CHAPITRE
Politique extérieure des états modernes.
La guerre.
I. Fatalité de la guerre dans les temps primitifs et dans l'âge de la petite industrie. — II. Comment l'évolution vers l'état de paix est née et a progressé jusqu'à la Révolution française. — III. Persistance anormale de l'état de guerre à l'époque actuelle. Causes qui ont fait succéder au risque naturel de guerre un risque artificiel. — IV. Les motifs et li'S résultats des guerres contemporaines. Lc\u' tendance ;i la jiériodicité. Conclusion.
Tous les Etats politiques ont été fondés, se sont agrandis et, finalement, ont péri par la guerre. Tous sont continuellement soumis à la nécessité de la faire et, jusqu'à présent, c'est cette nécessité, avec les risques de destruction, de démembrement et d'affaiblissement auxquels elle les expose, les chances d'agrandissement qu'elle leur offre, qui a déterminé leur politique extérieure, c'est-à-dire leur manière d'être et d'agir à l'égard des autres Etats.
Il s'agit donc d'examiner de près ce grand et redoutable phénomène de la guerre, d'en rechercher les causes naturelles ou artificielles, de reconnaître s'il a un caractère temporaire ou s'il est inhérent à la nature môme de l'homme et des sociétés, s'il est destiné, par conséquent, à se perpétuer.
I. — Fatalité de la guerre dans les temps primitifs et dans râge de la petite industrie. — § 1", Temps primitifs . — Les philanthropes, amis de la paix, ont écrit force petits livres pour jeter l'anathème sur la guerre, en faisant un tableau pathétique des maux de toute sorte qu'il est dans sa nature
de causer, en dressant l'inventaire de ses ravages, en constatant, pour tout dire, que la guerre est un fléau et peutêtre le plus destructeur de ceux auxquels l'espèce humaine a été exposée depuis son apparition sur la terre. Mais ce fléau, dépendait-il de l'humanité de l'éviter?
Si, d'une part, les espèces animales qui ont précédé ou accompagné la naissance de l'homme avaient été inofl'ensives, s'il n'avait point existé d'espèces carnassières, faisant concurrence à l'homme, lui disputant sa suhsistance et le traitant comme une proie; si, d'une autre part, l'homme avait été un simple herbivore et s'il était venu au monde avec la notion innée du respect de la vie et de la propriété d'autrui, le phénomène de la guerre n'aurait pas eu, selon toute apparence, l'occasion de se produire, et notre globe eût été, dès l'origine, un vaste paradis terrestre ou une Arcadie.
Mais les conditions d'existence et de développement qui lui étaient faites n'avaient rien de commun avec celles-là. Le monde primitif était peuplé d'espèces carnivores, pourvues d'un armement naturel dont l'homme lui-même était privé, et auxquelles il ne pouvait échapper qu'en recourant, comme les autres animaux inférieurs en force, à l'association. La guerre avec ces espèces pour lesquelles il était une proie, lions, tigres, ours, loups, serpents, etc., s'imposait à lui ; il devait les détruire ou les refouler, sous peine d'être détruit par elles. Ses instincts de destruction et de combat devaient, en conséquence, se développer ; pour lutter avec succès contre des bêtes féroces, il fallait bien qu'il eût quelque chose de la nature des bêtes féroces. Mais s'il ne dépendait pas d'eux, l'eussent-ils voulu, d'éviter la guerre avec les espèces concurrentes, les hommes primitifs ne pouvaient-ils, du moins, vivre en paix les uns avec les autres? Etaient-ils donc, fatalement aussi, condamnés à se faire la guerre? En considérant les instincts de combat que
la nécessité de la lutte avec les autres espèces avait dû développer en eux et rendre prédominants, en considérant encore la concurrence de plus en plus serrée qui s'établissait entre les troupeaux humains pour l'acquisition des subsistances à mesure qu'ils se multipliaient et se rapprochaient, on conçoit que la guerre entre ces troupeaux d'êtres affamés fût inévitable. Au sein de chaque troupeau, l'expérience avait sans doute fait reconnaître la nécessité d'observer des lois morales élémentaires, de s'abstenir du meurtre, du vol et du rapt, mais cette nécessité ne se faisait point sentir à l'égard des membres des autres troupeaux. On avait généralement, au contraire, plus d'intérêt à les détruire qu'à leur permettre de subsister et de se multiplier.
N'oublions pas, en effet, que le premier besoin de l'homme est celui de Talimentation, et qu'il est un animal omnivore : il se nourrit à la fois de substances végétales et animales ; mais avant de découvrir les moyens de les multiplier par une culture régulière et une élève systématique, il a dû se contenter de la nourriture que lui procuraient la récolte des fruits naturels du sol et la chasse ou la pêche des animaux comestibles. Or, ces deux sortes de substances alimentaires sont très inégalement distribuées ; il y a des régions abondantes en végétaux et en animaux comestibles, et d'autres où ils sont rares, où les subsistances sur lesquelles peut vivre un troupeau d'hommes primitifs, non encore pourvus du matériel et des procédés techniques de la petite industrie, sont promptement épuisées, ou deviennent bientôt insuffisantes si le troupeau s'accroît. Cela étant, la guerre n'est-elle pas inévitable entre les troupeaux qui se font concurrence pour la recherche des aliments? Ceux qui occupent des cantons abondants en substances végétales ou animales veulent naturellement en conserver la possession exclusive, tandis que ceux qui habitent, dans
leur voisinage, des cantons moins favorisés, s'efforcent, sous Taiguillon de la faim, de leur enlever ces riches gisements alimentaires. De là, la guerre. Ajoutons que c'est, nécessairement, une guerre sans merci, analogue à la chasse, surtout dans les régions où, par suite de la rareté des espèces animales comestibles, l'homme est le principal gibier de l'homme.
§ 2. Age de la petite mdustrie. — Cependant l'homme est un animal supérieur; il est pourvu, à un plus haut degré que les autres espèces, de l'esprit d'observation et d'invention ; il découvre successivement la multitude des matériaux et des agents naturels qui peuvent ^servir à la satisfaction de ses besoins ; il invente d'abord les armes nécessaires pour suppléer à l'insuffisance de ses moyens naturels de défense et d'attaque, ensuite les instruments et les procédés de la culture des substances alimentaires. Ces instruments et ces procédés ont une telle efficacité qu'ils lui permettent de recueillir, sur une surface déterminée de terrain, cent fois plus de subsistances qu'il ne pouvait s'en procurer auparavant au moyen de la chasse et de la récolte des fruits naturels du sol. Aussitôt, sous l'impulsion de la loi en vertu de laquelle les hommes, comme toutes les autres espèces vivantes^ se multiplient en raison de leurs moyens de subsistance, ils croissent en nombre ; aux troupeaux et aux tribus de quelques centaines ou de quelques milliers d'individus succèdent des nations dont la population se compte par millions, et auxquelles la pratique de l'agriculture, de l'industrie et des arts permet d'accumuler une masse croissante de richesses. C'est une phase nouvelle de l'existence do l'humanité; elle sort de l'animalité et commence son ascension dans l'échelle do la civilisation.
Mais, dans cette période, comme dans la précédente, la guerre subsiste et elle conserve un caractère d'inévitabilité. La civilisation ne se produit pas, en effet, d'une
manière uniforme et générale. C'est un phénomène local qui apparaît sur quelques points du globe, au milieu de la barbarie universelle. Les peuples qui devancent les autres dans les arts de la production, et qui offrent par là même aux convoitises de la multitude des tribus et des peuplades demeurées en arrière l'appât d'un riche butin, sont exposés à être envahis, pillés et détruits. Alors même qu'ils voudraient s'adonner exclusivement aux travaux productifs et vivre en paix, ils ne le pourraient pas : ils subissent, quoi qu'ils fassent, le risque de guerre. Le monde civilisé, encore enfermé dans des limites étroites, est en état de siège, et cette situation se prolongera fatalement jusqu'au jour où la civilisation, ayant progressivement augmenté sa puissance et élargi ses frontières, aura acqids une prépondérance décisive.
La première nécessité qui s'imposât aux sociétés en voie de civilisation, c'était de s'assurer contre le risque d'invasion et de destruction, qui se trouvait alors à son maximum d'intensité, en raison du peu d'étendue et de puissance du monde civilisé en comparaison du monde barbare. Si cette assurance ne s'était point constituée de manière à préserver l'existence continuellement menacée des sociétés émergées de la barbarie, c'eût été en vain que les hommes appartenant aux variétés les plus intelligentes de l'espèce se fussent appliqués à inventer et à perfectionner le matériel et les méthodes de la production, à développer les sciences et les ai'ts, à créer de la richesse ; l'œuvre de la civiUsation eût été sans cesse interrompue, peut-être même n'eùt-ellc pu se poursuivre et s'achever. Le monde serait retombé dans la barbarie, comme il est arrivé, selon toute apparence, sur le continent de Fx^-mérique du Nord, où les ruines de cités vastes et populeuses attestent qu'une ou plusieurs civilisations successives s'étaient créées et avaient été détruites par les tribus sauva-
ges d'Indiens chasseurs et guerriers, demeurés seuls maîtres de ce vaste continent jusqu'à l'arrivée des Européens.
Avant tout et par-dessus tout, il fallait préserver les sociétés qui naissaient à la civilisation des atteintes destructives du monde barbare. Il fallait que les hommes civilisés réussissent à refouler ou à assujettir les races de proie qui tiraient leurs moyens d'existence de la guerre, comme ils avaient refoulé ou réduit à l'état de domesticité les espèces animales inférieures. Cette dernière tâche, ils l'avaient accomplie en associant et en disciplinant leurs forces et en se créant un armement artificiel qui leur avait procuré la victoire sur les espèces mieux pourvues d'armes naturelles. Mais quand il s'agissait de lutter avec des hommes de proie, spécialement voués à la chasse et à la guerre, la tâche était pkis difficile. Il semblait même que des sociétés, dont les membres étaient adonnés à la pratique de l'agriculture, de l'industrie et des arts, dussent inévitablement avoir le dessous dans cette lutte. Sans doute, ces sociétés, en possession du matériel de la petite industrie, avaient sur les tribus barbares de chasseurs et de guerriers l'avantage de la supériorité du nombre et des ressources ; mais cet avantage eût été insuffisant si elles n'avaient pu opposer à leurs ennemis, d'une manière permanente, une force armée supérieure à la leur. Or, cette force, destinée à assurer la sécurité extérieure de la société, avait ses conditions naturelles de production. Il fallait : 1" qu'elle se composât d'un personnel exclusivement voué à la guerre comme celui auquel il était opposé; 2° que ce personnel eût autant d'intérêt à défendre la société que les barbares du dehors en avaient à l'attaquer ; enfin, 3" qu'il fût le maître de disposer, en cas de nécessité, de toutes les forces et de toutes les ressources de la société pour les appliquer à sa défense, tout en ayant, en même temps, intérêt à n'en point abuser.
Cette constitution utile de la force défensive des sociétés en voie de civilisation n'a pas été inventée tout d'une pièce ; elle a été le produit de nombreuses et cruelles expériences; bien des sociétés ont péri sous TefTort des barbares avant de l'avoir possédée, ou faute de l'avoir conservée dans ses parties nécessaires.
C'est en étudiant les sociétés qui ont victorieusement résisté aux barbares, et étendu, par la supériorité de leurs armes, le domaine de la civilisation, qu'on voit comment s'est constitué cet appareil d'assurance , qu'on se rend compte de l'utilité des différentes pièces qui le composent et de la raison d'être d'un ensemble d'institutions et de coutumes qui nous paraissent aujourd'hui barbares ou absurdes, parce que les nécessités en vue desquelles elles avaient été établies ont cessé d'exister.
Nous sommes disposés, par exemple, à qualifier de barbares la subalternisation et l'asservissement des classes productives cà une caste de guerriers, sans remarquer que cette caste prétendue stérile, produisait la denrée la plus nécessaire à une société naissant à la civilisation dans un milieu barbare : la sécurité; sans remarquer encore que cette production, étant par sa nature essentiellement dangereuse et aléatoire, exigeait une rétribution plus élevée qu'aucune autre; sans remarquer enfin qu'elle ne pouvait être produite que par une caste spécialement adonnée à la guerre et ayant toutes les autres classes sous sa domination.
Supposons, par exemple, que les membres des tribus industrieuses qui avaient inventé le nouveau matériel de la production et qui le mettaient en œuvre eussent entrepris de combiner les travaux agricoles et industriels avec ceux du gouvernement et de la défense de leurs établissements, ils auraient eu certainement le dessous dans la lutte avec des barbares voués d'une manière exclusive à la chasse et
à la guerre. Ils auraient été dans une situation analogue à celle d'une garde nationale, composée de marchands, d'artisans, etc., en lutte avec une armée formée d'hommes uniquement dressés et occupés au métier des armes. La lutte n'était pas possible, l'Etat en voie de civilisation ne pouvait résister aux barbares qui convoitaient ses richesses qu'à la condition que la « production de la sécurité » y fût concentrée entre les mains les plus capables de l'exercer. Cette application du principe de la division du travail était nécessaire au salut de la société naissante. Comment pouvait-elle s'opérer? Comment pouvait s'effectuer la séparation des occupations? Qui défendrait l'Etat? Qui cultiverait la terre, qui s'adonnerait à la pratique de l'agriculture, de l'industrie et du commerce? La force seule pouvait en décider. Les plus forts et par conséquent les plus capables de défendre l'Etat asservissent les plus faibles, soit que ceux-ci appartiennent à la môme race ou à une race différente et inférieure; ils forment une société pour l'exploitation de l'Etat, ce qui implique la nécessité de le gouverner et de le défendre. Leurs aplitudes politiques et militaires se fortifient et se développent naturellement par l'exercice des mêmes fonctions, et elles se transmettent par l'hérédité. L'industrie du gouvernement et le métier des armes, ainsi constitués conformément au principe de la division du travail, peuvent produire un maximum d'effet utile, et procurer à la société naissante la plus grande force de résistance possible. En même temps, la société ou la caste gouvernante et guerrière, propriétaire du sol et du cheptel d'hommes et d'animaux qui le garnissent, est intéressée au plus haut point, en raison même de l'étendue et du caractère absolu de son droit de propriété, à jjréserver de toute atteinte son établissement politique, à l'exploiter de la manière la plus économique, et, s'il se peut, à l'agrandir. Son intérêt à cet égard est analogue à celui du propriétaire de tout autre
établissement, agricole, industriel ou commercial. Ajoutons que la caste gouvernanle et guerrière, en sa qualité de propriétaire du sol, des hommes et des choses, du cheptel vivant ou mort de son domaine politique, peut toujours appliquer à la défense ou à l'agrandissement de ce domaine toutes les ressources qu'il contient. A la vérité, cette appropriation des hommes et des choses se modifie dans le cours des temps, par l'action même de l'intérêt de la classe propriétaire et gouvernante de l'Etat : l'esclavage fait place au servage, puis les classes asservies deviennent libres et propriétaires, dette transformation économique a pour conséquence d'accroître d'une manière incomparable la richesse de la société, mais sans la rendre moins disponible pour la défense d'Etat. Car tous les membres de la société demeurent soumis, dans les limites de l'Etat, à la souveraineté du chef de la corporation politique et militaire : ils sont « ses sujets ». Or, le souverain a le droit d'exiger de ses sujets le sacrifice de toute la portion de leurs ressources qu'il juge nécessaire à la conservation et à l'agrandissement de l'Etat, comme aussi de leur imposer toutes les gènes et servitudes que la sûreté de l'État lui paraît commander.
Telle était la seule organisation politique qui pût permettre aux sociétés en voie de civilisation de se soustraire au danger d'être détruites par les barbares. Encore n'y réussirent-elles pas toujours, et vit-on fréquemment des tribus de chasseurs ou de pasteurs ravager et conquérir les Etats les mieux constitués. Cela tenait à des causes diverses, mais surtout à ce que les propriétaires des premiers établissements de la civilisation demeuraient de préférence sur la défensive et perdaient ainsi, avec l'habitude de la guerre, l'aptitude à la faire. Quand la corporation ou la caste propriétaire et exploitante d'un État, fondé sur la petite industrie, en avait entouré les villes de solides murailles et
pourvu à la défense des frontières, elle devenait volontiers inactive. Quel profit aurait-elle pu tirer d'expéditions dirigées contre des tribus pauvres et belliqueuses? Ces expéditions ne couvraient point leurs frais, car le butin qu'on pouvait en rapporter n'était point proportionné aux dépenses qu'elles occasionnaient et aux risques qu'elles faisaient courir. Les corporations ou les castes propriétaires d'Etats populeux et florissants attendaient donc que les barbares vinssent les attaquer, et, dans l'intervalle, elles laissaient se rouiller leurs qualités militaires et leur armement. Les barbares au contraire se tenaient constamment en haleine ; ils n'avaient point de périodes de chômage. Tantôt ils luttaient entre eux pour la possession de terrains de chasse ou de pâturages ; tantôt ils faisaient des razzias sur les territoires des Etats civilisés. Cet exercice continu du métier de la guerre devait naturellement leur procurer l'avantage sur des adversaires qui pratiquaient ce métier seulement d'une manière intermittente, et c'est ainsi qu'on s'explique la destruction de la plupart des anciens empires par des tribus de chasseurs ou de pasteurs, bien inférieures en nombre et en ressources. Quand c'était une tribu de chasseurs qui n'avait pas encore franchi la première étape de la civilisation, la destruction était ordinairement complète. Les vainqueurs s'emparaient des provisions, des armes, des vêtements, des bijoux, et, en général, des articles mobiliers, et détruisaient ou abandonnaient ce qu'ils ne pouvaient emporter. La civilisation était alors déracinée, et il se passait parfois longtemps avant qu'elle ne germât de nouveau sur une terre semée de ruines. Quand les vainqueurs commençaient à sortir de l'étal sauvage et s'adonnaient à l'industrie pastorale et aux petits métiers qu'elle nécessite, leur victoire avait des conséquences moins funestes; ils pouvaient s'adapter à la civilisation naissante et remplacer la caste propriétaire et
exploitante qu'ils avaient vaincue. La civilisation en ce cas n'était pas anéantie, elle subissait un simple recul, jusqu'à ce que les nouveaux propriétaires de l'Etat eussent acquis le degré de culture de ceux qu'ils avaient dépossédés. On peut même prétendre que cette substitution d'une race vigoureuse et guerrière à une race affaiblie était avantageuse à la civilisation, malgré le recul temporaire qu'elle occasionnait, car elle assurait plus efficacement sa défense et son développement futur.
Cette période dans laquelle les Etals fondés sur la petite industrie étaient comme des îlots au milieu d'un océan de barbarie fut certainement la plus critique de la civilisation, celle où son existence demeura la plus précaire, où les risques de destruction auxquels elle était exposée se trouvèrent à leur maximum. Mais peu à peu les Etats en voie de civilisation se multiplièrent, et ces risques allèrent s'affaiblissant. Ils s'affaiblirent d'abord par le fait du changement qui s'opéra dans la proportion de l'étendue et des forces du monde barbare et du monde civilisé; ils s'affaiblirent ensuite par le fait de la concurrence pour la domination et l'exploitation politique à laquelle se livraient les sociétés propriétaires d'États, concurrence d'autant plus active et plus serrée que les États devenaient plus nombreux et plus riches. A l'origine, ces sociétés propriétaires et exploitantes des établissements de la civilisation s'étaient tenues de préférence sur la défensive, les guerres engagées avec des tribus nomades et belliqueuses ne rapportant point, directement du moins, ce qu'elles coûtaient. Mais il en fut autrement lorsque les États fondés sur la petite industrie se furent accrus en nombre et en richesse. La guerre devint alors directement une source de profits pour les propriétaires d'États civilisés, comme elle l'était pour les tribus sauvages. En s'emparant des domaines de leurs voisins, ils augmentaient leurs revenus et leur puissance, sauf
toutefois lorsque les frais d'acquisition et de conservation de leur conquête excédaient les bénéfices et l'accroissement de forces qu'on en pouvait tirer. On vit en conséquence les propriétaires d'Etats civilisés se faire la guerre, soit en vue des profits attachés à la conquête, soit en vue de se débarrasser d'un concurrent en matière d'exploitation politique. Telle fut la guerre que Rome fit à Carthage et qu'elle poursuivit jusqu'à ce qu'elle eût détruit cette concurrente redoutable. Après la chute de ('«irthage, les Romains devinrent les maîtres du bassin de la Méditerranée ; ils n'eurent plus aucune compétition sérieuse à redouter dans la conquête des régions qui formaient le domaine de la civilisation ou qui y étaient attenantes. Cette conquête achevée, ils s'arrêtèrent; les vastes contrées situées au delà, et occupées par des tribus pauvres et belliqueuses, ne leur paraissait pas valoir le prix qu'elles auraient coûté. La guerre cessa d'être leur occupation permanente; ils no la firent plus qu'aux confins do leur vaste empire, pour repousser les agressions des barbares. Ils y devinrent moins habiles, tandis que les barbares, qui se battaient entre eux, de tribu à tribu, quand ils ne s'unissaient pas contre l'ennemi commun, finirent par y exceller. L'empire romain succomba sous leurs efforts répétés, et ce vaste établissement politique se trouva morcelé en une foule d'Etats concurrents. La guerre redevint permanente dans la vaste région oii Rome, après l'avoir conquise et assujettie, avait fait régner la paix. Grâce à ces luttes intestines qui maintenaient et développaient chez eux par un exercice continuel les qualités nécessaires à la guerre, les nouveaux propriétaires du monde civilisé purent arrêter le flot destructeur des invasions, et, plus tard, ils réalisèrent un progrès décisif par l'introduction des armes à feu dans le matériel de guerre. Nous avons exposé déjà (voir V Evolution économique) les conséquences de ce progrès. Nous avons montré qu'il a
placé, désormais, la civilisation à l'abri des atteintes de la barbarie, en donnant dans la pratique de la guerre, la prédominance aux capitaux, à la science et à la force morale. Les effets de cette prédominance n'ont pas tardé à se faire sentir, et ils se sont accentués davantage à mesure que le nouveau matériel s'est perfectionné. Non seulement, les invasions barbares ont été arrêtées et la civilisation a cessé d'être en état de siège, mais elle a pris l'offensive à son tour ; les peuples civilisés ont envahi et se sont approprié la plus grande partie du domaine occupé par les barbares. Du xv*' au xvni" siècle, ils ont refoulé la domination musulmane, un moment menaçante, et conquis, avec le Nouveau Monde, une partie de l'Asie et de l'Afrique.
La facilité extraordinaire avec laquelle la supériorité de leur armement leur a permis d'accomplir ces conquêtes a démontré à l'évidence que le péril extérieur auquel la civilisation se trouvait exposée depuis sa naissance avait cessé d'exister ; qu'elle était devenue incomparablement la plus forte, à ce point que le jour où il conviendrait aux peuples civilisés d'achever la conquête du domaine, maintenant exploré et connu, que les peuples barbares ou à demi civilisés occupaient encore, cette œuvre n'exigerait qu'une portion insignifiante de leurs forces et de leurs ressources; enfin, que le risque provenant de l'existence d'un monde barbare, demeuré pendant des milliers d'années d'autant plus redoutable et effrayant que l'on n'en connaissait ni l'étendue ni la puissance réelle, que ce risque, disons-nous, ayant disparu, la guerre entre les peuples civilisés cessait d'être un sjiort nécessaire pour assurer la défense de la civihsation, et l'état de paix pouvait succéder à l'état de guerre.
Cependant cet état de guerre, qui subsistait depuis la naissance de l'humanité, ne pouvait disparaître d'emblée.
Les institutions politiques, les mœurs, les croyances, les habitudes d'esprit avaient été façonnées par la guerre, des intérêts nombreux et puissants se trouvaient engagés dans Torganisation qui y était adaptée. Gomment eût-il été possible que toute cette machinery matérielle et morale qui avait rendu à l'humanité des services indispensables, qui avait été le salut de la civilisation naissante, pût être mise à la réforme du jour au lendemain, et qu'à la guerre universelle succédât, sans transition et sans retour, la paix universelle? L'évolution vers la paix ne pouvait s'accomplir comme le changement en vue d'un décor de théâtre. Il convient de remarquer toutefois que cette évolution s'était préparéo de longue main, qu'elle avait commencé à poindre au moment où le risque de destruction issu de la prépondérance originaire du monde barbare avait commencé à s'affaiblir. Ce risque venant à disparaître, on pouvait espérer qu'elle s'achèverait dans un délai proportionné à la résistance des institutions, des mœurs et des intérêts créés par l'état de guerre.
IL — Comment l'évolution vers l'état de paix est née et a progressé jusqu' à la Révolution française. — L'appropriation des Etats politiques à des associations organisées en vue du profit qu'elles en pouvaient tirer, qui avaient pour occupations spéciales le gouvernement et la guerre, et dont l'activité se trouvait constamment stimulée par la concurrence des autres propriétaires d'Etats, a eu, comme nous venons de le voir, pour résultats de préserver la civilisation do la destruction, dans la période où le monde barbare était encore prédominant et, plus tard, de lui permettre de refluer sur le domaine de la barbarie, et d'acquérir à son tour la prépondérance. Ces « sociétés » de fondateurs et de propriétaires d'Etats étaient obligées, en vertu des nécessités mêmes de leur exploitation, de déléguer l'exercice de leur souveraineté, — laquelle, il est
essentiel de le remarquer, dérivait purement et simplement de leur droit de propriété, — à un chef, roi, duc ou empereur, ou bien encore consul, dictateur, syndic, doge, assisté ou non d'un conseil d'administration, subordonné ou non à l'assemblée générale des membres de la société. Les autres classes de la population, vouées aux travaux de l'agriculture et de l'industrie et aux autres fonctions inférieures, étaient appropi'iécs ou sujettes. D'abord, la propriété politique se confondait avec la propriété économique; les propriétaires de l'Etat possédaient en même temps le sol, avec le cheptel vivant ou mort qui le garnissait. Ensuite, ces deux sortes de propriétés se séparèrent; la population appropriée se racheta et acquit même une partie du sol; la pi'opriété politique devint distincte de la propriété des terres, des personnes et des fruits de leur industrie, et elle finit, dans la plupart des Etats, à la suite d'évolutions que nous avons esquissées, par se concentrer entre les mains d'une famille. Le chef de cette famille ou de cette « maison » était propriétaire de l'Etat, qu'il exploitait pour son compte et qu'il léguait à ses héritiers. En cessant d'être appropriée, la population de l'Etat était demeurée sujette, et à ce titre obligée de se soumettre aux lois et servitudes que le souverain jugeait nécessaire d'établir dans l'intérêt de la conservation et de la bonne exploitation de son État, comme aussi de lui payer l'impôt, c'est-à-dire de lui fournir, sous une forme ou sous une autre, la portion de ses services ou des fruits de son industrie qu'il lui plaisait d'exiger. A cet égard, l'intérêt du souverain était distinct de celui des sujets. Il était intéressé à tirer d'eux la plus grande somme possible de produits ou de services, sauf à leur laisser le minimum nécessaire pour subsister et se multiplier dans la mesure des besoins de l'établissement politique. Les sujets, au contraire, étaient intéressés à ne fournir au souverain que
la somme de produits et de services rigoureusement indispensables au maintien de l'Etat et à l'accroissement utile de sa puissance.
Dans la première période de l'existence des États civilisés, lorsque la propriété politique était encore jointe aux autres, aucun débat n'était possible sur ce point entre la « société » propriétaire et gouvernante et la population appropriée et assujettie. Celle-ci n'avait d'autre ressource que la révolte quand le fardeau qui pesait sur elle était excessif; encore était-elle incapable de juger si la prime qu'elle payait à ceux qui pourvoyaient à sa sécurité était ou non proportionnée au risque auquel elle était exposée. Ce risque était alors à son maximum et il pesait également sur la société propriétaire de l'État et sur la masse possédée, car les barbares n'établissaient aucune distinction entre elles; ils dépouillaient et massacraient les esclaves aussi bien que les maîtres, et la destruction de l'Etat avait pour conséquence celle de toute la population à laquelle il servait d'abri et de rempart. Si élevés que fussent les sacrifices que les propriétaires d'États exigeaient des classes assujetties, ils ne pouvaient guère dépasser le risque auquel elles étaient exposées, par le fait de la prédominance du monde barbare sur le monde civilisé.
Mais peu à peu les Etats civilisés devinrent plus nombreux, le risque de destruction s'amoindrit, et en même temps s'inégalisa. La conquête de l'État, dans cotte pbase nouvelle, affecta bien moins la population possédée que la classe possédante : celle-ci était dépouillée en totalité ou en partie des domaines qui lui fournissaient ses moyens d'existence, parfois même massacrée ou réduite en esclavage, tandis que la condition de la masse appropriée ne se trouvait pas sensiblement modifiée. Lorsqu'il s'agissait d'une guerre entre deux Etats parvenus à peu près au même degré de civilisation, la victoire ou la défaite de
ses propriétaires lui était, pour ainsi dire, indifférente : elle changeait simplement de maitres et que lui importait? Ne pouvait-elle pas dire avec le fabuliste :
>«otre ennemi, c'est notre maître?
A la vérité, lorsque le vainqueur était encore à demi barbare, comme il arriva lorsque les peuples du nord envahirent l'Empire romain, la condition de la population appropriée se trouvait aggravée au moins d'une manière temporaire, mais elle ne courait le l'isque d'être détruite que dans le cas où l'envahisseur était demeuré au plus bas échelon de la barbarie, et ce cas devenait de plus en plus rare. Son intérêt se séparait ainsi peu à peu de celui de la société des propriétaires de l'Etat.
Dans la même période, on voyait la propriété économique se dégager de la propriété politique; les classes appropriées ou asservies devenaient libres et même propriétaires, tout en demeurant politiquement sujettes. Leurs forces et leurs ressources allaient croissant en conséquence, et elles acquéraient assez d'intluence pour obliger le souverain à compter avec elles et à limiter ses exigences fiscales. Dans les pays les plus avancés en civilisation, elles obtenaient le droit de consentir l'impôt, et elles en usaient pour refuser de contribuer à des guerres dont la nécessité ne leur était pas clairement démontrée ou pour marchander leur concours comme il arriva par exemple en Normandie, lorsque le duc Guillaume entreprit la conquête de l'Angleterre. Mais quoiqu'elles eussent grandi et se fussent eni'ichies à l'abri de l'appareil de défense élevé et successivement perfectionné par la société des propriétaires de l'État, elles n'étaient point cependant les plus fortes, et dans les conflits qui s'élevèrent entre elles et le souverain elles eurent d'abord le dessous. L'agrandissement et l'unification des Etats, après la chute de la féodalité, leur porta
un coup funeste, car la puissance du souverain s'accrut de façon à briser toute résistance. Sauf en Angleterre, les « sujets » furent dépouillés du droit de débattre et de consentir l'impôt et, par conséquent, de refuser au souverain les ressources nécessaires à la guerre.
Cependant, la continuation de l'état de guerre avait eu pour résultat utile de multiplier les progrès de l'armement et de mettre ainsi, le monde civilisé à l'abri des retours offensifs de la barbarie. D'un autre côté, l'agrandissement des débouchés, provenant de l'extension du domaine de la civilisation et les progrès qui préparaient l'ère de la grande industrie accroissaient dans des proportions énormes la richesse et, avec elle, l'influence des classes vouées à la production. Quoiqu'elles eussent perdu généralement le droit de consentir l'impôt, quoique le souverain pùt les taxer à son gré pour subvenir aux charges de l'état de guerre, il devait tenir compte de leur opinion. Aussi n'est-ce plus seulement aux intérêts delà classe dans laquelle se recrute son état-major politique et militaire qu'il s'adresse pour faire la guerre; c'est encore aux passions et aux intérêts de la multitude. De là, les guerres de religion et les guerres commerciales qui, avec les guerres de succession, ont rempli les trois derniers siècles de l'ancien régime. Sans doute, le souverain en faisant la guerre, pour un motif ou sous un prétexte quelconque, continuait à n'avoir en vue que la défense ou l'accroissement de son Etat, c'est-à-dire de sa propre puissance et de ses profits, mais il fallait maintenant que la guerre fût acceptée par une classe de plus en plus nombreuse et influente pour laquelle elle n'était plus qu'une « nuisance ». Il fallait aussi alléger autant que possible les charges de l'état de guerre, et c'est ainsi que la plus lourde de toutes, le servage militaire, fut remplacé, dans les pays les plus avancés en civiUsation, par le recrutement libre. De la condition
de serfs, les soldats s'élevèrent à celle d'engagés volontaires et de salariés, comme l'étaient déjà leurs officiers. Malgré cette atténuation, la guerre devint de jour en jour moins populaire et l'antagonisme qu'elle créait entre les gouvernants et les gouvernés plus sensible.
La maison souveraine demeurait comme auparavant intéressée à faire la guerre pour agrandir ou mieux assurer son domaine politique. Il en était de même de la classe gouvernante, qui lui fournissait la presque totalité de son état-major militaire et civil et dont la guerre augmentait l'importance et les profits en accroissant son débouché. Mais il en était autrement de la masse gouvernée, qui tirait ses moyens d'existence de la production agricole, industrielle et commerciale. La guerre, qu'elle fût heureuse ou malheureuse, qu'elle aboutît à un agrandissement ou à une diminution du territoire de l'Etat, n'avait pour elle que des charges ; dans l'un ou l'autre cas, il fallait également qu'elle en payât les frais sans en tirer aucun profil. Avaitelle même un intérêt appréciable à se soustraire au péril d'une invasion ou à éviter un changement de domination? Le danger des invasions barbares, qui semaient sur leur passage la dévastation et la ruine, avait cessé d'exister. Les usages de la guerre entre les peuples civilisés s'étaient adoucis sous l'influence de l'intérêt même des belligérants, le respect des personnes et des propriétés privées était devenu une règle généralement observée Il en résultait
1. Quoique la guerre soit im reste de la barbarie primitive, elle a cependant subi, dans une large mesure, l'influence de la civilisation. Ses coutumes se sont successivement adoucies, on pourrait dire humanisées. Dans les premiers âges du monde, le « droit de la guerre » était illimité. Quand deux peuples en venaient aux mains, la lutte avait pour terme ordinaire la destruction ou l'asservissement du plus faible. Les vaincus étaient massacrés, sans distinction d'âge ni de sexe, à moins que les vainqueurs ne trouvassent profit à les emmener en esclavage, pour s'en servir en guise de bétes de somme. Vœ victis, malheur aux vaincus ! Telle était la maxime de l'antiquité, et cette maxime fut longtemps suivie dans toute sou impitoyable rigueur.
On a fait un mérite au christianisme d'avoir adouci les coutumes de la
qu'une invasion, surtout lorsqu'elle était suivie d'une occupation définitive, rapportait parfois à la population envahie plus qu'elle ne lui coûtait : en procurant un accroissement extraordinaire de clientèle aux classes qui trouvaient leurs moyens d'existence dans le commerce des choses nécessaires à la vie et même d'un certain nombre d'articles de luxe, elle compensait pour elle les gênes, les inquiétudes et les autres maux attachés à la guerre. Un changement de domination était-il davantage à redouter
guerre. Nous ne voudrions pas, certes, diiuinuer ce mérite. Nous sommes convaincus q\i'cn vulgarisant les notions d'une morale supérieure à celle de l'antiquité, en jetant l'anathème sur les appétits In-utaux que le paganisme avait divinisés, et qui trouvaient dans la guerre im aliment approprié à leur nature, le christianisme a contribué, pour sa part, à préparer dans le monde le règne de la paix. Toutefois, c'est bien moins à l'influence du progrès religieux qu'à celle du progrès économiqiic que l'humanité est redevable de l'adoucissement successif des coutumes de la guerre.
Le progrès économique a eu pour résultat de séparer de plus en plus, au sein de chaque nation, le personnel et le matériel de la guerre, du personnel et du matériel de la paix. A l'origine, aucune division du travail n'existe à cet égard. Les mêmes hommes qui cultivent la terre ou qui exercent n'importe quelle autre industrie paisible s'adonnent aussi à la guerre. Ils unissent ces occupations diverses, en s'attachant à les concilier autant que possible. C'est ainsi que la plupart des nations guerrières de l'antiquité nè commencent leurs expéditions militaires qu'après avoir labouré et ensemencé leurs terres, et qu'elles les terminent à l'époque de la moisson. Mais l'expérience leur apprend qu'en séparant ces occupations, en laissant les laboureurs à leurs charrues, les artisans à leurs métiers, les marchands à leurs comptoirs, et en entretenant des hommes spécialement voués au métier des armes, elles deviennent plus fortes à la fois dans les arts de la paix et dans ceux de la guei're. La production finit par avoir son personnel spécial comme la destruction a le sien. Le matériel de la guerre se sépare de même successivement du matériel de la paix. D'abord, toutes les villes, toutes les habitations mêmes sont fortifiées. Chaque propriété comme chaque homme sert, tour à tour, pour la paix et pour la guerre. Mais, peu à peu, la division du travail intervient, et l'on voit s'établir des villes ouvertes, où prédominent les arts de la paix, et des villes fortes qui sont comme les grands atcliei's de la guerre. De nos jours, bien peu de villes sont en même temps des foyers d'industrie et de comnu'rce et des positions militaires. Pourquoi? Parce que l'expérience a démontré que l'industrie et le commerce sont entravés, gênés dans leur développement par un appareil de fortifications et qu'ils entravent, qu'ils gênent à leur tour les opérations militaires ; parce que l'expérience a démontré qu'une ville d'industrie ou de commerce ne peut être une bonne place de guerre et réciproquement.
Le domaine do la guerre s'est ainsi séparé, de plus eu plus, de celui de Ja
pour les populations, la classe gouvernante exceptée ? Qu'elles fussent sujettes de telle ou telle maison souveraine, de la maison de France ou d'Autriche, de la monarchie espagnole ou de la république des Provinces-Unies, leurs charges demeuraient à peu près les mêmes et la manière dont elles étaient gouvernées et administrées ne se trouvait pas sensiblement modifiée. Elles n'avaient donc plus qu'un bien faible intérêt à éviter une invasion ou même un changement de domination. 11 leur était assez indifférent
paix, et le progrès économique a i-xcrcé l'influcoce la plus bienfaisante sur les usages de la guerre.
Lorsque chaque nation a possédé une classe de plus en plus nombreuse, exclusivement vouée à des occupations paisibles, on s'est aperçu qu'il y avait profit, au simple point de vue du succès des opérations militaires, à respecter les personnes et les biens appartenant à cette classe, à la gêner le moins possible dans ses transactions habituelles. Sans doute la population vouée aux travaux de la paix prend toujours une part indirecte à la guerre puisque c'est dans sou sein que I on va puiser les hommes ou les capitaux nécessaires pour la soutenir. Il semblerait donc que l'ennemi dut avoir intérêt à la détruire ou tout au moins à la ruiner. Mais l'expérience atteste qu'il y a toujours plus de dommage que de profit à agir ainsi, car les populations que l'on veut détruire ou ruiner ne manquent pas de résister; elles opposent à l'ennemi, non plus seulement la portion de forces et de ressources que leur gouvernement réclame d'elles pour soutenir la guerre, mais toutes les forces, toutes les ressources dont elles disposent ; au lieu de contribuer d'une manière indirecte à la lutte, elles y prennent une part directe.
C'est donc dans l'intérêt même du succès de leurs opérations de guerre et non, comme on pourrait le croire, sous l'impulsion d'un sentiment philanthropique et humanitaire que les belligérants se sont accoutumés peu à peu à respecter les personnes et les propriétés des classes vouées aux paisibles travaux de la production. Les lois de la guerre qui ne sont autre chose que la conservation de pratiques dont l'expérience a démontré l'utilité se sont modifiées dans ce sens.
{Questions d'économie et de droit public. Les progrès réalisés dans les usages de la guerre. T. II, p. 277.)
A quoi il faut ajouter qu'à mesure que les nations sont devenues plus riches, elles ont pu mieux approvisionner leurs armées et les mettre ainsi en mesure de pourvoir régulièrement à leur subsistance. Ce progrès dans le système des approvisionnements a été particulièrement avantageux au point de vue militaire, en assurant aux armées la liberté de leurs mouvements. Nous verrons plus loin que le recul déterminé par la Révolution française dans lès usages de la guerre a eu en grande partie pour cause l'insuffisance des ressources dont les gouvernements révolutionnaires disposaient poiu' faire subsister leurs armées ; ce qui obligeait celles-ci à vivre sur le pays ennemi au moyen des réquisitions et du pillage.
qu'une guerre fût heureuse ou malheureuse, mais elles avaient un intérêt positif et certain à ce que l'état de guerre vînt à cesser, car il n'était plus nécessaire à leur sécurité ; elles n'en retiraient aucun bénéfice et elles en supportaient les charges.
Sans se i-endre exactement compte de ce nouvel état des choses, l'opinion publique des pays civilisés, à laquelle les classes vouées h la production agricole, industrielle et commerciale fournissaient un contingent de jour en jour plus considérable en comparaison de celui de la classe qui trouvait ses moyens d'existence dans la politique, l'administration et la guerre ; l'opinion publique, disons-nous, était devenue de plus en plus pacifique. Dès le commencement du xvn" siècle, les esprits avancés se préoccupaient des moyens de mettre fin à l'état de guerre, en établissant une paix permanente entre les princes chrétiens. Ces tendances pacifiques se développaient et s'accentuaient dans le courant du xvni'' siècle; l'abbé de Saint-Pierre formulait son projet de paix perpétuelle ; un autre prêtre philosophe, l'abbé Coyer, engageait la noblesse à chercher pour ses enfants de nouveaux débouchés, et à se rabattre sur les professions dont l'exercice avait jusqu'alors fait « déroger » . Lorsque la Révolution française éclata, ces tendances étaient devenues absolument prédominantes, et c'était une croyance universelle qu'elle allait inaugurer une ère de paix et de fraternité entre les peuples \
1. On trouve, dans les Économies royales de Sully l'exposé d'un plan attribué à Henri IV pour l'établissement d'une fédération destinée à maintenir la paix au sein du monde chrétien. Il s'agissait de partager l'Europe en quatre États à peu près d'égale étendue et d'égale force, d'instituer un tribunal européen pour juger leurs procès et de mettre au service de ce tribunal ime force commune. Cette même force devait encore être employée à faire la guerre aux nations infidèles. Tel était le plan que Sully attribuait à Henri IV. L'honneur de l'avoir conçu appartient-il, en réalité, à ce monarque? Quelques historiens le nient. Nous citerons en particulier M. Bazin, l'auteur d'une
Il en a été autrement, comme on sait. La Révolution a déterminé au contraire une recrudescence de l'état de guerre.
Histoire de Lôuis XIII, qui attribue cette rêverie, comme il la nommait, au vieux ministre. Mais est-ce bien là une rêverie de vieillard? Et ne s'accordet-elle pas mieux avec le tempérament aventureux et chevaleresque de Henri IV qu'avec l'esprit plus froid et plus rassis de son ministi'e? Ajoutons encore que les Mémoires do Sully sont très explicites sur ce point, que le ministre et le confident de Hem-i IV affirme que des négociations ont été engagées avec plusieurs souverains, notamment avec la i-eiue Élisabelh, pour établir la fédération européenne.
Quoi qu'il eu soit, l'idée d'établir une fédération, un' concert entre les principaux États, pour rendre la paix permanente, cette idée était née, et, en attendant qu'elle portât ses fruits, elle devait engendrer do nombreux projets. En 1623 parait un livre intitulé le Nouveau Cynée, attribué à Emeric de Lacroix, et qui renferme un plan destiné à assurer luie paix perpétuelle entre les nations chréti-enues. Selon toute apparence, ce plan n'est autre que celui de Henri IV, dont Émeric de Lacroix a écrit ailleurs le panégyrique. Un peu plus tard, Leibniz rêve aussi l'établissement d'une fédération européenne, à laquelle il donne pour chefs, à la fois, le pape et l'empereur. A la même époque, les moralistes commencent à stigmatiser les liorrcurs de la guerre, et l'on trouve dans La Bruyère une page admirable sur la folie malfaisante des hommes qui s'entre-tuent en bel ordre et en lionne discipline.
« Petits hommes hauts de six pieds, tout au plus de sept, qui vous enfermez aux foires comme géants, et comme des pièces rares dont il faut acheter la vue, dès que vous allez jusques à huit pieds; qui vous donnez sans pudeur do la hautesse et de l'éminence, qui est tout ce que l'on pourrait accorder à ces montagnes voisines du ciel, et qui voient les nuages se former au-dessous d'elles ; espèce d'animaux glorieux et superbes, qui méprisez toute autre espèce, qui ne faites pas même comparaison avec l'éléphant et la baleine, approchez, hommes, répondez un peu à Démocrite. Ne dites-vous pas en commun proverbe, « des loups ravissants, des lions furieux, malicieux 'I comme un singe »? Et vous autres, qui êtes-vous? J'entends corner sans cesse à mes oreilles : « L'homme est un animal raisonnable; » qui vous a passé cette définition? sont-ce les loups, les singes et les lions; ou si vous vous l'êtes accordée à vous-mêmes? C'est déjà une chose plaisante, que vous donniez aux animaux, vos confrères, ce qu'il y a de pire, pour prendre pour vous ce qu'il y a de meilleur : laissez-les un peu se définir eux-mêmes, et vous verrez comme ils s'oublieront, et comme vous serez traités. Je ne parle point, ô hommes, de vos légèretés, de vos folies et de vos caprices, qui vous mettent au-dessous de la taupe et de la tortue qui vont sagement leur petit train, et qui suivent sans varier l'instinct de leur nature; mais écoutez-moi un moment. Vous dites d'un tiercelet de faucon qui est fort léger, et qui fait une belle desconte sur la perdrix : Voilà un bon oiseau; et d'un lévTier qui prend un lièvre corps à corps : C'est \u\ how lévrier; je consens aussi que vous disiez d'un homme qui court le sanglier, qui le met aux al)ois, qui l'atteint et qui le perce : Voilà un brave homme. Mais si vous voyez deux chiens qui s'aboient, qui s'affrontent, qui se mordent et se déchirent : Voilà de sots animaux, et vous prenez un bâton pour les séparer. Que si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par miniers dans une
Tandis quo le risque naturel de guerre disparaissait par lefait de l'extension du domaine de la civilisation et de la prépondérance décisive que les progrès de l'art militaire et de l'armement assuraient aux peuples civilisés, il était remplacé par un risque artificiel provenant de la reconstitution sur des bases élargies et consolidées d'une classe intéressée à la continuation de l'état de guerre.
III. Persistance anormale de l'état de guerre à Vépoque actuelle. Causes qui ont fait succéder au risque naturel de guerre un risque artificiel. — En supposant que la transformation politique de l'aacien régime se fût opérée par voie d'évolution au lieu de procéder par voie de subversion ou
jilainc, et qu'après avoir miaulé tout leur saoul ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres, et eut joué ensemble de la dent et de la griffe; que de cette mêlée il est demeuré de part et d'autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecté l'air à dix lieues de là par leur puanteur; ne diriezvous pas : Voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler? Et si les loups en faisaient de même, quels hurlements! quelle boucherie! Et si les ims ou les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire, conclueriez-vous lie ce discours qu'ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous, :i détiT-iire ainsi et, à anéantir leur propre espèce! Ou, après l'avoir conclu, ne ririez-vous pas de tout votre cœur de l'ingénuité de ces pauvres bêtes? Vous avez déjà, en animaux raisonnables, et pour vous distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs ongles, imaginé les lances, les piques, les dards, les sabres et les cimeterres, et à mon gré fort judicieusement, car avec vos seules mains que pouviez-vous vous faire les uns aux autres, que vous arracher les cheveux, vous égratigner au visage, ou tout au plus vous arracher les yeux de la tète! Au lieu que vous voilà munis d'instruments commodes, qui vous servent à vous faire réciproquement de larges plaies d'où peut couler votre sang jusqu'à la dernière goutte, sans que vous puissiez craindre d'eu échapper. Mais comme vous devenez d'année à autre plus raisonnables, vous avez bien enchéri sur cette manière de vous exterminer. : vous avez de petits globes qui vous tuent tout d'un coup, s'ils peuvent seulement vous atteindre à la tête ou à la poitrine : vous eu avez d'autres plus pesants et plus massifs, qui vous coupent en deux parts ou qui vous éventrent, sans compter ceux qui, tombant sur vos toits, enfoncent les planchers , vont du grenier à la cave, en enlèvent les voûtes, et font sauter en l'air, avec vos maisons, vos femmes qui sont en couche, l'enfant et la nourrice : et c'est là encore oii gît la gloire. »
Au commencement du xviu'^ siècle, l'abbé de Saint-Pierre écrit son Projet de paix perpétuelle, dans lequel il reprend en sous-univre le plan de Henri IV en l'accommodant aux circonstances du temps... La propagande de l'abbé de Saint-Pierre, en ftiveur de la cause de la paix, ne demeura pas stérile. On en l'etrouvo la trace chez un grand nombre d'écrivains du
MODERNES
de révolution; en supposant qu'au lieu do déposséder violemment pour se mettre à leur place la maison souveraine et la classe gouvernante, intéressées au maintien do l'état de guerre, les classes gouvernées, intéressées à la paix, se fussent bornées à établir un contrôle efficace sur la gestion et les dépenses du gouvernement, il y a apparence que l'état de paix aurait déjà succédé, dans le monde civilisé, à l'état do guerre. On objectera peut-être que les maisons souveraines et les corporations gouvernantes du reste de l'Europe n'auraient pas manqué de se liguer pour étouffer dans l'œuf ce progrès qui menaçait leur prépondérance et leurs revenus, mais elles avaient à compter aussi
xviii" siècle. M. Neckfi-, par cxcmi)le, consacre ravant-dernier chapiti'O de son ouvrage sur « l'administration des finances de la France » à des réflexions sur la guerre qui semblent inspirées par la lecture du Projet de paix perpétuelle. (L'awé de Saint-Pip;rre, >S'« vie et ses œuvres, cliap. i et ii.)
Citons enfin, comme un témoignage des tendances pacifiques des esprits, au moment où la Révolution vint raviver pour longtemps le fléau do la tfuerre, ces vues" de Condorcet sur l'avenir de l'humanité :
» Les peuples plus éclairés, se ressaisissant du droit de disposer eux-mêmes de leur sang et de leurs richesses, apprendront peu à peu à regarder la guerre comme le fléau le plus funeste, comme le plus grand des crimes. On verra tl'abord disparaître celles où les usurpateurs do la souveraineté des nations les entraînaient pour de prétendus droits héréditaires.
« Les peuples sauront qu'ils ne peuvent devenir conquérants sans perdre leur liberté ; que des confédérations perpétuelles sont le seul moyen de maintenir leur indépendance; qu'ils doivent chercher la sûreté et non la puissance. Peu à peu, les préjugés commerciaux se dissiperont; un faux intérêt mercantile perdra l'affreux pouvoir d'ensanglanter la terre et de ruiner les nations sous prétexte de les enrichir. Comme les peuples se l'approcheront enfin dans les principes de la politique et de la morale; comme chacun d'eux, pour son propre avantage, appellera les étrangers à un partage plus égal des biens qu'il doit à la nature ou à son industrie, toutes ces causes qui produisent, enveniment, perpétuent les haines nationales, s'évanouiront peu à peu, elles ne fourniront plus à la fureur belliqueuse, ni aliment ni prétexte.
« Des institutions, mieux combinées que ces projets de paix perpétuelle qui ont occupé le loisir et consolé l'àme de quelques philosophes accéléreront les progrès de cette fraternité des nations, et les guerres entre les peuples, comme les assassinats, seront au nombre de ces atrocités extraordinaires qui humilient et révoltent la nature, qui impriment un long opprobre sur le pays, sur le siècle dont les annales en ont été souillées. »
Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain.
avec leurs « consommateurs politiques », dont les regards se tournaient avidement vers la France, où semblait se préparer Taffranchissement général des peuples. Si donc les promoteurs et les artisans de la réforme de l'ancien régime, au lieu de s'emparer du pouvoir pour l'exploiter à leur tour, s'étaient contentés de le limiter dans la mesure utile, et d'offrir aux autres nations ce progrès comme un exemple sans prétendre l'imposer, il est permis d'affirmer que l'ère de la liberté et de la paix se fût ouverte deux ou trois siècles plus tôt.
Mais ce n'est pas ainsi que les choses se sont passées, et <>st-il besoin de dire qu'il n'était pas possible, eu égard à l'état arriéré des sciences morales et politiques, sans parler de l'ignorance et des convoitises de la multitude, qu'elles se passassent ainsi?
Dès la réunion de l'Assemblée constituante, on vit se grouper des partis politiques ayant pour objectif la possession du gouvernement. Les uns, recrutés dans la classe qui avait eu jusqu'alors le monopole presque exclusif des fonctions politiques, civiles et militaires, luttaient pour conserver ce monopole ; les autres, recrutés principalement dans la masse gouvernée, mais aspirant avec toute l'ardeur de convoitises longtemps refoulées à devenir gouvernante, luttaient pour s'en emparer. Dans ce conflit, qui acquit rapidement une violence extraordinaire, les partis ne se contentèrent point de recourir aux moyens constitutionnels et parlementaires : les uns déchaînèrent la révolution pour renverser la monarchie , tandis que les autres faisaient appel à l'intervention étrangère pour la maintenir et, plus tard, pour la restaurer. Ce ne furent point cependant les partis extrêmes, qui ouvrirent la longue et sanglante ])ériode des guerres révolutionnaires, ce fut le parti modéré (|ui se flattait de créer ainsi un dérivatif aux passions alTolées, tout en augmentant sa propre importance ; mais
le gouvernement n'ayant point tardé à tomber aux mains du parti le plus violent et le moins scrupuleux, quoique le moins nombreux, la guerre devint pour ce parti un instriimentitm rorpii, un moyen souverainement efficace d'imposer sa dictature au nom du « salut public ».
11 importe de remarquer que le gouvernement révolutionnaire pouvait employer, pour faire la guerre et en assurer le succès, des procédés et des ressources extrêmes auxquels la monarcbie affaiblie de l'ancien régime eût été impuissante à recourir. Il avait l'avantage de s'appuyer sur des intérêts nouveaux que la Révolution avait créés et que sa défaite eût ruinés, comme aussi de disposer d'un mécanisme politique dont elle avait porté la puissance au plus baut degré. L'Etat avait cessé d'appartenir à la « maison de France », pour devenir la propriété de la nation, et cette dépossession politique avait été accompagnée de la confiscation d'une portion considérable des propriétés des classes gouvernantes, noblesse et clergé. Ces propriétés avaient été livrées moyennant un prix dérisoire à une classe nombreuse qui se trouvait ainsi attachée par le plus solide des liens, celui de l'intérêt particulier, aux destinées bonnes ou mauvaises de la Révolution. Le gouvernement révolutionnaire s'appuyait encore sur tous les hommes qui avaient souffert dans leurs intérêts, leur vanité ou, chose plus respectable, dans leurs aspirations^ libérales, des abus et des privilèges de l'ancien régime, et qui redoutaient sou rétablissement. Enfin il disposait souverainement, grâce à la dictature que l'état de guerre, à l'intérieur et au dehors, lui avait permis de s'attribuer, de l'énorme appareil de gouvernement, avec la puissante centralisation que les rois unificateurs de l'ancien régime et leurs ministres les plus réputés avaient pris à tâche d'établir. Cette centralisation, la Révolution l'avait encore renforcée, en achevant de dissoudre ou d'asservir les corps constitués et en possession
d'un reste d'indépendance, le clergé, la magistrature, les assemblées provinciales, les corporations industrielles, les compagnies commerciales et financières. Aucune résistance aux mesures les plus tyranniques et aux excès les plus barbares des détenteurs du pouvoir n'était possible désormais, car, en face de l'Etat tout-puissant, il n'y avait plus que des individus isolés. On s'explique ainsi que le gouvernement issu de la Révolution ait pu disposer, plus complètement que les monarques les plus absolus de l'ancien régime, des forces et des ressources de la nation pour réprimer les révoltes à l'intérieur et porter la guerre à l'étranger. On s'explique notamment qu'il ait pu étendre au profit de l'Etat le servage sous sa forme la plus lourde et la plus cruelle, en remplissant les cadres de ses armées au moyen des réquisitions d'hommes, puis de la conscription, tout en pourvoyant à leur entretien au moyen des réquisitions de denrées et du papier-monnaie.
Il lui fallait, pour faire la guerre avec succès, des hommes et des capitaux en abondance. L'expérience n'avait pas tardé à démontrer que le recrutement volontaire, désormais limité aux seuls nationaux, ne pouvait fournir des hommes en nombre suffisant. Le gouvernement révolutionnaire n'hésita pas à recourir au recrutement forcé, en invoquant les nécessités du salut public, appuyées sur la crainte salutaire de la guillotine. Les circonstances favorisèrent au surplus l'extension et l'aggravation de cet impôt odieux auquel la monarchie ne demandait plus qu'un contingent complémentaire de forces. La crise révolutionnaire, en paralysant le commerce et l'industrie, avait enlevé leurs moyens d'existence accoutumés à dos multitudes d'hommes, qui trouvaient du moins sous les drapeaux bi subsistance de chaque jour. Plus tard, les pénalités tei'ribles, destinées à assurer le payement de « l'impôt du sang ». eurent raison des résistances individuelles et réussirent,
suivant rouphémisme officiel, à faire entrer la conscription <lans les mœurs. Les réquisitions de denrées et le papiermonnaie fournirent les ressources nécessaires pour approvisionner et armer les masses d'hommes que le recrutement forcé mettait à la disposition de l'État. Cependant ces ressources extraordinaires auraient fini par s'épuiser si la conquête n'y avait point suppléé. Composées d'éléments que l'abus de l'impôt du sang n'avait point encore affaiblis, commandées par des jeunes gens dégagés de la routine traditionnelle, les armées delà Révolution, d'abord sous la dictatnre du comité de salut public, ensuite sous la dictature consulaire ou impériale, conquirent la plus grande partie de l'Europe. Grâce aux tributs levés en argent ou en nature sur les Etats vaincus et au supplément régulier de ressources que fournissaient les pays conquis et annexés, la guerre redevint pendant quelques années pour les Français ce qu'elle avait été pour les Romains, la plus productive des industries. Mais les progrès du matériel de guerre avaient modifié les conditions de succès de cette industrie en changeant la proportion des agents qui y coopéraient, travail et capital, à l'avantage de ce dernier, et en assurant, ainsi, au belligérant le mieux pourvu de capitaux la victoire finale. Or, les progrès agricoles, industriels et commerciaux, dont l'Angleterre avait pris l'initiative, et en particulier l'application de la vapeur à la production manufacturière et minière, avaient accru ses ressources dans une proportion inusitée, tandis que le gouvernement anglais, placé jusqu'à un certain point sous le contrôle des « consommateurs politiques », inspirait une confiance particulière aux capitalistes. Le cré- <lit dont il jouissait lui procura les capitaux nécessaires pour prolonger la lutte et finalement pour mettre en mouvement des forces supérieures à celles dont pouvait disposer le conquérant de l'Europe, aftaibli d'ailleurs [par dos
entl'oprises malheureuses en Espagne et en Russie. Les coalitions organisées et commanditées par l'Angleterre eurent enfin le dessus ; la France fut envahie à son tour et condamnée à restituer les produits de ses victoires. Au bout de ces vingt-cinq ans de guerres qui avaient exigé des sacrifices sans précédent d'hommes et de capitaux, toutes les nations civilisées se trouvaient affaihlies et appauvries, sans qu'il fût possible de découvrir quel profit la civilisation en avait tiré.
Après cette effroyable saignée d'hommes et de capitaux, le besoin de repos était général et ce fut en vue de le satisfaire que s'organisa la Sainte- Alliance, destinée dans la pensée de son promoteur mystique à établir par l'accord des souverains ce règne de la paix que les révolutionnaires avaient voulu, au début, réaliser par l'accord des peuples. Mais la Sainte-Alliance ne pouvait opposer qu'une barrière insuffisante et précaire aux intérêts auxquels profitait l'état de guerre. Aussi longtemps que ces intérêts réussiraient, d'une manière ou d'une autre, à maintenir leur prépondérance, les nations civilisées étaient condamnées à subir les maux et les charges de la guerre.
11 devait même arriver, tant par l'effet des changements que la Révolution avait accomplis et qu'elle allait accomplir encore dans les dimensions et la constitution des Etats que par l'effet de l'avènement de la grande industrie et en particulier du développement du crédit et des moyens de communication; il devait arriver, disons-nous, que l'ascendant des intérêts engagés dans l'état de guerre devint plus marqué, et son action plus rapide et presque foudroyante, que le « risque de guerre » s'accrût en conséquence d'une manière artificielle, en motivant un accroissement correspondant de l'appareil destiné à le prévenir et que le régime dit de la <( paix armée » successivement aggravé finît par rendre la paix presque aussi lourde à supporter que la guerre.
En supprimant le plus grand nombre des petits Etats que leur faiblesse intéressait au maintien de la paix, pour constituer de grands Etats, rapprochés et rivaux, la Révolution et les guerres dont elle a été la source ont visiblement contribué à augmenter le « risque de guerre ». On peut en dire autant des changements qu'elles ont provoqués dans la constitution des Etats de l'Europe.
Quelques-uns de ces Etats, tels que la Russie, la Prusse et l'Autriche ont continué, malgré la Révolution, à appartenir à des maisons souveraines. Ces maisons s'appuient principalement, en dépit des concessions libérales qu'elles ont pu accorder à leurs sujets, sur une classe aristocratique ou bureaucratique qui a pour débouché la politique, l'administration et l'armée, qui est intéressée aujourd'hui, comme elle l'était autrefois , à la continuation de l'état de guerre. A la vérité, cette classe a cessé d'être privilégiée en matière d'impôts, elle supporte ou est censée supporter sa part des charges publiques; mais elle retire du budget, sous forme d'appointements, de gratifications et de pensions, un contingent au moins décuple de celui qu'elle lui fournit sous forme d'impôts; plus s'élèvent les dépenses politiques, administratives et mihtaires. plus son débouché s'étend et devient avantageux, plus la somme de ses revenus augmente. Qu'une guerre survienne : la carrière militaire procure aussitôt un surcroît de bénéfices et d'avantages, les campagnes comptent double, l'avancement est rapide; si la guerre est couronnée de succès, les chefs et jusqu'aux moindres officiers acquièrent une importance et un relief extraordinaires, sans parler des menus profits de l'occupation des pays conquis. Alors même qu'il n'y serait point porté par ses traditions et son inclination naturelle, le chef de la maison souveraine est donc obligé, aussi souvent que les circonstances le lui permettent, à faire la guerre, afin de
donner satisfaction aux intérêts qui lui servent de soutien et dont l'appui lui est d'autant plus nécessaire qu'il se sent menacé davantage par la Révolution.
En revanche, les Etats que la Révolution a façonnés ou reconstitués, et qui appartiennent non plus à une ^ maison», mais à la nation elle-même, ne sont-ils pas intéressés à conserver la paix? Ces nations propriétaires d'elles-mêmes n'ont-ellcs pas la grande majorité de leurs intérêts engagés dans des industries pour lesquelles la guerre est une « nuisance ))?Ne semblerait-il pas qu'elles dussent être essentiellement pacifiques? Cependant, chose singulière, les grandes guerres qui ont inutilement désolé le monde civilisé, depuis la Révolution de 1789, ont été provoquées par les « nations politiques » bien plutôt ([ue par les «maisons politiques ». A quoi tient cette anomalie apparente? Elle tient à ce que les nations ont beau être propriétaires de leur état politique, elles ne peuvent, en vertu de la nature des choses, gérer elles-mêmes cette propriété, et elles n'ont pas réussi jusqu'à présent à en organiser utilement la gestion. Nous avons analysé les différentes formes de cette gestion, monarchie constitutionnelle, république parlementaire ou dictatoriale, avec suffrage limité ou universel, et nous allons voir qu'elles ont placé uniformément la direction des affaires aux mains ou sous l'influence prépondérante d'une classe d'hommes, intéressée à la continuation de l'état de guerre.
Lorsque l'Etat est constitué sous la forme d'une monarchie constitutionnelle à suffrage limité ou d'une république parlementaire à suffrage illimité, le gouvernement se trouve entre les mains du parti qui possède la majorité électorale, et c'est l'intérêt de ce parti qui sert de règle à sa politique intérieure et extérieure. Cet intérêt lui commande avant tout de conserver le plus longtemps possible la gestion des affaires publiques, et le moyen le plus
efficace auquel il puisse recourir pour atteindre ce but, c'est d'augmenter le nombre de ses co-intéressés, en élargissant le débouché qu'il leur offre, c'est de multiplier les emplois de tous genres. Dans les pays où le suffrage est limité, ces emplois se concentrent entre les mains des familles influentes du corps électoral ou se distribuent sous leur patronage, et comme elles puisent dans les caisses de l'Etat plus d'argent qu'elles n'y versent, elles ont un intérêt manifeste à l'accroissement des budgets. Voilà pourquoi, même dans les pays neutres, le budget de la guerre va croissant d'une manière constante ; c'est que les emplois de la hiérarchie militaire servent de débouché aux lils de famille de la classe en possession de la souveraineté politique et leur procurent une existence honorable et assurée. Si le pays possède assez de puissance et de ressources pour participer à une guerre, sans courir trop de risques et avec la perspective d'un accroissement de territoire , la classe gouvernante ne manquera pas de profiter de quelque occasion favorable pour s'y engager ; elle y sera d'autant plus portée que le débouché politique, administratif et militaire qu'elle exploite, aura plus d'importance en comparaison du débouché agricole, industriel et commercial. C'est ce qui explique l'humeur belliqueuse des politiciens italiens, tandis que la masse de la nation, exclue de l'électorat, est, comme dans les autres pays, essentiellement pacifique.
Les gouvernements fondés sur le suffrage universel sont-ils plus intéressés à faire succéder l'état de paix à l'état de guerre? Lorsqu'ils sont encore dans la période parlementaire, les partis qui se disputent le pouvoir doivent compter avec la masse de la nation, intéressée à la paix, et on pourrait croire qu'ils sont obligés d'obéir à sa volonté ; mais il ne faut pas oublier que les partis étant organisés comme des armées, le droit électoral do chaque citoyen se
réduit, en fait, à la faculté de choisir entre les candidats qu'ils lui imposent. Ces candidats concurrents s'efforcent naturellement de gagner les suffrages des électeurs en s'adressant à leurs intérêts ou en flattant leurs passions, et le maintien de la paix figure partout au nombre des promesses de leurs programmes. Mais on sait ce que valent les promesses électorales! Quand un parti est arrivé au pouvoir, il est sujet à les oublier, et les promesses pacifiques font encore moins que les autres exception à cette règle. La guerre au dehors implique la dictature au dedans, c'est-à-dire une période de gouvernement facile, dans laquelle l'opposition est réduite au silence, sous peine d'être accusée de complicité avec l'ennemi. Et quoi de plus désirable, surtout quand l'opposition est tracassière et que ses forces balancent presque celles du gouvernement! A la vérité, si la guerre est malheureuse, elle entraine la chute du parti qui l'a entreprise. En revanche si elle est heureuse, et on ne l'entreprend que lorsqu'on se croit assuré d'avoir les chances de son côté, le parti qui l'a engagée et menée à bonne fin acquiert pour quelque temps une prépondérance écrasante. Que de motifs, sans parler des menus profits que la guerre procure, de ne pas laisser échapper une occasion favorable de la faire !
Il peut arriver encore que la guerre soit engendrée par la lutte des partis. C'est alors une guerre civile, plus terrible et plus acharnée qu'une guerre étrangère, car celle-ci peut se terminer et se termine d'habiturle par un compromis, dans lequel le vaincu se borne à fournir une indemnité et à céder une partie de son territoire au vainqueur, tandis que la guerre civile ne prend fin que par l'écrasement complet du vaincu. La guerre de la Sécession aux Etats- Unis présente un exemple caractéristique de cette transformation de la lutte politique en une lutte à main armée. Le parti démocrate, appuyé principalement sur les intérêts
esclavagistes du Sud, avait été longtemps prédominant, mais le développement plus rapide des Etats du Nord le menaçait d'être dépossédé à jamais du gouvernement de l'Union. En admettant au contraire que les Etats du Sud vinssent à former une confédération séparée, il pouvait se croire assuré de conserver indéfiniment le pouvoir. Or, mieux valait une diminution de son débouché politique que la perte totale de ce débouché. Invoquant donc les intérêts esclavagistes menacés par les abolitionnistes du Nord et les intérêts libre-échangistes menacés par les protectionnistes, les politiciens du Sud engagèrent la guerre de la Sécession. Ceux du Nord intéressés au contraire au maintien de l'Union, dont le gouvernement venait de tomber entre leurs mains et devait, selon toute apparence, s'y perpétuer , firent appel aux intérêts et aux sentiments hostiles au Sud; puis, la guerre engagée, à l'amour-propre et aux passions ^qu'il est dans la nature de la guerre de mettre enjeu. Grâce à la supériorité de ses ressources, le Nord finit par l'emporter, mais au prix du sacrifice d'un million d'hommes, du gaspillage d'une vingtaine de milliards, de la ruine d'une des plus belles parties de l'Union, du développement de la bureaucratie, de la corruption et du protectionnisme. Ces maux, la constitution vigoureuse de la société américaine lui a permis de les supporter, mais elle sera longtemps à s'en guérir et ils sont loin encore d'avoir produit tous leurs fruits malsains.
Lorsqu'ils sont arrivés à leur période dictatoriale, les gouvernements fondés sur le suffrage universel présentent encore moins de garanties de paix. Comme les chefs des anciennes maisons politiques, le dictateur, stathouder, consul ou empereur, dont l'ambition secrète ou avouée est de fonder lui aussi, une « maison », s'appuie principalement sur l'administration et l'armée, et il est obligé, soit pour arriver aux fins qu'il ambitionne , soit simplement
pour se soutenir, de donner une ample satisfaction à leurs intérêts. Or, cette satisfaction, il ne peut la leur donner qu'en augmentant leur débouché. Il peut sans doute toujours multiplier les emplois civils et élargir les cadres de l'armée, mais cette extension du débouché administratif et militaire pendant la paix est peu de chose en comparaison de celle que la guerre rend possible et même nécessaire. Enfin, la dictature ne s'établit généralement que par un coup de force et elle ne se soutient qu'avec l'auxiliaire d'un système de compression et de prohibitions qui empêche les partis vaincus et dépossédés de se réorganiser pour renverser la dictature et reconquérir le pouvoir. Il faut, pour maintenir ce système, à la fois gênant et humiliant, une puissance considérable. Cette puissance, la guerre la donne. Outre qu'elle sert de dérivatif aux passions politiques et absorbe l'attention publique, elle motive, pendant toute sa durée, un état de siège national. Les mesures les plus violentes et les plus arbitraires contre les « ennemis de l'État » ne sont-elles pas justifiées par les nécessités du salut public? L'opposition en temps de guerre n'est-elle pas synonyme de trahison? Enfin, après une guerre heureuse, le prestige du dictateur, dont l'effigie se couronne de lauriers sur les monnaies, ne se trouve-t-il pas accru, au moins pour quelque temps? A la vérité, le dictateur doit compter avec la nation qui est composée maintenant , pour les neuf dixièmes , de familles auxquelles l'agriculture, l'industrie, le commerce, les arts fournissent leurs moyens d'existence, qui sont par conséquent intéressées au maintien de la paix, et qui se trouvent en possession du droit électoral. Ne peut-il pas craindre qu'elles n'usent de ce droit pour nommer des représentants opposés à la guerre et décidés à refuser les contributions extraordinaires en hommes et en argent qu'elle nécessite? Cette éventualité peut se produire sans doute, mais n'est-il
POLITIQUE EXTÉRIEURE DES ÉTATS MODERNES. IT.-l
pas facile d'y parer? Quand le dictateur possède, comme Napoléon P'', une force et un prestige irrésistibles, il supprime purement et simplement l'exercice du droit électoral, il enlève aux membres de la « nation souveraine » tout moyen légal d'exprimer leur opinion et de faire opposition à sa volonté ; quand il ne se croit point assez fort pour usurper ouvertement la souveraineté, il s'arrange de façon à faire manœuvrer à son gré le suffrage universel. Il ne s'agit que de savoir s'y prendre, et le second empire s'y prenait avec une habileté incomparable. En supposant toutefois que la représentation asservie au gouvernement, mais après tout issue de la nation, eût partagé les répugnances de celle-ci pour la guerre, pouvait-elle s'y opposer d'une manière opportune et efficace? Le dictateur impérial ne possédait-il point, comme les rois de l'ancien ou du nouveau régime, le droit de déclarer la guerre, et ne dépendait-il pas de lui de la rendre inévitable avant de réclamer le concours et les subsides do la prétendue représentation nationale'?
1. « L'imperfection dos formes de gouveruement a été et est encore très souvent une cause de guerre. Le despotisme qui permet à un seul homme, au souverain, de décider la guerre doit rendre celle-ci bien plus fréquente. En effet, un souverain absolu a'a que peu à souffrir d'une guerre, mémo malheureuse. Ses revenus n'en sont point diminués ni sou bien-être atteint. Vient-il à perdre une province, il n'y a que son orgueil qui en souffre. Au contraire, la guerre la plus heureuse impose toujours de cruelles souffrances même aux vainqueurs. Le commerce suspendu, l'industrie arrêtée, les impots accrus, des morts, des blessés et des malades sans nombre, les familles décimées, des doideurs de toute sorte pour les âmes et pour les corjjs, voilà des maux que les victoires les plus décisives ne préviennent point. Quant au pays vaincu et envahi, qui dira tout ce qui l'accable et le désole? Si les peuples étaient assez éclairés pour discerner leur véritable intérêt, il n'y aurait plus de guerre, car aucun d'eux, n'ayant d'avantage à attaquer ni à vaincre, aucun n'aurait à se défendre ; mais une souverain peut trouver dans la guerre un plaisir et un profit... Dans une république, l'élection d'un président peut aussi pousser à la guerre. Ainsi, aux États-Unis, pendant la campagne électorale de 1872, on a vu les partis exciter tour à tour l'animosité do la foule contre l'Angleterre à propos des Alabama Claims et faire de cette passion surexcitée un détestable moyen de popularité. Le régime constitutionnel, avec \in roi impuissant comme en Angleterre ou un président
Les changements accomplis dans la constitution des gouvernements ont donc contribué à augmenter le risque de guerre au lieu de le diminuer. En même temps toute une série de progrès administratifs et économiques est venue accroître encore ce risque.
Sous l'ancien régime, la moindre guerre exigeait de longs préparatifs. 11 fallait recruter des soldats , en leur offrant l'appât d'une paye suffisante, et comme on n'en trouvait pas toujours eu assez grand nombre dans le pays même, on était obligé d'en importer un supplément de l'étranger. Il fallait ensuite posséder un « trésor » bien garni, car on ne pouvait recourir que dans une faible mesure à l'impôt et au crédit. Enfin, quand on avait à grand'peine rassemblé, outillé et approvisionné une petite armée, on ne pouvait , par suite de la difficulté des communications et de l'insuffisance des moyens de transport, la lancer du jour au lendemain en pays ennemi : ses mouvements étaient lents, et d'ailleurs la nécessité de ménager des soldats difficiles à remplacer et représentant une forte prime d'enrôlement contribuait encore à ralentir les opérations militaires; on évitait les grandes effusions de sang et les guerres se prolongeaient sans mettre sérieusement en péril l'existence des Etats belligérants.
comme en Suisse, est uue meilleure garantie de paix ; mais pour que ce régime soit un obstacle à la guerre, il ne suffit pas qu'il y ait une Chambre élective qui délibère et décide. Il faut que cette Chambre soit composée d'hommes assez indépendants et assez raisonnables pour résister aux excitations du pouvoir exécutif. Or, c'est ce qu'on ne rencontre encore nulle part, sur notre continent au moins. Dans tous nos Ëtats. le gouvernement, en provoquant les susceptibilités du patriotisme ou en faisant naître une situation qui compromet, dit-il, l'honneur du pays, obtiendra toujours un vote de guerre. On l'a bien vu en 1870. C'est même en vain qu'on inscrirait dans la Constilution que le droit de décider la guerre appartient exclusivement au Parlement. Si la raison publique n'est pas mûre et l'opinion publique agissante et toute-puissante, le Parlement votera la guerre quand le ministère le voudra... Je ne connais pas d'exemple d'une Chambre qui ait voté la paix, quand le gouvernement voulait la guerre. »
E.MiLE DE Laveleye, Dcs causcs actuelles de guerre en Europe, pp. 59-61.
Cet état de choses a complètement disparu par le fait des progrès de runification et de la centralisation qui ont accru démesurément la puissance de l'État en comparaison de celle de l'individu et rendu possible le rétablissement du servage militaire; par le fait encore du développement du crédit public, de l'invention et de la multiplication des télégraphes et des chemins de fer. Tous les pays civilisés, à l'exception de l'Angleterre et des États-Unis, ayant conservé ou rétabli, depuis la Révolution, le système du recrutement forcé, l'impôt du sang, levé pour ainsi dire d'une manière instantanée, grâce à la centralisation, aidée du télégraphe et armée de pénalités formidables contre les réfractaires, a permis de rasseml)ler en quelques jours des armées innombrables, tandis que le papier-monnaie et le crédit fournissent au gouvernement les ressources extraordinaires que la guerre exige. Il n'est plus nécessaire d'accumuler un trésor ou de recourir à la maigre ressource de l'altération de la monnaie métallique, on peut émettre en déboursant simplement le prix du papier et de l'impression, une somme de papier-monnaie égale au montant de la circulation métallique, avant que cet instrument perfectionné ait subi une dépréciation sensible; on peut encore, si la nation propriétaire de l'État, partant responsable des engagements pris en son nom, jouit d'une réputation passable sur le marché financier, obtenir par voie d'emprunts une quantité de capital proportionnée à ses ressources, surtout si l'on ne marchande pas sur le taux de l'intérêt, et comment marchanderait-on quand « l'honneur national » et le «salut public» sont en jeu? Il suffit donc de quelques jours pour réunir et lancer au delà de la frontière des armées dix fois plus nombreuses que celles qu'on mettait quelques mois à rassembler il y a un siècle. Ces armées colossales se meuvent avec une rapidité foudroyante et aucun obstacle n'arrête les chefs qui dirigent leurs mouve-
menls; ils n'ont en vue que le résultat à atteindre, car ils ne sont pas obligés d'économiser la vie des hommes; ils peuvent puiser à même dans le grand réservoir des forces de la nation. Ils les renouvellent au besoin jusqu'à extinction, et alors l'Etat vaincu, complètement désorganisé, à bout de forces et de ressources, se trouve à la merci du vainqueur, qui exige naturellement une compensation d'autant plus considérable, sous forme d'indemnités en argent et en territoire, que la lutte a été plus intense et qu'elle lui a coûté davantage.
C'est ainsi que la paix, et avec elle la sécurité, la liberté et le bien-être de quelques centaines de millions d'hommes, se trouvent à la merci d'un petit nombre de personnages : empereurs, rois, ministres qui gouvernent les Etats agrandis, unifiés et centralisés, entre lesquels se partage aujourd'hui la portion la plus importante du domaine de la civilisation. Ces personnages sont eux-mêmes placés sous l'influence immédiate d'une classe intéressée à la continuation de l'état de guerre, classe dont la puissance n'a cessé de s'accroître par l'extension de son débouché politique, administratif et militaire ; à quoi il faut ajouter l'exclusion absolue des étrangers de ce débouché, devenu le monopole des nationaux, et en particulier de ceux qui sont en possession de la souveraineté politique. De plus, ces chefs d'État peuvent déchaîner la guerre d'une manière instantanée en mettant à son services toutes les forces et les ressources d'un grand pays. Le « risque de guerre » s'est accru en conséquence, et il a motivé, à mesure qu'il s'accroissait, le développement de l'énorme appareil de la « paix armée ». Avons-nous besoin d'ajouter que cet appareil de protection n'empêche pas la guerre d'éclater et de dévorer périodiquement les fruits du progrès économique?
IV. — Les motifs et les résultats des guerres contemporaines. Leur tendance à la péi^iodicité . Conclusion. — Gepen-
dant, quelles que soient la puissance des hommes qui décident de la paix ou de la guerre et rinfluenco de la ■classe où se recrute l'état-major politique, administratif et militaire, ils sont obligés, comme nous venons de le remarquer, de compter dans une certaine mesure avec la masse, bien autrement nombreuse, dont les intérêts sont engagés dans les différentes branches de la production, pour lesquelles la guerre est une « nuisance ». Les intérêts bien ou mal entendus do cette muhitude, ses sentiments, ses passions sont un des éléments composants, sinon déterminants de l'opinion politique. Or, un gouvernement qui entreprendrait une guerre malgré l'opinion publique s'exposerait, en cas de revers, à être renversé. L'expérience démontre toutefois que la force de résistance de cet élément pacifique n'est aucunement proportionnée à sa masse. L'immense majorité des hommes qui le composent est absolument ignorante, et rien n'est plus facile que d'exciter ses passions et de l'égarer sur ses intérêts. La minorité éclairée est peu nombreuse, et d'ailleurs quel moyen aurait-elle de faire prévaloir son opinion, en présence de la puissante organisation de l'Etat centralisé? En outre, les progrès, qui ont rendu la guerre plus facile et plus prompte à engager, ont contribué à en rendre aussi le fardeau immédiat plus supportable. C'est au papier-monnaie et au crédit que l'on a recours pour se procurer les ressources qu'elle exige. Il en résulte qu'elle n'est précédée ou accompagnée d'aucune surcharge des impôts ordinaires, et même que les dépenses extraordinaires qu'elle occasionne procurent un développement artificiel et temporaire de prospérité à une foule d'industries. C'est plus tard, quand la guerre est finie, qu'il faul bien se résoudre à augmenter les impôts pour retirer le papier-monnaie, pourvoir au service des intérêts et à l'amortissement des emprunts. Alors seulement on en l'essenl le fardeau, encore est-il dissimulé, sans être diminué.
par l'ingénieux artifice de l'impôt indirect, que la finance moderne a diversifié et perfectionné. A la vérité, c'est à l'impôt, sous sa forme la plus brutale, que l'on a recours pour remplir les cadres des armées; mais, jusqu'à nos jours, ce sont les classes inférieures, celles dont l'influence compte le moins, qui ont généralement fourni les simples soldats. Les classes aisées s'en tiraient au moyen d'un sacrifice d'argent et ce sacrifice, ordinairement très modique, était compensé, et au delà, par le débouché que l'état de guerre offrait à leurs membres, auxquels la prohibition des étrangers et l'obligation de passer par des écoles militaires dont l'accès était, en fait, impossible aux classes pauvres, conférait le monopole des emplois rétribués de la profession des armes. Enfin si la guerre est cruelle pour les conscrits qui fournissent, selon l'énergique expression populaire, « la chair à canon », le départ de ces corvéables, enlevés aux travaux de la ferme ou de l'atelier, en diminuant l'offre des bras, a pour résultat de faire hausser les salaires et d'atténuer ainsi, chez ceux qui échappent au service militaire, l'horreur de la guerre. C'est seulement lorsqu'elle se prolonge où lorsqu'elle éclate à des intervalles trop rapprochés, qu'on en sent tout le poids et qu'elle finit par provoquer le soulèvement de l'opinion publique.
Néanmoins, l'opinion, dans la majorité des éléments qui la constituent, se montre aujourd'hui de plus en plus attachée à la paix, et ce n'est pas un des moindres mérites d'un homme d'État de savoir l'entraîner à la guerre. Il faut faire valoir les motifs les plus propres à la toucher, invoquer ses intérêts, éveiller ses appréhensions, ses sympathies et ses haines, lui persuader que l'honneur national est engagé, faire vibrer, en un mot, les cordes du patriotisme; il faut encore et surtout saisir le moment opportun.
Le choix des motifs diffère naturellement selon le tempérament et les inclinations naturelles du peuple auquel
on s'adresse, et il est intéressant de les comparer à ceux qui étaient invoqués sous l'ancien régime.
Le mobile déterminant des guerres de Tancien régime ne différait pas de celui de toutes les autres entreprises : c'était l'intérêt. Quel qu'en fut le motif ou le prétexte, la guerre avait toujours pour objet la conservation ou l'accroissement de la richesse et de la puissance de la « maison » propriétaire et exploitante de l'État, ainsi que des maisons subordonnées qui étaient en possession de fournir le personnel dirigeant de cette exploitation. Si l'État, par exemple, avait une frontière ouverte, on faisait la guerre pour la reculer jusqu'à un fleuve ou une montagne, de manière à être couvert par une frontière naturelle. Ou bien encore on faisait la guerre lorsqu'une puissance s'agrandissait de telle sorte que sa prépondérance devenait menaçante pour la sécurité des autres. Celles-ci se coalisaient contre elle jusqu'à ce qu'elles l'eussent diminuée et affaiblie. Mais la guerre était le plus souvent motivée par l'hérédité ou la parenté, parfois aussi par des sympathies ou des devoirs de famille. Un État politique étant une propriété comme une autre, on en héritait par voie de succession ou de legs, sauf les restrictions qui avaient pu être opposées à l'exercice de ce droit. De là l'importance exceptionnelle des alliances matrimoniales. Lorsque la maison propriétaire de l'Etat venait à s'éteindre en ligne directe, les branches collatérales ou les maisons qui lui étaient alliées ne manquaient pas de se disputer son héritage, et ce procès se vidait ordinairement par les armes. Ajoutons que les maisons alliées se soutenaient naturellement soit contre les révoltes de leurs sujets, soit contre les agressions des maisons étrangères. Telles étaient les guerres politiques. Les guerres religieuses avaient pour but de donner satisfaction aux intérêts du clergé que les schismes intérieurs ou étrangers menaçaient dans son monopole. Enfin, les guerres commerciales avaient
lie même pour objet de préserver ou d'agrandir le monopole d'un marciié, lorsque, comme à Venise et à Gênes, le gouvernement appartenait à une classe adonnée au commerce.
Depuis que la propriété des Etats politiques a commencé à passer, nominalement du moins, aux nations, les motifs ou les prétextes invoqués pour faire la guerre se sont modifiés en conséquence. Il y en a cependant qui sont communs aux doux régimes : telle est la nécessité de se procurer des frontières naturelles ou de s'unir contre une puissance dont la prépondérance menace l'équilibre général. Ily en a d'autres, en revancbe, qui sont particuliers au nouveau régime, ou, pour mieux dire, qui sont des applications nouvelles d'un principe ancien. C'est ainsi qu'aux guerres suscitées par les droits do la parenté des maisons propriétaires d'Etats, on a vu succéder celles qui dérivent de la parenté des races. Une nation politique d'une certaine race a des droits imprescriptibles sur les rameaux de cette même race, surtout s'ils se trouvent projetés dans le voisinage de ses frontières ; en vertu de ce nouveau droit public, l'Italie a des droits sur le Tessin, sur le Tyrol, sur Trieste, sur le comté de Nice ; la France a des droits sur la Belgique, ou du moins sur la partie wallonne de ce pays, et sur les cantons français et romans de la Suisse; l'Allemagne était fondée à réclamer l'Alsace et elle le serait à s'annexer les provinces baltiques, etc. Ces droits demeurent à l'état latent jusqu'au jour où se présente une occasion opportune pour les faire valoir, mais est-il nécessaire de dire que, cette occasion venant à s'offrir, on ne doit reculer devant aucun sacrifice pour faire rentrer ces enfants séparés, n'eussentils d'ailleurs aucun goût pour leur parenté, 'dans le giron de l'unité nationale? On fait encore la guerre pour venir en aide à des nationalités consanguines, les aider à s'affranchir du « joug étranger » et s'en faire des alliés fidèles :
POLITIgUP: EXTÉRIEURE DES ÉTATS MODERNES. 183
c'est ainsi que Ja France a aidé le Piémont à « faire l'Italie » et que la Russie a affranchi de la domination turque les Serbes et les Bulgares à titre de frères slaves. Bref, les motifs ou les prétextes de guerre ne manquent pas plus sous le nouveau rég ime qu'ils ne manquaient sous l'ancien ; mais, sous l'un comme sous l'autre, le vrai mobile de toute guerre, c'est toujours l'intérêt de la classe ou du parti en possession du gouvernement, intérêt qu'il ne faut pas confondre avec celui de la nation ou de la masse des consommateurs politiques, car autant la classe ou le parti gouvernant est intéressé à la continuation de l'état de guerre, autant la nation gouvernée l'est au maintien et à la consolidation de la paix.
Mais il ne suffit pas d'avoir un motif ou un prétexte plausible de faire la guerre, il faut encore choisir le moment opportun. Une génération qui a fourni la quantité de chair à canon qu'exige une grande guerre, qui a subi la gêne et le dommage de la dépréciation du papier-monnaie qu'il a fallu émettre pour la soutenir et, plus tard, des nouveaux impôts qu'il a fallu établir pour la liquider, qui a vu de près la guerre et ses horreurs, éprouve une invincible répugnance à s'y laisser entraîner une seconde fois. Il faut laisser s'affaiblir ces souvenirs douloureux et sinistres. Il faut que les morts aient été oubliés, que le papier-monnaie ait été retiré, que les impôts de guerre aient été abolis, que les progrès de l'industrie aient agi pour réparer les brèches faites à la fortune publique et privée, qu'une nouvelle génération ait fait son apparition sur la scène, pour que l'opinion publique puisse être encore une fois entraînée à la guerre. Si l'on s'y prend trop tôt, elle ne manquera pas de demeurer sourde aux adjurations belliqueuses les plus éloquentes des politiciens patriotes.
Il ne faut pas non plus s'y prendre trop tard et laisser passer ce qu'on pourrait nommer le moment psycholo-
gique d'une guerre. La monarchie de Juillet en a fait l'expérience à ses dépens. Il est visible que son attachement à la paix quand même a été une des principales causes de sa chute. Il ne faut pas oublier, en effet, que l'existence des gouvernements modernes dépend encore beaucoup plus de la classe intéressée à la continuation de l'état de guerre que de celle dont les intérêts sont du côté de la paix. S'ils sont obligés de ménager celle-ci beaucoup plus que ne le faisaient les gouvernements de l'ancien régime, à cause de l'importance croissante que l'avènement de la grande industrie lui a value, ils sont sous la dépendance immédiate de celle-là. Si donc, quand les maux des guerres précédentes sont réparés et oubliés, quand les finances sont refaites, quand la nouvelle génération est mûre pour la guerre, c'est-à-dire au bout d'une période de quinze ou vingt ans au plus ',1e gouvernementhésite soit à continuer les traditions glorieuses de la génération précédente, soit à venger les défaites qu'elle a subies et à réparer les brèches faites aux frontières et à l'honneur national, il s'expose à devenir impopulaire auprès de cette classe aujourd'hui plus nombreuse et plus puissante que jamais qui alimente les fonctions politiques, administratives et militaires. Une fer-
1. Cette période de vingt ans au maximum est celle que recommandent les professeurs des sciences militaires.
« Si la guerre est une loi do l'humanité, lisons-nous dans le cours d'histoire militaire professé en 1882 à l'IOcole supérieure de la guerre, loi de progrès moral et de progrès matériel, il importe que toutes les générations en sentent l'influence fortifiante et que la tradition s'en transmette des pères aux enfants. On est ainsi conduit à désirer qu'il y ait au moins une guerre par génération... L'intérêt de l'armée, d'accord avec celui de la nation, exige donc que la paix ne dure jamais plus de vingt ans de suite. Non seulement cette limite de vingt ans ne doit pas être dépassée, mais il est avantageux de ne pas l'atteindre. »
Mais quels motifs invoquer pour ne point dépasser cette période utile? C'est l'affaire du souverain et de ses ministres.
'< ... Les souverains qui veulent en venir à une rupture s'inquiètent fort peu de la justice et du droit. Ils déclarent la guerre et laissent à un ministre éloquent le soin de la justifier. La guerre ne se justifie que par l'intérêt des peuples. Elle n'est ni juste ni injuste; elle est politique ou impolitique. »
(Ir" conférence, pp. 31-32.)
moiitation malsaine s'opère dans cette classe qui se recrute à la fois dans les familles en possession d'alimenter le personnel exploitant de l'État et dans celles qui aspirent à les remplacer ou tout au moins à entrer en partage avec elles. Des fanatiques, qui s'imaginent de bonne foi qu'en s'emparant de l'État et en lui appliquant leur système politique et économique, ils mettront fin à tous les maux de la nation et de l'humanit*'-, organisent des conspirations. L'excellence ou, suivant l'expression consacrée, la souveraineté du but, légitime tous les moyens qu'ils mettent en usage poury atteindre. Une révolution éclate, intronisant un nouveau gouvcrnemeni qui, sous peine d'être renversé à son tour, est irrésistiblement conduit à faire la guerre pour donner une pâture aux appétits que la révolution a déchaînés.
C'est ainsi que les révolutions et les guerres ont acquis un caractère de périodicité à une époque on la guerre a cessé d'avoir sa raison d'être, oîi elle n'est plus qu'une « nuisance » sans compensation. Elle absorbe la portion la plus considérable des forces et des ressources nouvelles que le progrès en voie d'accomplissement dans toutes les branches de l'activité humaine a mises à la disposition de l'homme civilisé; elle est le grand et affreux ulcère par lequel s'écoule, stérile et corrompue, la substance vivifiante du progrès. La statistique des pertes et dommages causés par la guerre depuis la Révolution française présente des chiffres effroyables', et cependant les statistiques
1. " On a clierche à évaluer, disions-nous (Dictionnaire de l'Économie politique, art. Paix), les pertes que les guerres de la Révolution et de l'Empire ont causées à l'Europe. D'api-ès les estimations les plus dignes de foi, la somme ne s'élèverait pas à moins de 26 milliards pour l'Angleterre seulement, en dépenses directes, et la perte totale en hommes pour l'Europe serait de 2,100,000 individus. Les pertes en hommes ont été souvent évaluées beaucoup plus haut. Sir Francis d'iveruois, par exemple, ne les porte pas à moins de l,.'iOO,000 individus pour la France seidement, jusqu'en 1799. On trouvera dans son Tableau des pertes que la Révolution et les guerres ont causées au peuple français, les hases sur lesquelles il etalilit son évaluation. En même temps, cet écrivain remarque avec raison
ne peuvent en relever qu'une faible part : elle a affaibli la
que les réquisitions et la consci-iiitioii amenèrent à ral>attoir des chamjjs de bataille des hommes qui avaient bien une autre valeur que ceux dont les i-ecrutcurs de l'ancien l'égimc remplissaient les armées. « Il ne faut pas perdre de vue, dit-il, que jusqu'ici, dans les guerres modernes, les hommes qui se vouaient à l'état de soldat étaient, pour la plupart, tirés de la classe la plus vagabonde, la plus paresseuse et la plus dissipée de la société, et déjà tellement appauvrie que le céliljat lui est en quelque sorte imposé par sa pauvreté même. Mais la population guei'rière que les Français ont sacrifiée depuis sept ans sur les champs de bataille a été tirée indistinctement de toutes les classes, sans égard pour la classe aisée qui avait le plus de penchant vers l'état du mariage, et le plus de moyen pour subvenir aux frais et à l'éducation d'une nombreuse famille. Les aveugles réquisitions ont traîné de force aux armées cette classe précieuse qui y a péri par milliers, et le plus souvent dans les rangs des simples soldats. C'était à elle surtout à réparer les lirèches que la guerre faisait à la population, et elle a été fauchée dans sa fleur, dans l'âge de force et de vigueur, entre 18 et 33 ans, il l'époque de la vie la plus propre à la propagation. » Sans parler du vide que cette oifroyablc consommation d'hommes utiles a laissé dans les industries particulières, la race en a été tellement affaiblie que la proportion des réformes pour définit de taille et infirmités s'est élevée en un demi-siècle, selon M. Putigny, de 29 1/2 à 5i pour 100. D'autres causes ont pu, sans doute, concourir à ce même résultat; mais n'est-il pas évident que les réquisitions et la conscription, en moissonnant pendant 2"j ans l'élite de la jeunesse, ont dû y contribuer pour une large part?
«... On peut se faire une idée du nombre prodigieux de personnes plongées dans la misère par les guerres de Bonaparte, dit J.-B. Say [Traiiê d'économie politique) d'après le tableau des secours donnés par les bureaux de bienfaisance de Paris : de ISOi à 1810, le nombre des femmes secourues à Paris seulement s'est graduellement élevé de 21,000 à 38,000. En 1810, le nombre des enfants qui recevaient à Paris des secours de la charité publique n'était pas de moins de 1)3,000. »
Empruntons maintenant aux Recherches économiques, historiques et statistiques de M. Paul Leroy-Beaulieu sur les guerres contemporaines, ce résumé des pertes matérielles, directement causées par la guerre dans une courte période de 14 années (1853-1866).
(( lo Pertes d'hommes. Hommes tués sur les champs de bataille ou morts soit de leurs blessui'es, soit de maladies :
Crimée
Italie
Sleswig-Holstcin Amérique. Nord
Sud.
Guerre de 1866
Expéditions lointaines et guerres diverses : Mexique, Cochinchine, Maroc, Saint-Domingue, guerres du Piu'Oguny, etc
Total
1,743,491 tués par les guerres.
race, en la mettant en coupe réglée', détruit les capitaux,
» C'est un total de 1,730,000 hommes euviroa, enlevés par les g-uei-res aux peuples civilisés, de 1853 à 1866, c est-à-dire dans l'espace de 14 ans; c'est un chiffre égal à celui de la population masculine de la Hollande; c'est encore un chiffre égal à celui des individus occupés eu France comme ouvriers par les professions industrielles et commerciales.
2» Pertes financières.
8 milliards
Guerre d'Amérique.
Nord. .
Sud. . .
Guerre du Holsteiu,
Guerres lointaines. .
Total î7 milliards 830 millions.
« Ce ne sont là que des dépenses immédiates et positives des guerres; encore ne sont-elles pas complètes ; et cependant nous sommes parvenus au chiffre effroyable de 48 miUiards. 48 milliards, mais c'est le montant de l'épargne française pendant plus d'un demi-siècle... Et cependant cette somme immense de 48 milliards qui, employée aux œuvres de la paix, eût transformé les conditions matérielles de la vie des peuples civilisés, le mauvais génie de la guerre l'a dévorée en quatorze années pour faire disparaître de la face du monde près de 1,800,000 hommes. »
Paul Leroy-Beaulieu, les Guerres contemporaines, p. 180.
Enfin, nous trouvons, dans un rapport de M. de La Porte sur le règlement définitif du budget de 1871, les renseignements suivants sur ce qu'a coûté directement à la France la guerre de 1870 :
« Du août 1870 au 1"' avril 1871, les pertes subies ont été : 3,864 déserteurs, 310,449 prisonniers, 4,756 réformés, 21,430 hommes tués à l'ennemi, 14,398 morts de suites de blessures, 223,410 causes diverses.
« La France a payé à l'AUemagne pour indemnité de guerre, entretien de ses troupes, frais d'escomptes, etc., 5,627,963,853 francs.
(I En outre, le vainqueur a exigé de Paris, et d'autres villes françaises, 251 millions de contributions de guerre; enfin, autant qu'on peut évaluer on pareille matière, la lutte contre l'Allemagne et la paix désastreuse qui l'a suivie ont coûté à la France 12,667,000,000 francs de dépenses et dommages directs. »
Les dommages indirects causés par la crise de la guerre, remarquions-nous à ce propos [Journal des économistes, décembre 1883), l'interruption des communications, le chômage des ateliers auxquels la guerre enlevait la portion la plus vigoureuse de leur personnel en France et en Allemagne, etc., ont certainement atteint un chifl're égal à celui des dommages directs. C'est doue une somme de 25 milliards au moins qu'a coûtée aux deux nations, entraînées dans cette guerre néfaste, sans parler des dommages qu'elle a infligés par contre-coup aux neutres, la candidature du prince de Hohenzollern au trône d'Espagne et la querelle dont elle a été l'occasion ou le prétexte,
1. « Cinquante millions d'hectolitres de blé détruits par l'eau ou le feu.
imposé aux États civilisés une dette qui excède 100 milliards et dont les intérêts, joints aux dépenses de la paix armée, absorbent en moyenne les deux tiers des budgets' ; elle oblige toutes les nations à subir le fardeau et les gênes d'un système d'impôts suranné qui ralentit la production et le développement normal de la richesse. Qu'a-t-elle rapporté en échange? On ne pourrait pas citer une seule guerre moderne qui n'ait été une banqueroute ; pas une seule qui ait rapporté, en bien-être, en sécurité et en liberté, à la masse des consommateurs politiques, la centième partie de ce qu'elle leur a coûté. Le plus souvent, elle a étabU un régime pire que celui qu'elle a renversé, et dans le cas le
50,000 hommes enlevés par l'épidémie, établissait M .[Frédéric Passy en 1863, ne seraient pas pom' l'Europe une perte comparable à celle que lui inflige annuellement le régime de dépenses militaii'es et d'armements exagérés auxquels elle est soumise. »
« Le manque de bras pour les travaux agricoles est peut-être le résultat le plus frappant de ce l'égime. Mais il y a d'autres conséquences plus désastreuses eiicore : c'est le rachitisme, sinon même la décroissance numérique des populations. La nature nous a appris que le meilleur moyen d'améliorer une race, c'est de réserver pour la reproduction les individus les plus beaux et les plus forts. Pourquoi donc, employant le procédé contraire, nous étonnerions-nous d'aboutir à des résultats opposés? Aucune espèce, même la nôtre, ne s'aurait s'accommoder d'une sélection à rebours qui condamne à un célibat do plusieurs années les élémentis les plus capables de produire des générations saines et robustes. »
GoBLET d'Alviella, Désarmer ou déchoir, p. 130.
1. Voici, d'après le Financial Reform Almanac pour 1884, le relevé des charges que supporte actuellement l'Europe, principalement du chef des guerres passées et de la préparation des guerres futures.
Population de l'Europe d'après le
dernier recensement 346,623,747 habitants.
Dettes nationales 110 milliards 380 millions.
Dépenses publiques 15 — 464 —
Intérêts des dettes nationales. . . 3 — 71 —
Dépenses militaires et navales. . . 4 — 2 —
Armées sur pied 3,860,045 hommes.
Total des forces militaires en y comi)renant l'armée sur pied
et les réserves 12,454,867
Navires de guerre cuirassés. . . . .280
— non cuirassés. . 1,396
Officiers et marins 280,534 hommes.
plus favorable, ce qu'il y a eu d'utile et de bienfaisant dans le régime qu'elle a fondé, eût été réalisé, à moins de frais et plus sûrement par les moyens pacifiques. Le seul résultat utile que l'on puisse mettre à son actif, et en même temps le seul dont personne ne songe à tenir compte, c'est l'accroissement de la puissance et de refficacité du matériel de guerre. Les armes de précision et à longue portée ont achevé d'assurer la supériorité militaire des nations les plus avancées et les mieux pourvues de capitaux, mais ce résultat n'a-t-il pas été acheté bien cher? Si l'état de guerre avait cessé plus tôt, les progrès du matériel en eussent été sans doute ralentis, mais ceux qui se trouvaient déjà réalisés suffisaient pour écarter le péril d'une nouvelle conquête barbare et permettre aux peuples civilisés d'achever d'établir leur domination sur le reste du monde.
On peut donc affirmer que la guerre entre les peuples civilisés n'est plus nécessaire à la sécurité et aux progrès de la civilisation; qu'elle n'est plus que la prolongation artificielle et malfaisante de l'état originaire de barbarie de l'espèce humaine. Aussi faut-il remarquer qu'elle a perdu, à mesure qu'elle a cessé d'avoir sa raison d'être , sa poésie et son prestige; les motifs patriotiques, voire même humanitaires, qu'on met en avant pour lui rendre son ancienne popularité, sonnent faux; l'état militaire n'attire plus l'élite de la jeunesse, et la crainte des gendarmes amène et retient seule sous les drapeaux la masse des corvéables du service obligatoire. La gloire des guerriers n'éclipse plus celle des inventeurs, des savants, dos artistes, dont les services étaient jadis moins prisés parce qu'ils étaient, en efl'et. moins utiles. Elle est en train de pâlir et ne jette plus que des lueurs douteuses; car c'est l'utilité qui est le premier élément du prix des services et, sans se rendre compte des causes qui ont rendu la guerre de moins en moins utile, on en a le sentiment. Voilà pourquoi l'état de guerre est
moralement condamné, malgré les efforts des intérêts qui y sont engagés, pour le maintenir et le perpétuer.
Comment pourra-t-il prendre fin? Suffira-t-il, comme se l'imaginent les naïfs apôtres de la paix, de recommander la pratique de l'arbitrage ou bien encore de perfectionner le droit des gens pour supprimer la guerre? Non, sans doute. Ce qui maintient artificiellement l'état de guerre parmi les peuples civilisés, c'est l'intérêt des classes gouvernantes, c'est la prépondérance qu'elles conservent et dont elles sont précisément redevables à la continuation de l'état de guerre. Cette situation se prolongera, le fléau de la guerre continuera de sévir, d'une manière périodique, jusqu'à ce que l'évolution de la grande industrie soit arrivée au point de donner une prépondérance décisive à la masse intéressée à l'établissement de l'état de paix.
En attendant, la politique extérieure des Etats modernes est demeurée et demeurera la même que celle des Etats de l'ancien régime. Agrandir l'établissement politique qu'ils exploitent, préparer des alliances, organiser des ligues, soit en vue de cet agrandissement, soit en vue de l'affaiblissement et de la diminution des États concurrents, sans se montrer autrement scrupuleux sur le choix des moyens d'arriver à leurs fins, voilà pour les politiciens d'aujourd'hui, comme pour ceux d'autrefois, l'objectif de la politique extérieure, et le principe dirigeant des relations internationales.