Jacques Gibelin, Histoire des milices prociiwialei
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nement central; enfin, la sphère de l'activité libre de la généralité des membres de la nation a été restreinte plus
effrayante procession sur ]c grand chemin. De quel crime atroce, grand Dieu! sont-ils coupables ces malheureux, pour présenter un tel aspect d'abjection et de misère?... Ce sont des conscrits réfractaires et déserteurs qui, rassemblés en dépôts dans un département, sont transportés à une forteresse de l'intérieur.
« Il existe plusieurs lois, décrets, arrêtés, qui statuent des punitions pour les déserteurs et réfractaires, lorsqu'on les prend. Pendant que, provisoirement, leurs parents ou répondants sont condamnés à l'amende, qu'on saisit et vend chez eux tout ce qu'ils possèdent, pour faire face à la somme prescrite et aux dépens de la procédure, les jeunes gens pris doivent satisfaire de leur personne à la vindicte de la loi. Aussitôt arrêtés, ils sont conduits sous bonne et sûre escorte aux prisons de la commune la plus voisine. Ils y soufflent faim et misère, parce que la commune qui doit les faire subsister n'a pas de quoi satisfaire à leurs besoins. La commune doit fournir un habillement hideux pour ses formes et sa couleur, semblable à celui des galériens, de bure ou de gros drap gris brun, veste pantalon et bonnet. Un jour de parade, le conscrit arrêté est conduit devant la troupe qui peut se trouver dans l'endroit, mise sous les armes. Lecture lui est donnée de la loi et de son jugement; il est déclaré indigne de servir. Il est dépouillé de ses vêtements ; on lui tond ras la tête ; on l'affuble du costume mi-pénitent, migalérien; il reçoit des sabots pour chaussure et une chaîne terminée par un poids lourd que le condamné traîne après lui est rivée à sa jambe. C'est dans ce costume et réunis en convois que les conscrits condamnés sont conduits à travers la France, vers les forteresses où ils doivent être employés aux travaux publics. »
L'horreur et l'effroi de la conscription étaient devenus tels qu'ils agissaient d'une manière préventive sur le développement de la population. Dans un rapport d'une facture originale, le préfet du Gers constatait le foit, en l'attri- Imant aux secousses révolutionnaires.
(< Au milieu de tant de larmes, de tant de secousses révolutionnaires, écrivait ce digne administrateur, chacun redoute sa propre fécondité, chacitn craint de se marier s'il était célibataire, ou de se reproduire s'il était époux. Les femmes, à cet égard, se sont montrées d'accord avec les hommes. Ainsi, ou l'on a suspendu les jouissances de la vie, ou l'on s'est appliqué aies rendre infructueuses et les mœurs en ont rougi. »
La Restauration abolit en 181't cet impôt odieux, mais, cédant aux influences militaires, elle le rétablit en 1818. Les classes moyennes et supérieures en ressentaient à peine le poids, grâce à la faculté du remplacement, et, d'xin autre côté, leurs enfants en passant par les écoles militaires trouvaient dans l'armée un débouché avantageux et d'autant plus large que le nombre clos corvéables était plus grand. On en est arrivé ainsi au service général et ol)ligatoire, rendu supportable pour les mêmes classes par l'institution du privilège du volontariat d'un an.
Quoique les pénalités qui assurent l'acquittement de la corvée militaire aient été adoucies, elles dépassent cependant encore en rigueur celles qui garantissent le recouvrement des autres impôts.
Code de justice militaire, art. 230. Est considéré comme insoumis et puni d'un emprisonnement de six jours à un an, tout jeune soldat appelé par la
encore qu'elle ne l'était auparavant par une série de monopoles et de privilèges financiers et industriels : monopole de l'émission de la monnaie fiduciaire attribué à un établissement privilégié, qui a accaparé les bénéfices résultant de. l'emploi de cet instrument de circulation perfectionné ; monopole des chemins de fer, soustraits à la concurrence, au profit de quelques grandes compagnies associées à l'Etat; monopoles industriels, multipliés et alourdis aux dépens des consommateurs, par l'extension et le renforcement du système protecteur, dans le but
loi, tout engagé volontaire ou tout remplaçant qui, hors les cas de force majeure, n'est pas rendu à sa destination dans le mois qui suit le jour fixé par son ordre de route.
En temps do guerre, la peine est d'un mois à deux ans d'emprisonnement.
Art. 231. Est considéré comme déserteur à l'intérieur : 1" Six jours après celui de l'absence constatée, tout sous-ofticier, caporal, brigadier ou soldat qui s'absente de son corps ou détachement sans autorisation ; néanmoins, si le soldat n'a pas six mois de service, il ne peut être considéré comme déserteur qu'après un mois d'absence;
2" Tout sous-officier, caporal, brigadier ou soldat voyageant isolément d'un corps à un autre, ou dont le congé ou la permission est expiré, et qui, dans les quinze jours qui suivent celui qui a été fixé pour son retour ou son arrivée au corps de garde ne s'y est pas présenté.
Art. 232. Tout sous-officier, caporal, brigadier ou soldat, coupable île désertion à l'intérieur en temps de paix, est puni de deux ans à cinq ans d'emprisonnement et de deux à cinq ans de travaux publics, si la désertion a eu lieu en temps de guerre ou d'un territoire en état de guerre ou de siège.
C'est ainsi, pour nous servir de l'euphémisme officiel, que le gouvernement est parvenu à faire entrer la conscription dans nos mœurs. Néanmoins on s'eflbrce, aujourd'hui comme autrefois, d'y échapper en simidant des infirmités ou même par des mutilations volontaires. Le cas le plus curieux est celui de ce soldat du 7'= régiment d'artillerie, le nommé Chevricr, condamné à mort en décembre 1883 par le conseil de guerre de Châlons-sur-Mariie poiir avoir tenté d'assassiner son père. Les débats ont établi que Chcvriej' n'avait eu qii'un but : devenir fils aîné de veuve pour être exempté du service militaire.
Le rétablissement et la généralisation du servage militaire permirent à la France révolutionnaire de mettre sur pied des armées énormes. Il en résulta un changement qui n'avait rien de progressif dans la tactique et les hal)itudes de la guerre. Auparavant, lorsqu'on ne pouvait se procurer des soldats qu'au moyen des enrôlements libres, on ménageait leur vie et l'on calculait ce qu'une bataille poiivait coûter d'hommes. Lorsque la conscription eut permis de puiser à même dans le grand réservoir de forces et de vie de la nation, on ne calcula plus, on prodigua la vie du soldat qui ne coûtait plus
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d'augmenter les profits des entrepreneurs d'industrie ; lois restrictives ou prohibitives des associations, des grèves et des coalitions; obligation du livret imposée aux ouvriers, en vue d'accroître ces mêmes profits aux dépens de la classe des salariés, non admise à l'exercice des droits politiques; rétablissement des offices ministériels; subventions allouées aux théâtres à l'instar de l'ancien régime, etc., etc. Ainsi s'est construit, et successivement agrandi,
10 nouveau régime, en conservant du précédent ce qui paraissait avantageux à la classe que la révolution avait investie de la puissance politique, et en y ajoutant les
rien. Bonapai-tc dut une grande partie de ses succès à ce qu'il n'hésitait jamais devant aucune « dépense d'hommes » pour enlever une position ou obtenir tout autre avantage. Aussi le général Moreau avait-il coutume de le nommer un vainqueur à raison de dix mille hommes par heure.
« Ce nouveau système, dit l'auteur du Tableau des perles que la Révolutioji a causées à la France, sir Francis d'Ivernois, ce nouveau système entraînait un grand sacrifice d'hommes ; mais les généraux français sentaient que la vie était la denrée dont la République était le plus prodigue, et que, tandis que la France, dans son enceinte, offrait à la mort un aussi abondant festin,
11 ne fallait pas se montrer avare envers elle sur le champ de Ijataille.
« Ces mêmes motifs tirent introduire dans la tactique une innovation qui contribua beaucoup à niultij)lier les pertes. Les armées ennemies, déconcertées par la grande supériorité numérique des Français, et privées de renseignements par l'infatigable activité des ^troupes légères de ces derniers, se décidèrent souvent pour la défensive : prenant une position avantageuse et fortifiée, elles attendaient que cette fougueuse jeunesse française vint se jeter par milliers sous leurs batteries. C'était alors que les généraux français attaquaient en colonnes successives, faisant marcher les brigades les unes après les autres, sans égard pour le nombre d'homme tués. Les assiégés, se voyant forcés sur un point quelconque, par l'impossibilité de repousser sur tous une attaque aussi soutenue et aussi désespérée, regardaient la bataille comme perdue et finissaient par céder vm terrain dont les assaillants achetaient la possession par d'immenses sacrifices.
« C'est de cette manière que les généraux français employaient des colonnes entières de conscrits, appelés chair à canon, avant que les infirmités eussent diminué leur activité, ou que l'expérience leur eut appris les dangers d'une profession à laquelle ils se livraient avec l'imprudente vivacité de l'enfance. »
11 convient de remarquer toutefois que les armées de corvéables de la République et de l'Empire ne demeurèrent victorieuses qu'autant qu'elles eurent affaire à d'autres armées de corvéables. Tandis qu'une armée française, recrutée au moyen d'enrôlements volontaires, à l'intérieur et à l'étranger, avait battu les Anglais à Fontenoy, les meilleures armées du premier Empire eurent constamment le dessous dans leurs rencontres avec l'armée anglaise, constituée par le recrutement libre,
attributions, les monopoles et les privilèges qui s'adaptaient spécialement à ses intérêts. En comparant ce qu'étaient, en 4788, les services monopolisés par l'Etat et les sous-Etats provinciaux et communaux, les services attribués à des corporations ou à des sociétés privilégiées et l'ensemble des restrictions imposées à l'activité libre de tous au profit de quelques-uns à ce qu'ils sont aujourd bui, on se convaincra que la révolution a diminué la somme des libertés dont jouissaient les Français, et doublé au moins le poids du gouvernement de la France. En d'autres termes, si aucun changement n'avait été accompli depuis 1789, dans le mécanisme politique et administratif, dans le régime fiscal et les institutions économiques, la masse des « consommateurs politiques » serait maintenant plus libre et supporterait moins de charges.
Cet ancien régime revu, augmenté et adapté aux intérêts de la nouvelle classe que la Révolution a mise en possession de l'appareil à confectionner les lois et règlements, a été cependant l'objet de diverses réformes et il a reçu un certain nombre d'améliorations ; mais ces réformes et ces améliorations, quand elles n'étaient pas purement illusoires, quand elles répondaient réellement à l'intérêt général, ont été produites par des causes étrangères à la révolution et qui auraient agi même avec plus de promptitude et d'efficacité si elle n'avait pas eu lieu. Tantôt elles ont été déterminées par les progrès de l'industrie, tantôt, par l'exemple et la concurrence des autres nations. C'est grâce à la transformation et au développement merveilleux des moyens de communication que l'ouvrier a pu se dérober à l'état de sujétion auquel le condamnait la législation do l'ancien régime, renforcée par les gouvernements issus de la révolution; c'est à l'exemple de l'Angleterre que l'on doit la réforme tardive de cette législation, en même temps que celle du régime prohi-
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bitif ; c'est le progrès mécanique de la typographie qui a provoqué le développement de la presse périodique, en dépit des efforts que les gouvernements ont faits pour l'enrayer. Dans l'intervalle de près d'un siècle qui s'est écoulé depuis la première explosion révolutionnaire, on ne pourrait pas citer un seul progrès politique ou économique dont la France, si richement douée cependant du génie de l'invention, ait pris l'initiative. Les progrès matériels qui ont transformé la production n'ont réussi, de même, à s'y implanter qu'après avoir été adoptés ailleurs, en luttant contre les entraves administratives et en payant la dîme aux intérêts privilégiés. En suj^posant que la Révolution française eût fait le tour du monde, le résultat eût été une rétrogression universelle et peutêtre, malgré les progrès de l'industrie, une immobilisation chinoise, sinon un retour à la barbarie.
Comment donc une révolution entreprise naïvement, pour établir au profit de l'humanité tout entière un régime de liberté et de paix, a-t-elle abouti à la reconstitution et à l'aggravation de l'ancien régime au profit d'une nouvelle classe gouvernante, à l'accroissement des servitudes et des charges qui pesaient sur les « consommateurs politiques » et à la recrudescence de l'état de guerre?
II. Les causes de la révolution. — § 1". E7i quoi consistait lEtat? — Pour trouver l'explication de ce phénomène, nous sommes obligés de revenir sur les causes de la révolution et de rappeler d'abord ce qu'était la constitution politique de la France avant 1789.
En quoi consistait l'Etat? L'Etat était une entreprise qui rendait à la nation formant sa clientèle politique un certain nombre de services, pour la plupart de première nécessité ; il se chargeait de garantir la sécurité des personnes et des propriétés contre toute atteinte intérieure ou extérieure; il fabriquait de la monnaie, construisait des
routes, transportait les lettres, etc., etc. Il possédait des immeubles et un matériel d'exploitation appropriés à ses diverses industries, tels que forteresses, armes et munilions de guerre, bâtiments et mobilier d'administration et de police, prisons, ateliers de fabrication de la monnaie, palais à l'usage du propriétaire de l'Etat, des membres de sa famille et de son état-major de fonctionnaires civils et militaires. Il avait à son service un nombreux personnel d'officiers, de soldats, d'administrateurs, de juges, de gens de police, d'employés et d'ouvriers. Pour subvenir aux frais d'entretien et de renouvellement de son matériel et de rétribution de son personnel, en même temps que pour réaliser les bénéfices nécessaires de son industrie, le propriétaire exploitant de l'Etat percevait, d'une part, les revenus des propriétés qui y étaient restées afférentes, forêts et autres biens domaniaux, d'une autre part des impôts variés auxquels il assujettissait les consommateurs politiques qui lui étaient appropriés. Nous avons remarqué que cette appropriation du marché des services politiques, judiciaires et administratifs n'était point particulière à l'Etat; qu'elle avait été le régime universel de l'industrie et des autres professions; que chaque corporation d'arts et métiers possédait son marché, dans toute l'étendue duquel elle ne souffrait ni l'établissement d'une entreprise concurrente, ni l'importation de produits similaires du dehors. En cela, le régime économique de l'Etat ne différait point de celui des autres entreprises.
§ 2. qui appartejiait l'État? — A l'origine, il était la propriété de l'armée barbare qui l'avait conquis sur d'autres conquérants, les Romains, et l'avait partagé entre ses membres , tout en demeurant constituée comme une corporation politique et militaire dans l'intérêt de la sûreté commune. Nous avons vu sous l'influence de quelles nécessités cette corporation s'était soumise à un chef héré-
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ditaire et comment ce chef avait, dans le cours des siècles, successivement agrandi son domaine particulier aux dépens de ceux des autres membres de la corporation et des propriétaires des Étals étrangers. C'est ainsi que la maison royale de France était devenue l'unique propriétaire de l'État auquel se trouvait assujetti l'un des pays les plus peuplés et les plus riches de l'Europe. Cet Etat, elle l'exploitait, le défendait et s'efforçait de l'agrandir avec le concours d'un état-major, composé principalement des héritiers des maisons qu'elle avait dépossédées, et auxquels, en échange des profits aléatoires qu'ils tiraient de leurs petites souverainetés, elle allouait des émoluments fixes et réguliers, des parts de bénéfices dans ses nouvelles acquisitions, des privilèges et des exemptions d'impôts ; elle complétait son personnel civil et militaire soit dans les couches inférieures de la population, soit à l'étranger. Tout en agrandissant ainsi son marché, la maison royale ne négligeait aucune occasion d'augmenter son pouvoir sur sa clientèle, toujours en vue de l'accroissement de ses profits. Le roi avait fini par gouverner son État selon son bon plaisir; il refusait absolument à ses sujets, |dans les derniers siècles de la monarchie, le droit de contrôler la qualité de ses services et d'en débattre le prix, comme la chose s'était pratiquée jadis dans les petites souverainetés féodales et n'avait point cessé de se pratiquer en Angleterre.
En résumé, l'État de l'ancien régime n'était autre chose qu'une vaste entreprise politique, appartenant à une « maison », dont le chef l'exploitait pour son compte de père en fils, en assumant les risques et en s'attribuant les bénéfices de l'exploitation. Il la dirigeait souverainement, prenait toutes les mesures qui lui paraissaient nécessaires au bien de l'entreprise, nommait et révoquait les subordonnés auxquels il confiait la gestion des différents services, et, à ces divers égards, sa situation ne différait pas de celle
du propriétaire exploitant d'une entreprise ordinaire. Enfin il était, comme la généralité des entrepreneurs de l'ancien régime, propriétaire de son marché. Nul ne pouvait lui faire concurrence dans toute l'étendue de ce marché. Il y imposait ses services, en fixait le prix à sa guise et percevait ce prix sous les formes qui lui paraissaient les plus commodes et les plus avantageuses. Il ne tolérait point que les consommateurs s'avisassent de le discuter ou de critiquer la qualité des services, et, en cela encore, il se comportait comme tout autre entrepreneur l'eût fait à sa place.
§ 3. Situation du roi, propriétaire-exploitant de l'Etat, vis-à-vis de la nation. — Le roi était vis-à-vis de la nation dans la situation du producteur vis-à-vis du consommateur. Il produisait des services de première nécessité, il assurait notamment à tous les membres de la nation la sécurité de leurs personnes et de leurs biens. A ce titre de <( producteur de sécurité », sans parler du reste, il était intéressé à la fois à élever le prix de ses services et à en abaisser la qualité. Tel est l'intérêt immédiat de tous les producteurs, et cet intérêt ne peut être balancé au profit de l'intérêt opposé du consommateur que par deux contrepoids : la concurrence des producteurs ou l'appropriation des consommateurs.
Si la concurrence existe et si elle est suffisamment active, si le consommateur a le choix entre les producteurs, il ne manquera pas de s'adresser à celui qui lui offre la meilleure marchandise au prix le plus bas, et il obtiendra finalement les produits dont il a besoin à un prix correspondant aux frais nécessaires pour les créer et les mettre à sa disposition dans le moment et dans le lieu où il les demande. Si, au contraire, la concurrence n'existe pas ou si elle est insuffisante, le prix s'élèvera jusqu'à la limite extrême des sacrifices que le consommateur peut faire pour apaiser le besoin qui le sollicite; et si ce besoin est de première
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nécessité, comme la sécurité par exemple, le prix pourra s'élever à un taux excessif. Le producteur s'enrichira tandis que le consommateur se ruinera.
A défaut de la concurrence, le seul préservatif du consommateur, c'est d'être approprié au producteur. Si celuici est propriétaire de sa clientèle, il se trouve intéressé par là même à ne pas épuiser des ressources dont il tire les siennes et à modérer ses profits afin d'en assurer la durée. Telle était la situation du chef héréditaire de la maison royale, propriétaire à perpétuité de la clientèle politique de la nation française. Son intérêt permanent de propriétaire faisait contrepoids à son intérêt immédiat de producteur. , Cependant cet intérêt permanent, le propriétaire-exploitant de l'Etat était toujours exposé à le perdre de vue et tenté de le sacrifier à son intérêt immédiat , ainsi qu'il arrive au surplus à tous les entrepreneurs dïndustrie. Alors, lorsque l'ahaissement de la qualité et l'exagération du prix des services de l'Etat étaient devenues insupportables , que faisaient les consommateurs politiques ? Ils recouraient à l'expédient de la coalition. Ils se coalisaient pour refuser ou marchander l'impôt, jusqu'à ce qu'on eût accordé à eux ou à leurs mandataires le droit de débattre contradictoirement le prix des services de l'Etat et d'en contrôler la qualité. Mais cet expédient, qui a donné naissance au régime représentatif, ne pouvait atteindre qu'imparfaitement le résultat désiré. Tout dépendait, comme dans le cas d'une coalition d'ouvi'iers, des forces des deux parties en présence. Lorsque le gouvernement é»ait le plus fort et le plus habile, il s'appliquait à rendre illusoire le contrôle de ses services aussi bien que le débat du prix, les garanties que les consommateurs croyaient avoir acquises sous ce double rapport ne tardaient pas à perdre leur vertu, les services à s'abaisser et les charges à s'accroitre comme auparavant. Lorsque les mandataires des gouvernés, con-
stitués en corporations riches et puissantes, avaient affaire, au contraire, à un gouvernement faible, ils lui marchandaient les ressources dont il avait besoin, contre-carraient ses entreprises les plus nécessaires et mettaient en péril la sécurité commune. Aux époques et dans les pays où les populations étaient exposées aux invasions barbares, ce marchandage devenait une nuisance dont elles ne tardaient pas à ressentir les effets désastreux et on s'explique ainsi que le système représentatif qui avait commencé à s'implanter en Europe après les grandes invasions ait été frappé de discrédit lorsque les conquêtes musulmanes eurent de nouveau mis en péril le monde chrétien. Sauf en Angleterre, où les populations étaient défendues par la mer, elles se laissèrent enlever, presque sans résistance, une garantie trop souvent illusoire ou dangereuse, et elles retombèrent à la merci des producteurs des services politiques.
Tel était le régime qui avait prévalu en France aussi bien que dans les autres grands Etats du continent à l'époque où l'évolution industrielle commençait à nécessiter la transformation et surtout la simplification de la vieille machinery du gouvernement.
§ 4. Causes qui ont eiripêché la 7'é forme de f ancien régime. — Cette transformation, le chef héréditaire de la maison royale, propriétaire à perpétuité de l'Etat, était plus que personne intéressé à l'accomplir. Si la nation venait à s'affaiblir et à s'appauvrir, par le fait de la conservation routinière d'un régime qui avait cessé d'avoir sa raison d'être, l'Etat ne pouvait manquer de subir le contre-coup de son affaiblissement et de sa ruine. L'intérêt particulier de la maison royale était donc lié, d'une manière permanente, à l'intérêt général de la nation. Gela étant, il appartenait au roi de prendre l'initiative de la transformation politique que commençait à nécessiter l'évolution industrielle. Son inté-
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rêt bien entendu le lui commandait, et il en avait d'ailleurs le pouvoir. Grâce à la concentration successive de la propriété politique dans la maison royale et à l'accroissement de force que la centralisation avait apporté au mécanisme gouvernemental, il disposait d'une puissance qui lui permettait d'imposer sa volonté aux intérêts les plus récalcitrants et de surmonter toutes les résistances.
Malheureusement, les sciences morales et politiques, par suite du retard qu'elles avaient subi et dont nous, avons analysé les causes, ne projetaient que des lueurs incertaines et confuses sur la nature des réformes qu'il s'agissait d'opérer et sur la manière de les opérer. D'un autre côté, aucune nécessité immédiate et impérieuse ne pressait sur le roi pour le déterminer à s'engager dans une voie nouvelle, dont ses traditions, son éducation et les influences de son entourage devaient l'éloigner, et qui n'était pas même clairement tracée.
Il ne faut pas oublier qu'à mesure que l'Etat s'était agrandi et qu'il avait été moins exposé à la pression et aux risques de la concurrence politique et guerrière, le roi, sa maison et son entourage ne ressentaient plus qu'indirectement, et à la longue, les conséquences d'une gestion inhabile et routinière de ce colossal établissement. Une guerre improductive ou même désastreuse, une calamité quelconque qui appauvrissait les populations, augmentait les dettes ou diminuait les revenus de l'Etat, n'atteignait pas sensiblement dans leur bien-être le roi, sa famille et ses courtisans. Si l'on mangeait du pain bis à la cour de Versailles, aux époques de famine, c'était par pur respect humain et sans y être obligé par une nécessité réelle. C'est pourquoi on se laissait aller, avec une facilité imprévoyante, à s'engager dans des guerres coûteuses, en vue de satisfactions purement morales, augmentation du prestige et de la gloire de la « maison », abaissement de
l'orgueil des maisons rivales, et on ne se résignait à y mettre un terme qu'après une longue accumulation de revers. La guerre était demeurée d'ailleurs presque l'unique débouché de la noblesse qui entourait le roi. Cette noblesse, dépouillée de ses domaines politiques et réduite à l'oisiveté, ne trouvait plus que sur les champs de bataille une occasion de déployer son activité, d'acquérir de la réputation et de mériter des récompenses \ Elle constituait un parti naturel de la guerre. Elle y poussait constamment le souverain, qui y était porté lui-même par son éducation et ses traditions. Enfin, le développement du crédit, conséquence des progrès de l'industrie, lui donnait à cet égard des facilités nouvelles et croissantes. Les guerres se multiplièrent sans nécessité dans le courant du xvn'' et du xvHi" siècle, d'abord sous des mobiles de rivalité dynastique; ensuite et en dernier lieu, lors de la révolution américaine, sous l'impulsion sentimentale de la philanthropie politique du jour; elles eurent pour résultat de
1. Cette comparaison des appointements et de la solde de l'infauterio française en temps de paix et en temps de guerre, sans parler de la difiteroncc entre les chances d'avancement, suffirait au besoin pour expliquer la préférence que le corps des offlciers, recruté principalement parmi la noblesse, donnait à la g-uerre sur la paix.
En paix. En guerre.