‹ L'évolution naturalisteChapitre 74 sur 86 · LAURENT · texte numérisé non relu

LAURENT

Ou mange d'excellentes choses, à la campagne... Tu te rappelles, les guinguettes, au bord de l'eau... (n %• lèr*.)

THÉRÈSE, d*une Toin rndo«

Tais toi!...

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Et plus loin, encore sur les incidents de la journée :

THKRàSE.

La bière a passé près de nous. Je Tai regardée. Uqc pan- Tre bière, courte, étroite, toute mesquine; quelque misérable mort, souffreteux et maTingré... (Elle art arrivée prta d

Laurent et se heurte à son épaule. Us tressaillent tons les deux. Puis elle reprend d*nne Toix basse et ardente.) Tu l'as TU à la Morgue,

toi, Laurent?..,

Cette fiévreuse tension d*esprit attei nt au c auchemar et à r hallucinatio n. Madame Raquin a laissé en place, suspendu dans un coin de la chambre, le portrait du cher mort. Laurent l'aperçoit et croit voir GamiQe ; Thérèse, qui n*a plus conscience de rien, partage son effroi et pousse un grand cri. Ils se remettent un peu; ils retournent le portrait. Mais la vieille Raquin, accourue au bruit, les surprend dans cette opération, hagards et tremblants tous les deux. Des paroles sans suite, ce trouble surtout, éclairent son esprit ; elle devine l'horrible vérité, ne peut que balbutier quelques paroles et tombe, frappée d'une attaque de paralysie. Dès lor^ elle passe au rôle d'accusateur muet. Sans mouvement et sans parole, clouée dans son fauteuil, ne vivant que par les yeux, des yeux terribles et toujours fixés sur les coupables, elle est leur terreur continuelle, elle est le témoin de leur haine réciproque, de leurs querelles, de leurs batailles. Leurs souvenirs communs ont désuni à jamais les deux complices; leur vie est un enfer. Ils n'ont que reproches et menaces à la bouche. Et toujours, dans un coin, les yeux vivants au milieu d'un visage mort. Les amis d'avant l'accident sont revenus, le même petit train-train, les parties de

ou..'

dominos bourgeoises ont recommencé. Au moindre récit, au moindre coup d'oeil de Tètre le plus indifférent, Thérèse et Laurent pâlissent et détournent la tête. Dans J'ombre deux yeux fixes les retrouvent. Si bien qu'un jour, fous de terreur et de remords, ils partagent le même poison sous le feu des yeux de la vieule femme.

La situa tion est except ionnelle ; car on ne trouve heureusement pas de tels criinesimpunisàtous les coins de borne ; mais, empruntée à la vie moderne , elle est parfaitement admissible, après tout ; et les acteurs prin- \ cipau x agissent dans Thérèse Raquin avec une logique ' * rigoaifîlise. Nulle fantaisie, nulle invraisemblance, si Ton veut se donner la peine de réfléchir. Je sais bien qu'il est difficile à un paisible spectateur de se mettre dans la peau de ces criminels ; les faits sont si en dehors de ceux qu'il rencontre sur sa route ! Mais des spécialistes vous diront que l'effet du remords n'est nullement 7, exagér é, des juges vous raconter onj^ue très souvent les crimmels impunis viennent les trouver et leur dire : Je n'en puis plus, je suis obsédé, j'ai commis tel crime ; cet aveu me soulage ; punissez-moi.

Si l'on veut avoir une idée de la puissance de l'imagination, qu'on se rappelle les terreurs de l'enfance, alors que la folle du logis est toute-puissante et annihile, avec la raison, toutes les facultés. Qui, vers sa dixième année, pris de je ne sais quel effroi soudain, indomptable, énorme, et que les mots ne sauraient exprimer, n'a pris la fuite a toutes jambes àtravers la campagne solitaire et silencieuse, envahie par l'obscurité? Qui n'a senti derrière son dos, entre les murmures du vent agitant les feuilles et le cri bref et grave d'un oiseau nocturne, haleter

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l'haleine

De quelque noir cheTal de l'ombre et de la nuit *.

Qui ne s* est blotti peureasement entre ses couvertares, recroquevillé dans ses draps, attendant avec angoisse le sommeil qui fuit et ]*aurorequi ne vient pas? Or, si une imsigination d^enfant, trop ardente, se crée si vite des fantômes, que dire des criminels en qui la brute n'a pas tué Tinteiligence? Seuls, ils sont comme Thérèse et Laurent, ils sentent, à côté d*eux, la victime vivante ; à deux, Teffroi est pire encore. Ils veulent fuir leur crime ; le crime galope à leur suite et les poursuit. Les Erynnies ne sont pas une pure fiction poétique.

Substituer une action extrêmement simple, Tanalyse d'un sentiment aigu, — Thérèse Raquin n'est guère que la psychologie du remords, — aux intrigues compliquées de Técole Scribe qui essaie de masquer par une ç animation factice le vide réel de ses œuvres et quisemj ble avoir résolu au théâtre le problème du mouvement ; perpétuel, c'estquelque chose. Point de décors brillants, capables d'attirer l'attention "aux dépens "du drame; une chambrette nue et simple, le contraste d'un intérieur bourgeois, d'une vie banale et d'un crime immense, le contraste non moins"Trappant du calme des premières scènes et de l'horreurcles dernières, toute cette^àgédie se déroulant au mTÏÏêu du même décor, dans l'immobilité des choses qui assistent, indifférentes, aux belles actions comme aux crimes de l'homme. Enfin, cette conception si haute, — j'ai envie de dire shakspéarienne, — de madame Raquin — la madanaeRaquin, muette et glacée, vivant seulement par les yeux, du dernier acte. Ce sphinx menaçant do-

1. V. Hugo. Légende des Siècles, (Nouvelle série), l'Aigle du Casque.

hiîne le drame. (V est une création, et la manière dont I interprétait madame Marie Laurent enleva le demiïtuccès du premier soir.

Que manqaa-t-il à Thérèse Rnquin pour être une i pièce de premier ordre? Peu et beaucoup. Beaucoup, parce que, même parfaite dans son genre, la pièce aérait bâtie sur un cas trop en dehors de la vie courante/Peu, parce que, pour être accompliedans Tespèce, il n'y aurait pas beaucoup à retoucher.

Tout le premier acte est rempli par la conception du '— r.rime. Le pauvre mari mesemble vraimenttropnulettrop TîSte, d*une bêtise qui ne ressemble point à la médiocrité «i vraie de M. Bovary. Camill e n'a rien de réel, c'est une machin een ca rton. Et puis, les deux amants vont trop vite enlïesogne. Dans la pièce, la part de la femme au rrime aurait dû rester peu apparente, comme dans le roman. Thérèse doit seulement laisser faire ; elle se h.>rne à unj;ôlfijlfi UQn-révélatrice, mais sa complicité n'est pas active. Je cite une page du roman : « La jeune fc^mme regardait, se tenant des deux mains à un banc du canot qui craquait et dansait sur la rivière. Elle ne pouvait fermer les yeux ; une effrayante contraction les binait grands ouverts, fixés sur le spectacle horrible de in lutte. Elle était rigide, muette. Thérèse ! Thérèse I appela de nouveau le malheureux qui râlait. A ce dernier appel, Thérèse éclata en sanglots. Ses nerfs se détondirent, la crise qu'elle redoutait la jeta toute frémissante au fond de la barque. Elle y resta pliée, pâmée, n:orte. »

Attitude excellente : Taccord s'est établi entre les deux amants, plutôt par des coups d'œii ou des serrements dri main que par des paroles, La malheureuse consent, non sans effroi, c'est tout ce qu'il faut montrer. Dans le

dr€une, M. Zola a égaré trois ou quatre paroles trop explicites de Laurent à Thérèse. Je sais bien qu'il y a des nécessités scéniques. Mais il nous sied peu de parler des exigences de la scène, à nous qui voulons supprimer tout ce qui n*est pas naturel, à nous qui voulons donner par le dialogue^ par Faction très simple, voire même par le décor, une image exacte de la vie qui grouille autour de nous. La rampe ne doit plus exister. Il faut mettre de plain-pied le théâtre et le spectateur. Le moins de conventions possible.

Je ne conçois guère comment l'auteur de Thérèse Raqui'n n'a pas coupé tout le premier acte. Sans Ca ndlle, Teffet eût été bien plus grand, la pièce aurait puTTôinmencer après Taccompiissement du crime, resté mystérieux pour le spectateur. Il y a toujours de l'effroi dans le mystère. J'aurais voulu, d'autre part, des comparses moins grotesques que Grivet et MichaudJ; ces caricatures, qui donnent des peurs épouvantables à Thérèse et à Laurent, avecleurs histoires, ressemblent aux bonshommes de Barrière, dont les articulations grincent. Des comparses plus vrais, de bonnes gens simples, la vie moyenne encadrant une situation extraordinaire m'auraient]piu davantage. Le contraste aurait été plus marqué, tant il est vrai qu'en visant un effet, on atteint souvent un eflet absolument opposé. Il n'est pasjusqu^àce rôle très épisodique de Suzanne, frais papillon qui vient rôtir ses ailes dans cet enfer, que je n'aurais retranché tout entier. M. Zola a voulu une note gaie dans son drame noir. 11 a imaginé de mettre dans la bouche de Suzanne une sorte de récit fantastique, de rêve original, qui serait à sa place, dans les Contes à Ninon, mais qui ne fait pas du tout bonne ligure dans Thérèse Raquin, L'auteur a été trop romantique dans cet épisode. Un

autre accroc à la vérité, c*est le petit discours que madame Raq uin, la paralytique, un moment galvanisée, â drfesse à la fin du drame aux deux coupables prêts à ?empoîsonner. Je sais bien que ce discours est une complaisance de M. Zola pour madame Marie Laurent qui trouvait son rôle trop muet. Cette concession est une lâcheté. Elle ^àte complète ment, selon moi , la fin du drame. La morale vien t d'elle-même. J'aurais aimé voir jusqu'au dénouement, entrélës cadavres, la vengeresse à moitié morte, aux yeux fixes, morne et implacable.

Récemment, M. Emile Zola a tiré une pièce de la Curée, Le rôle principal était destiné à Sarah Bernhardt, très éprise de l'héroïne. Renée. Mais Técrivain hésite à risquer une bataille avec un drame extrait d'un roman. L'infériorité de la seconde œuvre lui semble inévitable. Il s'est expliqué là-dessus dans la préface de Thérèse Raquin. "~ ^

D'ailleurs, M. Zola, à mon sens, a beaucoup plus les fac ultés du ro mancier que les f acultés de l'homme de théâtre. Il a besoin plus 'qu"é tout autre d'un large espéfce pour évoluer à l'aise. C'est en entassant les détails, en retournant dans tous les sens ses, personnages, en inventoriant les milieux avec un soin de commissaire priseur qu'il arrive à la puissance. Les notes accumulées, les états civils et les portraits précis lui sont nécessaires pour s'halluciner, pour croire à la réalité de ses héros. Gomme le disait;M. Taine de Balzac, il n'en- | tre pas tout de suite et d'un bond dans la peau de ses personnages, il lui faut en faire longtemps le siège ; il luifaut s'abandonnera l'immense bercement rhythmique de son récit. Chaque roman de M.*Zola est une coulée de cinq ou six cents pages ; chaque chapitre est déjà un bloc énorme. C'est un esprit analytique t)ar excellence.

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11 avance leotement, sans rieo négliger, d'un (Mb égal et puissant. Une sorte d*éiéphant portant ane tour de guerre, impassible et tète baissée, broyant tout sur son passage.

L*esprit synthétique, au contraire, a quelque chose de bondissant, de vif, de soudain. Au lieu d'expliquer \un homme par le menu, en soixante ou quatre-vingts >/ pages, Shakspeare illumine un intérieur d'àme sous Té-

I clair d'un mot dramatique. Tout esprit de synthèse

II semble né pour le théâtr e, comme tout esprit d'analjrse I pour le roman. ——————.

' liais de ce que certains hommes de lettres font craquer les formes trop étroites, de ce que Lamartine et Victor Hugo ne savent pas contraindre leur pensée à la gène puissante du sonnet, on aurait tort de conclure que Fauteur de V Assommoir ne nous donnera pas un jour quelque grande œuvre théâtrale. M. Zola est si perfectible^ il a si bien marché depuis dix ans qu'il ne faut pas trop le défier. Fit puis, le troisième acte de Thérèse Raquin est là comme une promesse *. /

\. Au moment où je corrige ces épreuves, on vient de représenter à V Ambigu une pièce tirée de Pot-Bouille. Elle est signée de M. William Busnach.seul. Mais l'âpreté du dialogue, le souci du détail et les hardiesses semées à profusion montrent partout la main de M. Emile Zola. Si je ne me suis pas arrêté sur les adaptations de M. Busnach : ï Assommoir et Nana, ce n'est pas que je méconnaisse le moins du monde l'habilité du dramaturge, mais parce que dans ces deux pièces les difficultés avaient été tournées, et les /{ou^on-Afac^z/ar^édulcorés et inélodramatisés, à l'usage du boulevard du crime. Aujourd'hui, (•/'est bien une paj^e du roman que l'on projette dans la violente lumière théâtrale : une banale histoire d'adultère bour* .<eois, qui, étudiée à la loupe, semble toute neuve et toute jeune. Je n'aime guère le second acte, caricatural et défiguré par la figure grotesque de Trublot, le coureur de bonnes, trop Ipeu expliqué dans la pièce. L'exposition — terrible impasse — disse deviner des artifices d'auteur ; les entrées et les sorties

M. Jean Richepîn vient de montrer qu'on ne se délivre pas quand on le veut de ses tendances et de son tempérament. M. Richepîn est un lyrique, un romantique . Cet artiste de grand talent a une spécialité : il chante les loqueteux et les vagabonds. La poésie de la vie errante, de la misère et du hors-la-loi ont séduit, il y a beau jour, ce Gallot contemporain, et la note du premier livre revient sans cesse dans les œuvres successivement publiées. Tantôt c'est une bohémienne, Miarka, la flUe à Tourse, tantôt c'est un ménestrel coureur de pardons, Gillioury, le virtuose du banjo, qui occupent la scène et accaparent l'attention. Ces physionomies orii^nales, quoiqueétranges, font mieux ressortir les traits grossis, banaux et convenus des physionomies voisines.

Dans la Glu, représentée le 27 janvier 1883, sur le théâtre de V Ambigu, M. Richepin a voulu mettre aux |)ri8es la civilisation et la nature, Paris, incarné dans rhéroine, une flUe de marbre, souple et cruelle, et la Bretagne identiBéedans la personne du gas Marie-Pierre, ime sorte de brute athlétique, au sang chaud, aux ardeurs mal contenues. Je n'analyserai pas la pièce ; tout

sont parfois un peu tirées de force ; il y a, au cinquième acte, une coïncidence vieux jeu et une tirade également vieux jeu, quoique assez en situation. Pour ces effets du dernier acte, MM. Zola et Busnach ont grossi la figure primitive, touchante, mais pAle et effacée, de M. Josserand. Le père Josserand se transforme en père Goriot. Enfin, us et abus du monologue et do Taparté. Je laisse d'autres critiques de détail qui sembleraient des chicanes d'Allemand pour applaudir aux splendides r/'alités, qui ont fait frissonner d'aise le public pour la première fus. C'est bref, c'est vif, c'est palpitant. Les trois scènes synopti'[ues du père et de la mère au premier acte, du mari et de la femme au troisième, de la maîtresse et de l'amant au quatrième renferment l'essence de la pièce, une observation profonde et amère. Le visible dédain des enfants pour leur père, réililtats de l'édacation, ne font que sa transpotêr. fit l'on

le monde a lu le roman, de si merveilleux style ; tout le monde sait comment la Glu, après avoir affolé la côte paisible, tombe assommée d'un coup de merlin par Marie-des-Anges que personnifleà VAmbigu\B, masculine mademoiselle Agar.

MARIB-DES-ANGBS.

Ne bougez pas, monsieur Cézambre, ne bougez pas. Laissez-moi faire. Je n*ai besoin de personne pour défendre mon gas.

LA GLU, montant toujours.

Ah ! j'irai, f irai.

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