Espinas, Sociéiég animaîe
XES SOCIÉTÉS ANIMALES. 15
singes, le mode le plus osilé d'association est la horde polygainique et asservie par un vieux màlft, brutal» Jaloui, maïs protégeant, de son mieux le pelil groupe, qui ea( son bien, sa propriélé.
Dans les ménageries, où le caprice de l'homme rapproche des espèces simiennes différentes et de force très inégale, il s'établit un régime spécial, tout à fait despotique. Les grands trouvent un plaisir crueNà abuser de leur force, à maltraiter les petits, et ceux-ci essayent vainement de les désarmer par une abjecte soumission, une altitude d'esclave. C'est la caricature de certaines sociétés iiumaines, que j'aurai bientôt à décrire. Mais auparavant j'ai à m'occuper des espèces animales, qui ont su créer des sociétés si nombreuses, si savamment organisées, qu'elles laissent loin derrière elles les états sociaux de rhumanilc inférieure et donnent quelques bons exemples aux autres : je veux parler des fourmis et des abeilles.
lY. — LES SOCIÉTÉS CHEZ LES 'FOURMIS ET LES ABEILLES
Au point de vue de l'anatomie philosophique, le type de l'organisme invertébré est sûrement inférieur au type vertébré; car, dans ce dernier, la force nerveuse, l'énergie consciente sont plus concentrées^ émanent de ganglions nerveux plus coalescents; mais, dans un organisme, la noblesse du plan général ne suffit pas; il faut encore que ce plan soit réalisé avec une suffisante perfection. En effet, il est, dans le détail, susceptible de bien des gradations et dégradations. Rien de moins relevé que les espèces mammifères placées au dernier échelon, par exemple les édentés, les marsupiaux, l'ornithorynque. Au contraire, les inver-
tébrés les plus parfaits, les primates des invertébrés, les fourmis et les abeilles, ont atteint un degré, relativement très haut, de développement mental et ils y sont parvenus, comme les vertébrés, par la prédominance d'un centre nerveux surles autres, puisque leur ganglion sus-œsophagien est relativement si développé qu'il mérite d'être considéré comme un cerveau. — D'autre part, nous avons vu précédemment que l'aptitude sociale n'est pas nécessairement corrélative à l'étendue de l'intelligence, puisque, sous ce rapport, le sijage et l'éléphant sont inférieurs au castor. Ils le sont )>ien davantage encore à la fourmi, à l'abeille et aux termites, dont les mœurs sociales sont aujourd'hui si connues, qu'il serait superflu de les décrire en délail. Je me bornerai à les rappeler succinctement.
Ce qui est par dessus tout remarquable, c'est la parfaite adaptation mentale de ces insectes à leur genre de vie pourtant assez compliqué. Dans sa Morale évolutive ^ H. Spencer exprime l'espoir qu'un jour, sûrement bien lointain encore, il existera une humanité moralement parfaite, complètement en harmonie mentale avec une organisation sociale, plus relevée que la nôtre, et s'acquittant non seulement sans cifort, mais avec la joie intime que donne la satisfaction d*un besoin, de tous les devoirs sociaux, parfois assez pénibles pour nous autres, types humains mal dégrossis encore et d'où proviendra pourtant cette postérité glorieuse. Sous une forme modeste sans doute, mais parfaite en son genre, les fourmis et les abeilles réalisent le rêve du philosophe anglais. Toute leur vie consciente, tous leurs eflbrts n'ont qu'un objet, l'intérêt de la communauté; et, pendant toute la durée de leur âge adulte, il n'est pas un moment où chacune des citoyennes libres de leurs républiques ne soit prête à se sacriûer pour le salut commun; toutes semblent entièrement dépourvues de l'instinct individuel de conser-
vation, dès que l'inlérèl public est en jeu. Aux Antilles, dans l'ile de Grenade, les fourmis dites de la canne à sucre voyagent en colonnes serrées que n'arrêtent ni le Teu ni Teau; leurs cadavres amoncelés opposent des digues aux ruisseaux ou étouffent les flammes des herbes allumées ^ « On sait, nous dit Huber, qu'on peut partager les fourmis par le milieu du corps sans leur ôter l'envie de défendre leurs foyers; la tète et le corselet marchent encore et portent les nymphes dans leur asile'. »
L'organisation même de la fourmi a fini par se modeler sur ses obligations sociales et, comme le remarque Forel, la portion antérieure de son canal digestif sert plus à la communauté qu'à l'individu. Cette portion antérieure n'est en effet qu'un réservoir, un garde-manger plutôt, au service de toutlemonde. Une fourmi a-t-elle faim, il lui suffit de frapper très rapidement de ses deux antennes celles d'une concitoyenne; celle-ci comprend aussitôt, applique sa bouche sur celle de sa sœur et lui ingurgite la liqueur alimentaire, tenue en réserve, tandis que l'obligée remercie en agitant rapidement ses antennes et en flattant la tète de sa nourrice avec les épaisses brosses de ses pattes antérieures^. L'harmonie sociale, toujours grande, n'est pas cependant la même dans tous les nids de fourmis. 11 en est où la fraternité est une vraie passion et où constamment on s'offre de la nourriture, on se caresse, on se porte mutuellement d'une place à l'autre '.
Cette union si parfaite a un but, un but élevé et altruiste, dont les sociétés humaines, même les plus civilisées, se préoccupent sûrement trop peu, l'élevage des
1. Houzeau, Facultés mentales, t. II, 183. 3. Hubor, Fourmis indigènes, 133.