Sainte-Beuve
Française, le !•' septembre 1882, ne laisse pas d'être instructive. La comédie de M. Becque, écrite depuis près de six ans, avait été présentée d'abord au Vaudeville, trois fois au Gymnase, deux fois à ïOdéon ; déportée à Cluny^ elle était tombée au Théâtre des Nations, et M. Ballande l'avait oubliée dans l'armoire aux manuscrits; l'auteur, se décidant à publier, en désespoir de cause, corrigeait les épreuves, lorsque M. Edouard Thierry, le critique obligeant et lettré,. qui, connaissant mieux le vieux théâtre que personne, n'a jamais tremblé devant les innovations, l'engagea à porter son œuvre au comité de lecture du Théâtre-Français, Dans sa jeunesse, M. Becque avait déjà lu son Michel aux sociétaires. Mais le drame, avec le bourgeron du premier acte et les sept tableaux, ne pouvait évidemment convenir à la rue Richelieu. Le sort des Corbeaux méritait d'être et fut meilleur.
Un industriel, M. Vigneron est brusquement surpris par la mort, au moment où il va réaliser, grâce à son association avec Teissier, des bénéfices considérables. Tout étant indivis, il faut liquider. Les gens de loi croassent autour du cadavre et s'abattent sur Ja maison. Pour défendre la succession, une veuve et trois jeunes filles. Le fils, au lieu de prendre résolument la place du père, a trouvé que le meilleur moyen de venir en aide aux siens était de s'engager. Or, « en affaires, . rien ne marche sur des roulettes. Ce qui est simple est compliqué, ce qui est compliqué est incompréhensible ^ » Il faut voir la curée. Au milieu des discussions d'intérêt, madame Vigneron perd la tête. Seule, une de ses filles, Marie, pleine de boa sens et de cœur, essaie de tenir tête à Teissier et au notaire
i. Acte n, se. I,
358 L*ÉVOLnTION NATURALISTE
Bourdon. Mais les subtilités des chicaneurs ont facilement raison d'elle. Les Corbeaux « ne laissent que ce qu'ils ne peuvent pas emporter ^ » G*est un navrant spectacle que la misère de ces fenmies, toujours en scène, noires et pleurantes. Et cet autre douloureux lieu-commun, Tétemel abandon du fiancé qui tient plus à la dot qu*à la femme, nous attendrit bien davantage que rinfortune des Atrides.
Le terrain était excellemment choisi pour une bataille. Les dramaturges romantiques^ qui s*en vont chercher midi à quatorze heures et se perdent dans Tentassement des situations bizarres, ne se doutent guère qu'ils ont à portée de la main des sujets beaucoup plus originaux et beaucoup plus dramatiques. La fantaisie rabâche, la vie est souple et large.
Mais plus encore que le sujet, ce qui m'intéresse dans les Corbeaux^ c'est la façon nouvelle dont Fauteur Ta posé, son dédain des vieilles lois, son effort pour plier le théâtre aux conditions de la vie. Tâche peu commode. Il n'y a pas à se le dissimuler, le roman et le drame arrivent au même but par des moyens profondément distincts, et si Ton ne peut indiquer de limites précises, les qualités du romancier excluent certainement, neuf fois sur dix, les qualités de l'auteur dramatique. Il y a des esprits de synthèse et des esprits d'analyse. Selon que Ton possède l'un de ces esprits, l'on est plutôt né pour le théâtre ou pour le livre. Le roman a toutes les libertés dans le temps et dans l'espace. Le romancier peut s'attarder en route, comme Dickens ou George Eliot. Au théâtre, il est nécessaire de ramasser sa pensée et de poser chaque personnage en quelques mots. Tandis que Gustave Flaubert em-