Acte III, se. VIII
364 LÉVOLUTION NATURALISTE
voilà la vraie dififérence entre le grand art et l'art secondaire. Celui-ci ne vise qu'à amuser; celui-là peint une époque.
La critique normalienne déclare que si Ton veut donner au théâtre Tillusion de la vie, il faut déformer la réalité pour Toptique spéciale des planches. Elle a même donné, grâce à de constantes études, des recettes nombreuses de déformation. Ce sont là les lois du théâtre. Or les Corbeaux tiennent admirablement la scène, et nous allons voir quel cas M. Becque fait des formules.
Je ne parle pas du personnage sympathique : M Becque ne le cultive point. Je ne parle pas duvieux Desgenais: M. Becque a égorgé ce centenaire. Car si, par une contradiction qui s'explique difficilement, Fauteur des Corbeaux reproche leur impassibilité à nos romanciers naturalistes, il pense qu'au théâtre on doit s'abstenir de touteintervention. Mais il est de règle que les teintes sombres soient mêlées à des teintes claires, les scènes dures à des gazouillisd'amour. Poiir(]noi dans les Corbeaux, pas le moindreroucoulemententre Juliette et Ilom6o?Deramour, rien que lessuitescruclles, le navremontdesabandons. Inutile d'insistersiir le lugubre inariase avec Teissier, le sacrifice final, il est de règle que les personnages présentés au début ne soient empoisonnés ou massacrés qu'àla fin du dernier acte. Les épisodiques eux-mêmes doivent toujours côtoyer l'action. Laissons de côté l'apoplexie de Vigneron. PourquoirieorgesdeSaint-Genisdisparait-il dès le premier acte, san^ avoir dit un mot? Pourquoi Gaston s'engage-t-il au moment où l'on commençait à s'intéresser à lui? Enfin, il est de règle de faire tourner un peu l'intrigue sur elle-même, de réserver quelque surprise aux spectateurs. Pourquoi ce piétinement sur place? Cet éternel débat entre la veuve et ses filles, une
LE THÉÂTRE 36o
confusion aes langues? Cette insupportable et continuelle discussion de chiffres entre lescorbeaux? Voilà, certes, une pièce bien mal faite. Pleine de trous, dit M. Sarcey. Pleine de trous, répète M.Ghapron.
Us n'ont pas compris que les subites disparitions, fai" sant partie de l'existence, ont droit au théâtre ; qu'un dépirt ou plutôt une désertion a des conséquences logiques, impitoyables; que les changements de front de la destinée sont souvent produits par des riens dont il faut tenir compte ; que les brisements brusques des cœurs, causés par on ne sait quoi, ont une sorte de poésie farouche ; que dans la vie on passe peu d'heures douces et sentimentales ; qu'enfin l'horreur de certaines situations, c'est qu'on ^tourne en elles comme un écureuil dans sa cage, c'est qu'on voit toujours se dresser le même point d'interrogation, et qu'on se cogne la tète aux nues dans l'énervement de l'attente, et qu'on finit par crier : Bah ! quoi qu'il adviennne, sortons de là 1
Je ne connais rien de plus vrai, de plus poignant, que les délibérations des quatre femmes. Cela revient sans cesse, c'est un flux de paroles sans actes, et les bras tombent accablés, et les jambes se brisent, et la colère vient avec les mots d'aigreur. Puis des attendrissements plus harassants encore. Que de détails vécus!
Marie essaie d'expliquer à sa mère qUe la vente de la fabrique est forcée :
MADAME VIGNERON
Regardez-moi, mes enfants. S'il faut vendre les terrains, on les vendra. Ce qui sera perdu, sera perdu. Mais écoutez bien votre mère; ce qu'elle dit une fois est dit pour toujours. Moi, vivante, on ne touchera pas à la fabrique!
36i L ÉVOLUTION NATURALISTE
voilà la vraie différence entre le grand art et l'art secondaire. Celui-ci ne vise qu'à amuser; celui-là peint une époque.
La critique normalienne déclare que si Ton veut donner au théâtre Tillusion de la vie, il faut déformer la réalité pour Toptiquespécialedes planches. Elle a même donné, grâce à de constantes études, des recettes nombreuses de déformation. Ce sont là les lois du théâtre. Or les Corbeaux tiennent admirablement la scène, et nous allons voir quel cas M. Becque fait des formules.
Je ne parle pas du personnage sympathique : M Becque ne le cultive point. Je ne parle pas du vieux Desgenais: M. Becque a égorgé ce centenaire. Car si, par une contradiction qui s'explique difficilement, Fauteur des Corbeaux reproche leur impassibilité à nos romanciers naturalistes, il pense qu'au théâtre on doit s'abstenir de touteintervention. Mais il est de règle que les leintessombres soient mêlées à des teintes cLiires, les scènes duresà des gazouillisd'amoiir. Pourquoi dans les Cor beaux, \i^'s> le moindre roucoulemcntentre Juliette et i{oméo?I)e l'amour, rien que lessuitescruclles, le n.ivrenmntdesahandons. Inutile d'insistersiir le lugubre rnaria2;e avec Tei?sier, le sacrifice final. Il est de règle que les personnages présentés au début ne soient empoisonnés ou massacrés qu'à la fin du dernier acte. Lesépisodiques eux-mêmes doivcnttoujourscôtoyerraction. Laissonsdecôté l'apoplexie de Vigneron. PourcîUoiCfeorgesdeSaint-Genisdisparait-il dès le premier acte, sanà avoir dit un mot? Pourquoi Gaston s'enga^e-t-il au moment où l'on commençait à s'intéresser à lui? Enfin, il est de règle de faire tourner un peu l'intrigue sur elle-même, de réserver quelque surprise aux spectateurs. Pourquoi ce piétinement sur place? Cet éternel débat entre la veuve et ses filles, une
confusion aes langues? Cette insupportable et continuelle discussion de chiffres entre les corbeaux? Voilà, certes, une pièce bien mal faite. Pleine de trous, dit M. Sarcey. Pleine de trous, répète M. Ghapron.
Ils n'ont pas compris que les subites disparitions, fai" sant partie de l'existence, ont droit au théâtre; qu'un départ ou plutôt une désertion a des conséquences logiques, impitoyables; que les changements de front de la destinée sont souvent produits par des riens dont il faut tenir compte ; que les brisements brusques des cœurs, causés par on ne sait quoi, ont une sorte de po43ie farouche ; que dans la vie on passe peu d'heures douces et sentimentales ; qu'enfin l'horreur de certaines situations, c'est qu'on ^tourne en elles comme un écureuil dans sa cage, c'est qu'on voit toujours se dresser le même point d'interrogation, et qu'on se cognela tète aux nues dans l'énervement de l'attente, et qu'on finit par crier : Bah ! quoi qu'il adviennne, sortons de là !
Je ne connais rien de plus vrai, de plus poignant, que les délibérations des quatre femmes. Gela revient sans cesse, c'est un flux de paroles sans actes, et les bras tombent accablés, et les jambes se brisent, et la colère vient avec les mots d'aigreur. Puis des attendrissements plus harassants encore. Que de détails vécus!
Marie essaie d'expliquer à sa mère qUe la vente de la fabrique est forcée :
MADAME VIGNERON
Regardez-moi, mes enfants. S'il faut vendre les terrains, on les vendra. Ce qui sera perdu, sera perdu. Mais écoutez bien votre mère; ce qu'elle dit une fois est dit pour toujours. Moi, vivante, on ne touchera pas à la fabrique!
366 L'ÉYOLOTION RàTORàLISTE
■AllE.
Ta te trompes, mainiii.
■ ADAMI TIGHimOH.
Moiy Tirante, on ne toar.hera pas à la fabrique.
■ AlII.
M. Teissier peat la Tendre demain, n y a one loi qai Tantorise à le faire.