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emparés des cantons de chasse les plus giboyeux ou les plus abondants en fruits naturels du sol, ils étaient riches, tandis que les troupeaux inférieurs, réduits à se contenter du rebut des autres, demeuraient dans une condition misérable. Mais, dans le même troupeau, les inégalités provenant des différences individuelles d'intelligence, de force et de courage ne pouvaient se consolider et s'accroître aussi longtemps que chacun était obligé de vivre au jour le jour. Ce fut seulement lorsque la capitalisation devint possible, c'est-à-dire lorsque les tribus progressives commencèrent à s'adonner à l'élève des troupeaux que les inégalités s'individualisèrent : les hommes les plus habiles dans l'exercice de la nouvelle industrie augmentèrent rapidement la quantité de leur bétail; tandis que d'autres, moins industrieux, n'en possédaient que quelques têtes, que d'autres encore n'en possédaient point et se trouvaient réduits à se mettre au service des grands éleveurs. Ceux-là étaient les « l'iches », et ceux-ci les « pauvres ».

Pendant cette dernière époque de la période des temps primitifs, le gouvernement à son tour subit l'influence des progrès du matériel productif et des changements qui en avaient été la conséquence dans la création et la distribution de la ricbesse. Les membres les plus riches de la tribu virent croître naturellement leur pouvoir; c'est parmi eux que l'on choisissait de préférence le chef, et lorsqu'une famille devint tout à fait prépondérante on s'accoutuma à le prendre dans son soin. On voit apparaître alors, dans les tribus les plus avancées, le gouvernement patriarcal combiné avec le régime de la communauté. La tribu germaine, par exemple, élisait son chef, en le prenant habituellement dans la même famille ; mais ce chef ne pouvait rien entreprendre sans consulter les anciens de la tribu ' ; parfois, il

1. Divisés m classes ou trihns, le ivg-ime p;Ufiarcal était le seul qu'ils (les Germaius) conuussent. ('liaquo triliu vivait sous la suprématie d'Tine famille

était élu seulement pour la durée d'une expédition de guerre. Lorsque la tribu était en paix, il n'y avait point de gouvernement, ou pour mieux dire chacun exerçait, avec l'industrie pastorale dont il tirait sa subsistance, les fonctions gouvernantes; il gouvernait sa famille, jugeait dans sa propre cause lorsqu'il était ou se croyait offensé, et exerçait le droit de vengeance conformément à la coutume ' ;

réputée d'origine héroïque ou divine. C'était parmi les memlires de cette famille qu'était proclamé son clicf; mais le cliel' n'exerçait qu'une autorité restreinte. Du moment où se présentait une question d'intérêt général, il était tenu de convoquer les guerriers qui reconnaissaient son commandement, et c'était en assemblée générale qu'étaient arrêtées les décisions définitives. Tel était lo mode de gouvernement que les races du Nord apportèrent avec elles dans les contrées devenues leur pai'tage. Non seulement la puissance législative restait sous le contrôle des principaux membres de l'association, mais en partie aussi la puissance constituante, le droit d'élire le prince n'admettant, selon l'usage reçu, d'autre restriction que l'oliligatiou de le tirer des rangs d'une famille privilégiée entre toutes. (H. Passy. Des forme.i de gouvernement et des lois qui les régissent, ch. vin, p. 199.)

1. La communauté no se chargeait point, à l'origine, do réprimer les nuisances privées ; elle ne s'occupait que de celles qui l'atteignaient elle-même directement; en revanche, elle reconnaissait à tout individu olfensé ou lésé le droit de tirer vengeance de l'offense ou d'exiger une réparation pour le dommage. Lorsqu'il s'agissait d'un meurtre, le droit de vengeance était exercé par les parents les plus proches de la victime, et ce droit, chez les tribus germaines par exemple, a continué d'être pratiqué pendant plusieurs siècles après leur établissement dans les Gaules.

« Los annales des Franks, dit M. Thouissen, sont remplies de meurtres perpétrés pour venger l'homicide, sans qu'une protestation se fasse entendre, sans que la justice soit appelée à intervenir, sans que les historiens et les hagiograplies songent à révoquer en doute la légitimité de ces sanglantes représailles. Aux yeux des hommes les plus pieux et les plus austères du vi<= siècle, ces meurtres étaient le résultat d'un juste jugement de Dieu. Grégoire de Tours trouve tout simple que l'héritier du mort tue l'assassin et disperse ses membres palpitants le long du chemin. La douce et pieuse Clotildc, que l'Église a placée au nombre des saintes, blâmait ses fds de ce qu'ils tardaient à venger la mort de ses parents. La déconsidération, lo mépris public, atteignaient lo fils qui ne vengeait pas le sang paternel, soit en exigeant une composition, soit en arrachant la vie à l'assassin. » (.J.-J. Tiio- NissEN. Le Droit de vengeance dans la législation mérovingienne. Compterendu des séances et travaux de l'Académie des sciences morales politiques. Janvier 1879.)

Cependant, cette pratique naturelle qui est commune aux hommes et aux autres animaux do venger leurs offenses et de cheixher à rendre avec usure le mal pour le mal, ne pouvait manquer d'engendrer des guerres privées qui atïaiblissaient la communauté. L'expérience de cette nuisance indirecte eut à la longue pour résultat de la déterminer à intervenir dans les

enfin, il était tenu de contribuer, en proportion des forces et des ressources dont il disposait, à la défense commune. Lorsque l'état de guerre venait à reparaître, on se soumetdifférends entre individus et dans la répression des crimes privés. Elle y intervint d'abord par la composition, c'est-à-dire par le rachat de l'offense ou la compensation pour le dommage causé. Il convient de remarquer toutefois que cette pratique transactionnelle remontait beaucoup plus haut, qu'elle avait été découverte et mise en usage par les auteurs des offenses ou par ceux qui avaient été offensés ou lésés. « La coutume » se borna à la faciliter et à la garantir en éta1)lissant un tarif de compensation gradué pour chaque sorte d'offenses ou de nuisances privées, et en appelantla vindicte publique sur ceux qui exerçaient leur droit de vengeance ou qui continuaient à exercer ce droit après avoir accepté la composition.

<i Chez les Bavarois, dit encore M. Thonissen, l'auteur d'un homicide légitime anuoueail le meurtre à ses voisins, suivant une formule sacramentelle déterminée par la coutume. Les parents du mort étaient ainsi solennellement sommés de s'expliquer sur le caractère légal de l'homicide. S'ils prétendaient et prouvaient que le meurtiùer avait outrepassé son droit, ils pouvaient le faire condamner aux peines fixées par la loi; mais si l'accusé prouvait de son coté que les coutmnes de la nation lui permettaient de faire ce qu'il avait fait, en d'autres termes qu'il avait légitimement tué son ennemi, il échappait à la justice répressive. Il conservait la « paix » et les parents du mort, en se vengeant à leur tour, tombaient au niveau des assassins ordinaires.

« ... Le coupalile qui payait la composition échappait à la faida (fchde, faedh, inimitié conduisant à la vengeance). Sa personne et ses biens se trouvaient replacés sous la protection du droit commim. 11 récupérait « la paix », cette paix intérieure de la cité à laquelle les Germains de toutes les races, malgré leurs passions grossières et leur humeur aventurière, attachaient le plus grand prix. Il avait éteint le ressentiment de la victime du délit. Les lois et les mœurs lui garantissaient désormais ime sécurité complète. Chez les Germains du Nord, oii les traditions nationales mises à l'aln-i de l'action absorbante de l'élément romain se sont longtemps conservées dans leur pureté native, une sorte do malédiction à la fois légale et divine tombait sur la téte de l'homme qui osait rompre la paix après avoir reçu le payement de la composition. »

« Chez les races inférieures, dit sir .lohn Luljljock, les chefs s'occupent à peine des crimes, à moins qu'ils n'attcii^ncat directement les intérêts de la tribu eu général. Quant aux querelles i)articulières, chacun doit se protéger ou se venger comme il l'entend. « Le chef ou les magistrats, dit Du Tertre, " n'administrent pas la justice chez les Caraïbes; mais de même que chez les « Topinambous, celui qui se croit offensé obtient de son adversaire la satis- « faction qui lui convient, selon que la passion le conduit, et que sa force le '< lui permet. Le public ne s'occupe pas du châtiment des criminels, et si, « chez ces peuples, on se soumet à une offense sans chercher à se venger, '1 on est mis au ban de la tribu comme im lâche et un homme sans hon- '< neur. »

Cependant, l'expérience ne peut manquer de faire sentir les inconvénients du droit individuel et illimité de se venger d'une olVense, au point de vue du

tait de nouveau à l'autorité reclevenue nécessaire du chef et aux lois naturelles de la hiérarchie et de la discipline. Remarquons bien que les fonctions gouvernantes n'avaient point cessé d'être des charges, et qu'aucune rétribution n'était attachée aux fonctions du chef ou du roi. Il vivait comme les autres propriétaires de la tribu du produit de ses troupeaux. Tout au phis lui permettait-on de s'attribuer une part plus forte dans le butin pris sur l'ennemi. Le gouvernement de la tribu était gratuit, ce qui ne l'empêchait pas de constituer pour ceux qui y participaient une lourde charge. De même, lorsque chacun cultivait son blé, le broyait sous la meule et faisait son pain, on ne payait rien pour sa nourriture, mais elle n'en coûtait

maintien de l'ordre et de la conservation de la triltu. On essaye donc do limiter et de réglementer co droit.

'< La quotité de la vengeance légale, si l'on peut s'exprimer ainsi, est souvent l'objet de lois sévères, dans les pays mêmes où nous ne nous attendions pas à les trouver. Ainsi, eu Australie, « le criminel peut racheter son crime '< eu se présentant et en permettant à toute personne olfeuséc do lui donner Il des coups de lance dans certaines parties du corps, dans la cuisse, dans le « mollet ou sous le bras. La partie à percer est indiquée pour chaque crime, 11 et un indigène qui a encouru ce ehàtiini'iit présente souvent la jambe, par II exemple, à la personne qu'il a (iHVnséi>, pour recevoir le coup de lance. » (Sir G. Grev, Australia). Le montant du châtiment est si strictement limité, que si, en infligeant la blessure, un homme, par inattention ou pour quelque autre cause, dépasse les limites prescrites, si par exemple il atteint l'artère, il devient à son tour passible du même châtiment. »

«... La sévérité des anciens codes, ajoute judicieusement sir John Lubbock, et l'uniformité du châtiment qui les caractérise, proviennent probablement de la même cause. Un individu qui se trouvait offensé ne pesait pas très philosophiquement le châtiment qu'il avait le droit d'infliger; et, sans aucun doute, quand, dans une tribu, un chef, civilisé pour sou temps, essaya de substituer la loi à la vengeance particulière, son but dut être de déterminer ceux qui avaient sujet de se plaindre, à demander l'appui de la loi plutôt qu'à se venger eux-mêmes. Or, comment y amener le peuple, si le châtiment infligé par la loi était moindre que celui que la coutume permettait à la victime d'infliger elle-même? [Les origines de la Civilisation. Lois.)

Ce fut seulement beaucoup plus tard que la communauté interdit l'exercice du droit de vengeance en se chargeant de la répression des nuisances privées. Est-il nécessaire d'ajouter que le duel est un reste de ce droit primitif et qu'il subsiste, malgré ce qu'il a de barbare et d'incertain, comme un moyen extrême de venger les offenses que la loi et l'opinion de la communauté sont demeurées impuissantes à réprimer?

pas moins plus cher qu'à l'époque où ces diverses opérations vinrent à être divisées et où l'on se mit à acheter son pain chez le boulanger.

II. Spécialisation des fonctions (jouvemantes. Substitution du régime des corporations à celui de la communauté. — Comme toute division du travail, la spécialisation des fonctions gouvernantes a constitué un progrès, en ce sens que ces fonctions spécialisées devaient être mieux remplies et revenir moins cher qu'à l'époque où chacun était obligé de les exercer, concurremment avec l'industrie qui lui fournissait sa subsistance. Seulement ce progrès n'a pu s'accomplir que lorsque la productivité de l'industrie alimentaire s'est accrue de façon à procurer, outre la subsistance régulière de ceux qui exerçaient cette industrie, un surplus assez considérable, pour faire subsister un personnel spécialement adonné à la création de produits et de services que cbacun était réduit auparavant à produire soi-même, d'une manière grossière insuffisante et intermittente, comme dans le cas du gouvernement ou qui ne pouvaient être produits, comme dans le cas des articles de confort ou de luxe .

C'est la création du matériel agricole et la mise en culture régulière des plantes alimentaires qui a déterminé, avec l'accroissement énorme de la population et de la richesse, ce progrès de la machinery du gouvernement et substitué, dans l'organisation politique aussi bien que dans l'organisation économique des sociétés, le régime des corporations à celui de la communauté.

Comment cette évolution s'est-elle accomplie? On peut essayer de la reconstruire en analysant les nécessités qui naissaient de ce nouvel état des choses. Les témoignages historiques s'accordent pour attribuer la création du matériel de la petite culture et de la petite industrie aux tribus habitant la zone tempérée du continent asiatique. En des-

cemlant vers le midi et en suivant le cours des grands fleuves, on trouvait, avec un climat plus doux, des terrains d'alluvion d'une fertilité extraordinaire. (ïette direction paraît, en effet, avoir été généralement celle que suivirent les tribus en possession du nouveau matériel ou la portion aventureuse de ces tribus'. N'oublions pas que ces migrations étaient déjà auparavant un fait babituel, avec cette seule différence que le rayon dans lequel elles avaient lieu était limité, parce que les ressources étaient moindres-:

1. Si l'ou SI' rejKirto :ni t(nnps oii la rnce luuiiaiue était disséminée sur la terre, on trouve que les premiers éliiblissements (Uit eu lieu sur des hinitcurs; c'est de là que les hommes se sont répandus dans les erses emitiées. Les fleuves qui naissent sur ces hauteurs ont été les premiers guides, comme les liremières routes de ces migrations qui ne s'avancent jamais dans la direction des montagnes, mais qui suivent constamment le cours des rivières; et c'est par la même raison que les courants d'eau et non les montagnes servent de limites aux peuplades primitives dont les habitations viennent se grouper sur les bords dos fleuves. Le Zendavesta l'enferme des traditions anciennes qui confirment cette assertion. II y est dit que le premier établissement de la race iranienne fut Cériéné Vièedjio, actuellement Cachemire ou l'ancienne Paropamise; et que ces Iraniens aj-ant été chassés par Arimaue, occupèrent d'abord les régions situées le hmg de l'Oxus, puis colles qui liordent l'Iudus <it l'Arius, et plus tard les :iutre< contrées qui ont reçu le nom de cette race émigrante. L'Inde a conservé des traditions semblables : elles se rapportent également au plateau do Cachemire ou de Paropamise qu'on y présente, à l'instar de la Thessalic des Grecs, comme la demeure des dieux, des génies et des premiers hommes. Là s'élève la montagne de Mérou, l'Olympe indien, où repose dans sa majesté la force divine et où veillent quatre animaux : un cheval, une vache, un chameau et un cerf; de leur bouche s'écoulent quatre fleuves : le Bourampoutra (enfant de Brama), le Gange, l'Indus et l'Oxus. Les trois premiers sont le berceau des établissements indiens, et leurs rives ont vu se former les sociétés primitives. Les rivages du Nil ont partagé les destinées do l'Oxus, de l'Indus et du Gange. Les anciens auteurs témoignent que la race éthiopienne est descendue des hauteurs de l'Abyssinie, que la province de Méroé fut la première peuplée, et que les émigrations qui en sortirent se répandirent ensuite dans la haute Egypte, dans l'Egypte centrale et dans la basse Egypte. Ainsi la race éthiopienne, eu s'étendaut du sud au nord, a suivi une impulsion directement contraire à celle de la race indienne, qui s'est avancée du septentrion au midi. (Essais sur l'organisation de la tribu dans Vantiquité, par M. Koutorga, traduit du russe par M. Chopin, p. 6.)

2. A l'origine de la civilisation, avant que les hommes se livrassent à l'agriculture, les émigrations paraissent avoir été nombreuses. Cependant, les historiens, partant de l'idée préconçue de l'unité d'origine de la race humaine, en ont peut-être exagéré l'importance. On ne remarque point, par exemple, que les tribus indiennes de l'Amérique du Nord, qui pourvoient

lorsque les tribus demandaient leur subsistance à la chasse, elles allaient à la recherche des cantons les plus giboyeux : lorsqu'elles la demandaient à l'élève du bétail, elles émigraient vers les régions à pâturages. Il était naturel qu'elles se missent de même en quête des régions les plus propres à l'agriculture. Mais jusqu'alors leurs migrations avaient eu pour conséquence nécessaire l'extermination ou l'expulsion des troupeaux humains établis sur les territoires qu'elles allaient occuper. Cette nécessité se modifia par suite de l'invention du nouveau matériel agricole. Comme il fallait pour mettre ce matériel en œuvre non seulement des bêtes de somme, mais encore une proportion considérable de travail humain, adapté au climat, il devint plus avantageux d'asservir les peuplades vaincues que de les détruire. Sous ce rapport, la situation des tribus émigrantes pourvues du nouveau matériel peut être assimilée à celle des Européens, conquérants du nouveau monde. Après avoir dépouillé, à la mode barbare, les populations autochtones de toutes les richesses qu'ils pouvaient emporter, ils entreprirent d'exploiter les abondantes ressources naturelles, d'où ces richesses étaient tirées. Seulement cette exploitation ne pouvait être entreprise d'une

t;ucore ;i leur siibsistauco au moyen do la chasse, se déplacent fréqucmmeut. Chaque tribu a ses terrains de chasse dont elle dépasse rarement les limites. Cette immobilité de l'existence du sauvage s'explique par sa situation économique. Il ne possède qu'un faible capital, des armes, des filets, quelques avances de subsistance. Ce capital, qui lui fournit à peine les moyens de soutenir son existence dans les localités composant le domaine de sa tribu, u'est-il pas tout à fait insuffisant pour lui permettre d'entreprendre des expéditions lointaines? Sans doute on peut se livrer partout à la chasse ou à la pèche, mais avant do connaître les endroits où le gibier et le poisson abondent, ne faut-il pas pratiquer des explorations souvent chanceuses et difficiles? L'accumulation d'im capital relativement assez considérable n'est-elle pas nécessaire pour rendre ces explorations possibles? Or, comme le sauvage, naturellement imprévoyant, accumule peu, il demeure essentiellement sédentaire, à moins que l'excès de la population ou la guerre ne le chasse de son territoire primitif. Tels du moins nous apparaissent les sauvages du nouveau monde et tels devaient être ceux de l ancien. [Dictionnaire de l'Economie politique, art. Émigration.)

manière profitable qu'avec l'auxiliaire de bras nombreux et adaptés au climat. Que fit-on? On y assujettit d'abord les populations conquises, et comme elles ne purent résister aux travaux excessifs et aux traitements inhumains auxquels on les soumettait, on les remplaça par des esclaves, importés d'Afrique. Les choses ont dû se passer de la même manière lorsque les tribus progressives de race aryenne eurent fait la découverte et la conquête des régions méridionales de l'Asie et de l'Europe, et c'est ainsi que le progrès agricole a engendré l'esclavage en le rendant productif.

Il a engendré aussi le régime des castes ou des corporations gouvernantes. La mise en culture de contrées vierges, au moyen d'un matériel agricole desservi par des esclaves, donnant un énorme pi^oduit net, la population et la richesse devaient s'accroître dans une progression extraordinairement rapide. On vit alors s'établir de vastes et puissants empires contenant une population cent fois supérieure à celle que pouvaient faire subsister auparavant sur le même territoire les industries rudimentaires de la chasse et de la récolte des fruits naturels du sol. Ces établissements politiques appartenaient aux émigrants , pourvus du nouvel outillage, qui les avaient fondés en vue de les exploiter, en asservissant et en dressant aux travaux agricoles et industriels la population autochtone, et qui s'en réservaient naturellement, à titre de propriétaires, la direction et les profits.

C'est ainsi que l'appropriation de l'Etat politique à une classe, issue presque toujours d'une race étrangère et supérieure, remplaça la communauté primitive. Mais le changement provoqué dans la constitution politique des sociétés par l'invention de l'outillage agricole et l'avènement de la petite industrie ne devait pas s'arrêter là.

IIL Causes de la diversité des institutions politiques. Le

régime féodal. — Relativement peu nombreux, obligés de se disséminer sur un vaste territoire, obligés encore de maintenir leurs esclaves ou leurs sujets dans l'obéissance et de protéger leur domaine contre les convoitises des autres tribus, avides de butin, les conquérants, fondateurs d'Etats ne pouvaient plus se contenter de l'organisation rudimentaire de la tribu. Cette organisation qui était adaptée à de petites sociétés composées de quelques centaines ou de quelques milliers d'individus, vivant de la même industrie, pouvait-elle encore suffire à de grandes sociétés, dont les membres se comptaient par millions, appliqués à des travaux variés, et parmi lesquels les conquérants ne formaient qu'une faible minorité ? ]^e fallait-il pas que les institutions politiques de la tribu se modifiassent, en vue de pourvoir à ces nécessités nouvelles? Ce progrès ne manqua pas de s'accomplir, sous l'influence de la force irrésistible des choses, mais il ne s'accomplit point d'une manière uniforme et tout d'une pièce. Le modo de constitution et d'organisation des Etats que l'avènement de la petite industrie fit succéder aux tribus vivant de la chasse et de l'élève des troupeaux dépendit, en premier lieu, de la condition politique des tribus dont ils étaient issus; en second lieu, des circonstances particulières de sol, de climat, de configuration physique et de situation géographique des régions où ces Etats se constituèrent. Nous avons remarqué que tantôt le pouvoir effectif avait fini par se concentrer dans la famille la plus nombreuse, la plus riche et par conséquent la plus puissante de la tribu, tantôt dans un certain nombre de familles, tantôt enfin, dans les tribus où la distribution de la richesse était demeurée plus égale, que ce pouvoir était resté en quelque sorte indivis parmi tous les membres de la communauté. Il est clair que la transformation politique déterminée par le nouvel état des choses devait porter l'empreinte de la condition politique anté-

rieure de la tribu coiiquéraule ; qu'elle devait s'opérer ici dans le sens monarohique, là dans le sens aristocratique, ailleurs dans un sens démocratique. Cependant une nécessité supérieure, — celle qui dérivait principalement de la situation ethnographique de la région oh l'Etat se fondait, de l'étendue de l'État et des risques auxquels il était exposé, — finissait toujours, après une période de tâtonnement plus ou moins longue, par déterminer son mode définitif de constitution, soit que ce mode s'accordât avec les précédents politiques de la tribu, soit qu'il les contrariât.

Mais avant d'arriver au mode de constitution politique approprié à leurs conditions d'existence, les Etats issus de la conquête, dans les premières époques de l'âge de la petite industrie, ont passé invariablement par une période de formation aristocratique et féodale. Chez les uns, ce mode de constitution est devenu définitif tout en se modifiant conformément aux tendances primitives des tribus conquérantes, et il a donné naissance à des républiques plus ou moins aristocratiques; chez les autres, il a abouti à des monarchies plus ou moins absolues.

Cette période de formation qui présente partout des caractères identiques dérivait des nécessités, partout idenques aussi, de la conquête.

Une conquête est une entreprise comme une autre, et les hommes qui s'associent pour s'y livrer ont en vue les bénéfices qu'elle peut procurer. C'est aussi une entreprise qui a ses conditions spéciales et ses procédés techniques, soit qu'il s'agisse de la conquête proprement dite ou de la conservation et de l'exploitation de la population et du territoire conquis. La conquête exige la constitution préalable d'une armée avec sa hiérarchie et sa discipline nécessaires, un matériel, des approvisionnements et quelques notions de stratégie et de tactique chez ceux qui la dirigent. A l'origine, cette armée est inva-

riablemenl constituée comme une société en participation. Chacun prend part à l'entreprise en vue du butin, et, ce butin conquis, chacun en reçoit un lot proportionné à son apport et à l'importance de ses services. C'est seulement plus tard, lorsque la richesse s'est accrue et inégalisée en s'accroissant, que les chefs de l'entreprise rétribuent leurs ouvriers, soit en leur fournissant la subsistance et l'entretien en nature, soit en leur allouant une solde en argent, à laquelle vient s'ajouter toutefois jusqu'à une époque récente une part, mais beaucoup plus faible et simplement accidentelle, dans le butin. Le résultat atteint, la conquête faite, le partage s'opère suivant les règles dont l'expérience a démontré l'utilité et qui ne diffèrent point de celles qu'une expérience analogue a fait adopter dans les autres entre- •prises. Alors apparaît la nécessité d'assurer la conservation et l'exploitation des fruits de la conquête, lesquels consistent principalement en terres, en habitations et en esclaves. Cette seconde opération a aussi sa technique, composée d'un ensemble de procédés adaptés au but à atteindre et que l'expérience révèle. L'organisation féodale est le produit de cette science, ou plutôt de cet empirisme technique de la conquête. Elle est en effet, comme on va le voir, le mode de constitution naturel d'un Etat issu de la conquête, sous le régime de l'association en participation, c'est-àdire avant l'institution des armées soldées.

Après une opération de partage, souvent laborieuse et féconde en querelles, surtout quand les divinités et leurs ministres manquent du prestige nécessaire pour régler les parts et prévenir les réclamations, chacun entre en possession de sa part, grande ou petite, du butin mobilier et immobilier. Il s'agit maintenant de la garantir contre tout risque de dépossession générale ou particulière provenant des révoltes et des agressions intérieures ou des invasions du dehors. Comment va s'organiser cette assurance ,

d'autant plus indispensable que les i-isques sont plus nombreux et plus pressants? Elle s'organise simplement par l'application du mécanisme de l'instrument de la conquête à cette œuvre complémentaire. Au lieu de se dissoudre, l'armée conquérante demeure organisée en permanence. Cette permanence est obtenue au moyen d'une série d'obligations imposées aux bénéficiaires co-partageants de la conquête, et dont l'ensemble constitue le code féodal. Les obligations militaires sont rendues héréditaires et elles demeurent attachées, à perpétuité, à la possession des domaines partagés. Des précautions indispensables sont prises pour empêcher ces domaines, qui garantissent l'exécution des obligations requises pour la sécurité commune, d'être morcelés ou aliénés. Si les co-participants de la conquête étaient, en efîet, demeurés libres de disposer à leur gré de la portion immobilière de leur butin, ils auraient probablement partagé leurs domaines entre leurs enfants, en introduisant ainsi une cause de désordre et de dissolution dans la hiérarchie; il aurait pu arriver même que ces domaines passassent par voie d'aliénation ou autrement entre des mains ennemies. On prévint ces causes d'affaiblissement et de dissolution de l'instrument de défense, en rendant inaliénables, indivisibles et insaisissables, les domaines grevés d'obligations militaires et en imposant à leurs titulaires l'obligation de les transmettre de mâle en mâle par ordre de primogéniture. De plus, à chaque décès des occupants, l'héritier dut recevoir l'investiture de son chef hiérarchique, et s'il existait contre lui quelque cause d'exclusion, motivée par son incapacité ou son indignité, le domaine était alloué à un autre, réputé plus capable de s'acquitter des obligations qui y étaient attachées. L'organisation militaire nécessaire à la conservation des fruits de la conquête pouvait ainsi se perpétuer à travers les générations successives, en constituant une véritable société d'as-

suraiice mutuelle A côté et au-dessous de cette armée transformée, par les nécessités de la défense commune, en une corporation permanente, on voit se former sur le même modèle, et en vue d'un objet analogue, toute une série d'autres corporations. Les prêtres, qui remplissent les fonctions religieuses et civiles ou qui exercent les professions libérales de la société nouvelle, et auxquels une part du butin mobilier et immobilier a été allouée en reconnaissance de la protection des divinités dont ils sont les mandataires, forment une autre corporation égale, parfois même supérieure à celle des bommes de guerre. Au-dessous de ces deux corporations politiques qui se partagent la propriété du domaine immobilier et le gouvernement de l'Etat, on voit apparaître les corporations de métiers dans lesquelles se casent les bommes impropres à la guerre et aux fojictions dirigeantes, qui n'ont point obtenu de part dans la distribution des domaines, et qui vivent de l'exercice des industries inférieures. Ils se constituent en sociétés particulières, en vue de la protection de leur métier ou de leur commerce et des biens qu'il leur permet d'acquérir, et ces sociétés, ces castes ou ces corporations, se multiplient et croissent en importance à mesure que l'augmentation de la productivité de l'industrie luimaine, et spécialement de l'industrie alimentaire , détermine une extension plus grande et une ramification plus étendue de la production. Au-dessous de la société conquérante, ainsi partagée en corporations ou en castes, apparaît la multitude assujettie, qui forme le cheptel du domaine conquis.

Cette organisation ne s'est évidemment pas établie d'emblée sur un plan préconçu ; elle s'est faite peu à peu à mesure que se manifestaient les nécessités auxquelles elle devait pourvoir. C'est seulement lorsque des révoltes inté-

1. Voir le Dictionnaire de l'Économie 2)olil/que, art. l^oblesse.

rieures ou des invasions du dehors ont montré aux conquérants le danger de se disséminer sur le territoire conquis, en laissant se relâcher les liens de leur association, qu'ils cherchent les moyens les plus propres de parer à ce danger et qu'ils rendent permanente pour l'occupation l'organisation hiérarchique à laquelle ils avaient dù s'astreindre pour la conquête. Ce qui prouve que la constitution féodale dérivait naturellement des nécessités de cette sorte d'entreprises, dans la période qui a suivi la naissance de la petite industrie, c'est qu'on la retrouve, avec de simples différences de formes et d'apparences , dans toutes les régions ou des tribus conquérantes ont fondé des Etats , en réduisant en servitude les populations autochtones. Partout elles forment des corporations plus ou moins étroitement hiérarchisées, partout le gouvernement est entre les mains d'une « société » de guerriers, alliée à une « société » de prêtres, à moins que ces deux associations ne se trouvent confondues; au-dessous s'étagent, suivant leur importance, les corporations de métiers, puis viennent les esclaves et les serfs, appliqués aux fonctions inférieures de la production agricole et industrielle. Ces diverses corporations sont constituées uniformément en vue de la protection mutuelle de la vie, de la propriété et de l'industrie de leurs membres. Les corporations de métiers ne diffèrent des autres ni dans leur but ni dans le mode d'organisation qu'elles adoptent pour l'atteindi^e. Il n'y a, pourrait-on dire, entre ces deux catégories d'associations qu'une différence de degré. Les corporations de métiers ne sont pas exposées comme les corporations politiques à un risque incessant de dépossession et de destruction ; elles ont simplement à se protéger contre les empiétements de leurs quasi -similaires et k faire leur police intérieure. Elles ne sont pas obligées en conséquence de se soumettre à des obligations aussi étroites et à une discipline aussi rigide, quoiqu'on i*etrouve dans

leur organisation la plupart des traits qui caractérisent celle des corporations politiques.

De même, les inégalités d'importance et de pression des risques intérieurs et extérieurs, auxquels étaient exposés les Etats issus de la conquête , déterminent les diiférences de leur constitution politique.

Dans une région étendue et ouverte , où l'exploitation de riches terrains d'alluvion permettait à la population et à la richesse de se multiplier rapidement , où, en même temps, les conquérants étaient exposés plus qu'ailleurs aux convoitises des tribus ou des nations pauvres et avides de butin, qui occupaient des régions moins favorisées, la monarchie, autrement dit la dictature héréditaire d'un chef d'armée avec une hiérarchie fortement organisée et strictement obéissante , apparaissait comme la forme nécessaire de la constitution politique de l'Etat. Il en était autrement dans les régions montueuses, où les teri'es étaient moins fécondes et le climat plus rude. La tribu qui s'établissait dans une de ces régions d'un accès difficile avait moins à craindre le danger des invasions. Les révoltes de la population assujettie y étaient aussi moins à craindre, cette population, occupée aux travaux inférieurs de la production, ne pouvant s'y multiplier autant que dans les terres basses et chaudes. C'est pourquoi, tandis que la forme monarchique prévalait d'une manière définitive dans les grands Etats de la Chine, des deux péninsules de l'Inde, de la Mésopotamie et de l Egypte; en Italie et eu Grèce, les tribus conquérantes cessèrent, la conquête faite, de sentir la nécessité d'une dictature permanente ; elles se débarrassèrent de leurs rois et constituèrent leurs Etats sous la forme d'une oligarchie plus ou moins rapprochée de la démocratie, selon que la richesse et la puissance qu'elle a conférées de tous temps étaient plus ou moins également partagées. Elles ne recouraient à un dictateur , c'est-à-dire à un roi

temporaire, que lorsque la nécessité s'en faisait de nouveau sentir, dans les moments d'extrême péril, quand il fallait que la « société » en possession de l'Etat se soumit cà un chef, comme une armée obéit à son général et l'équipage d'un navire à son commandant, en vue du salut commun.

De là encore des différences considérables dans la condition de la classe gouvernante et possédante des Etats, surtout au point de vue intellectuel et moral.

Dans une république aristocratique ou démocx'atique , la classe en possession de la souveraineté jouit d'une somme d'indépendance et de liberté supérieure à celle qui lui est laissée dans un Etat monarchique, où la souveraineté est concentrée entre les mains d'un roi ou d'un empereur. D'un autre côté, le personnel politique et administratif est recruté par voie d'élection dans un Etat aristocratique ou démocratique, et surveillé par les électeurs, tandis que dans un Etat monarchique il est nommé et surveillé par le monarque ou par ses mandataires. Sans doute, on ne saurait dire que l'élection par plusieurs et surtout par un grand nombre soit un mode de sélection intrinsèquement supérieur à la nomination par un seul; mais quand une classe est investie du pouvoir d élire et de contrôler ceux qui gouvernent et administrent l'Etat, les facultés dirigeantes et les aptitudes politiques de cette classe acquièrent un développement auquel elles ne peuvent atteindre dans un Etat où l'exercice de la souveraineté appartient à un seul homme. Les sciences morales et politiques sont nées et ont grandi au sein des républiques grecques, et il est douteux qu'elles eussent réalisé des progrès analogues sous un régime monarchique. Ce qui semble l'attester, c'est que le développement des sciences et des arts politiques s'est arrêté aussitôt que les oligarchies républicaines qui gouvernaient les petits Etats de la Grèce eurent perdu le pouvoir souverain.

En revanche, la diffusion de la souveraineté était moins

favorable quo sa concentration à la population assujettie et môme aux classes simplement exclues des fonctions politiques. Sans cloute, une monarchie absolue peut devenir très lourde, mais le monarque n'a aucun intérêt à sacrifier les faibles et les pauvres aux riches et aux puissants. Au contraire I il est intéressé plutôt à empèclu'r la classe aristocratique d'acquérir un ascendant dont elle pourrait être tentée défaire usage pour le déposséder. C'est pourquoi il s'appuie de préférence sur le grand nombre, et c'est ainsi que s'expliquent l'impopularité des oligarchies républicaines et la popularité de la monarchie ou du césarisme.

On remarquera que dans tous les grands Etats de l'antiquité où les nécessités do la sécurité et de la conservation de l'établissement politique fondé par la conquête avaient imposé le régime de la monarchie, c'est-à-dire de la dictature permanente et héréditaire, ce régime s'est perpétué. Les conquérants succédaient aux conquérants, mais les nécessités dérivant de l'occupation demeurant les mêmes, il fallait bien recourir au régime qui s'y trouvait le mieux adapté. Les Etats constitués sous la forme d'oligarchies républicaines dans le bassin de la Méditerranée ont eu une autre destinée. Aussi longtemps que ces Etats n'ont possédé qu'un petit territoire et des frontières faciles à défendre, leur constitution oligarchique et féodale apu subsister, avec des intermittences de dictature dans le moment d'extrême péril; mais lorsque le plus puissant de ces établissements politiques eut absorbé tous les autres, lorsque l'Etat romain eut englobé la plus grande partie du monde civilisé, et quo d'un autre côté, cet immense Etat, formé d'éléments hétérogènes, se trouva continuellement en butte aux agressions des barbares, la dictature dut devenir permanente, d'intermittente qu'elle était auparavant, et l'empire succéda à la république.

Mais tous ces Etats, quelle que soit la forme de leur con-

LES GOUVERNEMENTS DE LA PETITE INDUSTRIE. 4:î

stitutioQ, ont doux caractères communs qui difréi'onciont essentiellement leur organisation politique de celle des tribus auxquelles ils ont succédé, savoir : l'appropriation exclusive du gouvernement à une classe particulière de la société et la spécialisation des fonctions gouvernantes. L'État n'est plus, — comme il l'était dans la tribu, — la chose de la communauté entière, et ses membres cessent de combiner l'exercice gratuit des fonctions gouvernantes avec l'industrie qui leur fournit la subsistance. L'Etat appartient à l'association qui l'a fondé et qui se constitue comme une corporation permanente, avec une hiérarchie et une discipline plus ou moins étroites, selon le tempérament et la condition de ses différents membres, selon encore l'importance et l'imminence des risques qui menacent l'Etat. Les membres de l'État se partagent les fonctions gouvernantes, qu'ils exercent le plus souvent h l'exclusion de toute autre industrie, et qui leur fournissent leurs moyens d'existence. En d'autres termes, l'État a passé du régime de la communauté et des fonctions gratuites à celui des corporations et des fonctions spécialisées et rétribuées.

§ IV. Mode économique de la formation des États dans l'ère de la petite industrie. Les entreprises politiques. — Insistons encore sur la cause première et déterminante de cette transformation capitale et sur la manière dont elle a agi.

Cette cause réside, comme nous l'avons vu, dans l'avènement de la petite industrie et, en particulier, dans la création du matériel agricole et la mise en culture régulière des plantes alimentaires. Jusque-là les fonctions politiques avaient été gratuites, car l'insuffisance de la productivité de l'industrie qui pourvoyait aux premières nécessités dë la vie ne permettait pas d'en rétribuer d'autres. Au lieu d'être une source de profits, elles constituaient une charge, dont chacun des membres de la communauté devait supporter

sa part. Mais, à l'avènement de la petite industrie, la situation change du tout au tout. Au lieu de pourvoir seulement à la subsistance de celui qui s'y livre, la production alimentaire donne un surplus, parfois considérable. L'existence de ce surplus permet aussitôt de rétribuer des industries qui ne pouvaient pas l'être auparavant. Ces industries ne manquent pas de naître et de se multiplier à mesure que le matériel et les procédés de la production se perfectionnent et que la productivité du travail de Fhomme augmente en conséquence.

Comment les fonctions politiques se séparent-elles alors de l'industrie alimentaire à laquelle elles étaient jointes, pour constiluer une branche de travail subsistant par ellemême? Toute industrie nouvelle se crée sous la forme di entreprises, soit qu'elle se sépare d'une autre, soit qu'elle naisse tout d'une pièce, d'un progrès de la machinery de la production. Du moment où elle peut donner un profit supérieur à celui que procurent les branches de travail déjà existantes, il se trouve des hommes prêts à l'entreprendre, en y appliquant les forces et les ressources dont ils disposent. Telle a été l'origine des entreprises politiques comme de toutes les autres. Aussi longtemps que les hommes n'ont possédé que des instruments et des procédés rudimentaires pour se procurer la subsistance, leurs entreprises ont eu uniquement pour objet la recherche ou la capture des aliments. Ces entreprises se réduisaient à des expéditions de chasse ou de guerre, celles-ci engagées en vue du pillage des provisions accumulées par d'autres ou de l'anthropophagie. Mais du moment où ils ont été en possession d'une machinery plus productive, la carrière ouverte à l'esprit d'entreprise s'est agrandie. Les hommes les plus industrieux ont entrepris l'élève des troupeaux et plus tard la culture des plantes alimentaires, avec quelques industries accessoires, la confection des vêtements, la fabrication des armes

et des outils. Toutefois ces nouvelles branches de travail que le progrès faisait pousser demeuraient associées aux anciennes. Les tribus en voie de progrès continuaient à s'adonner à la pratique du pillage, quand elles croyaient y trouver profit. De nos jours encore ne voyons-nous pas des peuples plus ou moins industrieux et civiHsés, en Afrique et ailleurs, exécuter des razzias sur les terres de leurs voisins ? La fondation des Etats politiques n'a été qu'un développement du système des razzias, à une époque où l'invention du matériel agricole avait augmenté, dans une proportion extraordinaii'e, la productivité de l'industrie alimentaire. Du moment oii cette branche maîtresse delà production devenait assez féconde pour donner un surplus, les frais d'entretien et de renouvellement du personnel et du matéi'iel agricoles étant couverts, il devenait avantageux de remplacer la simple razzia par une exploitation permanente des terres et du travail qui fournissaient le butin. En d'autres termes, on pouvait, en entreprenant cette exploitation, obtenir avec moins de peine un profit supérieur cà celui que procurait la pi"atiquo ordinaire du pillage. On ne s'associa donc plus seulement en vue de faire des incursions et d'exécuter des razzias dans le domaine des autres tribus, on s'associa en vue de conquérir des terres, propres à l'agriculture, avec leur cheptel d'hommes et d'animaux domestiques, et de tirer un profit permanent et régulier de leur exploitation. Comment pouvait-on recueillir ce profit? Le moyen le plus expéditif et le plus simple consistait cà réduire en esclavage la population qui meublait le sol, à la dresser à la pratique de l'agriculture si elle n'y était point déjà dressée, et à s'emparer du surplus ou du produit net de l'exploitation. Ce surplus ou ce produit net constituait la rétribution de l'industrie des fondateurs d'Etat, ou le profit de leurs entreprises. Dans les régions fertiles où la population était nombreuse et facile à plier au travail

et à l'obéissance, les entreprises de ce genre procuraient aux entrepreneurs, associés on participation, des bénéfices assez élevés pour les dispenser d'exercer d'autres industries. Dans les contrées moins favorisées, où la population asservie était moins nombreuse et plus difficile à plier au joug, les fondateurs de l'Etat étaient fréquemment obligés de diriger eux-mêmes l'exploitation du lot qui leur était échu en partage, parfois même de conduire la charrue ou d'exercer quelque autre industrie. Tel fut le cas à Athènes et à Rome, avant que celle-ci n'eût multiplié ses acquisitions. Ouoi qu'il en soit, les fondateurs d'Etat trouvaient la rémunération de leur industrie dans le produit de l'exploitation du domaine qu'ils avaient conquis et de son cheptel d'habitants réduits en servitude, et, grâce à l'invention du matériel agricole, ce produit, qui eût été nul avec l'outillage primitif, devint assez considérable pour rendre l'industrie de la conquête et de la fondation des Etats, la plus productive de toutes les branches du travail humain. C'était aussi, à la vérité, celle qui comportait le plus de risques, car il fallait non seulement gouverner et administrer les domaines conquis, mais les défendre contre des concurrents d'autant plus âpre à la curée que la proie était plus riche et qu'ils étaient plus pauvres.

Le taux de la rétribution de l'industrie des fondateurs d'Etats ou des conquérants qui parvenaient à les expulser et à prendre leur place dépendait, en premier lieu, de la fécondité du sol, des qualités industrieuses de la population qui le mettait en valeur, de la bonne organisation et de la gestion intelligente des exploitations agricoles et industrielles appartenant aux fondateurs ou aux maîtres de l'État, de l'efficacité de la protection des personnes et des propriétés contre toute agression intérieure ou extérieure; en second lieu, de la proportion qu'ils s'attribuaient dans le produit des exploitations. Cette proportion qu'ils étaient les maîtres de fixer à

leur guise, ils devaient naturellement s'attachera la porter au maximum en ne laissant ainsi à la population assujettie qu'un minimum de subsistances. Telle a été, en eifet, de tous temps leur tendance, ('ependant, cette tendance ne farda pas à être combattue et, en partie, neutralisée par l expérience de ses effets nuisibles. La population surmenée et surchargée se décourageait et s'affaiblissait quand elle ne se révollail point, et le tau.K des redevances qu'on exigeait d'elle finissait par diminuer en raison même de leur exagération. Sous Finlluence de cette expérience, et, comme nous le verrons plus loin, de la pression de la concurrrence politique, on vit s'établir successivement un ensemble de coutumes et de garanties limitatives du pouvoir discrétionnaire des maîtres de l'Etat. Grâce à ces coutumes et à ces garanties, du moins dans les pays oii elles eurent une efficacité suffisante, la classe possédante et gouvernante dut se contenter d'une part })lus modérée dans le produit du travail des classes assujetties, et celles-ci purent croître à la fois en nombre et en richesse. Peu à peu elles se rachetèrent de la servitude, et elles acquirent même une portion de plus en plus grande du sol qui avait été primitivement la propriété exclusive des conquérants. Alors elles prétendirent entrer en partage du pouvoir politique avec la classe gouvernante, et plus leurs industries se développaient grâce aux progrès de la machinery î{o la production, plus elles devenaient riches et puissantes, plus aussi leur compétition devenait redoutable pour les descendants de l'ancienne société des fondateurs ou des conquérants de l'Etat. C'est dans la seconde période de l'âge de la petite industrie qu'elles ont commencé à arriver à leurs fins et à jouer un rôle politique.

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