XXXVI AVA.NT-PROPOS
Ce qu'elle a demandé dans tous les temps.
Elle demande à enseigner l'humanité, c'est-àdire à la dominer : c'est ce qu'elle appelle procurer son salut. La Papauté romaine, et même la Compagnie de Jésus, le principal auxiliaire de la Papauté, n'ont jamais eu d'autres visées.
Il n'y a donc rien de changé.
Si l'Eglise parvenait à ses fins, alors recommencerait contre cette puissance toute morale et d'autant plus redoutable la lutte éternelle de la liberté contre l'autorité. Dans cette lutte, la liberté ne sera jamais vaincue, car il est de son essence comme de sa destinée de toujours combattre, de tomber parfois pour se relever aussitôt, de vaincre pour recommencer, avec des alternatives de succès et de revers, jusqu'à la fin des temps. Mais il n'y a pas à se dissimuler que, pour soutenir un duel semblable, la liberté doit être bien armée : or, elle ne peut l'être que par la science, et c'est à la science que ceux qui viendront après nous demanderont de plus en plus les moyens de défendre le progrès et de faire triompher la justice.
Suivant une parole que l'Eglise connaît bien :
Veritas liberabit 7ios.
E. Spuller.
Paris, le 27 novembre f892.
LE TOAST DU CARDINAL LAVIGERIE
On a pu voir, dans V Avant-propos qui précède, que divers •symptômes, d'ordre à la fois doctrinal, diplomatique et politique, annonçaient aux esprits attentifs qu'une évolution d'un caractère et d'une importance considérables allait tbientôt se produire dans le gouvernement général de l'Église catholique, et que cette évolution, dont les causes 'intimes et profondes sont encore loin d'être révélées à tous '-les yeux, se manifesterait tout d'abord par un changement nécessaire dans les relations du clergé avec la République française.
Le fait historique qui a marqué ce changement et qui reste 1*^ point de départ de cette évolution générale de l'Église, c'est le toast porté, le 12 novembre 1890, dans son •palais archiépiscopal, après un diner offert aux officiers Âe l'escadre française de la Méditerranée, par le cardina iLavigerie, archevêque d'Alger.
Spuller. ÉtoI. de l'Égl. 1
L ÉVOLUTION DE L ÉGLlSfc:
Profitant d'une absence momentanée de M. Tirman, lîouverneur général de l'Algérie, qui se trouvait alors en France pour affaires de service, le cardinal Lavigerie, archevêque d'Alger et de Carthage, primat de l'Église d'Afrique, crut devoir inviter à sa table les officiers de l'escadre d'évolutions de la Méditerranée, qui étaient venus lui faire visite.
En envoyant cette invitation insolite à des officiers dont les sentiments politiques passent pour assez tièdes à l'égard des institutions républicaines, le cardinal-archevêque d'Alger avait son dessein. La signification des paroles qu'il prononça s'accrut encore du fait qu'elles furent adressées, comme par une sorte de coup droit et à bout portant, au vice-amiral Charles Duperré, dont les opinions et les relations avec les anciens partis monarchiques, notamment avec le parti impérialiste, venaient d'être récemment dénoncées à la tribune de la Chambre des députés.
Quel éfait ce dessein?
Le discours du cardinal Lavigerie l'apprit aux officiers quelque peu surpris et déconcertés qui l'entendirent. On rapporta même sur les entrefaites que le vice-amiral Charles Duperré, qui ne s'attendait pas, dit-on, à une manifestation de ce genre, en fut tout stupéfait et ne trouva rien à répondre. 11 faut reconnaître que le cardinal avait touché, dans son toast, à la plus brûlante des questions politiques, et que l'amiral obéit à son devoir de soldat, en gardant le silence et en se refusant à suivre le prince de l'Église sur un terrain où il n'avait pas, comme lui, toute liberté de s'expliquer.
La surprise éprouvée par les officiers de l'escadre fut au moins aussi grande dans le public, et le premier jour le toast d'Alger n'apparut pas avec toute son importance.
Voici en quels termes La République française, dans son numéro du 14 novembre 1890, annonça cet événement et publia le toast du cardinal Lavigerie :
Le cardinal Lavigerie, archevêque d'Alger, recevant les officiers de l'escadre de la Méditerranée, a porté un toast à Tunion de tous les Français.
LE TOAST DU CARDINAL LAVIGERIE
Il n'y a là rien d'étonnant, car tout le monde sait que l'éminent prince de l'Église se pique d'avoir le cœur aussi chaud que l'esprit large, et d'être aussi dévoué à la France qu'à sa mission apostolique.
Mais voici où le langage du cardinal Lavigerie mérite non pas d'être saisi au vol et lu en courant, mais pesé et médité, pour être bien compris :
« Plaise à Dieu, dit-il, que l'union qui se montre parmi nous règne bientôt entre tous les fils de la mère patrie !
<( L'union, en présence de ce passé qui saigne encore, de lavenir qui menace toujours, est en ce moment notre besoin suprême : c'est aussi le premier vœu de l'Église, à tous les degrés de la hiérarchie. Sans doute, elle ne nous demande de renoncer ni au souvenir des gloires du passé, ni aux sentiments de fidélité et de reconnaissance qui honorent tous les hommes. Mais quand la volonté d'un peuple s'est nettement affirmée, que la forme d'un gouvernement n'a rien en soi de contraire, comme le proclamait dernièrement Léon XIII, aux principes qui seuls peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées; lorsqu'il faut, pour arracher son pays aux abîmes qui le menacent, l'adhésion sans arrière-pensée à cette forme de gouvernement, le moment vient enfin de déclarer l'épreuve faite et, pour mettre un terme à nos divisions, de sacrifier tout ce que la conscience et l'honneur ordonnent à chacun de nous de sacrifier pour le salut de la patrie. »
Aucun autre auditoire n'était plus digne d'entendre ces vraies et belles paroles que les officiers de notre escadre, y compris celui qui la commande, l'amiral Charles Duperré lui-même.
Il n'y a pas un homme de conscience et de devoir, dans farmée comme dans la nation, qui puisse
l'évolution de l'église
s'élever contre le langage du cardinal Lavigerie. Toutefois, ce qui est à noter, c'est que ce prince de TÉglise a cru devoir motiver la déclaration si grave que contient son discours, et qu'il l'a fait en des termes -encore plus saisissants que tout le reste :
(( En dehors de cette résignation, a-t-il dit, de cette acceptation patriotique, rien n'est possible, en effet, ni pour conserver l'ordre et la paix, ni pour sauver le culte même dont nous sommes les ministres. Ce serait folie d'espérer soutenir les colonnes d'un édifice sans entrer dans l'édifice lui-même, ne serait-ce que pour empêcher ceux qui veulent le détruire ■d'accomplir leur œuvre de folie, surtout d'assiéger du dehors, comme le font encore quelques-uns, malgré des hontes récentes, donnant à nos ennemis ■qui nous observent le spectacle de nos ambitions et de nos haines et jetant dans le cœur de la France le découragement précurseur des dernières catastrophes. »
Ce langage sévère, où l'on sent peut-être trop le pessimisme d'une âme en proie à toutes sortes d'inquiétudes et qui contraste si singulièrement avec les discours des conservateurs « fin de siècle », dont nous admirons tous les jours la désinvolture, ce langage d'un patriotisme attristé et tout anxieux serat-il entendu? sera-t-il compris?
Nous sommes curieux de voir ce que vont écrire de ce discours les feuilles les plus dévouées à l'ordre moral.
Le cardinal Lavigerie n'est pas le premier venu. 11 parle de façon à faire comprendre qu'il en a reçu le conseil, peut-être même l'ordre, de la plus haute autorité qull y ait dans le monde conservateur, nous voulons dire le pape lui-même.
Eh bien! s'il parle par ordre, qu'y-a-t-il à faire? Il ti'y a qu'à se soumettre, ne vous semble-t-il pas?
LE TOAST DU CARDINAL LAVIGERIE
On ne se soumettra point, on continuera de discuter, de batailler, d'hésiter et de perdre du temps.
Or, si nous ne nous trompons, la polémique commença presque aussitôt.
Les uns trouvaient que le cardinal-archevêque d'Alger avait eu le tort grave d'agiter la plus inopportune — ils n'osaient pas dire la plus importune — des questions, celle de l'adhésion possible des catholiques à la République, sans avoir pris som de rappeler les innombrables griefs de l'Église contre ce régime détesté; les autres pensaient que les paroles enflammées du prélat ne pouvaient servir qu'à jeter encore un plus grand trouble dans les esprits déjà si inquiets.
La très grande majorité des catholiques inclinait d'ailleurs à penser que le cardinal Lavigerie avait parlé spontanément, en son propre et privé nom, sans engager personne que lui-même.
Il devint nécessaire de reprendre et de préciser ce qu'avait dit l'archevêque d'Alger. On saisit l'occasion de la lettre pastorale que le cardinal crut devoir adresser à son clergé de l'église d'Afrique.
On aura beau équivoquer sur le discours du cardinal Lavigerie : ce discours est un fait; et, bon gré mal gré, il s'impose comme tel. Si ce n'était rien de plus que l'expression de la pensée personnelle d'un homme, fût-il aussi considérable que l'archvêque d'Alger, il y a beau temps qu'on ne parlerait plus de ce discours, tandis que l'on en parle tous les jours et que l'on en dispute comme d'un événement à longue portée dont il importe de prévoir et, s'il est possible, d'arrêter les conséquences.
l'évolution de l'église
Le cardinal Lavigerie a compris d'ailleurs qu'il lui importait de ne pas laisser dire que son allocution aux officiers de Tescadre de la Méditerranée n'est qu'une improvisation toute de circonstance et dont, la réunion finie et l'auditoire dispersé, il ne doit plus rien rester: Il a voulu adresser un exemplaire imprimé du texte de son discours à tous les prêtres placés sous sa juridiction, afin de leur permettre non seulement d'y réfléchir et d'en faire leur profit, mais de le garder dans leurs archives, comme un enseignement qui doit demeurer.
Il résulte de là que l'intention préméditée du cardinal se précise et prend corps : c'est bien un acte qu'il a voulu faire; ce n'est pas une simple démonstration politique, mais un acte doctrinal. Ce caractère donné par le cardinal Lavigerie à son allocution aux officiers de l'escadre ne laissera pas d'embarrasser ceux des catholiques qui n'ont pas perdu tout à fait le respect de l'enseignement épiscopal. Il n'y a pas lieu ni moyen d'équivoquer : la lettre de M. Lavigerie à son clergé d'Afrique est fort nette; elle se réfère aux encycliques du pape Léon XIII, pour en rappeler les doctrines infaillibles, et le cardinal démontre sans peine qu'il n'a rien dit que de parfaitement conforme aux enseignements de la plus haute autorité doctrinale qui soit dans l'Église.
M. Lavigerie va plus loin.
Il réfute, en passant et dans des notes aussi piquantes que topiques, les allégations à l'aide desquelles on s'eff'orce de frapper ses déclarations de discrédit, ei il ajoute même qu'il s'attend à d'autres calomnies.
Décidément, c'est un homme qui connaît son monde et qui pourrait bien être décidé, lui aussi, à pousser les choses jusqu'au bout. Comme on dit de tous les
LE TOAST DU CARDINAL LAVIGERIE
côtés que le pape Léon XIII s'est montré satisfait du discours aux officiers de l'escadre française, et comme on ajoute que le cardinal Lavigerie n'aurait pas été assez imprudent pour s'exposer à un désaveu, il faut bien reconnaître, comme nous le disons plus haut, que le discours d'Alger est un fait, et même un fait d'une importance décisive, en dépit de tout ce que l'on tente pour en atténuer ou pour en rabaisser la signification.
On s'évertue à nous prouver que le cardinal Lavigerie, en invitant tous les bons citoyens à entrer dans la République, n'a voulu parler que d'une République acceptable pour des catholiques et des royalistes, et non pas de cette République antichrétienne, spoliatrice, inhospitalière, qu'au dire de messieurs les monarchistes la démocratie radicale a réussi, pour un temps du moins, à imposer à la France. On se permet ici de scruter les intentions du cardinal, et nous ne faisons aucune difficulté d'avouer que si M. Lavigerie était interrogé sur ce point, il donnerait sans doute satisfaction à ses interpellateurs, en déclarant que son adhésion à la République ne l'empêche nullement de rester ce qu'il est, chrétien et évêque, dévoué aux écoles où la religion dont il est prêtre est enseignée, dévoué non seulement aux congrégations enseignantes, mais à toutes les milices enroléés au service de l'Église. Il n'est pas besoin de poser bien des questions à M. Lavigerie pour être sûr d'avance de sa réponse à cet égard.
Mais, en fait, le cardinal -n'a pas établi la distinction que l'on fait : il n'a parlé ni de République chrétienne ni de République antichrétienne. S'il avait fait cette distinction, qu'il nous soit permis de dire que son discours n'aurait ni le sens ni la portée qu'on s'accorde à lui reconnaître. Le cardinal n'a
l'évolution de l'église
même pas déclaré qu'il aimait ou qu'il n'aimait pasla République, telle que nous l'avons, et, si l'on veut toute notre pensée, cette déclaration d'amour ou dehaine eût été de peu d'intérêt. Ce qui est intéressant, capital même, c'est que le cardinal-archevêqued'Alger, primat d'Afrique, membre du Sacré-Collège,, a dit que, pour défendre les intérêts de l'Église et les. principes conservateurs, il fallait entrer dans la République. Dans tout son discours, il n'y a que cela, qui nous regarde et qui nous touche.
Il serait donc temps de ne plus contester ce qui est incontestable. A quoi sert d'épiloguer? A coup sûr, ce n'est pas le discours du cardinal Lavigerie qui aura pour effet de dissoudre définitivement, et comme par un coup de la verge de Moïse, les partis de monarchie qui arrêtent la marche d'Israël dans le désert. Il y aura demain, comme il y avait hier, des royalistes et des impérialistes : les partis n'abdiquent jamais.
Mais le coup n'est pas moins porté.
On sait maintenant que, dans les sphères les plus élevées du monde religieux, on ne regarde plus la. guerre aux institutions républicaines comme l'œuvre digne par excellence des bénédictions de l'Église, et que, tout au contraire, l'Église considère comme un intérêt du premier ordre pour elle de s'arrêter dans cette lutte et d'y mettre fin, au moins dans la forme qu'elle avait prise jusqu'à ce jour.
C'est cela qui est considérable; et pourquoi? Parce que jusqu'à présent l'Église a été l'âme de toutes les coalitions formées et dirigées contre la démocratie et ses institutions. Si cette âme se retire, plus de coalitions ; et les factions monarchiques abandonnées à elles-mêmes sont réduites à l'impuissance.
LE TOAST DU CARDINAL LAVIGERIE
Il nous semble que c'est là un événement nouveau dans la politique.
C'est tout ce que nous voulons dire et nous n'allons pas au delà.
Faut-il, parce que l'Église se rapproche ou feint de se rapprocher de la République, que nous cessions d'être républicains, pour ne pas nous trouver avec elle du côté où elle se porte?
Qui oserait le soutenir?
L'émolion était extrême dans le monde clérical, c'est-àdire dans le monde où l'on a pris l'habitude de faii-e de la pohtique sous le manteau de la religion. On désirait, on attendait de Rome un désaveu plus ou moins éclatant des paroles prononcées par le cardinal-archevêque d'Alger; et tout en attendant ce désaveu qui ne devait pas venir, on discutait, on épluchait son discours, auquel venait d'adhérer publiquement M. Isoard, évèque d'Annecy.
L'Univers se tenait sur sa réserve. Au contraire. Le Monde, qui passe pour recevoir les confidences de l'archevêché de Paris, crut devoir s'expliquer dans un article important de son rédacteur au chef.
Cet article donna lieu aux observations suivantes :
Le Monde a publié un article intitulé : la Bôpublique et les Catholiques, où il examine à son tour la grave question de conduite soulevée par le discours du cardinal Lavigerie et l'adhésion de Tévêque d'Annecy.
Les opinions, les jugements du Monde méritent la plus sérieuse attention. M. F. Levé, rédacteur en chef de ce journal, est un homme très réfléchi, de sens
l'évolution de l'église
droit et rassis, d'une grande modération et qui a donné souvent des preuves d'une véritable intelligence politique, en donnant à son parti des conseils que ce parti, à sa confusion autant qu'à sa honte, n'a pas toujours suivis. C'est ainsi que Le Monde n'a point hésité à blâmer l'entreprise boulangiste, en essayant de détourner les catholiques d'y prendre part. Mais les catholiques et leurs chefs, malgré l'assistance de l'Esprit saint, sont passionnés et aveugles, comme tous les partis : ils se précipitent du côté où leur paraît être le succès, et c'est souvent aux abîmes qu'ils se jettent.
M. Levé n'a point de reproches à se faire.
Il a vu clair, il a crié casse-cou! mais il n'a été ni écouté ni suivi. Aujourd'hui, il donne son avis sur la délicate affaire de l'évolution. Nous confesserons sans détours qu'il nous paraît avoir plus de chances d'être entendu que lors de l'aventure boulangiste. Et pourquoi? Tout simplement parce qu'il se montre condescendant aux passions antirépublicaines de certains catholiques, au lieu de les heurter de front, comme a fait si bravement le cardinal Lavigerie. Et comme Le Monde a souvent passé pour recevoir des inspirations fort autorisées, on va s'efforcer de voir, dans l'article très étudié de M. F. Levé, l'expression détournée et prudente des sentiments et des vues d'une fraction importante de l'épiscopat française : visiblement, on tient à faire échec à l'autre fraction, celle qui serait tentée de suivre l'archevêque d'Alger.
Ces luttes intestines ne laissent pas d'être intéressantes et nous engageons tous les républicains à les suivre de près.
Suivant Le Monde^ le conseil donné par le cardinal Lavigerie aux conservateurs catholiques d'adhérer à la forme du gouvernement qui régit actuellement la
LE TOAST DU CARDINAL LAVIGERIE
France, c'est-à-dire à la République, est un conseil difficile à suivre, par la raison qu'en France, jusqu'à présent, la République apparaît comme un gouvernement anlichrétien, animé d'une haine implacable contre l'Église catholique et qui semble avoir reçu, par une sorte de fatalité originelle, la mission spéciale de la persécuter et de la détruire.
Il y a beaucoup d'exagération dans ce tableau poussé au noir, mais encore si Ze Monde s'en tenait là!
Il va plus loin, et il prétend que, pour un grand nombre de catholiques, la question du retour à la monarchie est avant tout une question de conscience persuadés comme ils le sont que, dans l'intérêt de la France comme de la religion, une restauration de la royauté est au monde ce qu'il y a de plus souhaitable. Or, cette question de conscience ne peut être résolue par une exhortation, de si haut qu'elle vienne. Aussi bien, la résistance des catholiques ne peut être vaincue qu'au fur et à mesure que la République, si elle dure, prouvera qu'elle est un gouvernement d'ordre, de justice et de liberté, c'est-à-dire un gouvernement national. Cette démonstration, dit Le Monde^ n'est pas faite; elle est tout entière à faire. Il y a là une question de conscience qu'on ne peut résoudre par une résolution soudaine et collective. Il y faut le lent travail de la persuasion individuelle, et surtout l'action progressive du temps.
Sur ce dernier point, nous concédons que Le Monde a raison, mais le cardinal Lavigerie a raison également, car, si nous ne nous trompons pas, il a dit, lui aussi, que l'évolution ne devait pas être l'effet d'un coup de tête ni se présenter comme une brusque volte-face qui n'inspirerait confiance à personne. NVt-il pas ajouté qu'il y fallait réfléchir et s'y décider
l'évolution de l'église
par raison et patriotisme? Nous croyons qu'il a même parlé de résignation, et cela ne peut s'entendre que de la résignation aux faits accomplis.
Ici Le Monde résiste.
Il reconnaît bien que la République a pour elle la durée; mais, dit-il, la République étant un principe morbide, sa durée ne prouve qu'une chose, c'est que la maladie dure et qu'il faut redoubler d'efforts pour la guérir. La durée de la maladie, si prolongée qu'elle soit, ne peut jamais être considérée comme la santé.
C'est parler très franchement; et il n'y a point à se méprendre sur la pensée du Monde et de ses inspirateurs : ils n'adhèrent pas à la République, ils n'adhèrent pas même à l'adhésion du cardinal Lavigerie et de l'évêque d'Annecy.
Soit; c'est leur droit.
Ils entendent leurs affaires et les intérêts de l'Église à leur manière, et nous n'avons rien à y voir. Les républicains n'ont rien demandé au cardinal Lavigerie. Ils n'ont rien à demander ni à M. F. Levé, ni au Monde et encore moins aux grands personnages du monde religieux qui ont jugé nécessaire de faire publier le grand article de doctrine dont nous nous occupons.
Mais puisque Le Monde n'adhère pas à la proposition du cardinal Lavigerie, puisqu'il la critique, avec modération sans doute, mais avec un parti pris évident de ne pas désarmer, pourquoi dit-il qu'il y a dans Tallocution du cardinal « une sorte de malentendu »? Il n'y a pas le plus léger malentendu; le langage de l'archevêque d'Alger est au contraire parfaitement clair.
Le cardinal a dit que, pour bien défendre les intérêts de l'Église, il fallait entrer dans la République; il a dit ensuite que, puisque le pays s'est prononcé
LE TOAST DU CARDINAL LAVIGEKIE
manifestement pour une forme de gouvernement, il est du devoir de tout bon citoyen, de tout honnête homme, de se résigner et de cesser de faire de la résistance; il a dit enfin que toute cette manière de voir et de se conduire est entièrement conforme aux enseignements de l'Église et notamment du pape Léon XIII.
Le cardinal a dit tout cela, mais il n'a dit que cela.
Aucun malentendu n'est possible.
On est avec lui ou contre lui, mais il faut dire de quel côté on est.
Le Monde prouve par son article qu'il n'est pas avec M. Lavigerie; donc, il est contre lui.
Pourquoi ne pas le dire? Pourquoi créer une équivoque? Pourquoi tant épiloguer sur son discours? Pourquoi lui supposer telle ou telle intention? Pourquoi donner à entendre qu'il n'a pas dit ce qu'il a dit? Pourquoi surtout s'acharner à exposer doctement en son lieu et place ce qu'il a voulu dire?
Le Monde excède ici les limites de son droit. D'ailleurs, il ne se montre pas franc du collier. On dirait qu'il craint de se trouver en opposition avec une autorité encore plus haute que celle du cardinal.
La controverse entre catholiques n'est pas près de finir; mais, ainsi que nous avons eu l'occasion de le remarquer, le coup est porté et l'allocution aux officiers de l'escadre de la Méditerranée reste un fait considérable.
Le Monde semble dire qu'on en viendra peut-être là, mais plus tard, dans la suite des temps : il y a là un aveu bon à retenir. Quant à nous, nous regardons non seulement comme possible, mais comme sûr, que l'on y viendra. Toutefois, avant de se décider à sauter le pas, on veut des délais; on tient à trouver des transitions; on s'attache à ménageries situations
l'évolution de l'église
elles personnes. Rien de tout cela n'est défendu, bien que toutes ces hésitations, toutes ces tergiversations, toutes ces façons de dire et de faire, si on les laisse trop voir, manquent peut-être d'habileté. Ce qui est défendu, c'est de paraître résister, alors que Ton se rend compte à soi-même que toute résistance, qu'on le veuille ou non, devra bientôt cesser par la force même des choses.
Cet article du Monde ne donnait pas la solution de la seule question qui occupât alors les esprits : quel était au juste le sentiment de la Curie romaine et, en particulier, du pape Léon XIII sur la manifestation hardie du prélat africain?
On avait bien remarqué que, dès le 16 novembre 1890, un journal officieux du Vatican, le Moniteur de Rome, avait écrit, en approuvant le discours d'Alger : « Le clergé français a trop souvent été accusé d'être le clergé d'un parti ou officiel, ou vaincu, ou opprimé, ou combattu. Vous direz que cela n'est pas, que la République, par exemple, n'a mis en avant ce prétexte que pour mieux terroriser TÉglise. Soit. Mais quand ce prétexte sera Irisé dans les mains des ennemis ou des indifférents comme une arme mise au rebut, la lutte ne sera-t-elle pas plus facile ou plus fructueuse? »
Ce langage était assez net pour frapper l'attention, et c'est à peine si l'on y prit garde. D'ailleurs, un journal, cela manque d'autorité, cela peut toujours être désavoué.
Rome n'a pas parlé, disait-on, et l'on voulait que Rome parlât.
Sur cette insistance à faire parler Rome, La République française du 4 décembre 1890 présenta les observations ciaprès :
LE TOAST DU CARDINAL LAVIGERIE
Nous allendons sans aucune impatience la lettre du pape Léon XIII annoncée par le télégraphe. Cette lettre a pour objet, dit-on, de faire connaître aux évêques qui ont cru devoir le consulter à cet égard l'opinion du Saint-Siège sur les actes récents du cardinal Lavigerie.
S'il nous fallait une preuve éclatante et décisive de Timportance qu'on attache dans le haut clergé au discours prononcé par Tarchevêque d'Alger, nous la trouverions dans cette consultation même.
Ceux des évéques qui ont jugé nécessaire de recourir à renseignement infaillible du successeur de saint Pierre ont montré par là qu'ils avaient hâte de sortir de l'état d'incertitude où les a jetés cette déclaration si hardie d'un prince de l'Église, qui ose dire aux catholiques que le temps est venu de se rallier à la République, et cela pour la défense même de leur foi et des intérêts qu'ils ont le plus à cœur de voir triompher. Le cardinal ayant eu l'air de prétendre qu'il ne serait désavoué par personne, ni par la plus humble ni par la plus haute autorité qui soit dans l'Église, il n'est pas étonnant que les évéques aient voulu en avoir le cœur net, et c'est pour savoir exactement à quoi s'en tenir au sujet de l'approbation du pape qu'ils se sont décidés à en écrire à Rome.
Généralement, Rome n'aime pas qu'on l'interroge sur les sujets trop déUcats. Rome parle, mais à son heure. Elle n'est à la disposition de personne, pas même des plus illustres et des plus dévoués serviteurs de l'Église, surtout pour répondre à des questions, quand elle ne croit pas le moment venu de donner une réponse.
C'est là ce que ne sut pas voir le grand et infortuné Lamennais, quand il partit pour la Ville Éternelle avec ses jeunes amis Lacordaire et Montalembert.
« Les pèlerins de Dieu et de la liberté » allaient demander à Rome si elle approuvait ou condamnait L Avenir et ses doctrines.
Rome ne voulait point parler, Lamennais Ty contraignit.
Il fut condamné.
S'il eût gardé le silence, s'il eût laissé couler le temps, en se soumettant sans rien dire, il eût certainement été autorisé à continuer son œuvre, à la condition d'y apporter quelques tempéraments que la prudence de Rome eût conseillés. L'âme fière de Lamennais ne sut pas se plier à cette politique de temporisation. Elle fut impitoyablement brisée. La gloire de ce grand homme n'y a rien perdu, mais sa destinée en est restée marquée d'un sceau tragique; et celui qui avait un jour refusé la pourpre romaine, fut jeté à la voirie, dans la fosse commune des pauvres, par sa volonté formelle, ayant pour jamais rompu avec l'Église.
Nous ne verrons rien de pareil : un Lamennais ne se rencontre pas deux fois en un siècle, et d'ailleurs il ne s'agit aujourd'hui ni de condamner ni d'absoudre personne.
On veut simplement savoir si Rome approuve ou désapprouve la fameuse évolution.
Rome ne le dira pas nettement. Elle a sa manière à elle de faire connaître son opinion. Ainsi que le télégramme nous l'a fait pressentir, elle se référera à quelque précédent. Il paraît qu'il est déjà trouvé, et tout porte à croire qu'il y a déjà quelque temps qu'on le cherchait dans les archives sacrées du Vatican : c'est, à ce que l'on dit, une lettre encyclique du pape Grégoire XVI, écrivant aux évêques espagnols, qui étaient tous ou presque tous du parti de don CarlHs, le roi légi time des Espagnes, pour leur annoncer, après
LE TOAST DU CARDI>AL LAVIGERIE
la défaite du prétendant et de son parti, que l'Église n'épouse la cause d'aucun parti et pour les laisser libres de se rapprocher de la monarchie constitutionnelle et libérale de dofia Isabelle, fille du roi Ferdinand VII et de la régente dofia Christine.
Le précédent vaut ce qu'il vaut. Il ne dit rien de plus que ce que veut dire Rome, dans des conjonctures semblables. Rome ne s'engage jamais qu'avec elle-même. Elle n'accepte pas les faits accomplis; elle s'y résigne. C'est ce qu'a très bien dit le cardinal Lavigerie.
Aussi le discours d'Alger ne sera-t-il ni approuvé ni blâmé. Tout au plus pourra-t-on lire entre les lignes de l'encyclique pontificale que le pape Léon XIII ne s'étonne point d'avoir vu un prélat de l'importance du cardinal Lavigerie s'intéresser à la solution d'une question d'une telle gravité pour les consciences catholiques, mais cette allusion au discours d'Alger sera fort discrète, si même il est possible de la découvrir.
Les adversaires du cardinal auront donc en apparence quelque sujet de triompher, mais au fond, et c'est toujours là qu'il faut en revenir, la question est posée, nous sommes en présence d'un fait qu'il n'est au pouvoir de personne de supprimer, et c'est par là que l'avantage reste à l'archevêque d'Alger, qui s'est tourné vers l'avenir avec la volonté d'y marcher et non sans savoir que l'Église le suivrait.
A ce moment, ce ne fut pas par voie d'encyclique pontificale que le Saint-Siège voulut faire connaître son opinion. Il se contenta d'une simple lettre adressée par le cardinal
L ÉVOLUTION DE L ÉGLISE
Rampolla, secrétaire d'État de Léon XIII, à un évéque fran çais.
Cette lettre parut juste à l'heure où les meneurs du parti clérical affirmaient que « Rome ne répondrait pas » et ce fut un premier coup qui leur lut porté.
La lettre du cardinal Rampolla, dont on avait parlé comme devant contenir la réponse du Saint-Siège aux demandes de consultation qui lui ont été adressées par divers évéques français sur les actes récents du cardinal Lavigerie, a paru dans Le Monde^ en français, et, en latin, dans V Univers.
Ce document est bien tel que nous avions annoncé qu'il serait, d'un caractère purement doctrinal et sans aucune application trop directe aux manifestations qui l'ont provoqué, assez court d'ailleurs et se référant aux principes exposés dans les encycliques pontificales, finalement évasif, comme pour laisser comprendre que Rome ne tient pas à ce que l'on passionne un débat où elle aimerait mieux ne pas avoir à intervenir.
On ne pourrait pas dire que Rome approuve formellement les fameuses déclarations du cardinalarchevêque d'Alger; mais on serait encore moins /fondé à prétendre qu'elle les désapprouve ou qu'elle les répudie, en blâmant leur auteur.
Il n'y a rien à dire de plus quant à présent.
L'allocution aux officiers de l'escadre subsiste tout entière, et son importance n'a même que grandi, par suite du mouvement d'opinion qui s'est développé dans la presse de tous les partis. Le cardinal Lavigerie avait annoncé que sa doctrine ne serait contestée par aucune autorité dans l'Église. Il savait bien ce qu'il disait, ayant pris pour doctrine celle du pape Léon XIII en personne. Il ne reste plus aux adver-
LE TOAST DU CARDIMAL LAVIGERIE
saires de rarchevêque d'Alger qu à soutenir qu'il a erré avec le pontife infaillible. Ceux qui diront cela ne jouissent d'aucune autorité dans l'Église, et c'est tout ce qui irftporte au cardinal Lavigerie.
Cette lettre du cardinal-secrétaire d'État est adressée à un évêque français que l'on ne prend pas soin de nommer; c'est un moyen comme un autre de faire entendre que la lettre en question s'adresse à tous sans exception. Jusqu'à présent, l'archevêque d'Alger n'a r cueilli ue l'adhésion publique de l'éveque d'Annecy. On peut croire que d'autres viendront plus tard, si même elles ne sont déjà venues; mais on est fondé à croire aussi que, pour le moment, tout va s'arrêter : c'est une question sur laquelle on reviendra plus tard, à la première occasion.
Quel besoin d'ailleurs de se presser?
On sait bien qu'il faut compter avec les préjugés et faire preuve de patience; en attendant, les idées du cardinal Lavigerie feront leur chemin, là surtout où elles doivent en faire.
On dit que les évêques français sont hostiles à cette évolution de l'Église, dont le discours d'Alger a donné le signal; on dit, d'autre part, que ce ne sont pas les évêques, mais les curés, qui ne sauraient s'y associer.
C'est ce que l'on verra, mais plus tard.
Nous serions bien surpris si le cardinal Lavigerie, qui était si sûr de l'assentiment tacite de Rome, ne l'était pas au moins autant de l'adhésion timide mais certaine du clergé inférieur.
LA DÉCONFITURE DES ANCIENS PARTIS
On n'a peut-être pas assez remarqué la coïncidence de l'évolution politique et sociale de l'Église avec la décomposition irrémédiable et définitive, avec la déconliture totale des anciens partis de monarchie.
Ce fait important n'avait point échappé à la sagacité attentive des plus élevés parmi les chefs de l'Église.
En s'associant à l'aventure boulangiste — car ce serait en vain que l'on dirait que l'Église n'y a pas trempé — l'Église, déjà compromise dans les entreprises du vingtquatre Mai et du seize Mai dirigées contre la République, avait commis la faute suprême. Suivant un mot célèbre, il n'en restait plus à commettre.
Aussi ce n'est pas sans motifs que le cardinal-archevêque d'Alger choisit la date de novembre 1890 pour donner aux officiers de l'escadre de la Méditerranée ce banquet où il avait résolu de prononcer les paroles qui ont eu un si grand retentissement. A ce moment-là, tout venait d'être révélé, et le complot boulangiste était percé à jour.
Il y a donc un grand intérêt à reprendre cette décomposition des anciens partis et à la suivre dans tous ses déve-
LA DÉCOr^FITURE DES A>CIE>'S PARTIS
loppements, car elle a été l'une des causes occasionnelles, sinon déterminantes de l'évolution de l'Église.
Depuis longtemps les hommes clairvoyants de l'ancien parti conservateur — Edgar Raoul-Duval entre autres, et l'un des premiers, avec le plus de force et d'éclat — avaient reconnu la nécessité de cesser la guerre aux institutions républicaines. Le pitoyable échec de l'aventure boulangiste aurait dû achever de dessiller les yeux aux pires aveugles, à ceux qui ne veulent pas voir.
Les élections générales de 1889, le succès du centenaire de la Révolution française, le triomphe de l'Exposition universelle avaient affermi la République. Le 4 septembre 1890 et la vingtième année du régime répubhcain furent célébrés dans toute la France avec un sentiment profond de sécurité et de confiance, dont l'article suivant de La République française porte la trace :
L'anniversaire du 4 septembre a mis cette année les monarchistes aux abois. Ils ne peuvent comprendre que les républicains fassent remarquer à l'Europe, qui n'a guère besoin d'ailleurs de leurs avertissements, que la France, depuis vingt ans, s'est relevée dans sa force et dans sa liberté, par la spontanéité de son génie et sans le secours des institutions monarchiques. On l'a dit et répété, on ne le dira jamais assez : nous sommes en présence d'un fait, et C€ fait, toutes les déclamations, toutes les récriminations du monde ne l'empêcheront pas d'être. Comme le disait le philosophe, on a beau se fâcher contre les faits, cela ne leur fait rien. La mauvaise humeur des monarchistes se comprend, mais leur impatience fait rire. A quoi peut-il bien servir de nier l'évidence? Il n'y a plus de roi en France depuis vingt ans, et la France est toujours là. C'est la preuve manifeste que la royauté ne serait plus aujourd'hui qu'une coûteuse et dangereuse inutilité. Une monarchie ne nous assurerait ni l'ordre ni la liberté, comme Ta fait
l'évolution de l'église
la République; elle nous exposerait certainement à tous les dangers, à toutes les hontes, à toutes les horreurs de la guerre civile. Avons-nous donc tant de sang, tant de trésors à perdre que, pour rétablir sur le trône un quelconque de nos prétendants, nous courions les chances d'une aussi effroyable aventure ?
?sous sommes en présence d'un fait, et c'est là ce qui trouble et déconcerte les monarchistes. Ils accablent la République de leurs reproches; ils prétendent en finir avec elle, en la chargeant de leurs malédictions. Mais qui ne comprend que, si leurs griefs sont fondés, il leur reste à expliquer comment il a pu se faire que les monarchistes n'aient pu ramener à leur cause un pays qui devrait être, à les en croire, dégoûté de la République? Plus les monarchistes crieront que la République n'a pas bien rempli son office de gouvernement envers le pays, plus ils pousseront les gens impartiaux et de bonne foi à leur demander pourquoi ce pays ne revient pas à eux. Nous pouvons donc laisser là les royalistes de toutes les nuances et de toutes les dynasties, avec leurs griefs, leurs déclamations et leurs violences. Ils prétendent accabler la République, mais c'est le fait républicain qui les accable.
On comprend maintenant pourquoi l'un de nos amis, qui unit une rare vigueur d'esprit à une perspicacité encore plus rare — pourquoi ne le nommerions-nous pas? c'est M. Henri Cernuschi — s'en va sans cesse répétant qu'un fait, mais un fait éclatant et de la portée la plus lointaine, domine toute la fm du XIX'' siècle : ce fait, c'est à ses yeux le 4 Septembre; le A Septembre, c'est la fm du régime monarchique en France, et cette fm de la royauté en France, c'est l'événement capital de l'histoire de l'Europe en notre temps; le 4 Septembre, c'est une
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date, c'est un point lumineux dans les annales des peuples de rOccident; à cette date, il y a quelque chose qui finit pour toujours, et c'est un cycle qui se ferme ; il y a aussi quelque chose de nouveau qui commence, sans doute avec bien des difficultés qui entraînent beaucoup de lenteurs, au milieu de graves embarras d'où l'on ne sortira peut-être qu'au prix de longues souffrances et de grands sacrifices. Quoi qu'il en soit, nous sommes à un tournant de l'histoire.
Eh bien, soit. Prenons les choses ainsi. C'est un grand honneur pour une génération d'hommes que d'avoir été acteurs, témoins, héritiers d'une aussi grande révolution. Le monde marche, comme disait Eugène Pelletan à Lamartine, et le siècle ne va pas à la royauté.
A cette époque, le journal Le Figaro publiait les Coulisses du houlangisme^ où Tun des plus chauds partisans de l'aventurier Boulanger, M. Mermeix, élu député de la Seine aux élections du 22 septembre 1889 dans le VIP arrondissement de Paris, en plein faubourg Saint-Germain, par la protection visible des chefs et des électeurs du parti royaliste, dévoilait, en partie au moins, les dessous de l'intrigue et du complot dont la France aurait infailliblement été victime, sans la vigilance et la résolution du ministère présidé par M. Tirard et sans la fermeté républicaine du Sénat.
Ce curieux livre mit en pleine lumière ce qui n'était que soupçonné, à savoir la participation directe et personnelle de M. le comte de Paris, conseillé par le P. Dulac, de la Compagnie de Jésus, et assisté de quelques-uns de ses nouveaux amis, à la basse et criminelle entreprise du soldat en révolte contre les lois de son pays.
On peut dire que rien n'a plus fait pour précipiter la
l'évolution de l'église
déconfiture du parti royaliste en France que cette participation. L'effet sur l'opinion publique de ces divulgations des Coulisses du boulangisme fut considérable.
S'il faut en croire la révélation récemment publiée des relations intimes des chefs du parti royaliste avec M. Boulanger, il y aurait lieu de distinguer entre les royalistes « fin de siècle » et les partisans résolus et anciens du régime représentatif et de la monarchie constitutionnelle.
Les royalistes « fin de siècle » — puisque c'est ainsi qu'on les désigne et que peut-être ils se nomment euxmêmes — sont, à proprement parler, des convertis à l'orléanisme. Sauf M. le marquis de Breteuil qui avait la faculté de se choisir des origines différentes, ce sont d'anciens légitimistes ralliés à Philippe, comte de Paris, comme au représentant héréditaire du principe monarchique en France.
On distingue parmi eux M. le comte Albert de Mun et ce n'est pas sans quelque surprise qu'on a vu un tel homme, avec ses qualités d'esprit et de cœur, se compromettre dans une telle aventure. Que ne consultait-il son ami l'évêque d'Angers? Les conseils de M. Freppel l'auraient sans doute détourné de cette voie funeste, à supposer que M. de Mun eût consenti à- écouter des avis que Philippe, comte de Paris, n'a pas voulu suivre. Et M. de la Rochefoucauld-Doudeau- -ville, pourquoi donc ne l'a-t-on pas mis dans la confidence, dès les premiers jours? Craignait-on de sa part des observations, quelques velléités de résistance? Averti très tard, il s'est incliné avec déférence, mais en déclarant qu'il n'acceptait aucune responsabilité.
Il en a été de même pour M. Bocher.
Celui-ci a trop d'expérience des hommes et des
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hoses pour n'avoir pas compris dès le premier jour ;|ue les « fin de siècle » allaient se fourvoyer et entraîner avec eux la monarchie dans la plus triste des équipées. Mais M. Bocher est comme le vieux Blondel. Sa fidélité l'enchaîne; il va où son prince le mène; il a dû trouver qu'on le menait loin, pour le jeter d'ailleurs en assez mauvaise compagnie. C'est en vain qu'il a dit ce mot : « Si le roi était au Louvre, je déposerais à l'instant mon portefeuille; mais le prince est en exil, je lui obéis ». Eh! non, il ne fallait pas lui obéir, surtout au moment où ce prince malavisé allait à la fois faire, ordonner ou permettre les plus dangereuses sottises. C'était l'heure de lui résister. Mais M. Bocher est si vieux'. Qu'a-t-il de mieux à faire que d'obéir à celui qu'il sert et qui ne paraît pas à même de le comprendre?
Mais n'ont voulu obéir au prince malavisé ni M. le duc de Broglie, ni M. le duc Pasquier, ni M. Calla, ni M. Ferdinand Duval, ni M. Edouard Hervé, ni feu Lambert de Sainte-Croix qui, jusqu'à son dernier -ouffle, est resté intraitable.
Ceux-là ont résisté .
Le prince sacrifiait tout aux impatiences des « fin de siècle »; tout, les bonnes règles, la liberté politique, les traditions constitutionnelles; tout, jusqu'à l'honneur royal. Car n'est-ce pas un vrai déshonneur pour la royauté que d'avoir compté sur la trahison d'un soldat rebelle pour faire violence à la volonté nationale?
Les parlementaires se sont montrés irréductibles, et les « fin de siècle » ont eu beau jeu.
M. le comte de Paris, qui est lui-même un roi assez « fin de siècle » en ce sens qu'il jette avec une parfaite désinvolture par-dessus les moulins et les principes de son éducation, et le testament de son père,
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l'évolutioiN de l'église
et les exemples de son aïeul, croit avoir trouvé dans les « fin de siècle » les hommes qu'il lui faut. M. le comte de Paris veut régner effectivement. Il ne se contente pas d'être, comme M. le comte de Chambord, le représentant du droit divin : au droit traditionnel, il prétend joindre le droit moderne, c'est-à-dire le plébiscite. Le prétendant, seul héritier du principe monarchique en France, se fait plébiscitaire, ni plus ni moins qu'un Bonaparte, tandis que nous autres républicains, qui n'avons pas oublié les plébiscites césariens du premier et du second empire, nous regardons le plébiscite comme le plus grand outrage à la vérité politique, comme la plus scandaleuse, la plus éhontée violation de la volonté nationale.
Décidément, ces révélations sont fort instructives. Elles nous montrent à qui nous aurions affaire en la personne de Philippe : ce serait un roi à la prussienne, à la fois clérical et plébiscitaire; ce serait un retour aux beaux jours qui ont suivi le coup d'État de 1851.
C'est le discours prononcé à Tours par le général Boulanger et où il avait fait des avances si peu dissimulées au parti royaliste et clérical, qui a dénoncé la participation longtemps niée, mais certaine, de l'Église au complot boulangiste.
On aurait quelque peine à s'expliquer une pareille aberration, si l'on ne connaissait la ténacité de l'Église à poursuivre ses desseins. La popularité du général Boulanger, quelque inexplicable qu'elle fût, se trouva un moment si grande que les anciens partis, l'Église et le prétendant Philippe en tête, le crurent maître de la France. C'était à qui
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l aiirait avec soi et pour soi : roccasion paraissait si favorable pour renverser la République!
Telle fut la raison qui décida M. le comte de Paris à entrer dans la conspiration. 11 est probable pourtant qu'il eût hésité, si le conseil de suivre la fortune de l'aventurier ne lui était pas venu de l'Église.
Au mois de juin 1886, quand M. le comte de Paris dut quitter le château d'Eu pour retourner en Angleterre, les journaux royalistes rapportèrent que certains de ses amis, tout entiers à la douleur de le perdre, semblaient par leurs condoléances lui conseiller une sorte de résignation, et que le prince leur répondit : « Ce n'est pas avec de la résignation que Ton devient roi ». Le propos fut très célébré en son temps et parut digne d'un petit-fils de Henri IV.
A quelques jours de là, survint l'incident de la lettre de M. le duc d'Aumale à M. le président Grévy, et l'oncle de M. le comte de Paris fut à son tour obligé d'aller faire une installation à Bruxelles. Cinq ou six semaines s'écoulèrent, et M. le duc d'Aumale fit publier les lettres qu'il avait reçues du général Boulanger, afin de bien montrer à la France et à l'Europe la valeur morale du ministre de la guerre qui avait insisté si vivement pour que l'incartade princière fût punie de l'exil.
A ce moment, les royalistes et leurs princes ne songeaient guère à se servir de M. Boulanger pour restaurer la monarchie. M. Boulanger venait d'être convaincu de mensonge. N'avait-il pas désavoué sa propre signature? et rien de plus naturel, car les lettres publiées le faisaient paraître dans la posture d'un valet qui se traîne aux pieds du maître pour en obtenir des faveurs.
S'il y eut des républicains pour défendre M. Bou-
langer pris en flagrant délit de mensonge et de bassesse, il s'en trouva aussi pour prier et supplier lesamis qu'ils avaient dans le ministère de se séparer au plus vite d'un tel homme. Ces républicains-là ne furent pas écoutés. On croyait déjà le général Boulanger en possession de la popularité qu'il n'eut que plus tard, et l'on tenait à le ménager; peut-être même songeait-on à se couvrir de la popularité qu'on lui supposait pour mener à bonne fin des projets qui plus tard ont échoué.
Et puis, voilà que brusquement tout change. Pendant que les mêmes républicains multiplient les avertissements, s'efl'orcent de prouver par tous les actes de sa vie publique que le général Boulanger ne mérite la confiance d'aucun parti, ni par ses talents ni par son caractère, et dénoncent une conspiration contre la République qu'ils ne faisaient que soupçonner et qui n'est aujourd'hui que trop avérée, les royalistes font volte-face, et le comte de Paris, incapable de se résigner à son sort, entre en pourparlers avec le soldat révolté que les révélations du duc d'Aumale avaient appris à tout le monde à mépriser.
Pour renverser la République, tous les moyens sont bons, à ce qu'il paraît. Boulanger est irrité de n'être plus ministre : si l'on exploitait son mécontentement, si l'on tirait parti de sa colère? De là tout le complot.
Pour conseiller cette belle politique, il fallait des gens pressés d'arriver au pouvoir au moins autant que M. le comte de Paris était lui-même pressé d'arriver au trône. Et ces gens pressés, ce n'étaient pas les royalistes politiques, mais les cléricaux, les gens d'Église. Ne remarquez-vous pas que ceux des royalistes qui ont fait du boulangisme sont ceux qui déjà prennent part à la vie publique comme députés? Les autres, ceux qui sont en dehors du Parlement, les
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hommes de la monarchie libérale, les partisans de la royauté constitutionnelle, lesdoctrinaires,les orléanistes d'ancienne origine, ceux-là n'ont pas voulu se compromettre. Ils ont laissé agir les u fin de siècle », les légitimistes déclassés et aventureux, ceux qui sont cléricaux avant tout et qui mettent les intérêts de l'Église au-dessus de ceux du roi, et l'on y est allé à l'étourdie, en exploitant l'impatience de M. le comte de Paris.
C'est égal, le P. Dulac Societatis Jesu n'a pas donné là un bon conseil !
Les légitimistes de l'entourage de M. le comte de Chambord, les royalistes de pure race furent indignés des révélations faites par l'auteur des Coulisses du houlangisme. Il leur parut qu ils devaient à la mémoire du prince qu'ils avaient servi, de protester contre la politique louche et tortueuse si étrangement adoptée et suivie par le prétendant, et qui ne pouvait que compromettre la cause royale.
M. de Cazenove de Pradines, député de la Loire-Inférieure, écrivit une lettre des plus sévères, pour dégager son principe encore plus que sa personne de toutes ces basses intrigues :
« Elevés à l'école de la fidélité et du sacrifice, disait le loyal et courageux député breton, constamment conduits par M. le comte de Chambord sur le chemin de Vhonneur politique où les avait rencontrés le chef actuel de la maison de France pour leur servir à son tour de guide, les royalistes n'ont pas cessé de protester contre l'alliance boulangiste. »
Les royalistes...! Si M. de Cazenove de Pradines entend par ce mot les quelques légitimistes de vieille race qui sont plus particulièrement ses amis, — oui,
l'évolutio.'h dk l'église
certes, pour lui-même et pour ceux-là, l'honorable député de la Loire-Inférieure a le droit de tenir le fier langage qui a si vivement ému le monde politique. Mais les autres? mais Timmense majorité du parti qui suivait le comité des Douze? mais le a Roi » lui-même?... Et voilà pourquoi la presse dévouée au prétendant reste muette.
M. de Cazenove défend son honneur et il a raison, bien que cet honneur fût au-dessus de tout soupçon et qu'il n'eût pas besoin d'être défendu. Mais peut-il défendre l'honneur des autres, celui du roi en particulier, qui est irrémédiablement compromis? « Le roi ne peut mal faire », dit-on quelquefois. Oui, le roi ne peut mal faire, mais c'est lorsque ses actes sont contresignés par un ministre responsable des conseils qu'il lui donne. Or, dans le cas particulier, c'est Philippe lui-même qui s'est découvert; c'est lui qui a voulu l'alliance avec Boulanger; c'est lui qui l'a recherchée et conclue, en dépit des avertissements de ses conseillers les plus anciens et les plus sages; c'est pour lui plaire qu'une femme plus étourdie que dévouée a donné toute une fortune, destinée à couvrir les frais de cette inavouable entreprise. A quoi aura servi tout cet argent? A payer le déshonneur de la cause royale.
Donc, encore une fois, si le fier langage du loyal et fidèle Caiienove de Pradines a pour objet de défendre les royalistes, il faut bien convenir qu'il a pour effet d'accabler le roi. Ce souvenir de M. le comte de Chambord et de sa politique d'abnégation et de sacrifice, ce rappel des constants exemples de droiture et d'honneur que le noble prince a donnés pendant toute sa vie aux zélés serviteurs de sa personne et de son droit royal : quelle accusation terrible contre le chef actuel de la maison de France qui, ayant ren*
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contré les royalistes sur le chemin de V honneur^ et se mettant à la tête de ses partisans pour en être le chef et le guide, a commencé par les en détourner et a fini par les entraîner dans la plus triste et la plus méprisable des équipées! Mais quoi! M. le comte de Paris était impatient de régner, il n'avait pas été élevé à Técole du sacrifice avec M. de Cazenove et les royalistes de haute et pure race. Pour devenir roi, il a cru, sur Tavis d'un religieux important dans sa Compagnie et directeur de conscience des fils des plus riches familles du pays, que tout était permis, alors que, même pour les royalistes, il y a de bons et de mauvais chemins pour arriver au trùne, et qu'aux yeux des honnêtes gens de tous les partis, la fin ne justifie pas les moyens; et le résultat, on l'a maintenant sous les yeux, on le connaît. A présent, on peut en apprécier le caractère, en prévoir les conséquences...
Quant à cette belle doctrine de la souveraineté du but, on a déjà dit qui l'avait enseignée à M. le comte de Paris : ce n'est pas son père, dans le testament que Philippe a si prestement déchiré; ce n'est pas sa mère, cette respectable duchesse d'Orléans qui veillait sur ses fils avec un soin si jaloux afin de les soustraire aux influences rétrogrades; ce ne sont pas les vieux amis de sa famille : ce sont ses nouveaux amis, les jésuites, à qui cette doctrine est familière; c'est le P. Dulac Socielatis Jesu, qui a fait croire à M. le comte de Paris que les intérêts de l'Église et du roi lui conseillaient, lui commandaient d'agir pcr fas et tiefas...
Le P. Dulac est-il content?
La situation de M. le comte de Paris, dans son propre parti aussi bien que dans la haute aristocratie et parmi les princes de l Europe, était devenu si difficile, après la triste aventure du boulangisme, qu'il prit le parti de s'éloigner momentanément de l'Europe. Sous prétexte d'aller eu Amérique pour y compléter les documents mis en œuvre par lui dans son grand ouvrage sur la Guerre civile aux États-L'nis, il partit, non sans avoir écrit à son principal agent en France, M. Edouard Cocher, afin de lui faire connaître les motifs de sa résolution.
Cette lettre et le parti qu'elle semblait annoncer furent diversement appréciés.
C'est surtout au delà de nos frontières, dans les pays monarchiques où le rôle et l'action personnelle des princes n'ont pas cessé d'avoir une importance considérable, que la lettre écrite à M. Bocher par M. le comte de Paris a été sévèrement jugée. Les principaux organes de la presse anglaise ont été vraiment impitoyables. Ils sont à peu près unanimes à déclarer que cette lettre est une lettre de démission, d'abdication, et, pour tout dire, en un mot, un véritable suicide. Comme M. le comte de Paris a écrit au moment de prendre la mer, pour se rendre aux États- Unis où il compte faire un séjour assez prolongé, on en a vite conclu qu'il faisait à l'Europe, à la politique française, des adieux dont il ne pouvait se dispenser, si, comme on le croit communément dans le parti royaliste, c'est au jeune duc d'Orléans, dont on a fait un héros après sa ridicule équipée du mois de février, que les partisans de la restauration monarchique
LA DÉCONFITURE DES AINCIE>-S PARTIS
devront s'adresser à son retour comme à leur chef, pour avoir une direction et des conseils.
On n'aperçoit pas bien jusqu'à présent comment le jeune duc d'Orléans prendra la place de son père, désormais reconnu insuffisant à bien remplir sa tâche. Le fils de M. le comte de Paris n'a que vingt et un ans. Il est à peu près sans autre expérience que celle des dîners fins, quand il lui arrive de se faire mettre en prison. Il parait que ce jeune homme ne demanderait pas mieux que de s'émanciper; mais on veille sur lui, et cette partie de son éducation virile est à peine commencée. Quant à la vie politique, de son propre aveu, il ne s'en est pas occupé jusqu'à ce jour et ce n'est pas aux États-Unis qu'il apprendra à devenir roi de France. On peut donc considérer le parti royaliste comme fort désemparé. Le roi s'est disqualifié lui-même, et l'on ne voit ni ce que sera, ni ce que fera son successeur.
C'est un journal prussien, La Gazette de Voss^ qui a remarqué avec le plus de finesse que ce qui rend la lettre à M. Bocher si intéressante, c'est l'aveu à peine déguisé du peu de confiance du prétendant royal dans le succès de sa cause. Il est évident que si Philippe croyait d'une foi ardente et profonde qu'il régnera un jour sur les Français, il s'attacherait à mériter leur estime, au lieu de la perdre de gaieté de cœur, comme il vient de faire en « ramassant», même dans la fange boulangiste, des armes pour combattre la volonté nationale. PhiUppe a certainement agi de la sorte en désespoir de cause, et ce qui le prouve, c'est qu'il a voulu couvrir de sa parole royale ceux qui font poussé vers la faute politique où sa fortune et celle de la monarchie viennent de sombrer. Les (( habiles » qui ont trompé Philippe en abusant de sa confiance dans une restauration d'ailleurs
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impossible ne Font point lâché sans lui avoir fait commettre la faute suprême, celle de les tirer du mauvais pas où ils l'avaient entraîné. Après tout, que demandaient-ils? A pouvoir dire qu'ils avaient agi par ordre du roi. Ils peuvent le dire maintenant, mais Philippe reste dans le bourbier d'où ils sont sortis; et c'est pour cacher sa mésaventure autant que sa honte qu'il s'en va aux États-Unis, d'où il ne reviendra pas plus roi qu'il ne l'était avant.
On comprend que La Gazette de France demande que les conseillers funestes et néfastes de la royauté compromise se retirent de la politique, comme Philippe d'Orléans lui-même semble en avoir pris le parti.
Vf
La polémique très vive de La Gazette de France produisit son effet.
M. le comte de Paris était revenu des États-Unis, où il s'était donné le tort grave de mal parler de la France et de son gouvernement devant l'étranger, ce que nul Français, pour si peu qu'il soit patriote, ne se permet jamais.
Réinstallé en Angleterre et ayant repris la direction de son parti, il fit une évolution nouvelle, parut un instant aban- j donner ceux qu'il venait de couvrir et qui peut-être, obéis- ! sant à d'autres impulsions, l'avaient peut-être abandonné les premiers, et revint aux anciens royalistes, à ceux qui n'avaient pas trempé dans l'aventure boulangiste.
La République française appréciait ainsi cette conversion :
Voilà M. le comte de Paris qui change son fusil ; d'épaule et qui, après avoir chassé en compagnie de MM. de Breteuil et de Mackau, cherche à se remettre
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en campagne avec les royalistes, nuance Gazette de France. 11 espère être plus heureux. Il se trompe. Il reviendra bredouille , comme après sa première sortie. Seulement, il sera peut-être un peu moins crotté.
C'est décidément un bien grand politique que M. le comte de Paris. Quel flair! quelle pénétration I quelle connaissance des hommes et des choses! Et surtout quelle autorité! En voilà un chef, et des plus admirables! Il ne conduit personne, mais se laisse conduire par tout le monde. On lui fait commettre toutes les fautes, et il en accepte la responsabilité, jusqu'à ce qu'il change d'avis. C'est un homme très sûr : on peut travailler avec lui. MM, de Breteuil et de Mackau doivent être joliment satisfaits de la manière dont il les découvre aujourd'hui, après les avoir couverts, il y a deux mois. Pauvre prince! qu'il laisse donc la politique tranquille, puisqu'il n'y entend rien, et qu'il continue d'écrire son interminable livre sur la guerre civile aux États-Unis ! Quand cet ouvrage sera fini, si jamais il l'est, son auteur pourra retourner à New-York : il pourra retrouver encore chez Delmonico des républicains américains assez jaloux de la République française pour applaudir aux diatribes fulminées contre sa patrie par le dernier représentant du principe monarchique en France.
Et dire que Ton a voulu nous faire croire que le fils aîné du duc d'Orléans, ce premier des enfants de Louis-Philippe qui jouit pendant sa vie d'une si grande popularité et dont la mort prématurée fut considérée comme celle même de la dynastie de Juillet, que M. le comte de Paris serait vraiment le roi prédestiné de la France moderne, un roi fait tout exprès pour nous, un roi tout pénétré des traditions antiques de sa race et des aspirations des générations nouvelles,
l'évolution de l'église
socialiste à la fois et bon officier, et avec cela un libéral, un lettré, un philosophe d'autant plus ferme qu'il sait mieux que personne respecter les droits imprescriptibles de la religion!
N'a-t-on pas été jusqu'à prétendre que M. le comte de Paris était taillé sur le type des princes de la maison d'Orange? 11 avait déjà son surnom historique : il serait Philippe le Taciturne, pour rappeler Guillaume le Taciturne, celui qui cachait sous son impénétrable réserve les plus rares facultés politiques. Eh bien ! nous voyons ce qui en est aujourd'hui : purs propos de courtisans, et rien de plus. Oh! les pauvres princes, qu'ils sont à plaindre! Ils entendent si rarement la vérité!
Pendant que nous apprenons à connaître M. le comte de Paris et à le juger, il semble que de son côté le prétendant persiste à méconnaître la France. Il en est encore à croire que le suffrage sénatorial est plus royaliste que le suffrage universel, et il veut des candidats monarchiques partout, dans tous les collèges, même dans les collèges républicains. M. le comte de Paris sera peut-être obéi, car les princes le sont toujours. Mais cette obéissance ne donne pas une chance de plus à la restauration de la monarchie. C'est fini, bien fini. Nous savons bien que Philippe, comte de Paris, sera le dernier à en convenir, puisqu'il est le roi. 11 restera le dernier des royalistes :
El s'il n'en reste qu'un, il sera celui-là.
Yll
Pendant que Phihppe d'Orléans, « le seul représenlant da principe monarchique en France », l'héritier du comte
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de Chambord, le prince qui aspire à restaurer, dans un pays qui a successivement renversé depuis un siècle toutes les lormes de monarchie, une royauté qui serait « traditionnelle par son principe et moderne par ses institutions, cédant aux plus funestes conseils, compromettait par ses impatiences les dernières chances de rétablir ses affaires et achevait de perdre dans des complicités inavouables le peu de prestige de sa cause, ceux des Français, restés fidèles à l'ancien esprit conservateur, se demandèrent le parti qui leur restait à prendre :
Où aller? que faire? que devenir?
La République française jugeait ainsi leurs perplexités :
Les conservateurs français n'ont vraiment pas de chance !
Ils prétendent avoir la garde de certains principes qu'ils considèrent comme indispensables à la constitution comme à la marche régulière des sociétés, et il se trouve que leurs chefs les mettent dans l'impuissance de satisfaire à cette mission.
Au lieu de les laisser dans leur rôle de conservateurs, on fait d'eux des révolutionnaires.
N'est-ce pas jouer de malheur?
Ceux qui, parmi les conservateurs ainsi trompés et mal conduits, sont sincèrement attachés à leurs principes, doivent sincèrement souffrir de se voir jetés hors de leurs voies naturelles et condamnés à tout bouleverser pour tout détruire, alors que leur instinct comme leur intérêt les porteraient à maintenir pour tout conserver. On a beau faire et beau dire, on fait une bizarre figure de conservateur, quand on entre dans une coalition comme celle dont la France stupéfaite et indignée vient de lire l'édifiante histoire, toute pleine de trahisons et de turpitudes.
A la vérité, on ose prétendre que cette coalition
Spuller. Évol. de l'Égl. 3
l'évolution de l'église
s'est formée pour le bon motif et que la fm justifie les moyens. Philippe d'Orléans, avant de quitter l'Europe pour s'en aller aux États-Unis, a repris cette doctrine pour son compte, avec plus d'impudence que de succès. Non, la fm ne justifie pas les moyens, et quand les moyens sont honteux et que la fm n'est pas obtenue, la honte demeure, et la cause est à tout jamais compromise, sinon perduo.
Sans doute les conservateurs prétendent que leurs principes sont d'un caractère et d'un ordre tels que la société ne saurait les renier sans périr. Mais qu'arriverait-il si parmi les Français que les prétendus conservateurs, devenus les pires agents du désordre, regardent comme leurs adversaires, il se trouvait à présent des hommes instruits par r»expérience et qui eussent reconnu, pour la plus grande sécurité du régime répubUcain qu'ils tiennent à consolider, après l'avoir établi, l'indispensable nécessité de ces grands ; principes d'ordre et de stabilité, principes dont les i conservateurs d'autrefois, devenus révolutionnaires, ne sauraient s'attribuer le monopole?
Or c'est là justement ce qui se voit en France depuis vingt ans.
Le parti républicain a fait autrefois des fautes qu'il ne referait plus aujourd'hui. Son éducation politique s'est étendue, élargie et surtout élevée. Il voit à la fois plus haut et plus loin. Il n'a pas cessé d'être le parti des réformes, mais il les veut mûries et sages, appropriées aux temps et aux mœurs.
Mais ce qui caractérise surtout le parti républicain de nos jours, c'est qu'il comprend tout le prix de Tordre, sans lequel aucun progrès n'est réalisable. Ce parti est ainsi devenu conservateur, pendant que les anciens partis de monarchie, réduits à conspirer, tombaient à l'état de révoltés contre la volonté natio-
LA DÉCONFITURE DES ANCIENS PARTIS
nale. Les principes dont les conservateurs affectaient jadis d'être les défenseurs jaloux et exclusifs n'ont rien perdu de leur vertu ni de leur nécessité, mais c'est maintenant dans la République et par la République que ces principes peuvent être défendus, puisque les conservateurs les ont compromis dans le plus coupable et le plus imbécile des complots.
C'est donc avec raison que les plus intelligents et les plus honnêtes des conservateurs reconnaissent enfin qu'il n'y a plus rien à faire pour le bien du pays en dehors de la République.
Ils ne tarderont pas à adjurer leurs amis de se résigner à laisser de côté la restauration chimérique ou dangereuse de telle ou telle dynastie et de réclamer leur place dans la société politique nouvelle, fondée sur l'avènement de la démocratie.
On l'a dit cette année avec infiniment de sens et de droiture au A septembre : nous sommes en présence d'un fait qui domine tout. Ce fait est celui-ci : la France se passe de roi ou d'empereur depuis vingt ans et la France est aujourd'hui plus forte, plus prospère, plus influente qu'il y a vingt ans, avec l'ordre et la liberté en plus. Les foules voient ce spectacle qui les frappe, mais les chefs ne le veulent pas voir, et c'est pourquoi il faut distinguer entre les chefs et les soldats.
YIII
Cet article était écrit, à la date du 15 octobre 1890, c'està-dire trois semaines avant le discours adressé par le cardinal-archevêque d'Alger aux officiers de l'escadre de la Méditerranée. Il est à peine nécessaire de faire remarquer la significative analogie des pensées et même des exprès-
l'évolution de l'église
sions que l'on trouve dans le discours et dans l'article. C'est qu'il est des moments dans la vie politique où, de toutes parts, de tous les côtés de l'horizon, tout le monde en vient à parler la même langue.
Cette thèse était si vraie, et l'opinion publique était si bien préparée à la comprendre et à l'admettre que La République française revenait sur le même sujet, à quelques jours de là, à la veille de la réouverture des Chambres :
Les députés de la Droite sentent bien au fond que leur opposition inconstitutionnelle ne sert ni les intérêts conservateurs qu'ils ont la prétention de représenter ni les principes dont ils affectent d'avoir 1~ garde exclusive et privilégiée. Non seulement cette opposition inconstitutionnelle n'est pas approuvée par le pays, mais les électeurs des députés de 1 Droite, ceux qui les ont envoyés à la Chambre avec le mandat exprès de prendre une influence directe et même une action décisive sur la bonne gestion des affaires publiques, commencent à comprendre que leurs mandataires sont mal engagés, et déjà il est visible, à de certains symptômes, que ces électeurs inquiets et irrités blâment une attitude qui ne saurait convenir à de véritables représentants du parti conservateur.
C'est qu'un long travail se fait à l'état latent depuis de longues années dans l'opinion du pays. Les chefs des anciens partis avaient déjà reconnu, lors des élections dernières, qu'ils seraient mal venus à se présenter comme des révolutionnaires prêts à renverser à la première occasion les institutions républicaines que la France a fondées et qu'elle entend maintenir. Aussi s'étaient-ils donnés tout simplement comme des conservateurs résolus à défendre les intérêts et les principes qui leur sont chers, abstraction faite de la forme du gouvernement.
LA DÉCONFITURE DES ANCIENS PARTIS
C'était là le point précis où en était Topinion, l'année dernière.
Le temps a marché depuis un an, et l'opinion publique aussi. Ce qui suffisait alors ne suffit plus aujourd'hui. Les électeurs des députés de la Droite ont été obligés de reconnaitre que ce n'est pas en se jetant dans les complots et les conspirations, même à la suite de Philippe d'Orléans, de Mme la duchesse d'Uzès et du général Boulanger, que Ton fait au mieux leurs affaires. Les intérêts dynastiques et les ambitions personnelles les touchent peu. Ce qu'ils demandent, c'est que les députés conservateurs reprennent dans le pays l'influence, le crédit, le pouvoir dont ils jouissaient autrefois. S'il faut, pour atteindre ce but, entrer dans la République, eh bien! que l'on y entre, et cette fois pour tout de bon, et sans arrière-pensée! Le principe monarchique est épuisé. Les chances de restauration sont nulles. Le pays ne veut plus d'autre gouvernement que celui qu'il exerce lui-même par ses représentants. La République dure, en assurant l'ordre et la liberté. Il n'y a plus à hésiter : le devoir et l'intérêt des électeurs comme des députés conservateurs commandent cette évolution longtemps ajournée, évitée, mais aujourd'hui nécessaire.
Les chefs des anciens partis se sentent débordés, et, dans la Chambre même, il est facile de voir que, si l'on osait, on accomplirait l'évolution dont nous parlons, à la condition qu'elle ne fût pas trop remarquée. Il y a, dans la Droite, nombre d'hommes qui ne demandent pas mieux que de se rendre aux observations de leurs électeurs, tant elles sont justes. Mais ils craignent de paraître se démentir. Ils redoutent certaines railleries, certaines attaques. Ils ont, eux aussi, leurs intransigeants qui les font trembler. Au
l'évolution de l'église
fond, ils voient ce qui est à faire, mais ils ne se décident pas ou font tout le contraire. C'est toujours l'application du mot fameux de la Médée du poète Ovide :
....Video meliora proboque; Détériora sequor...
Il faudra pourtant bien que toutes ces hésitations aient un terme, car les électeurs ont clairement signifié qu'ils ne veulent plus qu'on attaque la République. Ils veulent au contraire qu'on la respecte, qu'on s'en accommode, enfin qu'on y entre pour la gouverner dans le sens des intérêts et conformément aux principes des conservateurs. Encore un peu de temps, si les députés de la Droite ne se décident point, ils ne retrouveront plus d'électeurs pour leur faire confiance.
On ne doit donc pas se montrer surpris de voir les dépulés de la Droite tout décontenancés, tout ahuris même. Le moment est venu pour eux de sauter le pas. C'est en rechignant qu'ils s'avancent, et puis qu'ils reculent. Tout en mesurant la profondeur du fossé à franchir, ils regardent si on les observe; ils ajournent leur décision, et, tout de suite après, ils se repentent d'avoir différé ce qui est inévitable. Pour ceux qui les examinent et les attendent, il n'y a point de spectacle plus curieux ni plus intéressant.
Les voici qui en sont à dire : « Nous ne voulons pas devenir des répubUcains conservateurs, mais nous sommes prêts à nous déclarer conservateurs i républicains ». Il y a bien une nuance, et nous n'avons garde de la négliger. Mais, bonnes gens, ne vous faites pas illusion ! Ce que l'on attend de ceux qui, parmi vous, sont des patriotes dévoués et des hommes
LA DÉCONFITURE DES ANCIENS PARTIS
de bonne foi, c'est que vous laissiez là votre opposition perturbatrice, inconstitutionnelle et révolutionnaire. Vous ne voulez pas vous dire républicains : vous avez tort et très grand tort, car c'est en vain que vous vous serez résignés à entrer dans la République, si l'on peut suspecter la sincérité de votre adhésion, rien ne sera fait, et le pays s'éloignera de vous chaque jour davantage.
Ce que le pays demande, c'est de la sincérité dans les résolutions et de la franchise dans les actes.
LA POLITIQUE D'APAISEMENT
A la même date, dans les mois qui précédèrent la manifestation extraordinaire des vues nouvelles qui allaient prévaloir dans le gouvernement général de l'Église, une opinion se fit jour dans le parti républicain dont certainement le pape Léon XIÏl et son confident, le cardinal Lavigerie, tinrent compte au moins autant que de cette décomposition des anciens partis de monarchie qui vient d'être reti-acée.
La République avait traversé dans la crise boulangiste une épreuve des plus périlleuses; elle en était sortie à son avantage. La première année de la législature, suivant le vœu du pays, avait été toute donnée aux affaires, et, d'un commun accord, toutes les fractions de la majorité républicaine avaient écarté les questions irritantes et les débats stériles. Un ministère présidé par M. de Freycinet occupait le pouvoir et s'en servait, avec le concours de tous, pour donner satisfaction au pays.
La France libre et maîtresse d'elle-même travaillait avec une pleine confiance dans sa force et sa sécurité.
La session des conseils généraux qui s'ouvrit en août 1890 fut une occasion saisie presque partout avec empressement de parler de l'apaisement des esprits et de la poli-
LA POLITIQUE D APAISEMENT
tique nouvelle qui devait en être la conséquence. M. Jules Ferry, ancien président du conseil, fit, avec Tautorité qui lui appartient, connaître son opinion à ce sujet, en prenant possession du fauteuil de la présidence du conseil général des Vosges.
La République française fit écho à son discours, da les articles ci-après :
Ce n'est pas sans raison que l'on a remarqué l'accord presque unanime des présidents élus par les conseils généraux, pour exprimer les vœux du pays en faveur d'une politique de concorde et de rapprochement.
Ces vœux sont certains.
Il suffit d'observer les populations françaises pour en ê.tre frappé. Il y a en efîet un grand écart entre les opinions que la presse exprime et l'opinion publique. On dirait qu'à force de vouloir la faire, cette opinion publique qui a pourtant conscience d'ellemême et qui visiblement connaît si bien sa force, les journaux ont cessé de la représenter. Le pays républicain ne pense guère autrement que les journaux en possession de la faveur publique, mais s'il n'y a pas de différences quant au fond, il y en a beaucoup quant à la manière de comprendre l'application pratique des mêmes idées.
Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, quand nous disons qu'il n'y a rien à espérer de certains chefs du parti conservateur, trop engagés avec les prétendants dynastiques pour accepter jamais les institutions républicaines, nous ne choquons nullement la manière de voir et de penser de l'ensemble du parti
l'évolution de l'église
républicain, qui a sous les yeux les personnages en question et qui peut difficilement croire à la sincérité de leur conversion.
Mais en dépit de tous les conseils, ce n'est pas une raison pour le pays de renoncer à la politique de rapprochement qui est dans ses vœux. Au contraire, le pays républicain est assez disposé à faire bon marché des anciennes influences personnelles et locales qui se montrent réfractaires à la République. La preuve n'en est-elle pas dans le fait patent et universel qu'aujourd'hui quelque bonne envie qu'il en ait, nul candidat ne peut plus attaquer les institutions républicaines, dès qu'il se présente devant les électeurs? La France sent bien que la République est fondée. Elle supporte difficilement qu'on l'ébranlé, mais en même temps elle demande que la République sans cesser d'être le gouvernement de la nation par elle-même ne devienne pas le gouvernement d'un parti.
Tout le monde est disposé à convenir avec M. Jules Ferry que jamais depuis longtemps les esprits n'ont été aussi apaisés, les passions aussi amorties, les partis aussi impuissants. Cela est si vrai que les partis, dans leur impuissance, vont jusqu'à dire que la France se désintéresse de ses affaires, qu'elle est saturée, lasse, dégoûtée de la politique : il serait plus exact de dire que la France a le sentiment que la stabilité dont elle a toujours eu le goût commence à être pleinement assurée, et ce sentiment la charme en même temps qu'il l'apaise.
Voilà pourquoi les cœurs sont ouverts à la concorde et pourquoi l'on parle de rapprochement. Les Français comprennent qu'ils sont entrés en possession de leur régime politique définitif, et leur générosité naturelle leur fait un devoir de ne laisser per-
LA POLITIQUE d'aPAISEMENT
sonne en dehors. C'est l'effet nécessaire de la passion nationale pour l'unité. La France veut non seulement que la République soit; elle veut aussi que la République soit forte de l'adhésion et des sympathies de l'immense majorité des Français.
Nous avons besoin de cette force devant l'étranger, pensons-y bien.
On aurait tort de se dissimuler que la politique de rapprochement et de concorde, qui est si manifestement dans les vœux de la nation républicaine, n'en est pourtant pas plus facile à pratiquer.
Cette politique exige de ceux qui lui sont dévoués une abnégation de sentiments et une intelligence des hommes et des choses, qui soient supérieures aux suggestions de l'esprit de parti.
L'esprit de parti se développe à merveille dans les temps de révolution. Aussi longtemps qu'un parti lutte pour l'existence, les passions individuelles de ses membres sont tout en éveil, et ces passions, excellentes en temps de lutte, ne valent plus rien quand l'apaisement s'impose. Que peut-on espérer de faire avec de la défiance, de l'égoïsme, de l'exaltation et de la précipitation, toutes choses qui sont ordinaires, profitables et même nécessaires dans les époques où l'on combat pour la vie, où l'on court au plus pressé, en entraînant avec soi les hésitants et les timides? La politique de rapprochement, de réconciliation, d'union dans une paix définitive ne comporte pas les résolutions trop hâtives, car il y faut au contraire apporter beaucoup de patience. Il convient de
l'évolutio>' de l'église
n'y montrer ni défiance à Tégard de ceux que Ton prétend rapprocher de part et d'autre, ni égoïsme exalté et dominateur, puisque Ton ne peut se flatter d'arriver à quelques résultats utiles qu'en ménageant ceux que Ton désire amener à soi, et à la condition d'entrer avec eux en transactions et en accommodements.
C'est bien là ce qui rend la politique des temps qui suivent les périodes troublées, particulièrement malaisée et incommode aux hommes d'action, engagés à fond dans les complications antérieures. On dirait qu'ils ne sont plus à leur affaire, tant ils se sentent peu faits pour opérer dans un milieu si différent.
De sa nature l'esprit de parti est rarement souple. La maxime : « Toutou rien », est sa maxime favorite, son uliima ratio. L'esprit de parti n'aime pas à céder, à composer, à transiger, ce qui est le grand art de la politique. Habitué qu'il est à tout emporter de haute lutte l'esprit de parti est toujours un peu étroit, inhabile à saisir le côté complexe des choses, l'infinie diversité des hommes et la variété changeante des milieux où se débattent leurs passions et où s'exerce leur activité.
Il doit cependant comprendre que rien n'est à tenter, rien à espérer pour une politique de rapprochement, si l'on a la prétention de se conduire après la victoire comme pendant la lutte. A vouloir continuer la politique de combat, ce n'est plus de la réconciliation que l'on ferait, ce serait une politique d'élimination à outrance, d'extermination déraisonnable, funeste et tyrannique.
Voilà pourquoi dans l'histoire, bien que l'admiration des hommes ne se soit pas toujours portée de leur coté, les grands politiques qui ont terminé les révolutions, pacifié les esprits, consolidé les conquêtes
LA POLITIQUE d'aPAISEMENT
accomplies et mis les peuples en possession de ces grands biens, la paix, la prospérité, l'influence, la grandeur civilisatrice, méritent d'être mis au-dessus des conquérants, qui n'ont été trop souvent que des fléaux dévastateurs et des tyrans oppresseurs de la conscience humaine.
Il y a plus d'affinités que Ton ne croit entre l'esprit de parti et l'esprit d'usurpation et de conquête : ni l'un ni l'autre ne peuvent servir à la politique d'apaisement et de concorde. Le Béarnais Henri IV, avec sa finesse gasconne, sa bonne humeur toute pleine de bon sens aiguisé par la malice, son oubh calculé des injures, sa manière toute désintéressée de prendre les choses, c'est-à-dire de laisser là les querelles inutiles, pour ne s'attacher qu'aux entreprises fécondes, a donné un vrai modèle de la politique réparatrice.
C'est aujourd'hui le parti républicain tout entier qui doit imiter Henri IV.
Le temps est venu de la politique de reconstruction, maintenant que le terrain est déblayé, ferme et solide, avec de larges horizons.
Tous les bons citoyens se félicitent du calme dont jouit notre pays et qui nous permet d'asseoir nos institutions en même temps que de voir clair dans nos affaires.
Hé quoi! dira-t-on, vous parlez sans cesse de la nécessité d'affermir les institutions républicaines I Ne sont-elles donc pas fondées? Il y a vingt ans que la dernière des monarchies s'est écroulée et que la République a été proclamée sur ses ruines. Après
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vingt ans, la République n'est-elle donc pas à l'abri de tous les risques, et qu'y a-t-il donc à craindre pour elle? Ne disiez-vous pas l'autre jour , avec M. Jules Ferry, que jamais les partis n'ont été réduits à une aussi complète impuissance?
Tout cela est vrai, mais il n'en est que plus nécessaire de demander à certaines fractions du parti républicain, surtout à celles qui se prétendent les plus dévouées parce qu'elles sont les plus ardentes, de bien comprendre que, pour afi'ermir la République, il faut laisser la France jouir tranquillement du repos et de la sécurité que la République lui procure.
Il n'y a pas désormais de plus grand service à rendre à la République que de la laisser s'implanter, pousser ses racines dans le vieux sol monarchique de la France, enfin pénétrer peu à peu dans l'esprit et dans le cœur des populations. Les Français pris en masse ne font pas de la politique leur préoccupation quotidienne et exclusive, et ils ne s'attachent à un gouvernement qu'en raison des avantages qu'ils y trouvent et des bienfaits qui en découlent . Les « avancés » ou soi-disant tels du parti républicain se piersuadent que c'est en agitant sans cesse devant le pays les questions les plus difficiles, les plus controversées, qu'ils remplissent leur devoir envers la République. Nulle erreur n'est plus profonde; nulle autre ne pourrait avoir de plus fâcheuses conséquences, si l'on y persévérait. Nous sommes, disentils, le parti du mouvement, de la marche en avant; il faut bien nous remuer, si nous voulons avancer. En raisonnant de la sorte, ces prétendus « avancés » ne voient pas que ce sont eux qui s'exposent à piétiner sur place, comme ils le reprochent aux autres avec tant de vivacité et si peu de justice. Pourquoi veulent-ils partir avant les autres? Pourquoi, lorsque
LA POLITIQUE d'aPAISEMENT
la caravane éprouve le besoin de se reposer des fatigues de la veille, se lèvent-ils avant l'aube, pour forcer à marcher ceux qui demandent encore quelques moments avant de se remettre en route? Ils risquent d'impatienter, de mécontenter ceux qu'ils prétendent conduire et qui ne peuvent les suivre.
Oui, la République a besoin de ce calme, de cette paix, de cette sécurité qu'après tant de soubresauts et de secousses elle procure enfin à la France. C'est elle qui a promis au pays ces grands biens, mais c'est elle- aussi qui la première en profitera. Il n'y a pas encore un an que la République était en pleine crise. Ses ennemis comptaient l'abattre, et ses amis étaient inquiets du sort que le suffrage universel allait lui ménager. C'est le suffrage universel, dans ses éléments paisibles, qui a protégé la République contre ses ennemis. A ses défenseurs, à ses sauveurs, la République doit bien quelque chose, la tranquillité, la paix au dedans comme au dehors : personne n'a le droit — et les républicains moins que personne — d'empêcher la République de les donner au pays.
Dire que la politique générale du parti républicain pris dans son ensemble ne peut être qu'une politique d'union, d'apaisement, de rapprochement et de cohésion des différents groupes, c'est exprimer une vérité évidente et confirmée de toutes parts et dans toutes les occasions par tous les faits et tous les événements qui se produisent.
En pourrait-il être une meilleure preuve que les révélations vraiment extraordinaires des Coulisses du
l'évolution de l'église
boulangisme et dont l'opinion publique se montre si justement émue? N'est-ce pas le désarroi profond où le boulangisme a trouvé un instant le parti républicain qui a donné tant d'espoir à nos ennemis d'en finir avec la République?
Laissons de côté le soldat factieux et la bande qui l'entourait, et tenons-nous-en à nos propres fautes.
N'est-il pas clair que ce sont nos divisions, nos rivalités, nos rancunes, nos haines même qui ont encouragé tant d'audace?
Y aurait-il eu seulement un commencement de conspiration — et l'on sait aujourd'hui, à n'en plus douter, qu'il y a eu plus qu'un commencement et que nous avons été à deux doigts d'une crise terrible — si nous avions été, à la fm de la néfaste année 1887, unis comme nous l'étions, sous l'Assemblée de Versailles, lors de la chute de M. Thiers, et comme nous l'étions encore quatre ans après sous la présidence du maréchal de Mac-Mahon , quand celui-ci, obéissant à de fatales suggestions, crut possible de ramener la France en arrière, sous le joug de partis et d'hommes dont elle avait définitivement, aux élections du Sénat et de la Chambre des députés en 1876, rejeté la domination?
Dans cette double conjoncture du 24 mai 1873 et du 16 mai 1877, nous avons pratiqué résolument la politique d'union et nous avons triomphé de nos adversaires. Nous en avons triomphé, non pas facilement, car il n'y a rien de facile en politique, mais avec une confiance dans le succès final qui ne nous a jamais abandonnés.
Certes les deux crises ont été graves.
En 1873, quand M. Thiers fut renversé, quand les chefs des partis monarchiques, légitimistes et orléanistes, conçurent le projet, après la réconciliation
LA POLITIQUE d'aPAISEMENT
plus ou moins sincère des deux branches de la maison de France, de restaurer la royauté, d'appeler le comte de Chambord au trône et de reprendre pièce à pièce, pour la détruire, toute l'œuvre de la Révolution française, la République courut les plus grands dangers. Elle ne fut sauvée que par l'union des républicains.
En 1877, ce fut un autre péril, mais non moindre. Cette fois, c'est toute la force dont les pouvoirs publics — sauf la Chambre des députés — disposent; c'est tout Tappareil gouvernemental, administration, police, justice; c'est l'armée tout entière des fonctionnaires, qui furent tournés contre la République et les institutions voulues et fondées par la France. L'assaut fut donné six mois durant avec une incroyable vigueur, heureusement sans succès. La République ne se rendit point, et les troupes républicaines, bien loin de se débander, firent de nouvelles recrues. Il est vrai qu'à ces deux époques nous avions des chefs qui recommandaient l'union et auxquels on obéissait; il y en avait un surtout qui portait dans son âme l'àme môme de la France. L'ennemi nous trouva invincibles; il n'en est pas moins vrai que c'est notre union qui nous fit vaincre.
Lors de la crise boulangiste, pendant près de deux ans, nous avons été à la merci d'une surprise. Pourquoi? Parce que nous étions divisés.
Le boulangisme est anéanti; c'est notre union au 22 septembre 1889 qui l'a tué. Mais si nous nous divisons encore, qui oserait dire que le boulangisme ne ressusciterait pas sous un autre nom?
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Les principes de la politique d'apaisement et de la I réconciliation de tous les Français sous le drapeau de la j République étaient ainsi posés, quand ceux des journaux i royalistes qui avaient pris la plus grande part aux manœuvres du boulangisme, Le Gaulois en tête, prirent congé de Boulanger et de ses complices, en leur disant avec la plus cynique désinvolture : « Bonsoir, messieurs », et annoncèrent l intention de se tourner du côté de la République pour lui offrir leur adhésion, se promettant bien, comme ils le disaient, de « l'envelopper ».
11 était nécessaire d'avertir le parti républicain, qui d'ailleurs était sur ses gardes : quelle conduite y avait-il à tenir?
On aura beau tourner et retourner en sens divers et contradictoires la question de la République ouverte ou fermée à ceux des Français qui ne demandent pas mieux que de s'accommoder des institutions nouvelles, cette question n'en demeurera pas moins la plus importante et en même temps la plus difficile de toutes celles que les républicains ont à résoudre.
Les républicains sages et clairvoyants sont unanimes à penser que le gouvernement de la République doit être un gouvernement national. Ce serait exposer i la République à courir les plus grands risques dans ! le présent, et la condamner aux plus redoutables chances d'instabilité dans l'avenir, que d'en faire un gouvernement de parti. Tous les Français ont leur place marquée dans la République, qui ne saurait | appartenir exclusivement à quelques-uns, mais qui doit être, au contraire, le patrimoine de tous.
LA POLITIQUE DAPAISEMENT OD
Mais les mêmes patriotes à la fois sages et clairvoyants ne se dissimulent pas non plus que la République serait exposée aux plus graves périls, si, après tant de déclarations d'une sincérité si manifestement suspecte, après tant de démonstrations hypocrites et qui juslitient si pleinement toutes les défiances, après tant de trames, de complots et de tentatives dont le pays vient d'être le témoin stupéfait et indigné, nos institutions étaient livrées imprudemment et sans précautions à leurs pires ennemis, sous le prétexte fallacieux qu'ils se décident enfin à entrer dans la République.
A diverses reprises, nous avons eu l'occasion de déclarer qu'il y a lieu de mettre à part les chefs des anciens partis de la monarchie qui ont trempé dans toutes les conjurations ourdies contre le régime républicain, depuis le complot parlementaire qui a renversé M. Thiers le 24 mai 1873 jusqu'à cette basse entreprise du boulangisme qui avait pour but de remettre pieds et poings liés la République aux mains d'un soldat sans honneur et sans scrupule, dont on attendait la restauration de la monarchie. Ceux-là, les chefs, les conspirateurs relaps, ne peuvent pas se dire républicains; ils n'en ont pas le droit, et d'ailleurs personne ne voudrait croire à leur parole.
Mais il n'en est pas de même des Français trop crédules qui les ont suivis, et ce ne serait pas. sans une fâcheuse injustice que Ton confondrait dans une même réprobation, dans une même exclusion, les soldats avec leurs chefs, les dupes avec les complices.
C'est à ramener les soldats, en laissant de côté les chefs, qu'il faut songer.
Il est d'autant plus nécessaire de s'en occuper que les chefs commencent à se remettre de la stupeur qu'ils
l'évolution de l'église
ont éprouvée eux-mêmes de la révélation de leurs propres sottises. Vraiment, ils ne croyaient pas être allés aussi loin! « Comment avons-nous pu croire à un Boulanger? osent- ils dire aujourd'hui, Quelle erreur grossière! Mais qu'importe après tout? Cela ne doit pas nous empêcher de reprendre la suite de nos affaires. Nous nous sommes trompés, en voulant trop ouvertement renverser la République. Le mieux ne serait-il pas de prendre une voie plus détournée? Et pour cela ne conviendrait-il pas de feindre une adhésion à la République? »
Et l'on nous parle maintenant de « l'envelopper », cette République abhorrée, que Ton veut sans doute embrasser pour mieux l étouffer. « Envelopper la République! » l'expression nous plaît, en vérité. Envelopper, ce n'est pas reconnaître la République; c'est l'enserrer, c'est tourner autour, c'est tout ce que Ton voudra, excepté que ce n'est pas ce qu'il faudrait faire, pour donner l'idée d'une adhésion sincère, loyale, vraiment honnête.
Comment veut-on que les républicains sincères se laissent prendre à de tels stratagèmes?
En présence des adhésions à la République qui vont, dit-on, se produire, il s'agit bien avant tout de faire acte de discernement et de juger. Ceux-ci entrent dans la République pour la servir : il faut les accueillir avec joie. Ceux-là frappent à la porte de la République pour la saper : il faut les remettre sur la route. Les uns reconnaissent loyalement leur erreur : qu'ils collaborent à l'œuvre commune! Les autres cherchent une revanche sous le masque : qu'on arrache leur masque et qu'on les dénonce à la déhance publique.
Défiance est mère de sûreté.
LA POLITIQUE d'aPAISEMENT
YI
Après la clôture des travaux des assemblées parlementaires, dans Tinter-session de 1890 à 1891 , l'évolution des masses conservatrices suivit son cours. Chaque jour il était possible d'en constater les progrès. La fraction la plus avancée du parti républicain persistait, sinon à la nier, tout au moins à la voir avec une défiance croissante, n'en comprenant pas bien le caractère. Il importait de mettre le parti républicain, pris dans son ensemble, en face de la réalité, tout en lui montrant bien que l'on devait tenir compte de ses objections.
Il y a des querelles et des tiraillements, après tout fort naturels, au camp des conservateurs de l'ancien parti clérico-monarchique, à propos de la fameuse évolution. Tandis que les uns semblent décidés à sauter le pas, les autres rechignent : on se dispute, on se prend aux cheveux. Faut-il y aller? Ne conviendrait-il pas mieux d'attendre encore? Ce spectacle ne laisse pas d'être intéressant, mais nous l'avons déjà plus d'une fois signalé.
Du côté des républicains, dans notre propre parti, nous avons des conseils, à en revendre, à n'en savoir que faire : il nous en vient de toutes parts.
Prenez garde, nous dit-on. Ne soyez pas trop confiants! Ne livrez pas la République! Ces conservateurs des anciens partis que vous invitez à entrer n'entreront que trop tôt. N'allez pas croire qu'ils viennent à la République pour la servir! Oh! que vous êtes naïfs de penser que vous réussirez à faire des républicains avec des royalistes et des impérialistes! Il y a un mot du grand politique Henri TV,
l'évolution de l'église
que vous devriez bien méditer. L'auriez-vous par hasard oublié? « La caque sent toujours le hareng », disait-il. Il avait raison, cet homme d'esprit qui n'était pas Béarnais, Gascon, homme du Midi pour rien. Ce n'est pas lui qui se laissait leurrer par les conversions intéressées. Que ne Timitez-vous dans sa prudence et dans sa défiance?
Vous allez nous faire tant de républicains, qui au fond n'en seront pas, que nous en serons embarrassés. Ne vaudrait-il pas mieux vivre entre nous, tranquilles et satisfaits, dans la quiétude d'une concentration qui s'annonce enfin telle que nous la pouvons désirer? Quel besoin avez -vous de nous amener ces recrues nouvelles qui vont tout déranger dans nos affaires? Car enfin ils voudront avoir leur rôle, leur influence, leur part de pouvoir, ces conservateurs à qui vous vous montrez disposés à faire un si grand accueil. Il faudra leur accorder beaucoup ; et, quand ils auront tout ce qu ils demandent, croyez-vous bonnement qu'ils s'en serviront au profit de la République, telle que nous l'entendons? Au premier détour du chemin, ils nous quitteront, nous tourneront le dos, ou, s'ils restent avec nous, ce sera pour jeter le licol à la République et l'étrangler. Entendez-nous bien : les chiens ne font pas des chats, dit la sagesse des nations, et Henri IV, encore une fois, avait raison de dire que la caque sent toujours le hareng.
Nous écoutons ces beaux discours, et, sans ironie aucune, nous n'hésitons pas à les déclarer tout ensemble instructifs et irréfutables.
Seulement, nous sera-t-il permis de dire que ces discours-là ou de tout autres, conçus dans un esprit tout différent, ne servent de rien dans les circonstances où nous sommes : nous voulons dire par là qu'ils ne modifient pas la situation présente, qui est
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plus forte à elle seule que les partis et les hommes.
La fameuse évolution des masses conservatrices vers la République est un fait qui domine tout le monde, les conservateurs encore récalcitrants comme les républicains défiants et soupçonneux. Ce fait est bon, il est mauvais : cela pour Tinstant importe assez peu; il nous suffît que le fait se produise pour que nous ayons le devoir de l'enregistrer, et nous ne faisons pas autre chose.
Voici, par exemple, M. le marquis de Castellane, un des jeunes seigneurs royalistes éclos du grand effort de la France clérico-monarchique aux élections du 8 février 1871, et, dans l'Assemblée réactionnaire de Versailles, rétrograde et réacteur, non pas des moins en vue, des moins violents ni des moins résolus, le voilà qui se prend de querelle avec un des derniers publicistes de la monarchie, M. J. Cornély, du Gaulois^ et qui lui écrit tout crûment que, pour ce qui le regarde, son choix est fait et que, le malheur des temps exigeant les plus grands et les plus douloureux sacrifices, il n'hésite pas à sacrifier le principe monarchique aux principes conservateurs, qui ne peuvent plus être défendus que sur le terrain et sous la protection de la RépubUque. Eh bien! nous trouvons fort utile de relever ce fait, qui démontre que la fameuse évolution se poursuit, et qu'elle ne s'arrêtera plus qu'elle n'ait opéré son plein et entier développement.
C'est là un fait que nous ne pouvons passer sous silence.
Oui, c'est très bien, nous dit-on, mais ne voyez-vous pas que M. de CasteUane ne vient à la République que pour défendre les idées, les opinions, les principes et même les préjugés conservateurs, et que^ par conséquent, il ne sera jamais républicain comme nous? Eh si! parfaitement bien, nous voyons cela.
l'évolution de l'église
Mais il ne saurait être défendu d'être républicain autrement que nous ne le sommes et par d'autres raisons : on peut être républicain, pour propager d'autres idées et servir d'autres intérêts que les nôtres.
Ce qui est défendu, c'est de continuer à se dire royaliste et à conspirer comme tel, quand la majorité du pays s'est prononcée pour un régime politique où il y a liberté pour tous et où il n'y a oppression pour personne. M. de Gastellane vient à la République pour faire ceci ou pour faire cela : c'est son affaire, et cela ne regarde que lui, pourvu que son adhésion soit sincère et sans arrière-pensée. Mais la caque sent toujours le hareng! Oui, sans doute, et c'est tant mieux : M. de Gastellane aura plus de peine à tromper son monde.
On s'appliquait doue à mettre le parti répiibUcain en présence des faits, et c'était la seule tâche à entreprendre dans l'état de l'opinion, pour ne point la laisser s'égarer. Il n'y avait ni à combattre l'évolution accomplie par des Français sur qui le parti républicain n'avait nulle action ni il prêter la main à ce mouvement dont la première et inévitable conséquence sera de changer toute la politique du parti républicain. Il n'y avait qu'à constater et à décrire l'évolution dans chacun de ses incidents.
C'est ce qui a été expliqué dans La République française à diverses reprises, notamment dans l'article suivant :
Avec les « gens d'Église », comme on disait au siècle dernier, il faut bien faire attention et ne pas s'aventurer dans des polémiques et des controverses, sans avoir pris des précautions infinies au point de
LA POLITIQUE d'aPAISEMEM
vue de la définition des termes et de la portée des questions.
Où est pour le parti républicain l'intérêt de la constitution du groupe parlementaire que M. Jacques Piou cherche à former dans la Chambre?
Est-ce dans le fait même de l'adhésion apportée à la République par deux ou trois douzaines d'anciens monarchistes qui se résignent avec plus ou moins de bonne grâce à accepter ce qui existe sans eux, malgré eux et ce qu'ils ne peuvent empêcher d'être?
Le fait est considérable en lui-même, sans doute, mais ce n'est pas là ce qui est vraiment important à nos yeux, n'en déplaise à M. Piou. Le groupe parlementaire dont on parle se constituera ou ne se constituera pas; en réalité, la question n'est pas là
Ce qui est à la fois tout à fait intéressant et tout à fait important, c'est que M. Piou ait cru devoir recommencer la tentative de Raoul-Duval — laquelle d'ailleurs, pour avoir assez mal réussi, n'a jamais été abandonnée — au lendemain du jour où le cardinal Lavigerie a conseillé aux catholiques français d'entrer dans la République pour y défendre, sur le seul terrain qui leur reste, les principes et les intérêts « conservateurs »; c'est que M. Piou soit allé à Rome pour s'informer des sentiments et des dispositions du pape Léon XIII à l'égard de l'évolution recommandée par l'archevêque d'Alger, et qu'il en soit revenu avec le dessein parfaitement arrêté de poursuivre ses projets politiques, qui coïncident, on ne peut plus guère le contester, avec un mouvement général des esprits dans le monde des anciens partis; c'est enfin que ce mouvement des esprits, que l'on ne saurait plus nier, achève et précipite la dissolution de ces anciens partis, porte la lutte politique sur un autre terrain où l'on devra lutter, de
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l'évolution de l'église
part et d'autre, avec des armes toutes différentes de celles dont on s'est servi jusqu'à ce jour : tous comptes faits, c'est une ère nouvelle qui s'ouvre pour la République en France et pour la politique générale en Europe.
Mais, ces faits étant reconnus, il faut se garder, comme d'une illusion des plus dangereuses, de croire que, si l'Église s'éloigne de la monarchie, elle se rapproche de la République pour se confondre avec elle, de croire surtout qu'elle abdique ses antiques suspicions et renonce à quoi que ce soit de ses prétentions et de ses doctrines.
L'Église évolue vers la République, parce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Si d'ailleurs elle entre dans la maison, c'est avec le dessein de continuer l'œuvre qui lui est propre, et, profitant des libertés qu'on y donne, de travailler, demain comme hier, à ce qu'elle a toujours appelé « sa mission divine, le salut des âmes dans ce monde et dans l'autre ».
Aussi bien, quand elle dit que les formes de gouvernement lui sont indifférentes, elle n'avance rien qu'elle n'ait toujours dit à toutes les époques de son histoire. « Mon royaume n'est pas de ce monde », répétait son fondateur. Que peuvent bien lui faire les monarchies et les républiques? Elle travaille à d'autres fins que celles de la politique terrestre.
Mais elle ne cesse pas de travailler, et il faut constamment la suivre des yeux. Aussi bien, personne, dans le parti de la philosophie, dans le parti qui, au nom de la liberté de penser, lutte, depuis tant de siècles, pour l'affranchissement progressif de l'esprit humain, ne peut avoir la pensée de se détourner de cet incessant travail et de n'y plus faire attention.
Seulement ce travail incessant de l'Église va se pro-
LA POLITIQUE D APAISEMENT
duire sous d'autres formes et, par conséquent, exiger de part et d'autre un changement profond dans les moyens d'action. C'est maintenant toute une stratégie, toute une tactique nouvelle qu'il faut apprendre, et nous ne nous lasserons pas de le répéter aux amis et défenseurs de la liberté de penser.
Il n'y a donc pas à s'y méprendre, et tous malentendus sont impossibles. Constater que l'Église se décide à retirer son appui aux anciens partis de monarchie sur le terrain dynastique, ce n"est pas dire qu'elle n'essayera pas de les rallier et de les grouper encore sur un autre terrain; c'est simplement constater que la monarchie est définitivement vaincue, et que tels que l'on croyait*à jamais immobiles et figés dans des convictions et des doctrines immuables, entrent à leur tour dans le mouvement : autrement dit, le monde marche.
C'est Galilée qui a raison contre l'Église : E pur si muove!
LA DROITE INDÉPENDANTE
Les Chambres étaient rentrées pour tenir la session extraordinaire de 1890. Dès leur réunion, il fut aisé de voir qu'elles revenaient avec la préoccupation d'obéir aux commandements de l'opinion publique; mais les hésitations étaient toujours grandes, surtout quand les députés et les sénateurs des droites diverses se retrouvaient sous l'influence de leurs chefs politiques et religieux.
Toutefois, on apercevait les progrès d'un mouvement déjà commencé.
11 n'y eut pas d'indice plus significatif de ce mouvement que la constitution d'une réunion extra- parlementaire, d'un groupe politique auquel les députés qui déclarèrent s'y adjoindre voulurent donner le nom peu compromettant de Droite indépendante.
Leur dessein, en prenant ce nom, était de marquer, sinon leur rupture de toutes attaches dynastiques, au moins leur intention de faire passer les intérêts conservateurs avant toutes autres considérations de parti.
La République française dit à ce sujet :
LA DROITE INDÉPENDANTÈ
Les députés, membres du groupe de la droite indépendante, sont toujours droitiers, c'est-à-dire qu'ils restent conservateurs au sens où Ton prend d'habitude ce nom; mais ils ne sont plus droitiers factieux ou, pour parler plus exactement, ils voudraient bien ne plus Têtre.
Nous avons dit assez souvent pour ne plus y revenir que, pour les Français patriotes, pour les hommes de sincérité et de bonne foi, il n'y a qu'un moyen honorable de ne plus être regardés comme des ennemis hypocrites et astucieux des institutions républicaines : c'est de les accepter loyalement et sans réticences, la tête haute et sans arrière-pensées; c'est de se déclarer franchement républicains. Ceux-là, nul n'aura le droit de les exclure, car le devoir comme l'intérêt des républicains, même des plus anciens et des plus éprouvés, s'ils veulent vraiment faire de la République le gouvernement de la nation, consiste à les accueillir, à leur faire place, en leur demandant, après tant de trahisons et de palinodies, des gages certains de leur fidélité.
Cela est possible avec les soldats de l'ancien parti conservateur; cela est même nécessaire : la fondation déhnitive de la République en ce pays est à ce prix, car un gouvernement régulier, un gouvernement d'avenir ne peut s'établir qu'à la condition de réduire à leur plus strict minimum les oppositions inconstitutionnelles et irréconciliables qu'il rencontre devant lui et dont il doit à tout prix se délivrer.
Mais cela est très difficile, sinon impossible, avec les chefs des anciens partis, avec ceux qui se sont compromis plus ou moins ouvertement dans ces trahisons et ces palinodies dont la France honnête a été si profondément écœurée. Ces difficultés apparaissent clairement dans Fattitude ambiguë, dans la
l'évolution de l'église
conduite contradictoire, dans le langage des droitiers indépendants. Il semble qu'ils ne puissent pas dire nettement, carrément, qu'il n'y a plus d'autre gouvernement possible en France que la République. Pourquoi ne peuvent-ils pas le dire? Cela est cependant d'une évidence incontestable. Ils ne le peuvent pas, parce qu'ils ne le veulent pas. Mais pourquoi ne le veulent-ils pas? Ah! ici, c'est le fin du fin.
Tout le monde se souvient de la tentative politique de feu Edgar Raoul-Duval. Ce conservateur passionné mais intelligent a été l'un des premiers à reconnaître qu'il n'y a plus d'autre terrain pour la défense des intérêts et des principes conservateurs en France que le terrain républicain. Avec l'ardeur et la sincérité qui lui ont valu, malgré bien des défauts et en dépit de sa personnalité tranchante, indisciplinée et vindicative, qui déparait toutes ses qualités d'esprit et de cœur, Edgar Raoul-Duval s'est porté sur le terrain républicain, en y appelant ses amis. Son appel n'a pas été entendu, et les amis de Raoul-Duval n'ont pas osé le suivre.
Pourquoi? Cette évolution nécessaire était-elle prématurée? L'heure n'avait-elle- pas sonné? Il n'est jamais trop tut pour bien faire. Si la poUtique d'Edgar Raoul-Duval avait été adoptée par les conservateurs, ceux-ci se seraient épargné le ridicule et la honte de suivre les chefs imbéciles et coupables qui les ont entraînés dans l'aventure boulangiste.
Quoi qu'il en soit, la tentative de Raoul-Duval ne fut ni comprise ni encouragée par les députés de la Droite : à leurs yeux, Raoul-Duval avait commis la faute d'annoncer son intention de fonder une Droite républicaine. C'était franc, c'était loyal, mais cela gênait les députés des Droites dynastiques dans leurs relations du monde et leurs attaches princières : on.
LA DROITE INDÉPENDANTE
ne voulut pas entrer dans la Droite républicaine de M. Edgar Raoul-Duval.
Entrera-t-on dans la Droite indépendante? Jusqu'à présent, ce groupe n'a pas recueilli des adhésions bien nombreuses, mais les députés qui le composent sont convaincus qu'ils feront des recrues et gagneront des partisans, à la condition de ne point trop parler de République et de ne pas trop brusquer, trop presser ceux de leurs collègues déjà convertis en principe, mais qui sont encore hésitants.
C'est ce qui explique pourquoi M. Jacques Piou a mené son groupe des droitiers indépendants à la réunion plénière des Droites; il a voulu ménager les transitions et les tempéraments : en réalité, il n'a réussi qu'à faire pousser des cris de joie et de trio;3aphe à M. Paul de Cassagnac, qui annonce déjà l'échec de la politique d'évolution vers la République, aussi discrète, aussi mesurée qu'on voudra la faire.
M. Jacques Piou yjourrait bien avoir commis une faute. Il avait d'autant moins besoin de se prêter à une confusion nouvelle de son groupe avec les anciennes Droites dynastiques, qui restent sur leur opposition irréconciliable, qu'au point de vue des intérêts « conservateurs » il est résolu à déposer, en amendement à la loi de finances, un article relatif à l'application des lois fiscales aux congrégations religieuses. Cet article additionnel marquera suffisamment la distance qui sépare M. Piou de la majorité républicaine; dans son opinion, il aura fait assez pour qu'il ne lui soit pas nécessaire de se rejeter davantage vers les Droites dynastiques. M. Piou ne voit donc pas qu'il donne des gages, mais que ce n'est pas aux républicains qu'il en donne. 11 est à craindre que la politique de la Droite indépendante ne soit pas conduite avec toute l'habileté qu'on aurait pu
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souhaiter. Mais ce n est pas une raison pour que, dans le pays, révolution des électeurs conservateurs s'arrête. Ils sont mal représentés, voilà tout : ce qu'il y a de plus curieux et de plus important, c'est qu'ils le voient et commencent à le dire.
C'était surtout cette opposition de vues et de sentiments entre les électeurs et leurs élus qui se faisait sentir dans les régions parlementaires, en y portant un trouble profond que l'article suivant a pour objet de signaler :
Le travail de décomposition des Droites monarchiques continue sa marche lente mais sûre : encore quelque temps, et l'on aura beaucoup de peine, à part quelques personnalités très en vue et trop engagées, à trouver des hommes osant se dire publiquement les représentants des intérêts dynastiques.
Nous ne parlons pas des intérêts conservateurs, les ayant toujours distingués des intérêts dynastiques. C'est précisément parce que, dans le parti conservateur véritable, l'on a fini par reconnaître qu'il n'y a plus que du danger à identifier deux causes qui ne peuvent plus que se nuire, qu'il est donné à l'opinion attentive d'assister à cette décomposition des Droites dans le Parlement.
Donc, la situation des députés de la Droite est aujourd'hui intenable devant leurs électeurs, et c'est là-dessus que l'on ne saurait trop insister.
Le gros des conservateurs ne serait peut-être jamais venu à la République, si les chefs avaient montré quelques aptitudes, quelques capacités politiques;
LA DROITE INDÉPENDANTE
s'ils n'avaient pas commis fautes sur fautes; si leur opposition avait été intelligente, sincère, utile aux intérêts conservateurs; si leurs promesses avaient été en partie du moins réalisées, au lieu de rester vaines et stériles; si enfin ils avaient su garder avec fidélité l'honneur de leur drapeau, au lieu de l'abaisser, de le souiller, én le confiant à des mains impures et indignes. Quand les conservateurs du pays ont vu ce que savaient, ce que pouvaient, ce que voulaient faire les représentants officiels de leurs principes et de leurs intérêts, sous la conduite de chefs incapables et corrompus , ils ont vite compris que leur place n'est plus à la suite de ces hommes compromis et perdus dans l'opinion, et ils se sont tournés du coté de la République qui garantit à ce pays les bienfaits de l'ordre, en attendant les progrès dont l'ordre est la base et la condition nécessaire.
Cette évolution est en train de s'accomplir , et comme les députés de la Droite la voient s'opérer sans pouvoir l'arrêter, ils songent à faire leur propre évolution, mais ils la font mal, aussi mal que possible, en essayant de la dissimuler à leurs propres yeux, pour n'en avoir pas la honte : aftaire de préjugés mondains, d'hypocrisie perpétuelle dans la conduite, mais les faits sont là et ils ne peuvent pas être niés.
M. Paul de Cassagnac écrivait ces jours derniers que le parti conservateur traverse une crise comme il n'en a pas traversé depuis vingt ans. C'est l'opinion de tous ceux qui observent avec quelque perspicacité les hommes et les choses de la politique contemporaine : le parti conservateur dans son ensemble est en train de se transformer, de muer, de faire peau neuve; d'ici à quelque temps, il existera toujours, mais il ne sera plus le même. Il y aura toujours dans
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le parti des chefs et des meneurs irréconciliables, mais ils seront sans soldats.
in
C'est dans ces circonstances que soudainement éclata le coup de tonnerre d'Alger.
Les journaux de tous les partis s'emparèrent du discours du cardinal Lavigerie et le commentèrent dans tous les sens. Le monde politique s'en montra vivement ému. Quelle attitude allaient prendre les députés de la Droite indépendante?
M. Piou, député de la Haute-Garonne, crut devoir écrire au Soleil, organe du parti royaliste, une lettre où il faisait connaître sous quelles conditions il acceptait la République.
C'était la première adhésion politique apportée à la déclaration de l'archevêque d'Alger, mais cette adhésion était entourée de toutes sortes de précautions de langage, qui étaient comme autant de réticences.
La République française les dénonça en ces termes :
La presse de toutes nuances n'a point fini de commenter le discours de M. le cardinal Lavigerie que déjà une autre déclaration suscite de nombreuses et vives controverses.
M. Jacques Piou, s'adressant au Soleil, déclare qu'il accepte le principe de la République, mais uniquement « afin de mieux défendre les idées conservatrices et d'assurer ainsi le rétablissement de la paix religieuse et sociale ». M. Piou repousse avec une égale énergie la loi militaire et la loi scolaire, ces deux lois dont on a dit qu'elles sont la pierre de touche qui permet de distinguer les républicains de ceux qui ne le sont pas.
LA DROITE mDÉPE?{DAINTE
Il est visible que le député de la Haute-Garoune cherche à constituer un nouveau parti conservateur avec les débris de l'ancien. Cette pensée politique n'est pas propre à M. Piou. Il y a longtemsque dans le inonde politique on y songe et même que l'on en parle.
Mais ce grand parti tory dont rcve M. Piou et dont les conservateurs anglais et belges fournissent les meilleurs modèles, il ne pourra, dit-il, être constitué, qu'à une condition : <( c'est que la question constitutionnelle, qui nous divise, soit définitivement écartée; que le principe du gouvernement établi soit accepté et que la lutte ne s'engage plus, ni directement ni par sous-entendus, sur la forme du gouvernement, mais sur la façon de gouverner ».
Pourquoi M. Piou s'adresse-t-il au Soleil^ journal de M. le comte de Paris, pour faire au public ses confidences et lui exposer les raisons de son adhésion au principe de la République? C'est poser là une question que M. Piou pourra trouver indiscrète, car enfin, qu'est-ce que cela peut bien faire que ce soit Le Soleil et non pas telle autre feuille, le Journal des Débats par exemple , qui soit l'organe des pensées et des résolutions de l'honorable chef de la Droite indépendante? Eh! oui, sans doute cela ne peut rien nous faire; et cependant nous ne croyons pas que Le Soleil soit bien qualifié pour recevoir de telles confidences, car il est trop engagé au service du prétendant au trône; au contraire, le Journal des Débats^ qui a rompu depuis longtemps avec la monarchie, aurait mieux convenu, étant tout aussi conservateur que Le Soleil et mieux placé pour aider les anciens monarchistes à faire leur évolution , et la preuve, c'est que tout de suite il a donné un vigoureux coup de main à M. Piou, dont il est bien près d'approuver les déclarations.
l'kvolutio>' de l'église
Et, de fait, M. Piou a besoin d'être aidé; on fait bien de lui tendre la main et de lui prêter l'épaule. Tudieu ! quelle mine rechignée et renfrognée! quelle tiédeur! En voilà un dont on ne dira pas qu'il a le zèle d'un néophyte! Il n'y va qu'à son corps défendant. S'il devient jamais républicain, ce ne sera pas sans avoir longtemps résisté.
On comprend que M. Piou ne veuille pas effarou- 'cher ceux qu'il se propose d'entraîner à sa suite; qu'il ménage leurs susceptibilités, pour ne pas dire leurs répugnances; qu'avant de s'engager avec la République il tienne à se délier par ailleurs, afin que cette évolution dont on parle tant ne se présente pas comme une volte-face accomplie brusquement et sans y avoir réfléchi : c'est l'opinion bien connue du député de la Haute-Garonne qu'il convient à tous égards d'y mettre du temps, des conditions, des précautions, de l'habileté, du savoir-faire, car c'est une affaire délicate où l'on ne saurait apporter trop de prudence et de circonspection.
Soit : M. Piou se conduit comme il lui plaît. Nous n'avons rien à y voir.
Il nous permettra cependant de lui dire que s'il n'accepte le principe républicain — il n'ose pas dire la République — que par la raison unique qu'à l'abri de ce principe il pourra mieux défendre les idées conservatrices, il risque fort de ne convaincre personne, ni les royalistes ni les républicains, de la sincérité entière non plus que du caractère irrévocable de son adhésion. Et cependant, c'est cette conviction qu'il faut à tout prix déterminer dans les esprits, si M. Piou veut acquérir la force qui lui sera nécessaire pour la défense des idées conservatrices.
Après la déclaration de M. Piou, telle qu'on la rapporte, on peut se demander, en effet, s'il restera
LA DROITE IN DÉFENDANTE
républicain, au cas même où il n'aurait pas réussi à faire triompher ses opinions sur ce qu'il appelle le rétablissement de la paix religieuse et sociale. Èh bien! c'est une question de ce genre que l'on ne devrait pas avoir à se poser. M. Piou a l'air de se rallier à la République sous condition suspensive. Il entre dans la République, en se réservant une porte de sortie. Encore une fois, c'est là ce que Ton ne devrait pas avoir à relever dans sa déclaration, et M. le cardinal Lavigerie a parlé d'un tout autre ton.
Mais, dira-t-on, M. Piou n'a donc pas le droit d'entrer dans la République à sa manière et comme il lui plaît? Il est donc tenu à respecter certaines formalités, à se comporter suivant les règles d'une certaine étiquette? Non sans doute; M. Piou est parfaitement libre de mener à sa guise les affaires du parti qu'il cherche à fonder, et sa conduite politique n'engage personne que lui-même.
Il est difficile cependant de ne point faire observer au public que si M. Piou, en acceptant le principe républicain, comme il dit, ne parvient pas à inspirer confiance dans le caractère irrévocable de son adhésion, il n'acquerra point la force qu'il voudrait mettre au service de la politique conservatrice. Son évolution vers la République sera sans profit pour sa cause : et dès lors peut-être vaudrait-il mieux pour lui et pour son repos qu'il se tînt tranquille.
En politique, ce qui est encore le mieux, le plus avantageux à la fois et le plus commode, c'est de parler et d'agir avec une franchise qui ne laisse point de place au doute : ce qui ne veut nullement dire qu'on n'a pas le droit et le devoir de bien réfléchir avant de se résoudre. Mais, une fois le parti choisi, pris, arrêté, il faut s'y établir nettement, carrément <3t pour toujours.
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