Acte IV, se. I
ploie quarante ou cinquante pages à camper Charles Bovary, M. Becque doit indiquer par un trait le caractère de son Bourdon ; voilà pourquoi, au milieu des banalités de la présentation, il lui met dans la bouche ce mot : « La chambre des notaires... c'est une protection pour nous et non pas pour le public. » Ailleurs, c'est Teissier avec ses manies de vieux et ses jugements
d'avare :
MADAME VIGNERON
Donnez-moi votre chapeau, monsieur Teissier, que je vous en débarrasse.
TEISSIER
Laissez, madame, je le déposerai moi-môme pour êlre plus certain de le retrouver.
MADAME VIGNERON
Gomme vous voudrez. Asseyez-vous là, dans ce fauteuil*
TEISSIER
Un peu plus tard. Il fait froid dehors et très chaud chez vous, je me tiendrai debout quelques instants pour m'habi-* tuer à la température de votre salon.
MADAME VIGNERON
Vous n'ôtes pas malade ?
TEISSIER
J'évite autant que possible de le devenir.
MADAME VIGNERON
Comment trouvez- vous mon mari depuis quelque temps ?
TBISSIBJl.
Bien. Très bien. Vigneron s'écoute un peu, maintenant que le voilà dans Taisance. Il a raison. Un homme vaut davantage quand il possède quelque chose ^...
i. Acte I, se. 1x4
Autres exemples: la familiarité du domestique introduisant Merckens donne tout de suite les allures évaporées du maître de piano ; le habillement heureux de Blanche écrivant le menu et débordant d'exclamations enthousiastes pose d'abord son caractère nerveux et sensible; les propos de papa Vigneron, le voltairia nisme perçant dans une phrase : un abbé qui fait des mariatçes, ce n'est pas son rôle ; l'intérêt du parvenu à découvert plus loin : Alors à quoi te servent les leçons que je te fais donner, des leçons à dix francs l'heure ; autant d'indications sur le personnage et sur le milieu. Nous sommes chez un bon gros bourgeois. £tla nature complexe de madame de SaintrGenis, inquisitrice, soupçonneuse, coquette, juive, comme elle se révèle dans la scène IV du premier acte I II y a là une conversation entre femmes, admirablement sténographiée avec ses minuties, ses curiosités et ses politesses mielleuses.
Nos pensées, nos instincts, nos manières d'être se laissent deviner dans nos moindres paroles ; il suffit d'être assez bon observateur, assez délicat analyste pour voir l'homme derrière le mot. Lorsque Marie questionne anxieusemeut Vigneron sur sa santé, on apprend par ses seules interrogations qu'elle est une petite personne pratique, sensée, aimante. Au lieu d'être racontés par autrui, les héros d'une pièce doivent se raconter euxmêmes, le plus vite possible, po'jr obéir aux exigences du théâtre. La langue d'un auteur dramatique est bonne, lorsque chaque personnage parle comme il doit parler avec son style propre, son accent et ses tics.
Mais, pour arriver à cette exactitude qui est la perfection, à la disparition complète de l'auteur derrière ses créatures, il faut les connaître à fond, s'identifier avec elles, entrer, comme on dit, dans leur peau : une
rigoureuse analyse physiologique et psychologique est nécessaire ; seulement , au lieu d'étaler largement son étade, comme le romancier, Fauteur dramatique la condense.
On est émerveillé en lisant les Corbeaux du relief des personnages secondaires eux-mêmes : la vieille bonne, le tapissier Dupuis, l'architecte Lefort et jusqu'aux acteurs qu'on ne voit pas ou qu'on voit peu. Georges de Saint-Genîs, avec sa faiblesse et ses capitulations morales d'homme-femme, Gaston, avec ses gentils défauts et l'irréflexion de ses intentions Jes meilleures, sont de vivants spécimens de la jeunesse actuelle, abâtardie et féminisée par une civilisation extrême. Les dessous sont solides; l'œuvre est établie sur une expérience d'homme fait.
On a chicané sur certains caractères ; le pianiste Merckens semtble impossible à M. Sarcey; quant à Bourdon, c'est, dit le critique du Temps, un notaire de province ; ^ Paris, les officiers ministériels peuvent ne pas valoir cber, mais^ au moins, ils mettent des gants, vous dévalisent honnêtement, sont sucrés et souriants. Il faut que M. Sarcey n'ait pas bien étudié le rôle. Bourdon est un corbeau qui a des formes. Voir la scène VII de l'acte II, voir aussi la touchante phrase qui fait sourire Teissier : <« Nous sommes en présence d'une veuve et de quatre enfants qui se trouvent appauvris du jour au lendemain, il y a là une situation très intéressante, ne l'oublions pas. » Et plus loin : « C'est moi, c'est votre notaire qui doit parer à vos besoins de tous les jours et vous m'auriez fait plaisir de ne pas attendre que je vous le dise ^ » Ailleurs encore : « La famille Vigneron, d'un moment à l'autre, va se trouver dans une situais Acte m, se. iv .
tioQ très précaire et je pais le dire, sans faire sonner mon dévouement pour elle, si elle sauve une bouchée de pain, c'est à moi qu'elle le devra ^ » Il est difficile d'entendre un notaire plus sentimental et plus dévoué. A la vérité, Bourdon dira, à la fin de l'acte IV, à propos du mariage de Marie avec le vieux Teissier. a La moitié de sa fortune, sans rétractation et sans contestation possible, vous reviendra après sa mort. Vous n'aurez plus que des vœux à faire pour ne pas l'attendre trop longtemps. »
Sous le masque d'hypocrisie sociale, se laisse entrevoir par échappées toute la laideur du visage. L*homme ne peut constamment poser; il y a des instants où, malgré lui, il lâche un mot de nature. La mesquinerie de l'homme d'argent sans cœur déborde dans les discours de Teissier. Voici comment il pariera devant la veuve : (( Les frais généraux liquidés, j'entends par frais généraux les honoraires du notaire, ceux de l'avoué, les dépenses imprévues, voitures, ports de lettres, etc. Bref, le compte que vous aurez ouvert sous cette rubrique : « Liquidation de feu Vigneron^ mon mari, »ce compte-là entièrement clos, il vous restera une cinquantaine de mille francs ^. » Ou, en présence de la fille du mort : (Il s'agit de la fabrique) : « Sa situation est très prospère. La mort de son directeur est une occasion excellente, qui ne se représentera pas, pour nous en défaire, profitons-en '. » Teissier n'a pas, évidemment, conscience de son cynisme. Que de gens, môme d'esprit, en sont là ! J'ai entendu des mots d'égoïsme féroce qui mettaient du froid dans un salon, coaime certaine repartie de