MM. ERCKMANN-CHATRIAN
C'est à la Comédie- Française, le 4 décembre 1876, que le naturalisme a remporté sa première victoire avec VAmi Fritz,
Une atmosphère de bataille.
On avait excité contre la pièce tant de passions étrangères à la littérature! Prétexte : le républicanisme des auteurs et surtout leur Histoire d^ un plébiscite, A coups de citations tronquées, on attaquait le patriotisme de MM. Hlrckmann-Chatrian. En accueillant leur comédie, le Théâtre- Français commettait un crime de lèse-nation. M. K. Perrin, qui a eu le courage de représenter sur la première scène de France les essais dramatiques de Técole nouvelle, repoussés partout ailleurs, ne s'émut pas de ces invectives, séduit par la profonde saveur de ridylle alsacienne.
Us étaient bien connus, quoique un peu dédaignés jusque-là du Paris boulevardier, les auteurs des
LE THÉÂTRE 34i
Romans Nationaux : toute une génération a appris à lire dans le Conscrit de i8i3 et dans Madame Thérèse, ces merveilles de style simple et de vérité superficielle.
Je ne puis parler de MM. Erekmann-Ghatrian sans émotion. De ces pages reviennent à moi bien des impressions anciennes. G*est laque j*ai découvert la nature, la grande poésie des horizons calmes et des choses familières. L*air est si vif, si libre, si pur I II semble qu*on respire Todeur pénétrante des résines et qu'on repose sa vue sur les flots clairs pailletés par le soleil d*or. Et lorsque Thorizon s*embrume de poudre, c'est un tel pas de charge qu'on est entraîné par l'épopée dans le sifflement des balles et dans le chant de la Marseillaise.
Transporter au théâtre la naïve simplicité de VAmt Fritz, quelle singulière tentative I II est vrai que parler de l'Alsace, en 1876, cinq ans seulement après l'annexion, étaler sur la scène ses mœurs et ses costumes, c'était faire appel au sentiment national, plus vibrant dans les foules que dans les individus, agiter le lambeau tricolore qui remue au fond des âmes un reste de chauvinisme paternel. Beaucoup le savent, qui exploitent ce thème patriotique. Au bout de leurs phrases est plantée une enseigne qui tient lieu d'observation et de style. MM. Erckmann-Ghatrian, avec une prudence qu'ils n'ont pas toujours eue, s'étaient gardés soigneusement de ces procédés faciles, extorqueurs d'applaudissements. Il y avait trois années seulement que le drame très local de M. Alphonse Daudet, V Artésienne, était tombé au Vaudeville; sans ce nom d'Alsace, ayant pour le public parisien le même défaut, l'Amt Fritz aurait eu le même sort.
342 L'ÉVOLUTION IfATURALISTB
Et puis, ce qu*on savait des auteurs éveillait les sympathies. Lia collaboration de deux jeunes gens qui s'étaient rencontrés au collège de Phalsbourg, Tun maître d*étude, l'autre élève, et qui s'étaient donné la main comme la Lorraine et l'Alsace, leurs patries; cette pénétration de deux esprits l'un par l'autre, si intime que les plus habiles avaient longtemps cru à un seul écrivain; l'histoire des débuts particulièrement pénibles ; le succès dû au hasard et à l'intelligente complicité d'un imprimeur; enfin, les mortelles heures de la guerre; la transplantation; les courses ennuyées de M. Ërckmann à travers le monde, tandis que M. Gbatrîan, à son poste du chemin de fer de l'Est, accueillait des proscrits : tous ces détails de la chronique travaillaient au succès de la nouvelle tentative.
C'est dans ces dispositions que le public, étonné, bientôt ravi, écouta l'adorable idylle. La marche douce et lente, le souci du détail apporté au théâtre, firent à peu près le même effet que sur un estomac ruiné par les épices un panier de cerises, croqué au bord d'un champ, dans la fraîcheur du soir.
Les Parisiens voulurent bien admettre que Paris n'est pas la France entière, et qu'un écrivain peut intéresser et émouvoir avec les mœurs de son pays. On nous assassine de romans et de drames parisiens : le bon sens crie contre cette centralisation littéraire.
Le second acte avec son eau vive et sa grâce biblique décida la victoire.
L'Ami Fritz se raconte en deux lignes; c'est l'histoire d'un célibataire épicurien qui se refuse aux soucis de la famille, se moque de l'amour, et finit par être pris au piège. Voilà tout.
Que dirait Bouchardy?
Mais ni cette simplicité, ni le soin du détail dans le dialogue aussibîen que dans le décor, n'étaient les plus ' audacieuses innovations. Dans VAmi FrttZy grommelaient quelques critiques en haussant les épaules, on bousti' faille sans fin. Et la foule, la foule capricieuse, irritable, moqueuse, souvent inintelligente, souffrait cette énormité. Des héros qui parlent comme nous et qui mangent comme nous; un amoureux qui perd Tappétit! Où donc les pâles Antony dont la désolation s'aggrave d'une maladie noble, un anévrisme ou unephthisie? Manger sur le théâtre, conserver la préoccupation des choses matérielles I Pij! les vilains I Est-ce qu'on doit rappeler dans une œuvre de psychologie que l'homme a un corps? L'idylle des poètes plantureux semblait offensante à la clique des poètes poitrinaires.
h' Ami Fritz a pourtant un grave défaut, le défaut de toutes les œuvres de MM. ErckmannGhatrian. Les personnages parlent avec naturel, leurs mouvements sont . justes, mais l'observation reste à fleur de peau, vice qui certainement a contribué au succès de la comédie.
Donc, ce que je retiens seulement, c'est la franchise de la forme et la naïveté des moyens dramatiques. Cette naïveté fait sourire les malins, ceux qui cherchent dans toute pièce les ficelles du boulevard du crime. Mais je l'aime, car elle ressemble à la vie. On obtient très simr plement, en calquant la réalité, deseffets d'une extrême puissance.
Exemple : Dans un drame patriotique, mélancoliquement intitulé : Alsace! et interdit par la censure des théâtres, MM. Erckmann-Ghatrian introduisent la défaite dans la personne d'un cuirassier. Eschyle n'a pas de plus beaux rugissements dans les Perses. Je cite :
3U L*ÊVOLUTION NATUBiaiSTR
Um fonte de (••«, homme», (emme«, eofknto, portant les ont des torehes, d'eoiret dee Unteraes allamée», font irruption dens la eoor, poussant aumilieu d'eux un grand euirassier, qui les domine de la tète et qui regarde toute eette foule d'un air égaré, oomme s'il ne eomprenait rien à ee qui se .pasee autour de lui. Il est couvert de sang ; son easque est défoœé, sa joue droite est toute noire.
LÀ FOULE, entrant.
Un dé;»erteur !... moasieur le maire... uq déserteur !.••
GR0BGB8.
Un déserteur?... (il prend une torche, Télève en face du cuiras-
•ier et recule épouvanté.) Ça, UQ déserteur 1... Mais c'est un soldat qui revient d'une bataille ! (Montrant le casque.) Voyez
plutAtl (s'adressent au cuirassier avec doucear.) G* est du sang que vous avez là (Touchant sa cuirasse.) sur la cuirasse ?