Aventurez d^Antar (traduction Devic
Letourneau. — L*Évolution poliliquc. 15
pour elle fui doux à son cœur et il désira la posséder; car if avait vu la délicatesse de ses extrémités, la souplesse de sa taille, le balancement des vagues de ses hanches, la beauté de sa noire couleur, la coquetterie de ses yeux, plus tranchants que les sabres du trépas, et Téclair de ses dents, plus brillantes que les miroirs. Et son sourire était doux et sa taille flexible; et, comme a dit le poète : « Il y a dans les « noires une expression telle que, si tu en pénétrais le sens, « tes yeux ne regarderaient plus ni les blanches ni les rouges,. (( — une souplesse de hanches, une coquetterie de regards, (( qui enseignerait la sorcellerie à l'ange magicien Harout. — « La lentille placée sur la joue blanche, si ce n'était sa noirce ceur, quel prix aurait-elle pour les amoureux? — Le musc^ « s'il n'était noir, ne serait point le musc. Et sans la noirceur « de la nuit, tu ne contemplerais point l'aurore. » - — L'émir Gheddad prit la négresse à Técart, la renversa et lui fit violence. Ses compagnons l'aperçurent et voulurent l'imiter; car, à cette époque d'ignorance, les hommes ne distinguaient pas le bien du mal... Ils n'avaient d'autre religion que de se montrer fermes à protéger le voisin, à défendre ceux qui demandaient leur sauvegarde et à observer les devoirs de l'hospitalité. »
Les siècles et même Tislamisme ont glissé sur les Bédouins nomades de l'Arabie, mais sans modifier sensiblement leurs mœurs ni même leur organisation sociale et politique*. Aujourd'hui encore ils vivent dans une sorte de promiscuité, survivance certaine de l'ancienne polyandrie. Au dire d'un observateur moderne, on peut leur appliquer hardiment lo diclon ; < Bien malin est l'enfant qui connaît son père », et souvent ils disent, en parlant d'eux-mêmes : c Nous ne valons pas nos chiens ^ > Ils continuent aussi à être divisés
l.Palgravc. Vny. Arabie centrale, I, 10. — I, 37. 2. Jbid.y I, 10.
CHEZ LES SÉMITES. m
en clans consanguins^ et quoiqu'ils ne soient plus, depuis des milliers d'années, en période anarchique, leurs mœurs sont encore très égalitaires. Souverains et sujets, cheiks et administrés, maîtres et serviteurs, mangent ensemble, causent familièrement entre eux *.
L'autorité du cheik ou même celle de l'émir ne sont dues qu'à leur influence personnelle et aucune force légale ne fait exécuter les sentences pénales^. Tout Bédouin est maître absolu de sa personne*. L'émir est souvent plus pauvrement vêtu que ses subordonnés ^ Enfin la proverbiale hospitalité des Arabes est évidemment aussi une survivance d'un temps où tout était à tous. Au xvii' siècle encore, l'étranger était accueilli, défrayé, lui et sa suite; il recevait en outre force compliments et pouvait aller s'asseoir sans cérémonie partout où il voyait des gens prenant leur repas®. Tout change cependant et, à en croire Palgrave, la moralité bédouine serait en décadence, les exemples de perfidie, d'abandon calculé dans le désert des étrangers par leurs conducteurs seraient aujourd'hui très communs'.
Lé temps ne serait plus où l'on s'ôtait les morceaux de la bouche pour secourir autrui, où l'on volait pour donner, par générosité*, où V alliance du pain et du sel, que tout le monde pouvait réclamer, constituait un inviolable pacte de fraternité avec tous les Arabes d'une tribu et suffisait à protéger la personne et les bagages de l'impétrant®, où un Bédouin sans ressource n'avait qu'à s'adresser à son chef