‹ L'évolution naturalisteChapitre 8 sur 86 · Madame Bovary ^ p · texte numérisé non relu

Madame Bovary ^ p

égoïste d*élégiaque, mais un amour naïf d'homme simple ; il adore sa fille et le lui montre par mille càlineries, mais vraiment il est trop bête lorsque, dans son hébétude suprême, il dit à Rodolphe, après boire : « Je ne vous en veux pas. »

Ses héros en pleine lumière, Flaubert n*a pas négligé les personnages accessoires. Les lointains sont aussi étudiés que les premiers plans.

Une difficulté, que le portrait de ces acteurs seco daires. Le médecin et sa femme ne devaient pas trancher par leur vérité au milieu d*êtres artificiels. Imaginet-on deux créatures vivantes parmi des marionnettes?

Ici le romancier n*a écouté que la logique. Charles est officier de santé dans un bourg. Quelles sont les notabilités d*un bourg ? Le maire, Tinstituteur, le curé, le percepteur, le pharmacien, etc. Mais le médecin a plus de rapports, par la nature même de ses fonctions, avec le pharmacien et le curé qu'avec tous les autres. Condamnant la multiplicité des personnages qui auraient détourné Tattention du lecteur de la psychologie des Bovary, Flaubert a négligé presque entièrement le maire, Tinstituteur et le notaire pour s'attacher uniquement aux collaborateurs du médecin. Il utilise ses souvenirs. Si même il a fait intervenir assez fréquemment le percepteur Binet, c'est sans doute pour mettre à profit un type plus que pour combler un vide.

Les amusants bonshommes I Comme ils sont vrais !

S*il vous est donné de visiter l'intéressante bourgade d*Yonville, ne manquez pas d'admirer les bocaux du pharmacien, et tâchez d'apercevoir sa calotte à travers les vitrines. Il pile sans doute quelque drogue, en compagnie de son fils Napoléon, car Homais ne peut mourir ; il est éternel comme la bêtise humaine. Radical

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depuis quelque temps, il appuie sur le mot fameux : Lu cléricalisme, c*estrennemi I et vous répétera avec coq viction que le gouvernement devrait « phlébotomiser : les prêtres tous les mois. — Mon fils, allez me cherche le dernier numéro du Fanal de Rouen , que je fasse lir à monsieur un article à Télaboration duquel (ôtao sa calotte) je ne suis peut-être pas étranger. Oh une distraction agréable et utile. Un article instrui tify fait pour nos paysans qui sont encore illettré et sauvages. Une question bien intéressante :« De la dei truction des animaux nuisibles dans le département d la Seine-Inférieure. » — Mais voici quelqu'un. Tiens c'est M. le percepteur BinetI — Bonjour, monsieur 1 percepteur 1 — Binet, toujours aussi maigre, aussi régL mentaire, aussi taciturne, vient chercher du ton boyaux pour empoisonner les rats qui ravagent so grenier. Si vous essayez de lier conversation avec lu il vous expliquera que vousétes^bien malheureux, voi qui ne savez pas tourner des ronds de serviette, l. tour I 6 bonheur I Sa voix est couverte par celle d chantres qui psalmodient. Un enterrement ; le notair vous savez, le notaire doucereux qui portait des lune tes d'or et qui tripotait avec Lheureux est mort d'ui goutte remontée. (Juel dommage I Voilà derrière le co voi le curé Bournisien apoplectique. Gare à la goutt monsieur le curé I Sa face, couturée de boutons, € hideuse, toute convulsée par le chant de psaumes ; bouche s'ouvre, très large. — S'en donnent-ils ces ga lards-l& I s'en donnent-ils I dit Homais à demi-voix. G'€ insolent, d'aller porter les gens en terre avec celte té là I — Madame François, l'aubergiste, sort sur le pas sa porte, en face ; elle jacasse avec les commères < voisinage et montre d'un air furieux, le marchand *

drap toujours aussi humble, caressant et vil, avec une flamme jaune dans les yeux. Il a ruiné le Lion d^or comme Fauberge rivale. Il mange Yonville morceau par morceaUy le gueux. Il ne portera pas tousses crimes en paradis 1 Une carriole file derrière le cortège. Clic I clac I c*est M. Léon, le notaire de Rouen, qui passe avec sa dame. En voilà un qui fait bien ses affaires l C'est un malin ; il ne roucoule plus ; il ne déclame plus de vers élégiaques. Sa grande passion pour madame Bovary Ta guéri ; il chiffre, chiffre, chiffre. L'enterrement s'en va. La cloche, toujours en branle, sous l'effort puissant de Lestiboudois, — les pommes de terre du champ des morts ont donné à ce diable d'homme une vigueur infernale — continue à faire entendre ses clameurs lamentables. C'est une désolation dans le ciel. Une meute, attachée à un arbre snr la place, joint à cette note lugubre de furieux aboiements. C'est la meute de M. Rodolphe, le gentilhomme terrien, qui est à l'auberge, en train de perdre une partie de piquet. Empoisonné par le tabac, abêti par l'inaction et la routine, abruti par le vin, car il boit, le malheureux ! il n'est plus que l'ombre du beau Rodolphe d'autrefois. Ses moustaches si bien cirées jadis sont pendantes ; ses bottes molles couvertes de boue. C'est une ruine. -^ Voilà, mon fils, les détestables effets de Tinconduite, dit le brave Homais dont la famille prospère. Que ceci te serve de leçon I — Quant au père Renault, il est mort, sans doute, car voilà un siècle qu'on n'a pas entendu parler de lui dans le pays. Tant pis 1 C'était un rustre, mais un brave homme. Celui-là aussi aimait trop la bonne chère et s'enfermait pour s'enivrer. Tant pis !

Telle est la vérité de ces figures, qu'un mot suffit pour les évoquer.

Gomme psychologue, Flaubert a la profondeur de Stendhal, et, grâce à sa langue merveilleuse, il traduit des sensations si vagues qu^elles sont presque intraduisibles. Lisez ceci avec attention : « Elle était amoureuse de Léon, et elle recherchait la solitude, afin de pouvoir plus à Taise se délecter en son image. La vue de sa personne troublait la volupté de cette méditation, Emma palpitait au bruit de ses pas; puis, en sa présence, l'émotion tombait, et il ne lui restait ensuite qu'un immense étonnement qui se finissait en tristesse. » Que de nuances finement observées et finement traduites! C'est une « réalisation au delà de laquelle il n'y a pas à rêver. »

A quoi bon entasser volumes sur volumes? Quand on a écrit Madame Bovary, on peut se reposer.

Les paysages se détachent aussi nettement que les hommes. Flaubert n'a pas commis la lourde faute de déplacer arbitrairement le lieu de l'action : la Normandie encadre son drame comme elle avait encadré les aventures de Uelaunay. Les milieux complètent les personnages, et, si la nature reste impassible, elle nous inspire pourtant une bonne partie de nos pensées. C'est ne pas être complet que de faire abstraction, comme les écrivains d'autrefois, de l'endroit où les scènes se déroulent. Nos sensations trouvent leur écho dans les choses d'alentour. L'automne et ses bois jaunis ne nous portent-ils pas à la tristesse ? Le printemps et sa verdure ne font-ils pas courir de la gaité dans nos veines? Dante dit, dans l'épisode de Françoise : Le livre fut complice de la faute. Ne peut-on pas dire aussi bien : Les choses qui nous entourent sont complices de nos actions. M. Zola a essayé de le montrer dans la seconde partie de la Faute de tabbé Mouret en donnant

la vie aax plantes. Il a été trop loin. Il a soavent cédé, et M. Daudet comme lui, et les frères deGoncourt encore plus, à la tentation de décrire pour décrire. Flaubert, toujours sobre, peint la nature à larges traits, il la peint telle qo*il la voit, en observateur strict. Ses descriptions ne sont jamais des hors-d*œuvre. Elles viennent toujours compléter et expliquer Tétat d'âme de ses héros.

Ainsi, Charles Bovary, monté sur sa jument, part de grand matin remettre la jambe cassée du père Rouault, à la ferme des Bertaux : a Encore endormi par la chaleur du sommeil, il se laissait bercer au trot pacifique de sa bête. Quand elle s'arrêtait d'elle-même devant ces trous entourés d'épines que l'on creuse au bord des sillons, Charles se réveillant en sursaut, se rappelait vite la jambe cassée, et il tâchait de se remettre en mémoire toutes les fractures qu'il savait. La pluie ne tombait plus ; le jour commençait à venir, et, sur les branches des pommiers sans feuilles, des oiseaux se tenaient immobiles, hérissant leurs petites plumes au vent froid du matin. La plate campagne s'étalait â perte de vue, et les bouquets d'arbres autour des fermes faisaient, â intervalles éloignés, des taches d'un violet noir sur cette grande surface grise, qui se perdait à l'horizon dans le ton morne du ciel. Charles, de temps à autre, ouvrait les yeux; puis, son esprit se fatiguant et le sommeil revenant de soi-même, bientôt il entrait dans une sorte d*assoupissement où ses sensations récentes se confondaient avec ses souvenirs ^ »

Non seulement ce paysage de Normandie, d'une extraordinaire intensité, surgit à mes yeux avec ses fermes entourées de bouquets d'arbres, â l'heure triste et grise

i. Madame Bovary, p. 18.

du jour levant, mais ce paysage est vu à travers les yeux lourds de Charles et augmente encore la sensation de malaise qu'il éprouve, par sa froideur, ses teintes sales, sa morbidesse générale. Sortez d'un lit bien chaud, à quatre heures du matin, et mettez-vous en route tout ensommeillé, vous verrez la nature comme Charles la voyait : la tristesse des cieux ajoutera i votre tristesse matinale.

Par quels procédés parvenir à cette vision obsédante? Les classiques l'ignoraient ; ils ont pu faire de jolies descriptions, toujours un peu vagues; c'est de l'école romantique, d'Hugo et de Gautier que nous vient l'exactitude qui évoque. Nous avons vu comment le romancier naturaliste conçoit son œuvre, comment il pose ses fondations et vérifie tout scrupuleusement. Dans l'exécution, il ne change pas de méthode. Il n'omet sous aucun prétexte le moindre trait saillant; le classique se contente des grandes lignes; le naturaliste descend aux minuties, pourvu qu'elles soient caractéristiques; il ne fait pas de choix esthétique, ne rejette pas tel détail parce qu'il semble peu noble, il n'ajoute pas tel autre parce qu'il fait bien dans l'ensemble. L'art nouveau consiste à voir les détails caractéristiques et à les placer dans leur ordre naturel. On comprendra mieux les différences de la manière ancienne et de la manière nouvelle enconaparant deux descriptions de même genre, l'une de Manon Lescaut, l'autre de Madame Bovary.

Description classique.

Je fus surpris en entrant dans le bourg, d'y trouver tous les habitants en alarme. Ils

Description naturaliste.

On distingua le bruit d'une voiture mêlé à un claquement de fers lâches qui battaient la terre, et V Hirondelle enfin, s'arrêta devant la porte.

se précipitaient de leurs maisons pour courir en foule à la porte d'une mauvaise hôtellerie, devant laquelle étaient deux chariots couverts. Les chevaux qui étaient encore attelés, et qui paraissaient fumants dé fatigue et de chaleur» marquaient que ces deux voitures ne faisaient que d'arriver.

{Manon Lescaut. — Ed. Charpentier, p.

C'était un cof&e jaune porté par deux grandes roues qui, montant jusqu'à la hauteur de la bâche, empêchaient les voyageurs de voir la route et leur salissaient les épaules. Les petits carreaux de ses vasistas étroits tremblaient dans leurs châssis quand la voiture était fermée, et gardaient des taches de boue, çà et là, parmi leur vieille couche de poussière, que les pluies d'orage même ne lavaient pas tout à fait. Elle était attelée de trois chevaux, dont le premier en arbalète, et, lorsqu'on descendait les côtes, elle touchait du fond en cahotant.

Quelques bourgeois d'Yonville arrivèrent sur la place; ils pai*laient tous à la fois, demandant des nouvelles, des explications et des bourriches. {Madame Bovary, p. 85.)

D'un côté, Fauteur n'a pas la prétention de peindre; il se contente de raconter brièvement, laissant le champ libre à l'imagination du lecteur. A peine si la fatigue des chevaux est Indiquée d'une façon pittoresque par le mot <c fumants », ce qui rend cette description maigre et vague.

De l'autre côté, la précision des détails dresse Vffîrondelle devant nos yeux et ne nous permet pas de la confondre avec telle ou telle autre voiture. Flaubert ne compte pas, comme l'abbé J'révost, sur l'imagination du lecteur; il ne lui abandonne rien; il dit tout ce qu'il y a à dire. C'est un signalement qui équivaut à une photographie. L'auteur ancien aurait reculé devant les taches de boue des carreaux; il n'aurait ja-

mais ea Tidée de noud donner la coulear du coffre et la hauteur des roues ou de nous faire claquer aux oreilles les fers lâches battant la terre. Ce sont pourtant, je le répète, ces détails essentiels qui évoquent.

/Ce souci descriptif se trouve déjà dans Balzac. La vraie innovation de Gustave Flaubert, c*est Timpersonnalité. Ne jamais se montrer entre deux pages pour se perdre en des digressions ou pour jouer le rôle du chœur antique qui s*apitoie sur les bons et gourmande les méchants ; rester toujours maître de son récit, ne se laisser emporter sous aucun prétexte ; conserver ^ jusque dans les parties douloureuses la froideur et la sûreté de main d'un chirurgien : voilà des lois pour la généralité des écrivains naturalistes. Un conteur, M. About, par exemple, ne sait se défendre contre la tentation de lâcher de ci, de là, un mot spirituel, de donner une pichenette sur le nez d'un grotesque, de lancer une réflexion drôle à la tète d'un acteur dans l'embarras. Cette intempérance égaie certainement le récit, mais le retarde, mais brise le fil, mais détruit toute belle unité. A force de voir le nez et la main de l'auteur entre les lignes, et dans ses doigts |les ficelles qui secouent les marionnetttes, on se défie. Par sa constante maladresse, le romancier rappelle à chaque instant que l'on n'a pas en face de soi des êtres de chair, puissamment entraînés par la force des choses, mais bien des fantoches auxquels il commande. Gomment se laisser émouvoir par les souffrances de bonshommes en baudruche? Si vous cherchez dans un roman la distraction d'une heure, l'éclat de rire facile et vite oublié, ouvrez Madelon; l'humanité saignante de Madame Bovary vous prendrait aux entrailles, vous obséderait comme une vision d'hôpital. Mais, pour peu

qae Ton ait vécu avec Emma, on se sent mal à Taise dans Fétroitesse des cabanons de la fantaisie, on se heurte aux murs, on se cogne de la tète au plafond, on étouffe dans cet air raréfié, on a la nostalgie des plaines où soufle le vent âpre de la vie libre.

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