‹ L'évolution politique et la révolutionChapitre 10 sur 73 · Histoire de France, par Th. Bachelet, t. I, p · texte numérisé non relu

Histoire de France, par Th. Bachelet, t. I, p

d'un pays conquis sous le régime primitif de Tassociation en participation? Ils sont généralement les maîtres d'organiser à leur guise l'exploitation du sol qui leur est attribué dans le partage des fruits de l'entreprise. Le pays conquis est dans toute son étendue et avec tout ce qui le meuble, minéraux, végétaux, animaux, ressources naturelles et capitaux, la propriété de l'association conquérante ; mais, dans le partage, cette propriété se dédouble en même temps qu'elle se fractionne ; l'association représentée par son chef ou l'assemblée de ses chefs n'en conserve plus que la souveraineté, ou, dans le langage des légistes, le domaine éminent, impliquant le droit d'imposer aux co-partageants les cliarges et obligations nécessitées par le bien commun. Ces charges et obligations se résument principalement dans l'apport d'un contingent d'hommes et de ressources proportionné à l'importance des domaines alotis, dans le cas où la propriété commune serait menacée ou bien encore dans le cas où quelque entreprise de guerre serait jugée nécessaire par l'assemblée des propriétaires ou par le chef auquel ils ont délégué l'exercice delà souveraineté '. En dehors de ces droits supérieurs de l'association dont ils font partie, chacun des co-partageants demeure le maître absolu du lot qui lui est échu, des hommes, des animaux et des choses qui en forment le cheptel. Il peut user et même abuser de sa propriété, suivant la définition du droit romain ^ Gomment va-t-il s'y prendre pour en tirer le profit le plus élevé possible? Quel système d'exploitation va-t-il adopter? Ce

1. Ou (listiagiKiit deux sortes de guerre, et, par suite, deux sortes de service : la guerre générale ou de défense nationale à laquelle tous les guerriers, aliiùmans et Icudcs, étaient appelés au moyen de Yheriban, et la guerre d'intérêt privé à laquelle chaque chef ne pouvait emmener que ses leudes. [Histoire de France, par Th. Bachelet, t. I, p. 133.)

2. Le seigneur n'avait de compte à rendre à personne sur la manière dont il traitait ses sujets; ils étaient gens de poésies {génies poteslatis, gens sur qui on a pouvoir) « taillablcs et corvéables à merci ». [Histoire de France, par Th. Bachelet, t. I, p. 244.)

Système ne saurait évidemment être le même partout. Il clifférera selon la nature et le degré de développement de la population conquérante et de la population asservie, selon Télat d'avancement de l'industrie et de perfectionnement du matériel productif, selon l'étendue du débouché ouvert aux produits agricoles et industriels. Le système qui se présente d'abord comme le plus simple et, en apparence, le plus productif, c'est celui de l'exploitation directe du domaine. Le propriétaire applique la population vaincue et asservie à la production de tous les articles de consommation et de tous les services qui lui sont nécessaires ; il crée des ateliers agricoles et industriels pour son usage, en se chargeant de l'entretien et du gouvernement du personnel, de la création et du renouvellement du matériel. C'est le régime de l'esclavage pur et simple. Mais l'expérience lui enseigne h la longue qu'il est plus profitable pour lui d'abandonner à ses esclaves le soin de leur subsistance et de leur entretien, en leur accordant, avec la jouissance d'un morceau de terre pour y bâtir une cabane et y cultiver les denrées nécessaires à leur alimentation, la disponibilité d'une partie de leur travail. Le servage prend ainsi graduellement la place de l'esclavage , à l'avantage des deux parties : le propriétaire obtient pour lui, défalcation faite des produits et des services qui étaient absorbés par l'entretien et le gouvernement de ses esclaves, une part égale et même supérieure à celle qu'il obtenait auparavant, tout en se déchargeant du soin de son personnel. L'esclave devenu serf acquiert la disposition de ses forces et de ses facultés productives pendant tout le temps qui n'est point absorbé par l'acquittement de la corvée. Lorsqu'il est laborieux et économe, il peut non seulement vivre mieux qu'il ne le faisait sous le régime de l'esclavage, mais réaliser une épargne. La production stimulée par l'intérêt du cultivateur, désormais maître d'une partie des fruits de son

travail, ne manque pas de se développer et la richesse de s'accroître. D'autres arrangements deviennent possibles. Le propriétaire se débarrasse entièrement du soin de cultiver une portion de son domaine en la cédant à ses corvéables contre une redevance en nature, à laquelle se substituera finalement, lorsqu'un marché aura été créé dans le voisinage, une redevance ou une rente en argent'. Enfin, lorsque le cultivateur a pu réaliser une épargne suffisante, il rachète tout ou partie de cette redevance et devient propriétaire à son tour. La même évolution progressive s'accomplit dans les rapports du propriétaire avecles ouvriers de l'industrie ou des métiers. Il cesse de pourvoir à leur entretien en leur accordant la liberté de travailler pour eux-mêmes une partie de la semaine, puis il leur abandonne l'entière disponibilité de leur travail, en échange d'un tantième de leur production ou de son équivalent en argent; enfin, il consent, surtout lorsque la nécessité le presse, à les exonérer de toute redevance, en échange du capital de cette redevance. La population asservie finit donc, sous l'influence de ce progrès naturel, par être affranchie de la servitude économique, tandis que le propriétaire de son côté est exonéré du soin de la gestion de son domaine; il n'a plus que des redevances à loucher ou des capitaux provenant du rachat des redevances à faire valoir. Toutefois, le seigneur-propriétaire trouve communément avantage à se réserver le monopole

1. En Fi-ance, les rois comme les autres seitrucurs vendirent, à prix d'argent, la liberté à leurs serfs.

» Philippe le Bel, dit M. Mignet, vendit la liberté aux serfs de la couronne. 11 affranchit, en 1298, moyennant douze deniers tournois par sesteréc de terre, les serfs du Languedoc; et ses deux tils, Louis le Hutin et Philippe le Long, imitant son exemple en 1316 et 1318, étendirent cette révolution aux serfs de la langue d'oil, ce qui, en moins d'un quart de siècle, donna la libei'té personnelle aux paysans des immenses domaines de la couronne qui purent et voulurent l'acheter. (Mignet. Essai sur la formation territoriale et politique de la France. Mémoires de l'Académie des sciences morales et politiques, 2e sér., t. II, p. 596.)

(le certains produits et de certains services. Il a son moulin et son four, où les habitants du domaine sont obligés de faire moudre leur blé et cuire leur pain, à des prix fixés par lui. Il a encore sa monnaie, dont il les contraint à se servir à l'exclusion de toute autre, et sur laquelle il perçoit un seigneuriage. Mais la gestion économique du domaine n'en est pas moins considérablement simplifiée et elle n'exige plus, de sa part, qu'une simple surveillance.

Ce progrès en entraine un autre dans le gouvernement delà population du domaine. Sous le régime de resclavage, le propriétaire est obligé de pourvoir entièrement à ce gouvernement, de veiller lui-même au maintien du bon ordre et de la paix parmi ses esclaves, de s'occuper de l'élève des enfants, de l'entretien des vieillards, etc. Lorsque le servage se substitue à l'esclavage, le gouvernement de son personnel se simplifie du même coup. Le propriétaire n'a plus besoin d'intervenir dans tous les actes de l'existence de ses serfs. Il lui suffît, d'une part, que les corvées soient régulièrement fournies, d'une autre part, que la population du domaine demeure proportionnée à la quantité de travail nécessaire pour le mettre en valeur. Il peut donc se contenter désormais d'exiger l'acquittement ponctuel de la corvée et de veiller à la reproduction utile de la population en se réservant le droit d'autoriser ou d'interdire les mariages. Pour tout le reste, il peut, sans que ses intérêts en souffrent, abandonner ses serfs à eux-mêmes. Il n'y manque point, et l'on voit alors les serfs s'associer et constituer des « communes » pour remplir les fonctions d'administration, de justice et de police que le propriétaire laisse à leur charge. Les « anciens » sont chargés de veiller au maintien du bon ordre et des bonnes mœurs, à l'entretien des rues du village et des chemins vicinaux ; bi'ef , la commune s'acquitte de tous les services indispensables mais non rétribuables dont le propriétaire a trouvé avantageux

de se dessaisir. Il n'a plus à se préoccuper que des atteintes les plus graves à la propriété et à la vie de ses sujets, et surtout de celles qui l'intéressent directement lui et les siens, des actes de désobéissance ou de révolte contre son autorité, et telles sont, en effet, celles qu'il a soin de réserver à sa juridiction. En dernière analyse, il retient toutes les attributions et fonctions qui sont de nature à lui donner un profit ou qui intéressent sa sûreté et le maintien de sa domination; il abandonne les autres aux communes ou aux paroisses de son domaine. Il arrive enlin, lorsque les communes deviennent des foyers importants d'industrie et de commerce, qu'elles veulent s'affranchir de sa sujétion, les unes en se révoltant, d'autres en se rachetant, et qu'elles entreprennent, avec plus ou moins de succès, de se gouverner elles-mêmes \

1. Eu France, l;i i)Iupart des villes de quelque importaucc avaient fini par se racheter de la domination du seiyueur et elles constituaient des républiques indépendantes, sauf l'acquittement de la redevance qui avait été le prix de leur rachat. Mais, quand les rois curent remplacé les seigneurs, ils confisquèrent peu à peu cette indépendance que les cités avaient acquise de leurs deniers, et leur imposèrent une administration nommée par eux. Peut-être les villes auraient-elles pu défendre leurs libertés contre les usurpations de leurs seigneurs, elles étaient trop faibles pour résister au roi, qui avait supplanté successivement les seigneurs, en s'emparant de leurs domaines politiques.

(c En France, presque toutes les villes qui formaient des républiques lorsqu'elles étaient enclavées clans des souverainetés féodales avaient perdu de leur indépendance au moment oii l'agrandissement de la couronne les avait enveloppées dans le territoire royal. Elles avaient conservé des maires électifs au nord, et des consuls au midi, mais la souveraineté leur avait été enlevée en ce qui touchait la justice et les armes. Elles avaient reçu dans leur sein des prévôts du roi, dont l'administration souveraine s'était établie à côté de l'administration locale de leurs officiers municipaux. Le bailli avait été chargé de nommer \m capitaine général pour le bailliage et un capitaine particulier pour chaque ville de son ressort. C'est entre les mains de ce dei'nier que les armes des bourgeois devaient être déposées pour leur être données en cas de besoin. Jugées par les baillis, surveillées par les prévôts, commandées par les capitaines royaux, elles avaient été soumises depuis le commencement du xivo siècle à de nouveaux impôts qu'elles avaient, il est vrai, accordés elles-mêmes par leurs députés dans les Etats généraux. Elles étaient ainsi rentrées dans l'Etat par l'administration de la justice, le service militaire, la contribution à l'impôt et par leur dépendance

Mais dans tous ces changements du mode d'exploitation du domaine qui lui fournissait ses moyens d'existence, le seigneur-propriétaire n'avait toujours en vue que l'augmentation de ses profits. En cela, les propriétaires exploitants d'un domaine politique ne différaient point des autres entrepreneurs d'industrie. Ajoutons qu'ils employaient, pour accroître les bénéfices de leur exploitation, et par conséquent la puissance et la richesse de leur maison, des procédés plus ou moins efficaces et louables. Les plus intelligents s'appliquaient à améliorer leur administration, à encourager l'industrie et le commerce de leurs sujets, en leur procurant toute la sécurité dont ils avaient besoin. D'autres, plus brutaux et plus avides, s'efforçaient plutôt de leur extorquer la plus forte somme possible de corvées et de redevances. Toutefois, l'excès de leurs exigences rencontrait un obstacle sérieux sinon toujours insurmontable dans la u coutume ». Les redevances et les corvées qui avaient remplacé l'exploitation directe du travail de l'esclave avaient été fixées originairement à un certain taux que les populations s'accoutumèrent à considérer comme le prix de leur demi-libération, et qu'elles refusaient au seigneur le droit d'augmenter à sa fantaisie, lorsque les profits qu'elles tiraient de l'exploitation de leur tenure ou de leur industrie venait à s'accroître. La « coutume » était protégée par la tradition, et la puissance seigneuriale trouvait dans cette force latente une résistance qu'elle ne réussissait pas toujours à surmonter. Si le seigneur augmentait les redevances et les corvées, le meurtre et l'incendie ravageaient son domaine ; s'il expulsait un tenancier récalcitrant, celui qui le remplaçait en consentant à subir

sur tous CCS points des officiers royaux. Il n'y avait, à proprement parler, plus de républiques en France, comme il y en avait eu dans le xiie et le XIII8 siècle. » (MiGNET. Essai sur la formation territoriale et politifjue de la France, p. 632.)

un accroissement de loyer contraire à la coutume était mis en interdit, et la vie devenait impossible dans une tenure frappée du « mauvais gré ». Il résultait de là que les revenus des domaines politiques ne s'augmentaient qu'avec lenteur, même aux époques où l'industrie progressait et où les besoins de luxe qu'elle permet de satisfaire allaient se développant. 11 fallait alors recourir à un autre procédé pour augmenter des ressources qui ne suffisaient plus à satisfaire des besoins accrus. Ce procédé c'était la conquête, soit que la société des conquérants se réunît pour entreprendre une nouvelle expédition, destinée à agrandir le domaine commun, en répartissant entre ses membres les résultats de l'entreprise ; soit que les propriétaires de domaines politiques travaillassent individuellement à arrondir leur lot aux dépens de leurs voisins.

V. La politique. — Tout propriétaire d'un Etat politique devait nécessairement adopter, en vue de le conserver, de l'agrandir et d'en tirer le profit le plus élevé possible, certaines règles de conduite. Ces règles, il s'agissait de les découvrir. Do là, dans la suite des siècles, une accumulation d'observations et d'expériences qui ont fini par constituer une science spéciale, — la science de la politique, — qui est la technique de cette branche supérieure de l'industrie humaine. On peut, en effet, définir la politique la science des moyens de conserver, d'exploiter, de fortifier et d'agrandir un Etat. Cependant, si l'objectif delà politique, le but que se proposent d'atteindre les « hommes d'Etat » qui pratiquent Fart tiré de cette science, est partout le même, les procédés qu'il convient d'employer pour atteindre ce but diffèrent selon les situations et les circonstances. Ces procédés, fruits de l'observation et de l'expérience, se lèguent de génération en génération, et ils constituent la « politique traditionnelle » de chaque Etat, politique appropriée aussi exactement que possible à sa situation particulière.

La politique se partage en deux branches maîtresses : la politique intérieure et la politique extérieure.

1° La politique intérieure. Dans la période dont nous venons d'esquisser les traits caractéristiques, l'objet principal de la politique intérieure consistait à maintenir les sujets dans la soumission et l'obéissance, et par conséquent, à écarter ou à supprimer tout ce qui était de nature à les en détourner. Les nécessités do la conservation de sa domination avaient conduit le souverain à restreindre, dans une mesure plus ou moins forte, la liberté de ses sujets ; il leur interdisait par exemple de s'assembler pour examiner et critiquer ses actes, et plus tard, de se livrer à cet examen au moyen de la parole imprimée. Il leur interdisait encore de constituer, pour un motif ou pour un autre, des groupes de forces, qui pussent devenir des foyers de résistance à son autorité. C'était une maxime fondamentale do la politique que l'on ne pouvait permettre d'instituer un Etat dans l'Etat. On ne faisait d'exception que pour l'Etat religieux dont le concours servait à assurer l'obéissance des sujets et qui était, à juste titre, considéré comme un instrumenlum regni indispensable ; mais encore prenait-on des précautions de toute sorte pour empêcher cet « Etat dans l'Etat » d'accroître sa puissance et ses ressources au delà de ce qui était jugé utile. On ne tolérait généralement qu'un seul culte, et, pendant des siècles, une des préoccupations principales des hommes d'Etat a été do placer ou de maintenir la corporation religieuse sous l'autorité directe du souverain. Enfin, la police et la justice avaient, avant tout, pour mission de rechercher et de punir les attentats contre le pouvoir du souverain et la sûreté de l'Etat, ou bien encore contre la religion de l'Etat, regardée comme l'auxiliaii^^ nécessaire de la puissance politique , et les pénalités attachées à cette sorte do crimes avaient un caractère exceptionnel de rigueur. Au

lieu de s'adoucir sous l'influence des progrès de la civilisation, on les vit même devenir de plus en plus barbares, à mesure que les moyens d'attaque contre l'Église et l'État allaient se multipliant et se perfectionnant de leur côté. La politique intérieure avait donc pour objet essentiel d'assurer la sécurité de l'Etat ou, ce qui revenait au même, la domination du souverain, propriétaire de l'État. Elle s'occupait aussi de l'amélioration do son exploitation et du développement de ses ressources. Gomme nous l'avons remarqué plus baut, le propriétaire exploitant d un État politique s'eflorçait de tirer de cette propriété le plus gros revenu possible, et son objectitf ne différait pas en cela de celui de tout autre entrepreneur d'industrie. Seulement il y avait à cet égard deux systèmes : l'un consistait à encourager le développement des ressources des sujets, en se contentant d'exiger d'eux des redevances modérées, mais dont le produit allait croissant naturellement à mesure qu'ils devenaient plus riches; l'autre s'appliquait, au contraire, à leur faire supporter, sous les formes les plus variées un maximum de charges, de manière à les laisser faibles et misérables. Les deux systèmes avaient leurs partisans et l'on pouvait invoquer en faveur de l'un et de l'autre des raisons valables. Si les sujets s'enrichissaient, le souverain participait sans aucun doute à l'accroissement de leur fortune ; ses ressources s'augmentaient et sa puissance avec elles ; en revanche, ses sujets devenus plus riches, partant plus instruits et plus indépendants, étaient plus difficiles à gouverner et à maintenir dans l'obéissance. Des sujets misérables n'étaient pas d'un rapport aussi avantageux, mais peut-être leur soumission était-elle mieux assurée, leurs révoltes plus faciles à comprimer '. Quoi qu'il en soit, les linanciers au service du propriétaire de l'Etat s'appli-

1 . Telle était notamment l'opinion du cardinal de Ricliclieu :

" Si les peuples étaient trop à l'aise, dit-il dans son testament politique

quaient à chercher les moyens les plus propres à faire passer, avec le moins d'emharras et de difficultés, la plus forte part possible du revenu des sujets dans le Trésor du souverain. La machinery fiscale que Tancien régime nous a léguée peut être considérée, sous ce rapport, comme un chef-d'œuvre. L'expérience avait montré successivement, quelles étaient les sources de revenus les plus fécondes, quelles étaient les matières les plus faciles à imposer et les plus productives, jusqu'à quel point on pouvait les imposer utilement, quel était enfin le système de perception le plus économique. Après avoir essayé de la perception directe, on avait eu recours à l'affermage et, malgré les abus qui ont déconsidéré ce système, il constituait incomparablement un progrès sur la régie.

2° La politique extérieure. La politique extérieure d'un Etat de l'ancien régime se proposait pour objet de le garantir contre les entreprises qui pouvait le menacer au dehors, comme aussi de lui permettre de s'agrandir et d'augmenter sa puissance et ses ressources aux dépens des autres Etats. C'était une science très importante et très compliquée. Elle avait pour principe essentiel, — et ce principe était encore un résultat de l'expérience, — de diviser pour régner, c'està-dire de maintenir autant que possible les autres dominations politiques dans un état de faiblesse, de division et d'antagonisme; d'empêcher la constitution de grands Etats, en faveur desquels la balance des pouvoirs se trouvât rompue ; de veiller à ce que les Etals rivaux n'étendissent pas la sphère de leur influence ; de chercher le moment favorable pour s'annexer un nouveau territoire par la force ou autrement, de contracter des alliances matrimoniales ou de former des ligues politiques de nature à fortifier l'État.

VL Résiané des nécessités qui ont déterminé la consti-

^chap. IV, section 5), il ne sercait pas possible de les contenir dans les règles de leur devoir, d

tiitio7i et la politique des Etats. La concurrence politique. — Tels ont été, dans les deux premiers âges de l'industrie, la constitution et la politique des Etats. Cette constitution et cette politique, tout empreintes qu'elles soient du cachet de la barbarie, ont répondu à des nécessités dérivant de la nature de l'homme et du milieu où il s'est trouvé jeté.

Il ne faut pas oublier, en efîet, que l'espèce humaine s'est trouvée exposée, dès son apparition sur la terre, à un risque permanent de destruction, et que ses elïorts ont dû se partager entre la nécessité de pourvoir à sa subsistance et celle de se préserver de ce risque, autrement dit de se procurer de la sécurité. Cette seconde nécessité plus encore que la première a déterminé la formation des premières associations humaines. D'abord l'homme a été obligé de défendre sa vie contre les nombreuses et puissantes espèces carnassières qui occupaient le globe avant lui. Comme toutes les espèces faibles et mal pourvues d'armes naturelles, il n'a pu se conserver qu'à la condition de recourir à l'association. Des sociétés, limitées toutefois par l'insuffisance de leur matériel et de leurs procédés de production, se sont constituées comme autant d'assurances mutuelles contre les animaux et les hommes de proie. Ces sociétés ont dû assujettir leurs membres à des règles et à des obligations dérivées des nécessités du salut commun. Dans cette première période de leur existence, leur organisation est purement embryonnaire. La division du travail et l;i spécialisation des fonctions, qui est un des principaux facteurs du progrès, y apparaît seulement à l'état de germe -. Chacun des membres du troupeau ou de la tribu, quelles que soient ses aptitudes particulières, est obligé à la fois de concourir à la défense et au gouvernement de la société dont il fait partie et de pourvoir à sa propre subsistance. Cet état de choses subsiste aussi longtemps que l'imperfection du matériel et des procédés de la production réduit

l'homme à vivre de la chasse ou de la pêche et de la récolte des fruits naturels du sol. Si imparfaite et grossière que soit l'organisation de ces sociétés primitives, elle leur procure cependant la sécurité nécessaire pour se conserver, augmenter graduellement la somme de leurs découvertes et perfectionner leur outillage. Le matériel agricole est inventé, l'ère de la petite industrie commence. L'agriculture et l'industrie fournissent des moyens d'existence à des millions d'hommes sur un territoire où quelques milliers pouvaient à peine subsister auparavant. Mais dans cette nouvelle phase économique comme dans la précédente le risque originaire de destruction continue de menacer l'espèce humaine. S'il a diminué d'un côté, il s'est accru d'un autre. Des sociétés devenues plus nombreuses et pourvues d'un armement perfectionné n'ont plus rien à craindre des espèces animales inférieures; elles détruisent ou elles refoulent celles qu'elles n'asservissent point ; en revanche, les richesses qu'elles accumulent deviennent l'objet des convoitises et des rapines des sociétés moins avancées dans les arts de la production et des individualités réfractaires au travail qu'elles renferment dans leur sein. Il faut pourvoir à la sécurité extérieure en mettant la société à l'abri des incursions et du pillage des tribus ou des peuplades étrangères, à la sécurité intérieure, en assujettissant au travail ceux qui y répugnent et en les empêchant de s'emparer des fruits du labeur d'autrui. Comment est-il pourvu à cette double nécessité? Par la spécialisation des fonctions de la défense et du gouvernement, spécialisation que le perfectionnement du matériel de la production a rendue possible. Grâce à ce perfectionnement, la productivité du travail de l'homme s'est augmentée. Avec le produit du travail de trois hommes, dans les régions propres à la culture, on peut en nourrir et en entretenir quatre et même un plus grand nombre. Que font alors les sociétés progrès-

sives en possession du nouveau matériel? Elles se mettent à la recherche des territoires les plus propres à la culture, elles en asservissent la population et l'assujettissent aux travaux de la production. Ces terres qu'elles ont découvertes, ce matériel qu'elles ont inventé, ces populations qu'elles ont soumises au travail en échange d'une subsistance régulière, leur appartiennent, et elles subsistent au moyen du produit net qu'elles en tirent. Elles sont donc intéressées au plus haut point à les défendre et à les gouverner de manière à en obtenir le produit le plus élevé possible.

Le gouvernement et la défense des sociétés, en possession du nouveau matériel de la production, se trouvent ainsi placés entre les mains des hommes les plus capables de remplir les fonctions nécessaires à l'établissement de la sécurité extérieure et intérieure, et les plus intéressés à les bien remplir. Ajoutons que leur capacité s'accroît naturellement de génération en génération par l'exercice héréditaire des mêmes fonctions. En vue d'assurer la sécurité extérieure de leur « Etat », ils s'appliquent à découvrir le mode de constitution et d'organisation le plus résistant et le mieux approprié à leur situation particulière ; ils s'appliquent aussi à perfectionner incessamment leur matériel et leurs procédés de défense. En vue d'assurer de même la sécurité intérieure de cet établissement, qui leur fournit leurs moyens d'existence, et d'en tirer le produit le plus considérable possible, ils cherchent les procédés les plus propres à y maintenir la paix, à assurer l'obéissance de leurs sujets, à encourager le développement de leur industrie, et à recouvrer en même temps, de la manière la plus commode et la plus sûre, la part qu'ils s'attribuent dans le produit général de l'exploitation.

Ces mobiles de conservation et de progrès, déjà extrêmement puissants par eux-mêmes, se trouvent encore excités

et maintenus en éveil par la concurrence politique qui naît du partage des territoires et des populations entre un nombre croissant d'Etats, dont les propriétaires exploitants sont intéressés à augmenter l'étendue et l'importance. Or les territoires accessibles et les populations exploitables étant limités en étendue et en nombre, un Etat ne peut s'agrandir que par la suppression ou la diminution d'un autre. Tous les propriétaires d'Etats sont donc « concurrents », et leur compétition se manifeste par la guerre. La guerre est une nécessité qui s'impose aux Etats politiques, dans l'âge de la petite industrie aussi bien que dans la période précédente ; seulement, au lieu d'avoir pour objet le pillage et l'anthropophagie, elle se propose pour but hi, conquête et l'exploitation d'un territoire et de ses haliitants; mais, quel qu'en soit l'objet, elle agit, en définitive, comme un puissant véhicule de progrès. C'est sous la pression de cette forme primitive et barbare, mais efficace, de la concurrence, à des époques oii elle était la seule possible et dans les moments où elle était la plus active, que l'on a vu s'accélérer et se multiplier les progrès des sciences et des institutions politiques et militaires ainsi que du matériel de guerre ; c'est alors aussi que les gouvei'uements se sont appliqués avec le plus d'ardeur et de zèle à développer leurs ressources économiques et financières. Enfin, c'est grâce à la guerre que la destinée finale des Etats politiques a été partout et toujours de tomber au pouvoir des hommes les plus experts dans l'art de les défendre et de les gouverner, c'est-à-dire d'assurer de la manière la plus efficace leur sécurité intérieure et extérieure. Le risque originaire de destruction qui pesait sur l'espèce humaine s'est ainsi successivement amoindri, en premier lieu par le perfectionnement de l'appareil destiné à le combattre, en second lieu par le progrès des industries qui augmentent la puissance productive de l'homme, pro-

grès dont la condition essentielle était l'accroissement de la sécurité. Mais à mesure que la puissance productive s'augmente, et que les échanges se multiplient en conséquence, il se crée entre les hommes, sans distinction d'espèces ou de nations, une communauté d'intérêts, qui fait dépendre le hien-être de chacun de la prospérité de tous et qui diminue par là même l'intensité du risque primitif de destruction et de guerre.

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