Raudot, la France avant la Révolution, p. Ii
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matie artificielle de la noblesse, — suprématie que ne justifiaient plus ni la supériorité des services, ni celle de la richesse. Parmi les mécontents, les uns aspiraient simplement à prendre part à l'exploitation de l'Etat, les autres réclamaient, avec une répartition plus équitable des charges publiques, l'abolition des servitudes politiques et économiques et l'établissement d'un régime de liberté et de paix. La passion des réformes s'était emparée des esprits, et il eût fallu au roi une énergie et une science qui lui faisaient également défaut pour contenir et diriger ce mouvement qu'il n'était point en son pouvoir d'arrêter. En désespoir de cause, il eut recours à la convocation d'une assemblée des délégués de la nation, expédient
commença à s'opérer contre ce prejug-é, — lequel était à l'origine, comme la plupart des préjugés, une opinion fondée sur les nécessités de l'état de choses existant, mais qui avait subsisté après que cet état de choses eut changé. Un écrivain qui jouissait alors de quelque notoriété, l'abbé Coyer, écrivit un ouvrage intitulé la Noblesse cominpn-n nie. dans lequel il engageait les nobles à recourir .-lux utiles et fructumises occupations de l'industrie et du commerce pour refaire leurs patrimoines que l'aljus du luxe avait considérablement ébréchés. L'ouvrage de M. Coyer fut liien accueilli par la jeune noblesse, qui commençait à s'imprégner des iiléos du temps; mais il excita au plus haut degré l'indignation des partisans des vieilles idées. Un écrivain aristocratique, le chevalier d'Arcq, se chargea de réfuter les opinions malséantes et incongrues qvii s'y trouvaient avancées. Les arguments de ce défenseur du préjugé nobiliaire ne manquent pas d'une certaine originalité. Le chevalier d'Arcq constatait avec un douloureux effroi que la noblesse n'était que trop disposée à suivre les conseils dégradants de l'abbé Coyer, et il la conjurait, au nom de son honneur et du salut de tous, de s'arrêter sur une pente si funeste.
« Il faudrait, au contraire, s'écriait-il, mettre de nouvelles barrières entre la noblesse et la route qu'on se propose d'ouvrir. Sans quoi, au lieu de ne voir qu'un gentilhomme dans une famille suivi'e cette route, il est à craindre que toute, ou du moins presque toute la famille ne s'y précipite, et qu'on ne voie une foule de nobles sur nos vaisseaux marchands, sans autres armes que la plume et le tablier, au lieu de les voir sur nos vaisseaux de guerre l'épée et la foudre à la main pour défendre le commerçant timide. »
L'abbé Coyer riposta avec deux volumes intitidés : Développement et défense du système de la noblesse commereante , et Grimm , en rendant compte de la querelle dans sa Correspondance (année 1737), écrivit à son tour un plaidoyer en faveur de la noblesse militaire.
Mais la révolution n'a-t-elle pas contribué à raviver, avec le préjugé nobiliaire, la manie des titres auxquels la noblesse progressiste de 1789 renonçait dans un moment de généreux enthousiasme?
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auquel les esprits les plus éclairés attribuaienL volontiers la vertu d'une panacée, mais qui devait simplement hâter l'explosion révolutionnaire.
§ 5. Pourquoi la réimion de P Assemblée nationale devait conduire à la révolution. — Nous avons comparé la situation du roi, propriétaire de l'Etat, en présence des délégués de la nation, à celle d'un chef d'industrie menacé par une coalition d'ouvriers. Reprenons et développons cette comparaison. Aussi longtemps qu'un chef d'industrie demeure le maître de fixer à son gré le taux des salaires, de régler la durée et les conditions du travail dans ses ateliers, sans que ses ouvriers s'avisent de résister à ses décisions ou de s'y soustraire, sa situation est considérée à bon droit comme fort enviable. S'il n'abuse point de son pouvoir, s'il fournit à ses ouvriers une rétribution proportionnée à leurs efforts, si ses règlements d'atelier sont judicieux et équitables, cette situation pourra se prolonger longtemps. Mais un moment arrive où, à tort ou à raison, les ouvriers trouvent que leur salaire est trop bas, la durée du travail trop longue, le règlement de l'atelier injuste et oppressif. Ils se coalisent alors pour donner plus de poids à leurs réclamations, sacbant par expérience qu'elles ne seraient pas écoutées si elles étaient présentées isolément, et ils nomment des délégués pour exposer leurs griefs et leurs prétentions et les faire prévaloir. Si des deux côtés on est animé d'un désir sincère de conciliation, si l'entrepreneur d'industrie n'est point dominé par un esprit d'orgueil et de rapacité, s'il ne considère point les ouvriers comme des bêtes de somme dont il peut user et abuser à sa guise; si les ouvriers à leur tour sont modérés et raisonnables, s'ils tiennent compte des conditions nécessaires d'organisation d'une entreprise et des exigences de la concurrence, on réussira peut-être à s'entendre. L'entrepreneur fera des concessions sur le salaire et la durée du travail et
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réformera ce qu'il j^eiit y avoir d'abusif dans le règlement de l'atelier; les ouvriers, de leur côté, renonceront à celles de leurs prétentions qui seraient reconnues incompatibles avec le bon fonctionnement de l'entreprise et ruineuses pour l'entrepreneur. Malheureusement, la modération et l'équité ne sont point les caractères dominants de l'esprit humain. Il n'est que trop probable qu'on ne parviendra pas à se mettre d'accord, surtout si de part et d'autre on est également obstiné et ignorant. Le conflit s'envenimera au lieu de s'apaiser et les deux parties lutteront jusqu'à ce que la plus faible soit contrainte à céder. Si l'entrepreneur l'emporte, il obligera ses ouvriers à rentrer à l'atelier aux anciennes conditions ou même à des conditions plus dures; si les ouvriers ont l'avantage, ils l'obligeront à subir les leurs, fussent-elles incompatibles avec la bonne gestion de l'entreprise; ils exigeront, par exemple, le renvoi de certains contre-maîtres et leur remplacement par des hommes de leur choix. Le conflit subsistera alors à l'état latent; on se fera une guerre sourde et implacable : l'entri!preneur rêvant d'asservir les ouvriers, les ouvriers de déposséder l'entrepreneur et d'exploiter eux-mêmes l'usine après l'avoir confisquée.
Telle fut la lutte pleine de péripéties dramatiques qui ne manqua pas de s'engager entre le roi et les délégués de la nation, malgré leur désir réciproque d'entente mutuelle. Mais des deux côtés les prétentions étaient inconciliables, et l'événement a prouvé qu'elles étaient particulièrement déraisonnables du côté de l'Assemblée et incompatibles avec la bonne gestion de l'Etat. L'entente étant devenue impossible, les deux parties firent appel à la force. La force décida contre le roi. L'usine politique fut confisquée, déclarée propriété nationale et mise en exploitation pour le compte et au profit de la nation. C'était une révolution ; était-ce un progrès?
III. Rétrofjression j)rodinte par la révolution. — § 1". Récapitulation des causes de ce phénomène. A ne se fier qu'aux apparences, la nationalisation de l'Etat devait être aussi conforme que possible à l'intérêt des consommateurs politiques et constituer un progrès manifeste du gouvernement des sociétés. Désormais, en effet, l'Etat cesserait d'être exploité au profit d'une « maison » ; la nation, devenue propriétaire de l'État, ne manquerait pas de le gérer au mieux de ses intérêts en s'attribuant à elle-même les profits de cette gestion au lieu de les abandonner à la maison exploitante. Ces profits, elle pourrait à son gré les répartir entre ses membres ou diminuer le prix des services publics, de manière à rembourser simplement les frais nécessaires pour les produire. Telles étaient les apparences, mais l'événement allait prouver combien elles différaient des réalités.
A un souverain individuel dirigeant lui-même d'une manière permanente la gestion de l'Etat et intéressé au plus haut point à le bien gérer, qui pouvait sans doute être incapable et vicieux , mais qui appartenait à une famille élevée au-dessus de toutes les autres par sa situation, son éducation et ses traditions et dont les facultés et les aptitudes professionnelles se transmettaient et s'accumulaient par l'hérédité et les alliances avec les autres familles politiques, qui avait pour auxiliaire un haut personnel formé dans des conditions analogues; à ce souverain individuel qui avait été, en fait, dans le cours des siècles, et, malgré les défaillances de la transmission héréditaire, au-dessus de la moyenne de ses contemporains, succédait un souverain collectif de 25 millions d'individus dont l'immense majorité était absolument dépourvu des aptitudes et des connaissances nécessaires à la direction ■d'un Etat; qui se trouvaient d'ailleurs dans l'impossibilité matérielle de le gérer par eux-mêmes et qui étaient appelés
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cependant à supporter tout le poids de la responsabilité de cette gestion bonne ou mauvaise. C'était une première cause de rétrogression et elle devait en engendrer un autre, savoir : la constitution et la lutte des partis pour la possession et l'exploitation de l'Etat.
En présence de l'impossibilité où se trouve une nation de gérer elle-même son Etat politique, la constitution d'associations politiques pour le gérer à sa place est une nécessité, et nous avons vu qu'à l'époque de l'avènement de la petite industrie, elle a été une application utile du principe de la division du travail et de la spécialisation des fonctions. Groupant et associant dans leurs cadres les hommes que leurs aptitudes et leurs connaissances particulières attirent vers les différentes branches de l'industrie du gouvernement, comme d'autres sont attirés vers l'agriculture, l'industrie manufacturière ou minière, le commerce et les beaux-arts, les partis concentrent les éléments propres à la gestion de l'Etat et les préparent à cette gestion. Malheureusement, si leur intérêt permanent est conforme à celui de la nation, il n'en est pas de même de leur intérêt immédiat, et ils subissent des nécessités qui les obligent à sacrifier le premier au second.
Sans doute, les partis politiques sont intéressés à la grandeur et à la prospérité de la nation dont ils font partie et à laquelle leur destinée est attachée. Mais cet intérêt Cot lointain, et il est d'ailleurs plus faible que ne Tétait celui du souverain de l'ancien régime, car ce dernier avait la jouissance continue et perpétuelle de l'exploitation de l'Etat, tandis qu'ils n'ont qu'une éventualité aléatoire et temporaire d'en jouir. Plus cette éventualité est incertaine et courte, moins ils ont de chances de s'emparer de la gestion de l'Etat ou de la conserver longtemps; moins la considération de l'intérêt général et permanent de la nation agit sur leur conduite, plus ils sont
disposés à le sacrifier à leur intérêt immédiat et particulier.
Or cet intérêt est naturellement en opposition avec l'intérêt général et permanent de la nation. Cette opposition tient, en premier lieu, à ce que les associations politiques ou les partis constitués en vue de la gestion de l'Etat sont des producteurs, en exercice ou en expectative, de services publics, tandis que la nation se compose de l ensemble des consommateurs de ces services. Elle tient, en second lieu, aux nécessités qu'ils subissent. Tout parti se recrute principalement dans une classe particulière de la nation, ayant ses passions, ses préjugés et ses intérêts distincts de ceux des autres classes. Ces intérêts, ces préjugés et ces passions, le parti est obligé de les servir, sous peine d'être renié et abandonné par le groupe dont il est issu et avec lequel il doit compter périodiquement, aux époques où le souverain sort de son immobilité passive pour élire ses mandataires. S'ils sont en opposition avec l'intérêt général, c'est tant pis pour l'intérêt général! D'un autre côté, la puissance d'un parti et ses chances de conserver la gestion de l'Etat ou de l'enlever à ses concurrents dépendent du nombre, de l'influence et de l'activité de ses adhérents. C'est une armée que son intérêt est de grossir, et surtout de maintenir dévouée, fidèle et ardente à la lutte. Or l'expérience démontre que le dévouement, la fidélité et l'ardeur d'un parti sont toujours proportionnés h l'importance des bénéfices que la victoire peut lui procurer. D'oii la nécessité de multiplier les places, d'augmenter les appointements, les gratifications et les pensions qui y sont attachés, tout en allégeant ou en laissant s'alléger le poids des services qui ont été le motif ou le prétexte de leur création. N'est-il pas bien naturel d'ailleurs que le fonctionnaire ou l'employé subordonne ses devoirs envers le public à ses obligations envers le parti auquel il est redevable de sa position, et dont la défaite aurait pour résultat de la lui faire perdre? Ajoutons que, dans la
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lutle pour la possession de FÉlat, l'ardeur des compétiteurs est d'autant plus excitée et le conflit plus furieux, non seulement que le butin a une valeur plus grande, mais encore que la distance est plus forte entre la situation sociale des compétiteurs, les moyens d'existence qu'ils possèdent ou qu'ils peuvent espérer de posséder en dehors de l'exploitation de l'Etat, et la situation, la fortune et les honneurs que celte exploitation peut leur valoir. Si l'on tient compte enfm des passions violentes que toute lutte engendre et développe, on s'explique qu'aucune considération tirée de l'intérêt général et lointain de la nation n'exerce une influence appréciable sur les compétiteurs.
Si l'on veut bien ne pas perdre de vue ces observations sur la nature du propriétaire collectif que la révolution a substitué à la maison royale, et sur celle des partis qui allaient se disputer la gestion de l'Etat, on s'expliquera qu'au lieu d'un progrès continu des institutions politiques cette révolution ait engendré une rélrogression non moins continue.
§ 2. Marche rétrogressive de larévoliition jusqu'à nos jours. On avait transféré à la nation la propriété de l'Etat,! mais il fallait organiser la gestion de cette propriété; il fallait constituer le gouvernement de la nation par elle-même. En attendant l'accomplissement de cette œuvre chimérique, l'association politique qui avait renversé la monarchie et conquis l'Etat, avec l'auxiliaire du peuple de Paris, et sous l'influence de laquelle la Convention des mandataires constituants avait été élue, cette association victorieuse demeurait maîtresse de l'Etat. D'abord unie contre l'ennemi commun, elle ne manqua pas de se diviser après la victoire, chacune de ses fractions ou coteries prétendant à la possession exclusive du gouvernement de la France. De là, la lutte qui s'engagea entre elles, parallèlement à celle qu'elles poursuivaient ensemble contre les partisans de la monarchie.
dépossédée. On s'étonne, au premier aspect, de la violence furieuse de cette double lutte et des excès abominables qui l'ont souillée, mais cet étonnement se dissipe lorsqu'on considère la valeur énorme de la proie que les fractions concurrentes du parti révolutionnaire se disputaient ou qu'elles défendaient contre les revendications de ses anciens propriétaires et de leurs co-intéressés. Il s'agissait d'une propriété d'une valeur de plusieurs milliards, dont le revenu annuel, malgré les brèches que la révolution y avait faites, dépassait encore 500 millions, qui procurait à ses détenteurs les situations les plus hautes et les plus lucratives, réservées jusqu'alors à une classe réputée supérieure et enveloppée d'une sorte de prestige mystique. Aux politiques de sentiment et aux utopistes, la possession de l'Etat conférait le pouvoir d'appliquer leurs systèmes de régénération politique et sociale et de faire ainsi à jamais le bonheur de la nation et de l'humanité ; pour les ambitieux, les cupides et les vaniteux, elle contenait une source inépuisable de puissance, de profits et d'honneurs; bref, la possession de l'Etat renfermait de quoi satisfaire tous les désirs de l'âme humaine, depuis les passions les plus nobles jusqu'aux appétits les plus bas. Comment la compétition autour d'une telle proie n'eut-elle pas été poussée à l'extrême quand on songe avec quelle âpreté, quel acharnement et quelle absence de scrupules, les hommes se disputent la moindre parcelle de propriété ou le moindre avantage social? On s'explique donc que, dans cette lutte à outi^ance, tous les moyens aient été mis en usage : proscriptions, émeutes, massacres avec ou sans les formes de la justice, guerre civile, recours à l'intervention étrangère, coups d'Etat, etc. ; on s'explique aussi que le parti en possession de l'Etat n'ait pas hésité à puiser à discrétion dans le réservoir des forces et des ressources de la nation, — forces et ressources dont l'immensité était par parenthèse à
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l'honneur de l'ancien l'égime, — et à employer les procédés les plus tyranniques et les plus odieux pour la contraindre à les lui livrer. Mais ne devait-il pas arriver qu'après quelques années de ces luttes et de ces procédés barbares, la nation épuisée et meurtrie prît en horreur une révolution entreprise pour établir la liberté et la paix et qui n'aboutissait qu'à une recrudescence de tyrannie et de guerre, d'oppression et de misère?
C'est à ce moment psychologique qu'eut lieu le coup d'Etat du 18 brumaire, suivi de l'établissement d'une dictature militaire et administrative. Cette dictature répondait à un besoin général en ce qu'elle mettait fm à la lutte violente et ruineuse des partis, tout en garantissant les situations et les propriétés acquises j)er fas et nefas dans le cours de la révolution. Mais, établie au moyen de l'armée et appuyée sur l'administration, elle ne pouvait se maintenir qu'en donnant à ces deux corporations une prépondérance décisive et en les attachant au dictateur parles liens solides de l'intéi'êt. D'où la nécessité d'accroître leurs « débouchés » au moyen de guerres et de conquêtes, qui augmentaient leur prestige et leurs profits. Mais la guerre et la conquête sont des industries aléatoires. Les revers succédèrent aux victoires, l'armée fut vaincue et le dictateur mis dans l'impossibilité de recommencer aux dépens de l'Europe son industrie déprédatrice. L'Etat se trouva alors à la disposition de la coalition des vainqueurs. En présence de l'impossibilité de s'accorder sur le partage de ce magnifique domaine politique ', ils en restituèrent la nue propriété
1. On trouve dans l'Histoire des deux Restaurations, de M. Achille de Vaiilabelle, des renseignements intéressants sur le plan de démembrement de la France en 181!j; ce plan échoua, g-râcc à l'opposition de l'Angleterre et de la Russie qui n'avaient aucun intérêt à y participer.
» L'Angleterre, dit M. de Vaulabelle, n'avait que sa voix dans le conseil commun, voix équivoque, car elle laissait ses alliés discuter, sans opposition, des plans de démembrement qui n'allaient à rien moins qu'à nous enlever un cinquième de notre territoire. Les petits États placés sur nos
h la maison de France, mais à la condition d'admettre les mandataires de la nation à participer à sa gestion, s'imaginant ainsi assurer la paix intérieure par la conciliation des intérêts de l'ancien régime avec ceux de la révolution. L'événement ne devait pas tarder à faire justice de cette illusion. Les partis politiques que la dictature impériale avait dissous ou réduits à l'impuissance se réorganisèrent en vue de s'attribuer la participation à la gestion de l'Etat que la « Charte » concédait à la nation, représentée par le corps électoral et ses mandataires. Ces partis qui occupèrent la scène politique de la Restauration se recrutaient dans les deux éléments qui composaient presque exclusi-
froutières se montraient les plus avides : les Pays-Bas, ce royaume de la veille, création exclusivement anglaise, réclamaient comme annexes de la Belgique les départements formés par l'ancien Hainaut, par la Flandre et par l'Artois ; les différents lîltats de la Confédération demandaient que tous les États ressortissant autrefois au vieil empire d'Allemagne, ceux de l'Alsace et de la Frauche-Comté entre autres, fussent réunis au corps germanique; la Prusse ne voulait rien moins que porter ses frontières eu Champagne; la Sardaignc réclamait la Savoie, ainsi que plusieurs districts français limitrophes; l'Autriche, enfin, exigeait la Lorraine, et c'était son représentant, M. de Metternich, qui, dans les conférences, se chargeait le plus haliituellement d'iuiliquer et de motiver les sacrifices que la coalition victorieuse devait nous imposer... M. de Metternich, dans des pourparlers préliminaires, résumait en ces termes les bases du nouveau traité : i° confirmation du traité de paix du 30 mai 1814 dans celles de ses dispositions qui ne seraient pas modifiées par le nouveau traité; 2" cession au roi des Pays-Bas des districts ayant fait autrefois partie do la Belgique; au roi de la Sardaigne, de la Savoie; à la Prusse, à l'Autriche et au corps germanique, d'un certain nombre de places et de plusieurs départements de l'Est; démolition des fortifications de Huningue, avec rengagement de ne jamais les rétab'.ir, etc., etc.
« Wellingtdu se récria contre la dureté de ces conditions, mais la conférence ne voulut d'abord tenir aucun compte de l'opinion du représentant de la Grande-Bretagne. Bientôt il sortit de son travail une carte, où figuraient comme retranchés tle la France, l'Alsace, la Lorraine, le Hainuut, la Flandre et de notables parties de la Champagne, de la Fi-anche-Comté et du Berry. On parvint à s'en procurer une copie qui fut mise sous les yeux de Louis XVlll, en même temps qu'une série de journaux allemands où tous les faits relatifs à la Lorraine et à l'Alsace se trouvaient déjà réunis sous le titre : Allemagne. Louis XVIII demanda alors une entrevue à Wellington et à Alexandre et il parvint à toucher l'àmc généreuse de ce monarque. A la fin de la conférence, Alexandre, ému, s'écria : (c Non, Votre Majesté ne perdra point ses provinces* « je ne le souff'rirai pas ! »
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vement le corps électoral : l'aristocratie terrienne et l'étatmajor bourgeois de la haute industrie et des professions militaires, administratives ou libérales; l'un, le parti conservateur et royaliste, représentait principalement les intérêts de la classe gouvernante de l'ancien régime ; l'autre, le parti libéral, était l'expression de ceux de la classe gouvernante issue de la révolution.
Dans la première période de la révolution, la lutte des partis pour la conquête et l'exploitation de l'Etat s'était pratiquée d'une manière sauvage, au ïiiépris des usages que l'expérience avait conduit à faire adopter ailleurs, comme avantageux aux belligérants, de même qu'elle avait fait mettre en vigueur un ensemble d'usages qui avaient sensiblement diminué les maux de la guerre. Sous la Restauration, on commença à observer régulièrement ces pratiques nouvelles, empruntées à l'Angleterre, en concentrant la lutte sur le terrain électoral et parlement;iire ; en renonçant, avec plus ou moins do sincérité, aux conspirations, aux émeutes et aux autres coups de force. Comme dans le cas de la guerre ordinaire, l'adoption de ces pratiquea constitutionnelles et parlementaires procura aux populations un soulagement manifeste; les intérêts cessèrent d'être perpétuellement sur le qui-vive; ils n'étaient plus affectés que faiblement par des articles de journaux et des discours qui aboutissaient à des votes et non plus à des coups de fusil. Les consommateurs politiques n'en faisaient pas moins les frais de cette lutte civilisée, dont le résultat, quel qu'il fût, ne pouvait amener qu'une augmentation de leurs charges. Le corps électoral étant étroitement limité, les charges budgétaires ne s'accrurent toutefois qu'avec une certaine lenteur; en revanche, les deux partis concurrents, en désaccord sur tout le reste, s'entendirent pour exhausser artificiellement, au moyen des tarifs de douane, les rentes des propriétaires fonciers et les profits des chefs
d'industrie, qui constituaient les élémens prépondérants du corps électoral.
• Cependant, les deux partis de plus en plus excités par la lutte ne se piquèrent point d'observer scrupuleusement ce qu'on pourrait appeler les lois de la guerre politique. Le parti liiïéral voulait quelque chose de plus qu'une simple participation à la gestion de l'Etat, il voulait cette gestion tout entière et il conspirait le renversement de ce qui restait du pouvoir royal de l'ancien régime, tout en l'acceptant en apparence; le parti royaliste ou conservateur voulait reconquérir cette gestion, et l'assurer d'une manière permanente à la classe que la révolution en avait dépossédée. Or comme les progrès de l'industrie qui déjà, avant 1789, avaient porté la richesse et l'influence do la classe moyenne presque au niveau de celles de la noblesse et de l'Eglise établie continuaient plus activement que jamais à les accroître, comme l'élément libéral devenait de jour en jour plus nombreux et plus fort, le parti royaliste aux abois essaya de ressaisir, au moyen d'un coup d'Etat, la direction des affaires qui lui échappait. Le coup d'Etat échoua et le parti libéral y répondit par la révolution de Juillet 1830. La co-propriété de la maison royale dans la gestion de l'Etat lui fut enlevée, malgré les efforts détournés du nouveau roi pour la retenir, et le corps électoral fut élargi en vue d'assurer la prépondérance politique de la portion supérieure et moyenne de la bourgeoisie et de fixer désormais entre ses mains l'exploitation de l'Etat. La classe exploitante étant devenue plus nombreuse par le fait de l'adjonction d'éléments inférieurs, il fallut augmenter le volume et les profits do l'exploitation, les attributions do l'Etat se développèrent, les emplois se multiplièrent, les dépenses publiques s'accrurent; tandis que le personnel exploitant, recruté dans une couche sociale dont la moyenne était plus basse, devenait inférieur en qualité et rendait do moins bons services.
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Cependant, le parti vainqueur s'était divisé après la victoire et ses fractions concurrentes se disputaient la proie conquise en commun, tout en se réunissant pour la défendre contre les retours offensifs des vaincus, désormais de moins en moins redoutables. En outre, les profils grossissants d'une exploitation qui allait tous les jours s'étendant et se ramifiant davantage excitaient l'envie des classes exclues du festin; elles demandaient à y prendre part, et elles fournissaient le contingent d'un parti extra-constitutionnel, rattaché par ses origines à la république jacobine. Le gouvernement, s'obstinant à refuser d'admettre au concours légal pour la possession de l'Etat une portion, si petite qu'elle fût, de ces classes exclues, elles eurent recours aux moyens révolutionnaires dont leur état-major politique, quasi héréditaire conservait la tradition; à la monarchie constitutionnelle, avec sulfrago limité, succédèrent, eu 1848, la république et le suffrage universel.
A partir de ce moment, la propriété de l'Etat et le droit de la gérer appartinrent tout entiers à la nation et aucune barrière artificielle ne s'opposa plus à la participation des éléments sociaux inférieurs à l'exploitation de la « chose publique ». De là, un nouveau fractionnement des partis avec un élargissement de leurs cadres. La couche supérieure de la bourgeoisie, réunie à l'aristocratie et au haut clergé dans l'intérêt de la défense commune, fournit le contingent du parti conservateur; le parti républicain modéré se recruta principalement dans la région moyenne de la bourgeoisie; enfin, le parti démocrate et socialiste trouva ses éléments dans la couche inférieure de la bourgeoisie et dans la couche supérieure des masses ouvrières. Entre ces
1. Cette hérédité dans la composition des partis esta signaler. Les politiciens lèguent leur situation à leurs descendants , absolument comme les industriels et les négociants conservent leurs maisons de père en fils, et l'on retrouve aujourd'hui dans les différents partis la plupart des noms qui y figuraient à l'époque de leur formation.
partis reconstitués et accrus, la lutte pour la possession de l'Etat recommença bientôt plus ardente que jamais, sans aucun souci, cette fois, des lois de la guerre politique. Les agitations populaires et l'insurrection de Juin Jetèrent l'épouvante parmi les intérêts conservateurs, épouvante redoublée par l'annonce à grand fracas d'une revanche pour 1852. Alors apparut l'héritier de l'homme qui avait mis fin à l'anarchie de la première période révolutionnaire. Un coup d'Etat rétablit la dictature impériale par l'intervention de l'armée, les partis furent dispersés et réduits ù l'impuissance sinon dissous. Ceiie dictiiture, l'immense majorité do la nation l'avait acceptée comme un moyen d'en finir avec une lutte politique dont elle redoutait peut-être plus que de raison l'issue, car la force réelle de la démocratie socialiste ne répondait point à ses prétentions bruyantes, mais sans prévoir de quel prix elle s'exposait à la payer. Appuyée, comme sa devancière, sur l'armée et l'administration qui pouvaient seules lui fournir la force nécessaire pour dominer les partis, les empêcher de se reconstituer et de prendre leur revanche, la seconde dictature était obligée avant tout de compter avec les intérêts administratifs et militaires. Pour satisfaire l'administration, il fallait étendre ses attributions et augmenter ses appointements. Pour satisfaire l'armée ou du moins son état-major professionnel, il fallait faire la guerre. Quel que fut son goût naturel pour la paix, la guerre s'imposait au dictateur. Aussi longtemps que ses entreprises militaires furent couronnées de succès, sa situation demeura intacte. Néanmoins il comprenait ce que l'appui exclusif de l'armée et de l'administration avait de dangereux et de précaire, et il entreprit de se concilier les partis, en rouvrant l'arène parlementaire et en olTrant ainsi, de nouveau, à leurs compétitions, la proie do l'exploitation de l'Etat, sous la seule condition d'accepter sa reprise do possession dynastique.
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Les partis demeurant irréconciliables, le dictateur eut recours à une guerre, qui lui aurait rendu, en cas de succès, un ascendant irrésistilde mais dont l'issue funeste le laissa sans appui, h la merci des partis coalisés pour le renverser.
Depuis la chute de la dictature impériale et le rétablissement d'un gouvernement constitutionnel et parlementaire sous la forme républicaine, les partis ont subi un nouveau fractionnement, correspondant toujours aux groupes d'iritérèls dont ils sont issus et oii ils se recrutent. On peut distinguer le parti légitimiste fusionné maintenant avec le parti orléaniste, le parti bonapartiste, le parti républicain opportuniste, le parti républicain radical, le parti communaliste et socialiste, divisé en un certain nombre de groupes : collectivistes, possibilisles, anarchistes ou nihilistes. Chacun de ces partis et même de ces groupes aspire à la possession exclusive de l'Etat, mais ils ont des aflinités naturelles qui les poussent à se coaliser en vue d'un intérêt commun. C'est ainsi que, dans les moments de crise, on voit les partis et les groupes conservateurs recrutés dans les régions supérieure et moyenne de la nation, avec un appoint de transfuges républicains et socialistes, se coaliser contre les partis et les groupes radicaux, communeux, anarchistes, recrutés dans la petite bourgeoisie et la classe ouvrière aveC l'appoint des déclassés et des mécontents venus des régions plus élevées. En observant cette composition et ces affinités des partis qui occupent actuellement la scène, on peut se faire une idée approximative de la marche ultérieure de la révolution.
§ 3. Marche ultérieure de la révolution. — En voyant s'abaisser puis disparaître les barrières qui excluaient la masse de la nation de la compétition légale à la gestion de l'Etat, les classes en possession de cette gestion ont d'abord été saisies de crainte. Il semblait, en effet, que les
classes inférieures dussent infailliblement, en vertu de la supériorité de leur nombre, l'emporter dans les luttes politiques. Cependant l'expérience n'a pas tardé à démontrer que le nombre n'est qu'un des éléments et non le plus considérable de la puissance. Dans la balance des forces qui procurent la suprématie politique, il faut compter non seulement les valeurs personnelles, mais encore les valeurs mobilières et immobilières et avoir égard, de plus, à l'inégalité naturelle des facultés morales et des connaissances qui entrent, avec les forces purement physiques, dans la composition des valeurs personnelles. En faisant l'addition de ces différentes valeurs, on peut constater aisément que la somme de puissance dont les classes supérieure et moyenne disposent est incomparablement plus grande que celle qui se trouve investie dans la classe inférieure, et qu'il leur suffit, par conséquent, de demeurer unies pour défier la supériorité du nombre. L'expérience, disons -nous, l'a prouvé depuis le début même de la révolution jusqu'à nos jours : que le système électoral fut plus ou moins étroitement limité par le cens ou sans autre limite que celle de la majorité civile, les classes supérieure et moyenne sont toujours demeurées maîtresses du terrain; jamais les partis recrutés dans les régions inférieures n'ont pu réunir plus du quart des suffrages de la nation souveraine. Aussi, malgré le caractère égalitaire du suffrage universel, quoiqu'il ne tienne aucun compte de l'inégalité des valeurs électorales, — mais sans pouvoir détruire l'inégalité des influences résultant de l'inégalité des valeurs, — les partis radicaux et socialistes ont parfaitement compris qu'il leur serait, pendant bien longtemps encore, impossible de s'emparer de l'Etat par des moyens constitutionnels et parlementaires. On peut donc prévoir qu'à la première occasion favorable, ils auront recours, comme en juin 4848 et en mars 1871,
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aux moyens révolutionnaires. Alors les classes supérieure et moyenne sentiront encore une fois la nécessité do faire trêve à leurs divisions en se soumettant à une dictature, au moins jusqu'à ce qu'elles croient n'avoir plus rien à craindre. Mais, dans l'intervalle, sous l'influence sans cesse grandissante de la transformation industrielle, lu proportion des valeurs investies dans les différentes couches sociales se modifiera peu à peu à l'avantage des couches inférieures , et un moment viendra oii la balance des forces penchera du côté des masses populaires. Aussitôt, et quels que soient les efforts des partis conservateurs ou de la dictature qu'ils auront réinstallée, l'Etat tombera entre les mains de la démocratie socialiste. L'Etat ouvrier succédera à l'Etat bourgeois, comme celui-ci a succédé à l'Etat aristocratique et clérical. Le quatrième Etat, ainsi que le désignent les théoriciens collectivistes, sera exploité au profit des intérêts particuliers et immédiats des masses ouvrières. Selon toute apparence aussi, il sera d'abord géré par une dictature appuyée sur la démocratie armée, en vue de parer aux retours ofleiisifs des classes dépossédées. Car celles-ci, devenues impuissantes à recouvrer la possession de l'Etat par les voies légales, ne se feront point scrupule de recourir à leur tour aux moyens révolutionnaires jusqu'à ce qu'elles soient définitivement écrasées et annihilées. Ce sera la fin de la révolution, en admettant que la nation ait pu supporter jusque-là le poids de plus en plus alourdi de l'exploitation de l'Etat, qu'elle n'ait pas péri, affaiblie et exténuée, sous la pression de la concurrence internationale.
Nous avons constaté, en effet, que la lutte engagée entre les partis politiques pour l'exploitation de l'Etat devait avoir pour résultat inévitable d'accroître progressivement le volume et le poids de cette exploitation. Aussi longtemps que le corps électoral a été limité par le cens.
le personnel des partis est demeuré peu nombreux, et, pour nous servir d'une expression caractéristique de l'auteur de VEssai sur le principe de la population, il n'a pressé que modérément sur ses moyens de subsistance. La nécessité d'augmenter le butin qui les lui fournissait était peu sensible, et, d'un autre côté, la qualité de ce personnel recruté dans les régions supérieures ne s'abaissait que lentement, dans la proportion assez faible de l'accroissement du corps électoral. Mais, aussitôt que les barrières ont été renversées, — et pouvaient-elles ne pas l'être en présence des nouvelles coucbes sociales qui prétendaient avoir leur part de la curée? — les armées politiques se sont soudainement grossies, et il a bien fallu augmenter leurs moyens de subsistance. C'est ainsi que depuis la révolution de Juillet et surtout depuis l'avènement du suffrage universel, le volume et le poids de l'Etat n'ont pas cessé de croître, tandis que la qualité du personnel politique et administratif allait s'abaissant. Ce mouvement de rétrogression ne manquera pas de s'accélérer à mesure que la compétition pour une proie devenue plus ricbe se fera plus ardente et que des compétiteurs plus nombreux et besogneux y prendront part. Il y a apparence qu'il arrivera à son maximum d'accélération sous la domination du quatrième Etat. Alors, l'Etat absorbant toutes les branches de la production, et ses prix de revient dépassant ceux des industries libres des pays concurrents, il faudra de toute nécessité assujettir au travail forcé avec un minimum de subsistance une partie de la nation, probablement la population des campagnes, frappée d'incapacité politique; en un mot, il faudra rétablir l'esclavage. Ce sera le dernier terme du progrès révolutionnaire.
IV. Influence rétrocjrade de la révolution sur les sciences morales et politiques . — § 1". Sur la science de la politique. — Nous avons constaté que l'acte décisif de la révolution a
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été la oonfiscatioii de l'État au profit prétendu de la nation. L'Etat, avec toutes ses attenances et dépendances, a cessé d'être la propriété de la maison royale pour devenir une propriété nationale. Cette confiscation ne pouvait être justifiée que par la théorie de la souveraineté du peuple. La révolution n'était légitime qu'à la condition que le peuple fût souverain. S'il ne l'était point, il n'avait aucunement le droit de mettre la main sui' l'Etat; la révolution n'était qu'un attentat criminel, un acte de pur brigandage, dont le propriétaire légitime de l'Etat avait le droit et même le devoir de punir les auteurs, le jour où il rentrerait en possession de son héritage. Le principe de la souveraineté du peuple était donc la base nécessaire du droit public de la révolution. C'est pourquoi il a été adopté comme un dogme indiscutable par tous les théoriciens du nouveau régime. Ce principe admis, il ne s'agissait plus que de chercher le meilleur mode de gouvernement 'd'une nation par ellemême. Tels étaient désormais le but que devaient poursuivre, et les limites dans lesquelles devaient se renfermer les recherches et les inventions des hommes qui cultivaient la politique soit comme une science, soit comme un art. Les législateurs de la Convention s'évertuèrent d'abord à résoudre ce problème insoluble. Insoluble, disons-nous, car il consistait à adapter à une nation moderne, au début de l'évolution de la grande industrie, les institutions des petites communautés du premier Age de l'iiumanité. Ils ne manquèrent pas d'y échouer, et la première constitution sortie de leurs mains fut déclarée par eux-mêmes sinon inapplicable, du moins incompatible avec les « nécessités » de l'état révolutionnaire. Le but assigné aux théoriciens et aux législateurs politiques n'en restait pas moins de découvrir ou d'inventer la constitution et les lois les plus conformes aux intérêts de la nation souveraine.
Cejieiidant la nation souveraine était une simple fiction;
la réalité, c'étaient les partis organisés en vue de s'emparer de l'Etat et de l'exploiter à leur profit, en ne laissant à la nation, identifiée dans un corps électoral façonné, délimité et réglementé par eux-mêmes, d'autre droit que de choisir entre eux, dans des conditions et à des intervalles également fixés par eux. Or quel était le premier intérêt de chacun de ces partis concurrents? C'était de trouver et d'établir le système politique le plus propre à lui assurer, aussi longtemps que possible sinon à perpétuité, la possession exclusive de l'Etat, en annihilant ou tout au moins en affaiblissant les chances de ses compétileurs. Voilà le problème sur lequel se sont concentrés l'attention et les efforts des théoriciens et des praticiens enrégimentés au service des partis. Sans doute, quelques hommes de bonne volonté ont continué de cultiver la science politique pour elle-même, en se plaçant au point de vue de l'intérêt général, mais leurs conceptions devaient rester à l'état de simples utopies, elles n'avaient aucune chance raisonnable d'être appliquées, car l'intérêt général n'a point de force organisée à son service. Si l'on inventorie les œuvres de la science et de l'art de la politique depuis la Révolution française, que trouve-t-on? Des théories et des systèmes, des constitutions et des lois de parti.
Après avoir essayé en vain de ressusciter l'ancien droit public, les théoriciens de la monarchie, de la noblesse et du clergé dépossédés ont subi sinon accepté le droit révoliitionnaire, en s'etforçant de l'adapter aux intérêts aristocratiques et cléricaux. — La nation est souveraine, soit! disentils; mais son intérêt bien entendu, en tenant compte de son tempérament, de son histoire et de sa situation géographique, n»! lui commandc-l-il pas de confier ses destinées à la monarchie traditionnelle? Elle est souveraine, mais présente-t-elle , dans tous ses éléments, les garanties de conservation, les lumièr(!s et la moralité nécessaires pour
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assurer le bon choix de ses mandataires ? N'est-il pas indispensable, dans l'intérêt de l'ordre public, de la stabilité de l'Etat et de la préservation sociale, de concentrer dans les régions supérieures le droit électoral ? Ne convient-il pas encore, en vue des mêmes intérêts, de limiter le pouvoir des représentants du corps électoral, en les obligeant à le partager avec un corps aristocratique béréditaire ou à la nomination du roi ? — Sur quelques-uns de ces points les théoriciens de la classe moyenne sont d'accord avec les précédents; sur d'autres, au contraire^ ils sont en complète dissidence. S'ils s'accommodent de la monarchie, c'est à la condition d'annuler le pouvoir royal, en faisant prévaloir la maxime que « le roi règne et ne gouverne pas » , la monarchie étant par ses origines et ses affinités naturellement portée à s'appuyer de préférence sur la noblesse et le clergé. S'ils considèrent, eux aussi, la limitation du droit électoral comme indispensable , c'est dans la mesure et avec les conditions les plus propres à assurer la prépondérance des partis issus de la classe moyenne. — Les théoriciens de la démocratie repoussent la monarchie, comme naturellement inféodée aux classes supérieures, et ils étaient naguère d'accord pour préconiser le sutTrage universel. Toutefois, le suffrage universel ayant trompé leurs prévisions en donnant la majorité aux influences plutôt qu'au nombre, les plus avancés s'accordent aujourd'hui pour concentrer l'exercice du droit politique entre les mains du peuple des grandes villes, investi d'une sorte de dictature révolutionnaire. — Sur ce point, ils ne s'éloignent pas sensiblement des théoriciens de l'impérialisme, qui délèguent le pouvoir souverain à un dictateur héréditaire, imposé et soutenu par l'armée et l'administration, avec la ratification illusoire d'un plébiscite. Toutes ces théories, si diverses et même opposées qu'elles soient, prennent cependant pour point de départ le principe de
la souveraineté du peuple, sauf à raccommoder aux intérêts des partis en concurrence pour la possession de l'État.
On conçoit que ces théories et les institutions qui en dérivent et qui ont pour objet essentiel et invariable d'assurer la prépondérance d'un parti, au détriment de ses concurrents, provoquent des luttes d'une vivacité extraordinaire, et qu'il arrive même, quand un parti entreprend de se protéger, au moyen d'un cens électoral adapté à sa situation particulière ou de toute autre institution, que ses concurrents aient recours aux moyens révolutionnaires pour renverser cette douane qui menace de les exclure du marché politique. Il est permis de se demander cependant si les partis ne se font pas quelque illusion sur l'efficacité des appareils à l'aide desquels ils essayent de fixer entre leurs mains la possession de l'Etat. Cette efficacité est naturellement limitée. En fait, la force d'un parti dépend de la puissance de l'élément social dont il est issu. Lorsque les partis, en compétition, proviennent de classes ayant un poids à peu près égal dans la balance politique, un système bien agencé de protection peut, sans doute, faire pencher cette balance d'un côté ou d'un autre. Mais il n'est aucune combinaison du protectionnisme politique, si savante qu'on la suppose, qui ait la vertu d'empêcher un élément social en voie de croissance, comme l'était la bourgeoisie en 1789, de supplanter un élément social en décadence, comme l'était la noblesse. El telle a été, depuis la révolution, la supériorité de la puissance de la classe moyenne, en comparaison des autres éléments sociaux^ aristocratie et haut clergé ou masses populaires, qu'elle est demeurée maîtresse de l'Etat ou qu'elle en a promptement recouvré la possession, en dépit des institutions qui lui semblaient le plus contraires : dictature militaire, monarchie avec charte octroyée et suffrage aristocratique, république et suffrage universel. En revanche, le jour où les masses populaires viendront à
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l'emporter dans la balance des forces sociales, les appareils les plus solides et les plus ingénieusement combinés pour conserver aux classes supérieures l'exploitation de l'Etat seront balayés comme des fétus de paille par l'ouragan.
On doit comprendre maintenant pourquoi la science de la politique est demeurée immobile. En admettant que le dogme de la souveraineté du peuple, tel que les théoriciens de la révolution l'ont formulé, vînt à être appliqué, il ramènerait les sociétés civilisés au régime politique des communautés du premier âge de l'humanité. Seulement, comme il n'est pas plus possible de revenir à ce régime embryonnaire qu'à l'outillage primitif des armes et des instruments en pierre éclatée, la science est demeurée figée dans cette formule hiératique. La production des constitutions et des lois organiques ou autres n'a certainement jamais été aussi active que de nos jours, mais la confection de ces produits législatifs à l'usage des partis ne procède pas plus de la science de la politique que celle des tarifs protectionnistes n'est du ressort de la science économique.
§ 2. — Influence rétrograde de la révolution sur f économie politique. — Dans le demi-siècle qui a précédé la Révolution française, l'économie politique avait réalisé des progrès considérables. Elle avait analysé les causes qui déterminent la création et la multiplication de la ricbesse des nations, démontré qu'il suffit de laisser aux hommes la liberté de travailler et d'échanger les produits de leur travail, en se bornant à leur en assurer la propriété, de « laisser faire et de laisser passer», pour que la richesse se crée avec toute l'abondance que comporte le degré d'avancement de l'outillage de la production et se distribue de la manière la plus conforme à l'utilité générale. Le rôle de l'Etat se bornait ainsi à garantir la liberté et la propriété de chacun, et r œuvre des réformateurs devait consister simplement à détruire les obstacles que l'ignorance, la cupidité et la bar-
barie avaient opposés, sous forme de privilèges, de règlements, d'impôts, de douanes, de monopoles, aux manifestations légitimes de l'activité humaine. A la vérité, les économistes n'étaient pas remontés aux causes qui avaient nécessité la création de ces différentes pièces du gouvernement de l'homme et de la société sous le régime de l'état de guerre et de la limitation des marchés, et ils n'apercevaient pas, d'une' manière beaucoup plus claire, les causes qui agissaient maintenant pour les rendre superflues et nuisibles. Mais, si incomplète qu'elle fût, leur doctrine n'était pas moins assise sur une base inébranlable, savoir que le monde économique a ses lois naturelles comme le monde physique.
A côté de cette école scientifique, il y en avait une autre qui, s'arrètant à l'apparence des choses, sans procéder par voie d'observation et d'analyse des phénomènes économiques, n'apercevait dans la société, telle qu'elle se trouvait constituée, qu'un conflit anarchique de forces, aboutissant nécessairement à l'asservissement des faibles. Aux yeux des adeptes de cette école, le peuple avait été de tous temps opprimé et exploité, et il ne cesserait de l'être que le jour 011, s'emparant de toutes les propriétés et de tous les pouvoirs qui lui avaient été dérobés par la force ou la ruse et les mettant en commun, il organiserait la production et la distribution de la richesse conformément à des règles de justice et d'égalité qu'il établirait lui-même. C'était la doctrine du communisme, corollaire économique du principe de la souveraineté du peuple, ou du communisme politique .
Ce principe, la révolution le fit triompher et il s'imposa désormais comme un dogme nécessaire et indiscutable ; mais avec le communisme politique s'imposait aussi son corollaire, le communisme économique. L'économie politique de la révolution devait se résoudre logiquement dans le communisme.
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En vertu du principe de la souveraineté du peuple, les révolutionnaires avaient confisqué l'Etat politique pour le restituer à son légitime propriétaire, la Nation. Désormais, la communauté nationale allait gérer elle-même, à son profit, l'ensemble des services qui avaient été successivement englobés dans la sphère d'activité de l'Etat et qui étaient exploités au profit de la maison royale et de ses auxiliaires. Il était entendu, et ce point ne pouvait être mis (M1 question sous peine d'infirmer l'utilité, partant la légitimité de la révolution, que la communauté nationale était plus capable de gérer d'une manière conforme à son intérêt les services de l'Etat que ne l'avait été la « maison de France » ; autrement dit, qu'elle devait trouver plus d'avantage à se gouverner elle-même qu'à être gouvernée. C'était là une vérité universellement considérée comme acquise, un truisme, que l'on pouvait se passer de démontrer. Mais s'il en était ainsi, si la nation ou la « communauté nationale » était plus capable qu'une « maison » ou une association, n'ayant en vue que son intérêt particulier, de gérer les services publics, de pourvoir à la sécurité intérieure et extérieure, à la protection des personnes et des choses, à l'enseignement, au culte, à la construction et à l'entretien des routes, à l'encouragement des arts et des lettres, etc., etc., n'en devait-il pas être de mêpie pour tout le reste, et le progrès économiques ne consistait-il pas à faire rentrer dans le domaine de la communauté nationale toutes les industries et tous les services qui avaient jusqu'alors appartenu, comme l'État lui-même, à des entreprises privées? De deux choses l'une : ou le système des entreprises privées, mues par l'intérêt particulier, individuel ou collectif, et régies par la concurrence, est économiquement supérieur à celui de la communauté nationale, il peut créer des produits et des services en plus grande abondance et les répartir d'une manière plus conforme à l'utilité générale et, dans ce cas, il faut lui
confier toutes les industries qui pourvoient à la multitude des besoins de l'homme, sans excepter celles qui appartiennent à l'Etat, la sécurité, l'enseignement et le reste; ou le système de la communauté nationale est, au double point de vue de la création et de la distribution des produits et des services, plus économique et plus conforme à l'utilité générale, la communauté nationale peut produire toutes choses à meilleur marché que les entreprises privées et répartir d'une manière plus utile les résultats de la production, et, dans ce cas, ne convient-il pas d'annexer aux industries appartenant au domaine de l'Etat, restitué à la nation, toutes les autres industries? Ne faut-il pas remettre entre les mains de la communauté nationale, avec la production de la sécurité, de l'enseignement, du transport des lettres et petits paquets, etc., etc., la production agricole, minière, manufacturière, littéraire, artistique et commerciale?
Il n'y a pas à sortir de ce dilemme.
C'est pourquoi, dès que l'Etat eut été restitué révolutionnairement à la communauté nationale, on vit le communisme économique prendre le haut du pavé et marcher de pair avec le communisme politique. Le gouvernement révolutionnaire se mit en devoir de substituer, autant que le permettaient les circonstances, l'Etat aux entreprises privées, en commençant par les entreprises collectives, qui lui faisaient particulièrement ombrage. Les jacobins les plus logiques et les plus radicaux, Babeuf et ses associés, essayèrent même de pousser d'emblée jusqu'au bout l'application économique du principe communiste qui était devenu la base du droit public de la révolution. Mais, de même que l'application politique de ce principe, telle qu'elle était formulée dans la Constitution de 93, avait dù être ajournée, dans l'intérêt du salut de la révolution, on jugea nécessaire d'ajourner son application économique. On guillotina Ba-
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beuf, mais l'absorption de toutes les industries par l'Etat, l'organisation communautaire de la production et de la distribution, sans oublier la consommation^ continua de s'imposer comme l'idéal logique et nécessaire de la révolution .
Cependant, on essaye vainement de lutter avec la nature des choses. Si l'on avait pu enlever l'Etat à la maison royale pour le transférer à la nation, on n'avait pu donner à celle-ci la capacité de le gérer elle-même. Quel avait donc été le résultat pratique de la confiscation de l'Etat à son propriétaire légitime? Tout simplement de déterminer l'éclosion d'une série de « sociétés », en vue de l'exploitation de cette propriété d'un incapable. Désormais une lutte sans trêve allait s'engager entre ces sociétés politiques en participation ou ces partis, soit pour conquérir l'État soit pour le conserver après l'avoir conquis, lutte tantôt poursuivie pacifiquement par des moyens constitutionnels et parlementaires, tantôt violemment, par des moyens révolutionnaires. C'était, en définitive, la guerre civile, plus ou moins régularisée et adaptée à la situation présente des sociétés civilisées. Mais, pour soutenir cette lutte, chaque parti était obligé de donner une satisfaction particulière aux intérêts de l'élément social dans lequel il puisait ses forces et ses ressources. Ces intérêts, bien ou mal entendus, voulaient être protégés et favorisés d'une manière spéciale; ce n'est qu'à cette condition qu'ils accordaient leur concours aux partis politiques. Donnant, donnant : telle était leur devise. Chaque parti s'est donc trouvé dans la nécessité d'adopter et de faire prévaloir le régime économique que ses commettants ou ses commanditaires considéraient comme Je plus avantageux à leurs intérêts particuliers. Ce régime, les praticiens politiques se sont chargés de l'établir, mais il fallait bien qu'ils le justifiassent. De là, une « demande » croissante de so-
phismes et d'utopies économiques, ù l'usage des partis politiques.
Or, il en est des sciences comme de tous les autres produits de l'industrie humaine. Elles sont gouvernées par la demande. D'une part, la classe moyenne, entre les mains de laquelle la révolution a fait tomber la puissance politique, a demandé les théories propres à justifier les monopoles et les privilèges ayant pour objet d'élever l'intérêt de ses capitaux, les profits de ses entreprises, la rente de ses terres, qui constituent, avec les émoluments des fonctions publiques, la presque-totalité de ses revenus. Le monopole des banques, le système protecteur, les lois sur les coalitions et les grèves et tant d'autres, dont l'objet était la protection spéciale des intérêts de la classe moyenne, ont trouvé des avocats plus ou moins sincères pour les défendre, au moyen d'arguments empruntés tantôt à la politique, tantôt à l'économie politique, ou, pour mieux dire, à une prétendue « économie nationale », appropriée à leur thèse. Il convient de remarquer, toutefois, que les « politiciens » qui forment l'état-major des partis, et dont l'industrie consiste dans l'exploitation actuelle ou éventuelle de l'Etat, ont naturellement peu de goût pour les théoi'ies économiques. La protection, les monopoles ou les subventions exigés par leurs commettants sont des obligations ou des nécessités qu'ils subissent, à moins qu'ils ne soient engagés eux-mêmes dans une industrie quelconque, qu'ils ne soient manufacturiers, négociants, armateurs ou propriétaires fonciers en même temps que politiciens. En général, ils se gardent bien d'avoir en ces matières une opinion préconçue, de se prononcer, par exemple, en faveur du libre échange ou de la protection; ils se mettent du côté des intérêts les plus forts et les plus capables de servir leurs intérêts politiques. D'une autre part, à mesure que le développement de la grande indus-
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trie a accru Fimportance des classes ouvrières, qu'elles ont pesé davantage dans la balance des pouvoirs et fourni un appoint plus appréciable aux partis politiques, il a bien fallu tenir compte aussi de leurs intérêts bien ou mal entendus, flatter leurs espérances, épouser leurs haines, répondre à leur « demande » d'amélioration de leur condition dure et précaire. Cette demande a provoqué la production et l'offre d'une multitude de systèmes, ayant ceci de commun avec les théories protectionnistes à l'usage des classes supérieures, qu'ils réclament l'intervention de l'Etat pour protéger ou favoriser particulièrement les intérêts des classes inférieures, ne différant, en somme, de ces théories que par l'application. Parmi tous ces systèmes socialistes, communistes, collectivistes, anarchistes, ceuxlà ont surtout obtenu la vogue qui répondaient le mieux à la demande du grand nombre, qui étaient le plus accessibles à la masse des intelligences dépourvues do culture ou à demi cultivées, chez lesquelles le sentiment et l'imagination remportent sur la réflexion. Il faut noter enfin que les « politiciens » jacobins ou autres, qui cherchent un contingent ou un appoint de forces dans les classes ouvrières, n'ont pas plus de goût pour les théories économiques que leurs collègues des classes supérieures. Ils considèrent comme un embarras la nécessité de les appliquer au risque de soulever des résistances violentes et peut-être de compromettre leurvictoire. Ils se gardent, en tous cas, de prononcer entre les systèmes, en se réservant de faire prévaloir celui qui peut leur apporter le plus de forces et leur causer le moins de soucis, ou même encore en invoquant pour les ajourner la théorie ingénieuse et commode de l'opportunisme.
Comment, en présence de cette concurrence des systèmes protectionnistes et socialistes, répondant les uns à la demande des classes supérieures, les autres à celle des classes
ouvrières, l'économie politique n'aurait-elle pas vu diminuer sa clientèle? Elle n'a pu en conserver une partie qu'en sacrifiant dans quelque mesure l'intérêt général, désormais sans organe et sans pouvoir, aux intérêts particuliers servis par les partis politiques, c'est-à-dire on faisant des concessions opportunistes à des systèmes faux et rétrogrades.
Une autre cause a contribué à accélérer le mouvement de rétrogression de la science économique. Dans tous les pays où la révolution a triomphé ou qui ont subi son influence, l'enseignement a été de plus en plus accaparé par l'Etat. Or des professeurs et des savants au service de l'Etat peuvent-ils être bien convaincus de la supériorité de l'industrie privée et de la nécessité de la concurrence? Les hommes ne subissent-ils pas toujours, quoi qu'ils fassent, l'influence de leur position, de leurs intérêts et du milieu où ils vivent? Comment des principes, non seulement en contradiction manifeste avec la demande générale, mais encore avec la situation particulière de ceux qui les enseignent, ne liniraient-ils point par être délaissés? Faut-il s'étonner si l'école économique des Adam Smith, des Turgot et de leurs disciples, est tombée en discrédit et si nous avons vu apparaître à sa place et grandir rapidement une école mieux avisée qui s'applique à accommoder la science à la demande du jour? Cette science nouvelle est, avons-nous besoin de le dire, une économie politique d'Etat *. C'est à l'Etat qu'elle confère la gestion ou
1. Nous ne mettons pas en doute la sincérité des convictions des économistes d'État, désignés en Allemagne sons le nom de Katheder socialists (socialistes de la chaire). Nous croyons seulement qu'ils subissent, d'une manière inconsciente, l'influence de leur position et celle de la « demande ». Nous ne parlons pas de ceux qui se servent de la science au lieu de la servir, qui accommodent sans scrupule ses principes au goût et aux fantaisies de quelque ministre tout puissant,
Et qui sont des savants moins que des domestiques,
Ceux-ci forment heureusement l'exception, et s'ils fout leurs affaires, ils ne font pas école.
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la direction souveraine des intérêts économiques de la nation. II n'y a plus de lois naturelles qui régissent la production et la distribution de la richesse. Il n'y a que des règlements qu'il appartient à l'État de formuler et de mettre en vigueur pour diriger la production et opérer la distribution de la manière la plus conforme à l'intérêt de la communauté nationale. Mais l'apparition et les progrès de cette école, qui réduit l'économie politique à n'êti^e plus qu'une branche de l'administration publique, n'attestet-elle point que la science économique n'a pas rétrogradé moins que la science politique sous l'influence de la révolution?
V. Pertes matérielles et démoralisation causées par la révolution. — § 1". Destruction de richesses. — On peut, d'une manière approximative, faire le compte de ce qu'ont coûté à la France, et, par contre-coup, au reste du monde civilisé, les émeutes, les guerres, les crises, le gouvernement alternatif des partis politiques, suscités par la révolution, en déduisant toutefois de ce total énorme de pertes et de dommages ceux qu'eût coûté la conservation de la monarchie en décadence de l'ancien régime et sur lesquels on ne peut faire que de simples conjectures. En se reportant à l'état matériel et moral de la France et aux dispositions des esprits dans le reste de l'Europe^, pendant les belles années du règne de Louis XVI, et en supposant qu'au lieu de recourir aux moyens révolutionnaires, les réformateurs du temps eussent demandé uniquement à la méthode évolutionniste la transformation progressive de l'ancien régime, on est autorisé à croire cependant que les institutions appropriées à l'état de paix et à la grande industrie auraient déjà, en grande partie, remplacé celles de l'ancien régime et que les frais de cette substitution nécessaire eussent été incomparablement moindres. Il ne convient pas moins de tenir compte de ces frais inévitables
de la transformation de l'ancienne machinery politique et économique, en faisant l'inventaire des pertes et dommages causés par la révolution.
Nous ne pouvons, bien entendu, ici, écrire que les sommaires de ce volumineux inventaire. Le premier chapitre qui comprend la période violente et anarchique de la révolution, du 10 août 4792 au 18 brumaire 1799, est rempli par les proscriptions et les confiscations; l'élite intellectuelle et morale de la France périt sur les échafauds ou dans les prisons, et quoique la perte causée de ce chef ne soit pas susceptible d'une évaluation rigoureuse, elle atteint la France aux sources mêmes de sa grandeur et de sa richesse. Quelle brèche le meurtre d'un Lavoisier, d'un André Chénier, d'un Bailly et de tant d'autres illustres représentants de la civilisation française n'a-t-il pas faite dans l'inventaire des valeurs personnelles qui constituent, partout et toujours, la meilleure part de la richesse d'un pays? Les confiscations, grâce auxquelles une portion du domaine territorial est tombée entre les mains peu scrupuleuses des acheteurs de biens nationaux, qui les ont émiettés au détriment des progrès de l'agriculture S ont fait une autre large brèche à la fortune et à la moralité publiques. Joignez-y les réquisitions, les assignats, le maximum, la destruction du commerce intérieur et extérieur ^ les frais et les ravages de la guerre
1. Voir, au sujet de la situation et des progrès comparës de l'agriculture en France et en Angleterre, l'ouvrage de Mounier et Rubichon : De l'agriculture et de la condition des agriculteurs en Irlande et dans la Grande- Bretagne, et le compte rendu que nous en avons fait dans le Journal des Économistes, en janvier 1847.
2. Voici quelle avait été la progression du commerce extérieur de la France pendant le xvni" siècle :
Depuis 1716 jusqu'en 1720, en paix, Importations. Exportations.
taux moyen par an 65,079,000 liv. 106,216,000 liv.
1721 jusqu'en 1732, paix 80,198,000 116,765,000
1733 — 1735, guerre. . . . 76,600,000 124,465,000
1736 — 1739, pais 102,035,000 143,441,000