres, c'est-à-dire de la majorité des esprits.
LE THEATRE 3i3
Voici le véritable point du dùbat. L'auteur doit-iJ tailler dans le vrai sans s'inquiéter du monde? Doit-il, au contraire, se plier aux exigences de son public ? M. Sarcey va au théâtre pour s'amuser et veut qu'on l'amuse; les écrivains naturalistes prétendent faire du drame comme du roman un procédé d'histoire so claie.
Si le roman est plus souple, n'abandonne pas le décor à un metteur en scène plus ou moins habile, l'action à des acteurs plus ou moins intelligents, si le roman fait son chemin lui-même, conquiert Jentement les esprits, sans frapper inutilement à la porte des directeurs, sans avoir k vaincre d'un coup les préjugés du public, le drame, grâce à sa concentration, a une puissance plus immédiate, plus décisive. Chaque mot a dans la foule le retentissement d'un coup de clairon.
a Laissez le livre, prenez le théâtre : c'est le livre renversé. Le public vous tenait, vous tenez le public. Vous lui sautez aux oreilles, aux yeux, aux larmes, au cœur, au rire, aux sens. Vous avez devant vous une foule, une masse ; vous avez la chance qu'un peuple soit moins bète qu'un homme... Le livre, on le lit à jeun, quand il pleut, quand on attend, quand on tuerait des mouches pour tuer le temps ! La pièce vous empoigne, vous caresse, après un bon dîner, et la robe de votre maltresse dans les jambes ^.. »
Malheureusement, les réalités sont loin d'être ré-/
jouissantes, et les bourgeois, pas plus que le critique
ne veulent être troublés dans leur digestion. Pourquo
rendre â ces braves gens le spectacle laid qu'ils ont e
sous les yeux toute la journée ? Ne vaut-il pas mieu
les en distraire ? L'auteur dramatique équivaut au près-