‹ L'évolution politique et sociale de l'égliseChapitre 11 sur 26 · I. KVOJA I ION DE L ÉGLISK · texte numérisé non relu

I. KVOJA I ION DE L ÉGLISK

La discussion du budget de 1891 avait commencé à la Chambre des députés. M. Léon Say, autrefois sénateur d^^ Seine-et-Oise et maintenant député des Basses-Pyrénée>. était rentré, disait-on, dans la Chambre, pour y reconstituer ce parti conservateur républicain, qui, dans les premières années après 1871, avait adopté et suivi la politique conseillée et dirigée par M. Thiers, et qui l avait puissamment aidé à fonder les institutions nouvelles.

1! prit la parole dans la discussion générale, et prononça un discours où il se déclarait u la fois conservateur et républicain.

C'était un exemple à proposer aux membres de la droite, qui hésitaient toujours à faire adhésion au régime d'ordre et de liberté tant de fois acclamé par la France, tout en faisant remarquer la difîérence des temps et des hommes, et La République française publia l'article que voici :

11 y a quelques remarques politiques à faire sur le discours prononcé par M. Léon Say dans la discussion générale du budget.

Ces remarques sont à l'adresse des conservateurs et principalement de ceux d'entre eux qui, n'étant pas encore ralliés à la République, sentent et comprennent qu'il leur faudra bien finir par prendre ce parti.

Personne de bonne foi ne peut douter des opinions résolument conservatrices de M. Léon Say. On en doute si peu à gauche que plusieurs sont bien près de trouver que cet éminent économiste est plus que conservateur, qu'il est réactionnaire. Eh bien! les opinions conservatrices de M. Léon Say l'empêchenteiles de se déclarer hautement, franchement répu-

LA DROITE LNDÉPENDAMK

blicain? Tout au contraire, n'est-ce pas justement parce que M. Léon Say se déclare républicain qu'il est si fort à l'aise pour défendre ses opinions conservatrices en matière budgétaire? N est-ce pas l'exemple le plus frappant à offrir aux conservateurs des avantages qu'ils trouveraient, pour la défense de leurs opinions comme de leurs intérêts, à se placer hardiment sur le terrain républicain ?

Mais, dit-on, dans le monde royaliste, M. Léon Say n'a jamais été de ceux qui regardent la monarchie comme l'unique port de refuge et de salut pour la France. C'est un économiste de l'école libérale, affranchi depuis longtemps de tous liens dynastiques, assez indiflerent par son tempérament et son humeur aux questions de formes de gouvernement; pour tout dire en un mot, c'est un aimable et spirituel sceptique, tour à tour sénateur ou député, ambassadeur, président du Sénat, ministre des finances, académicien, journaliste, c'est tout ce que l'on veut, excepté un monarchiste de tradition, et la Droite ne l'a jamais tenu pour un des siens, car les électeurs des députés de la Droite ne voteraient pas pour lui. Il est élu par des républicains : quoi d'étonnant à ce qu'il soit républicain, comme ceux qui l'envoient à la Chambre? Eux aussi, les députés royalistes ou impérialistes, sont impérialistes ou royalistes comme leurs électeurs : en quoi ils ne font que leur devoir. • Tout cela est bel et bon.

Il s'agit de savoir si M. Léon Say, tout sceptique qu'on le représente, est conservateur dans la République et par la République. Allez donc un peu lui dire à la tribune qu'il est trop républicain pour être vraiment conservateur I Ahl certes, oui, il a renoncé depuis longtemps à préférer les intérêts des dynasties à ceux de la patrie française. Mais quel est donc

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aujourd'hui le royaliste, l'impérialiste qui, accusé de mettre son empereur ou son roi au-dessus de la France, ne se défendît contre une telle imputation avec la plus grande véhémence? N'est-ce pas la preuve que la vertu du principe monarchique est épuisée, que personne ne croit plus désormais à l'empire ou à la royauté, sinon comme l'on croit à de purs expédients politiques, et qu'il n'y a plus rien en ce pays que lui-même et sa propre souveraineté.

Toute la France se rappelle ce que M. Léon Say a fait dans une crise des plus graves, avec autant d'habileté que de fermeté : en 1873, au moment où l'on se préparait à rétablir la monarchie sans consulter la nation, il s'est mis du côté de la France, dès la première heure, avec M. Thiers, et c'est ce que le pays n'a pas oublié.

Certes M. Léon Say a, sur bien des points, des opinions personnelles qui ne sont pas, est-il besoin de le dire? celles de la grande majorité des républicains. Mais l'avez-vous entendu lundi à la Chambre, dire avec autant de force que d'éclat que si la Révolution française était à faire, il n'hésiterait pas à se mettre à la tâche, ne considérant pas cette glorieuse et bienfaisante révolution comme « une émeute réussie », mais comme une grande et généreuse crise de renouvellement dont nous bénéficions tous *les jours? Il est conservateur, M. Léon Say, mais il est avec la France; il ne l'abandonne pas, il ne la quitte pas, pour aller courir après une royauté, un empire également chimériques; il n'émigre pas à l'intérieur.

Est-ce là ce que font les députés de la Droite? Comme le leur a dit précisément M. Say, ces conservateurs d'un nouveau genre travaillent à ébranler l'ordre établi, et sont aujourd'hui de véritables révo-

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lutionnaires. Mais encore une fois leurs électeurs n'en sont pas là. Ceux-là sont de vrais, de sérieux conservateurs qui ne feront aucune difficulté de reconnaître que M. Thiers et les amis qui l'ont suivi, dès 1871, dans son évolution patriotique, ont fait ou font encore au moins aussi bonne figure de conservateurs, quelque opinion qu'on puisse avoir de leurs idées sur tel ou tel sujet, que les obstinés et aveugles fauteurs de restaurations désormais et à jamais impossibles.

La discussion du budget se termina au mois de décembre 1890 par une manifestation nouvelle et décisive du désarroi de plus en plus profond des partis monarchiques.

On pouvait s'attendre, dit à cette occasion La République française^ à ce que cette année le scrutin sur l'ensemble du budget fournît aux membres des diverses oppositions de droite ou de gauche l'occasion de s'expliquer sur leur attitude à l'égard du gouvernement. Les discussions de politique générale sont rares à la Chambre, et même on peut dire que, sous le prétexte de se consacrer aux lois d'affaires, cette Chambre nouvelle les a systématiquement évitées. Il serait bon cependant que le pays ne demeurât pas trop longtemps sans savoir de quel coté ses représentants se dirigent.

Le budget de 1891 est le premier budget de la législature actuelle. Convenait-il aux partis de le voter, de le repousser ou de s'abstenir? Rejeter le budget, c'est, qu'on le veuille ou non, faire de la

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politique révolutionnaire. Le voter, c'est, au jugement de certains membres du Parlement qui ont souci de témoigner de leur parfaite indépendance, faire de la politique ministérielle et se mettre au rang des officieux. Enfin, s'abstenir, ce n'est que montrer de la mauvaise humeur. Tel est cependant le parti qui semblait avoir été adopté dans une réunion générale des Droites. L'abstention y avait été décidée, à la suite d'une discussion qui paraît avoir été fort vive, à en juger d'après les termes du procès-verbal livré aux journaux. Mais c'est le cas de dire qu'il faut se garder de juger des choses sur leur apparence. La vivacité même des termes de ce procès-verbal n'a servi qu'à mettre en lumière cette évolution inconsciente, mais forcée des partis de droite que nous signalons depuis si longtemps.

Et d'abord, n'est-il pas curieux que les Droites aient éprouvé le besoin de se demander cette année, avec quelque solennité, quelle conduite elles allaient tenir, alors que leurs journaux ne cessent de répéter que leurs raisons de bouder la République subsistent et même que ces raisons se sont aggravées dans le dernières séances de la Chambre? C'est bien ce qu dit le procès-verbal de la réunion des Droites, pui que l'on va jusqu'à parler de la « trahison odieuse » du gouvernement. De telles expressions, dans un document public, attestent la violence des sentiments de l'opposition de Droite. On n'a pas osé pourtant aller au delà de l'abstention sur le vote du budget; personn" n'a proposé de le rejeter; et, dans cette Droite même, il s'est trouvé des membres pour dire que, pour la première fois depuis de longues années, quelques collègues ayant pris part aux discussions et aux résolutions de la commission du budget, il n'y avai même plus à parler d'abstention, mais à se joindr

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à la majorité qui vote la loi de finances élaborée avec tant de soin et discutée par toute la Chambre en séance publique, avec une attention si soutenue et quelquefois même avec tant d'éclat.

C'était un premier symptôme de la réelle détente qui se produit dans les esprits, et ce symptôme s'est manifesté, au moment même où Ton pouvait croire que les esprits à droite étaient le plus montés contre la République et son gouvernement. Mais il y a eu de cette détente une autre indication singulièrement plus significative, c'est le discours de M. Dugué de la Fauconnerie.

Cet honorable député de l'Orne est venu dire qu'il considérait comme un devoir de voter le budget qui permet aux ministres de la République de satisfaire aux fonctions comme aux devoirs du gouvernement, et, par cette déclaration, il a voulu indiquer qu'il tient à remplir ses devoirs de député conservateur.

Mais il ne s'en est pas tenu là.

Mettant à part les dix-huit membres des Droites diverses qui n'ont pas craint, dans leur profession de foi électorale, de manifester ouvertement leur fidélité dynastique et d'annoncer leur intention et leur volonté de restaurer la monarchie, M. Dugué de la Fauconnerie a osé déclarer publiquement à ses collègues de la Droite, que tous ceux qui font de l'opposition systématique au gouvernement républicain sans en avoir averti leurs électeurs ne sont pas dans la vérité de leur mandat et manquent aux plus élémentaires obligations de la loyauté politique.

« Vous n'avez pas dit à vos électeurs que vous vouliez renverser la République! s'est écrié M. Dugué de la Fauconnerie. Si vous l'aviez dit, vous n'auriez pas été réélus, car le suffrage universel ne veut pas le renversement de la République. Le suffrage universel

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n'est pas révolutionnaire, il est conservateur. Il vous adonné mandat de transformer la République ou, si vous aimez mieux, de faire tout pour qu'elle soit gouvernée d'après les principes conservateurs. Votre premier devoir est de faire que la République vive, sauf à vous, à la transformer ; et pour qu'elle vive, vous devez donner à son gouvernement, qui représente la majorité élue par le suffrage universel, les moyens de la faire vivre et fonctionner. »

Et tout cela, au grand scandale des prétendus irréconciliables de la Droite qui criaient, qui juraient^ qui tempêtaient, en entendant dire du haut de la tribune par une sorte d'enfant terrible, ce qu'ils entendent dire tous les jours au fond de leurs départements par ceux-là mêmes qui les ont envoyés à la Chambre.

Nous sommes donc arrivés au jour où l'on dénonc enfin la contradiction certaine et manifeste, qu'il y entre les conservateurs du pays et les conservateu de la Chambre. Ceux-ci sont des hommes de désordr et de révolution. Ceux-là, au contraire, les conserva teurs du pays, ne veulent pas de bouleversement dan nos institutions; ils verilent les affermir, les conso lider, les élargir p0ur y trouver place et remplir leur office de conservateurs.

Le discours de M. Dugué de la Fauconnerie va bien au delà de cet auditoire tout décontenancé qui l'a entendu; il va droit à la portion conservatrice du corps électoral.

Il portera coup.

A plus de trois mois de distance du jour où M. le cardinal Lavigerie, archevêque d'Alger, avait prononcé, à la fin du banquet qu'il offrit aux officiers de l'escadre française de la Méditerranée, ce discours fameux, par où il invitait les anciens partis et leurs chefs à cesser leur résistance à la volonté nationale, et les exhortait à entrer dans la République pour y mieux défendre les intérêts religieux et conservateurs, la polémique suscitée par ce discours était plus animée que jamais dans la presse répubficaine comme dans les journaux monarchiques.

On se demandait si le cardinal-archevêque d'Alger ne serait pas tôt ou tard désavoué par l'autorité suprême du pontife romain. Il semblait impossible que l'Eglise se décidât à faire l'évolution que le prélat africain avait indiquée comme nécessaire et d'ailleurs conforme à toutes ses traditions comme à ses intérêts. On cherchait à mettre en opposition, pour ne pas dire en lutte ouverte, le Pape et le cardinal. Le prince de l'Eglise était fort attaqué, et c'est à peine si le souverain pontife était ménagé.

Rome s'en tenait à la lettre du cardinal Rampolla, qui

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était fort peu explicite, et l'archevêque d'Alger, harcelé par ses adversaires qui l'accusaient de trahir les intérêts de la religion, s'efforçait de prouver qu'il n'avait en vue que la défense de ces mêmes intérêts, mais sur un autre terrain et par des armes nouvelles!

Cette situation étrange était caractérisée et jugée ainsi dans La République française :

Xe nous arrêtons pas à la vive opposition que la politique conseillée par M. Lavigerie a rencontrée dans les organes des anciens partis.

Cette opposition est si naturelle qu'elle ne compte pas.

Notez bien que ce n'est pas là un paradoxe, c'est la vérité même.

Comment voulez-vous que La Gazette de France^ qui n'a de raison de vivre que par la perpétuité de la tradition royaliste qu'elle entretient avec autant de zèle que de crédulité, se résigne à suivre une politique qui prend son point de départ dans l'impossibilité reconnue et proclamée de toute restauration monarchique?

Et pourquoi LAutorké^ qui, pour faire échec à la République, en est arrivée à lui préférer n'importe quelle dictature césarienne, c[ue le dictateur soit un Bonaparte, un d'Orléans, voire un aventurier comme Boulanger, se rallierait-elle à des institutions qu'elle déteste, uniquement pour faire plaisir à un prélat comme M. Lavigerie, dont les vues politiques lui semblent des plus sujettes à controverse et même des plus suspectes?

Les conseils de M. Lavigerie n'ont donc pas été bien accueillis par les organes des anciens partis. Mais on aurait tort d'en conclure que le discours d'Alger n'a pas porté coup. Tout au contraire, on peut affirmer que, dans le monde clérical, il y avait

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longtemps qu'une manifestation politique n'avait eu pareille importance, et il faut bien avouer que cette importance même s'est accrue de l'adhésion qu'à tort ou à raison l'on a prétendu que le pape Léon XIII a personnellement donnée au discours prononcé par le cardinal.

De cette adhésion, en dehors d'une récente conversation qui a été relatée par Le Figaro^ il n'y a guère, jusqu'à présent, que des indices; mais ces indices permettent de croire, si on les rapproche de ce que l'on sait des opinions générales et du tour d'esprit du som-erain pontife, que Léon XIII ne désavoue pas M. Lavigerie. On aurait tort d'aller au delà, car nul n'a le droit d'engager le pape que lui-même; et il faut de toute nécessité que sa liberté reste entière, jusqu'au jour où il jugera de son devoir et à propos de se prononcer, mais, s'il n'est pas licite d'aller au delà, on peut aller jusque-là.

Léon XIII, tout aussi bien que le cardinal Lavigerie, n'a pas été sans remarquer que la politique d'évolution vers la République ne laisse pas de soulever de vives résistances. Non pas, sans doute, que ces résistances se manifestent dans la masse générale des fidèles : s'il y en a, c'est parmi les catholiques les plus en vue et les plus militants, parmi ceux qui se sont compromis dans les luttes des partis et qui ne peuvent pas brusquement se retirer de cette lutte, pour suivre une autre ligne de conduite, en apparence tout opposée à celle qu'ils ont suivie jusqu'alors. Des catholiques de ce genre, à la fois si influents et si dévoués, le pape, encore plus que le cardinal, est obligé de tenir le plus grand compte; il leur doit de ménager leur susceptibilité.

Pour sa part, le cardinal, qui s'est trouvé en butte à une opposition ressemblant par plus d'un trait à

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une véritable hostilité personnelle, a compris qu'il y avait des accommodements, des compromis, une transaction, une transition à ménager entre le passé et l'avenir. Il a proposé de former un parti catholique, absolument dégagé des anciennes visées dynastiques et de tous liens avec les vieux partis. Ce parti serait placé sous la direction exclusive des évêques, et il entrerait dans la République avec le dessein hautement proclamé « d'en finir avec les sectaires ». Par là, le cardinal espère que, parmi ceux qui font de l'opposition à sa politique, toutes les préventions tomberont. Il veut ainsi montrer qu'il ne songe nullement à livrer l'Église à la Révolution, comme on n'a pas craint d'en accuser un cardinal-prêtre de l'Église romaine, lequel d'ailleurs, en dépit de toutes les imputations malveillantes, n'en est plus à faire ses preuves d'intelligence et de dévouement.

D'un autre cùté, s'il faut en croire certains comptes rendus, le pape Léon XIII, dans une audience accordée à un Français de distinction que l'on n'a pas nommé, aurait dit qu'il ne juge pas utile de constituer ce parti catholique dont on prétend que le cardinal Lavigerie serait si heureux de voir la formation. Eh -quoi! le cardinal serait-il en désaccord avec le pontife? Léon XIII et l'archevêque d'Alger, primat d'Afrique, ne s'entendraient-ils plus? Le bruitapourtant couru ces jours derniers que M. Lavigerie allait recevoir, comme témoignage de la haute considération du pape, le titre exceptionnel de Patriarche. Est-ce qu'il y aurait divergence de vues, et M. Lavigerie va-t-il enfin être désavoué?

Non, le cardinal a continué sa politique, et Léon XIII» s'il a tenu le propos qu'on lui prête, n'a pas cessé de faire la sienne.

Le pape ne peut pas admettre que les fidèles catho-

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liques se constituent à l'état de parti. L'Église ne peut pas, ne doit pas être un parti dans les nations. Son devoir, sa mission est de paître et régir le troupeau tout entier : elle ne se réduit jamais spontanément et d'elle-même à l'état de fraction — pour ne pas dire de faction militante. Léon XIII ne peut pas, ne doit pas demander aux catholiques français, en sa qualité de chef suprême de l'Église, de se considérer comme des partisans luttant pour leur foi, leurs principes, leurs intérêts moraux et spirituels. Voilà sans aucun doute ce que le pape a voulu dire, quand il a déclaré qu'il ne croyait pas à la formation d'un parti catholique en France.

Il n'est pas défendu non plus de supposer que Léon XIII, qui est très versé, comme on le sait, dans les affaires de diplomatie et de politique extérieure, a vu plus nettement que le cardinal Lavigerie que la constitution d'un parti catholique irait nettement, directement contre le but que l'on se propose d'atteindre.

Que veut-on, après tout?

Mettre les intérêts de l'Église hors de toute atteinte, sinon rétablir ses affaires qu'elle a toutes sortes de raisons de tenir pour compromises.

Avec une grande sagacité, le cardinal Lavigerie a reconnu que les intérêts de l'Église en même temps que les principes conservateurs gagneraient à être défendus sur le terrain républicain : c'est pourquoi il demande que l'on s'y place résolument, mais il ne demande pas — faites-y bien attention ! — que l'on cesse de faire de la politique cléricale; il indique même que l'on pourra continuer plus librement d'en faire sous l'étiquette républicaine, et c'est parla qu'il espère rallier ceux qui lui font opposition sans le comprendre.

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Se plaçant à un point de vue plus élevé. Léon XIII semble dire qu'il ne croit pas à, la possibilité de constituer un parti exclusivement catholique, parce qu'il s'y mêlera toujours des éléments hétérogènes de politique dynastique. Le pape a raison, non pas contre le cardinal, mais à coté et au-dessus de lui. Aussi bien, c'est à Léon XIII qu'il appartiendrait de bien préciser le sens de l'évolution qu'il s'agit d'opérer dans la direction générale de l'Église.

Si les catholiques entrent dans la République pour y faire de la politique conservatrice ou réactionnaire, au nom de leur foi religieuse, que personne n'en doute, leur adhésion aux institutions républicaines restera toujours suspecte, car le cléricalisme, qui est le mélange adultère de la politique et de la religion, ne cessera point, et la France, qui n'a jamais été et ne sera jamais cléricale, continuera de le combattre à outrance. Ce qu'il faut, si l'on veut que l'évolution soit acceptée et porte ses fruits, c'est que dans la politique, dans la vie publique, la religion ne se montre plus, afin que le cléricalisme tombe du même coup, et que règne enfin, sous l'égide et le palladium des libertés communes et générales qu'offre la République, la plus auguste et la plus sacrée de toutes les libertés, la liberté de conscience.

A quelques jours de là, le cardinal Lavigerie reçut du pape Léon XIII un bref d'approbation, dont il s'empressa de donner communication à son clergé dans une circulaire où il disait : « Vous aviez bien compris, dès le premier jour, que je n'avais pu prendre seul et de moi-même

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la solennelle et grave initiative que j'avais prise le 12 novembre. Vous saviez que j'arrivais de Rome. Vous pensiez que c'était pour répondre à ses désirs que je profitais de l'occasion favorable que me présentait le séjour de la flotte française à Alger, pour frapper un grand coup. J'ai cru devoir rendre un compte fidèle à notre saint-père le pape de la manière dont je me suis acquitté de ce devoir. Il vient de me répondre par le bref dont je vous communique le texte. 11 daigne m'y donner l'assurance que ce que j'ai pu faire répondait parfaitement aux besoins du temps, à son attente et^ux marques de particulier dévouement qu'il a toujours reçues de moi. »

Ainsi le toast d'Alger se trouvait approuvé, et l'exaspération monarchiste était portée à son comble.

Au sénat, un des membres de la droite, M. le marquis de l'Angle-Beaumanoir, interpella M. Fallières, garde des sceaux, ministre de la justice et des cultes, pour savoir s'il lie suspendrait pas le traitement de l'archevêque d'Alger coupable d'avoir fait de la politique. Dans la presse monarchique, les évéques qui conseillaient l'adhésion à la République étaient traités de vendus, et le cardinal Lavigerie était représenté, dans le journal L Autorité, comme un prélat couvert d'honneurs , mais d'honneurs qui souillent.

C'est le moment que choisit M. le comte d'Haussonville, membre de l'Académie française, et l'un des principaux conseillers de M. le comte de Paris, pour aller prononcera Mmes, dans une réunion royaliste, un discours plein de distinctions subtiles et d'une forme très savante, qui eut à l'époque un certain retentissement.

Le passage du discours de Nîmes que la presse royaliste commenta avec le plus de faveur fut naturellement celui où M. le comte d'Haussonville s'expliqua sur le discours célèbre du cardinal Lavigerie.

« Il y a, dans le discours du cardinal-archevêque dWlger, un enseignement, dit M. d'Haussonville. Certes nous avons d'autant moins de difficultés à reconnaître cet enseignement et à le respecter qu'il nous est depuis longtemps connu, nous l'avons reçu

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à l'époque heureuse de nos études pour la première communion, en ces jours à jamais utiles et fortunés où l'on nous a mis un catéchisme entre les mains. C'est le catéchisme qui nous a appris que le royaume de Jésus-Christ n'est pas de ce monde, que l'Église s'accommode avec tous les gouvernements et qu'elle ne fait en théorie aucune difl'érence entre les Républiques et les monarchies. Eh bien! M. le cardinalarchevêque d'Alger n'a rien dit que nous ne soyons tous prêts à proclamer avec lui. Il n'a fait que répéter ce qu'a dit dans tous les temps, avec une plus grande autorité que la sienne, l'Église elle-même par la voix de tous ses docteurs et de tous ses pontifes. Y a-t-il là de quoi s'émouvoir? Y a-t-il là de quoi troubler la conscience de Français, bons catholiques et dévoués royalistes, qui savent leur catéchisme aussi bien que M. Lavigerie, tout prince de l'Église qu'il est? L'enseignement, nous l'acceptons, nous le respectons.

« Et puis, il y a le conseil. Ah ! ici, nous arrêtons l'éminent cardinal, dit M. d'Haussonville, et nous l'avertissons qu'il sort de son domaine, pour entrer dans le nôtre. Il fait de la politique, et c'est toujours périlleux pour un évéque. La politique, c'est un fait purement humain, un fait qui comporte en soi la plus grande liberté. On n'a pas le droit de soumettre les consciences royalistes à l'obligation morale de devenir tout à coup des consciences républicaines, car ces consciences royalistes seraient toujours en droit de répondre par la célèbre parole : Non possumus, protestation toujours vibrante et puissante de la faiblesse contre la force. »

C'est à merveille, et là-dessus M. d'Haussonville se croit maître du cardinal; mais il n'en est pas le maître, autant qu'il le croit, car il pose mal la question. Tout d'abord le cardinal s'est borné à des exhorta-

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tiens, et cela suffit pour le moment; mais il oublie que, parmi ses enseignements, l'Église met au premier rang le respect qui est dû aux puissances établies. Or, parmi ces puissances, celles qui sont établies, comme la République, sur la volonté incessamment exprimée et répétée par l'immense majorité de la nation, ne font nullement exception : on leur doit respect et obéissance comme aux autres; on leur doit de cesser de conspirer contre elles. N'en déplaise à M. le comte d'Haussonville, il pèche, tout en se croyant innocent de cœur et d'intention; et s'il contestait sa faute, il tomberait dans le péché d'orgueil et de révolte qui est un des plus abominables de tous ceux que l'Église condamne.

Certainement, l'opinion sur la précellence de la monarchie ou de la République est une opinion libre, et M. d'Haussonville invité, exhorté à penser le courtraire de ce qu'il pense, est dans son droit, en répondant : Non possumus. Mais la question de conduite n'est pas tout à fait la même que la question de doctrine. Qu'il interroge son directeur, et il saura bien si son directeur ne lui dit pas qu'entre préférer théoriquement la monarchie à la République et se révolter en fait contre le gouvernement de son pays, il y a tout un abîme.

Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Nous sommes en présence d'un fait politique, qui reste en dépit et à cause même de toutes les objections dont il est l'objet, un gros événement.

Quel est donc ce fait?

Eh! c'est tout simplement le conseil , puisque M. d'Haussonville tient à ce mot, le conseil donné par un des personnages les plus importants du monde religieux à tous les conservateurs sincères d'abandonner la monarchie pour se rallier à la République.

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Dans le parti clérical, on ne croyait pas qu'un tel conseil serait jamais donné : il Ta été, et depuis il a été confirmé, voilà le fait. M. d'Haussonville ne peut pas supprimer ce fait, et c'est là ce qui est important, car ce fait ne tend à rien de moins qu'à supprimer l'action, la vitalité des anciens partis de monarchie, en leur retirant l'appui, le souftle de l'Église.

L'évolution recommandée par le cardinal Lavigerie c'est, en efïet, une transformation des luttes politiques en France, luttes dans lesquelles la monarchie n'a plus rien à voir ni à prétendre. On s'explique à merveille que M. le comte Othenin d'Haussonville soit devenu sérieux, au point de se jeter dans les distinctions les plus raffinées, au moment de parler d'une aussi importante affaire; mais, s'il croit avoir résolu par les finesses et les subtilités de son discours la difficulté que le toast du cardinal-archevêque d'Alger a créée aux monarchistes de toutes nuances et de tous partis, le conseiller de M. le comte de Paris se trompe. Cette difficulté subsiste tout entière, et ce ne sont ni les prétendants ni leurs amis qui désormais sont capables de la résoudre.

Dans son discours de Nimes, M. le comte d'Haussonville ne s'était pas contenté de protester contre la nouvelle politique recommandée aux royalistes par le cardinal Lavigerie et de rejeter son « conseil )> ; il avait averti les conservateurs qui se rallieraient à la République qu'on leur ferait mauvais accueil dans leur nouveau parti, qu'on les soumettrait à des' conditions humiliantes et qu'on leur demanderait des gages de leur sincérité.

'< Ayant commencé, disait-il, par donner congé à leurs

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électeurs monarchistes et n'ayant pas voulu, au prix de compromissions, acheter les électeurs républicains, ils se trouveront abandonnés des uns sans avoir réussi à faire la conquête des autres. »

Cette phrase visait directement les hommes des anciens partis qui s'apprêtaient à se rallier sur un nouveau terrain pour y former un parti d'opposition constitutionnelle. M. Jacques Piou, député de la Haute-Garonne, que l'on savait disposé à reprendre la politique d'Edgar Raoul-Duval et à constituer dans la Chambre des députés un groupe parlementaire résolu à prendre le nom de « Droite indépendante », écrivit à M. d'Haussonville une lettre des plus sévères et des plus dédaigneuses, pour lui bien montrer que les observations et les reproches adressés au nom du Prétendant n'étaient plus faits pour toucher les anciens conservateurs décidés à consommer leur évolution.

M. Jacques Piou revenait de Rome où il était allé prendre les conseils du Saint-Siège. Il avait obtenu, disait-on, du pape Léon XIII une audience privée et reçu l'accueil le plus flatteur. Une note du Moniteur de Rome, en date du 12 février 1891, avait été, au sujet de ce voyage, fort significative :

(( M. le comte d'Haussonville, disait cette note, vient de faire à Nîmes une conférence contre le toast du cardinal Lavigerie et sur la cause de la monarchie. La Gazette de France le salue comme un programme d'affirmation et d'action. Certes nous laissons les royalistes défendre leur drapeau. Si M. le comte d'Haussonville s'était borné à affirmer ses sympathies et celles de ses amis, nous nous serions inclinés devant le loyalisme chevaleresque. Mais l'ami du comte de Paris a cru devoir faire en même temps le procès de la politique de l'épiscopat qui veut le salut de la France et la fin de regrettables malentendus.

« L'Église doit mieux savoir que les partisans de qui que ce soit quels sont ses intérêts et comment il faut les sauvegarder.

« La cause religieuse, on le sait bien, ne s'identifie pas avec une cause politique; et M. Piou a pensé, à l'encontre de M. le comte d'Haussonville, que la seule politique de salut, c'était précisément celle que ce dernier attaque.

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« Les encouragements qu'il vient de recevoir, dans une circonstance solennelle, le détermineront plus que jamais à appuyer cette évolution dont la France retirera un grand profit, au dedans comme au dehors. »

Le voyage à Rome de M. Piou ne fut pas le seul qui fut remarqué à cette époque. L'agitation était si grande dans les anciens partis de monarchie que c'était à qui porterait à Rome l'expression des craintes suscitées par la nouvelle politique du Saint-Siège. On est en droit de penser aussi que ce n'étaient pas seulement des alarmes que l'on allait révéler à Rome, mais que l'on y faisait entendre des conseils, des prières, des supplications de nature à ramener la politique pontificale dans ses anciens errements.

Sur ces allées et venues, sur ces déplacements des principaux personnages du monde royaliste et clérical, La République française publia l'article suivant :

Il n'y a point à s'étonner des voyages, des démarches, des demandes et des refus d'audience au Vatican dont tous les journaux nous parlent en ce moment : tout cela devait arriver, et tout cela est dans l'ordre. Quoi de plus naturel que de voir tous ceux qui regardent l'Église catholique dans la personne de son chef comme la plus haute puissance morale qui soit au monde partir pour Rome, demander à voir le pape et prendre ses conseils?

C'est M. Jacques Piou qui a commencé. C'est lui qui a èu la première audience pontificale ; mais c'est aussi lui qui en avait le plus grand besoin, car c'est lui qui fait vraiment du nouveau, en se proposant, par la constitution d'une Droite constitutionnelle, de traduire dans la pratique les conseils du cardinal Lavigerie et d'inaugurer la politique dont ce prince de l'Église, que le pape, malgré toutes les supplications, n'a point consenti à désavouer, a reconnu la nécessité. M. Piou avait besoin de savoir jusqu'où vont l'adhésion, l'assentiment de Léon XIII. Il le sait main-

l'évolution politique de l'église

tenant, et il n'a visiblement pas lieu de se repentir de son voyage; relisez plutôt la verte riposte qu'il a adressée à M. d Haussonville après le discours de Nîmes : quels coups vigoureux, et comme Ton y reconnaît quelqu'un qui se sent appuyé I M. le comte de Paris, qui se connaît peut-être mieux en psychologie qu'en politique, n'a pas dû s'y tromper.

Est-ce pour cela que Philippe VII adonné mission, comme on l'assure, à Mme la duchesse d'Uzès de se rendre au Vatican, à l'effet d'y balancer, sinon d'y abolir l'influence de M. Jacques Piou? La duchesse, en tout cas, était très certainement en voyage politique, car elle avait sinon la tète, du moins la poche pleine de bons et loyaux arguments, pour défendre la cause royale et ramener la papauté à la monarchie. Mais quoi! Léon XIII, non plus que pas un de ses vénérables frères, les cardinaux de la sainte Église romaine, membres du Sacré-Collège, n'a voulu recevoir la duchesse.

I Et pour quelle cause?

La question est complexe. Serait-ce parce qu'il y a moins de dix-huit mois Mme la duchesse d'Uzès tenait sa bourse ouverte à M. Boulanger, déjà frappé non point, comme on a dit, par un tribunal révolutionnaire, mais par la plus haute juridiction légale de son pays? Un pareil péché n'est rangé sans doute, au Vatican, que parmi les péchés véniels. Serait-ce donc que la duchesse aurait fait sonner trop haut et trop tùt son aumônière? Il se pourrait : il y a manières de donner qui sont essentiellement diverses, et telle qui convient dans un cas est au contraire trouvée, dans un autre, disgracieuse, voire inconvenante. Mme la duchesse d'Uzès, qui est fort bonne catholique, ne connaît peut-être pas très bien les us et coutumes de la cour romaine et ses traditions

j. 'évolution i)k l'église

politiques : c'est Tendroit du monde le plus réservé, le plus discret, sous les apparences du luxe le plus splendide et avec l'étiquette la plus pompeuse; on y répète sans cesse que le bien ne fait pas de bruit et que le bruit ne fait pas de bien; d'ailleurs, à Rome, on n'aime pas que Ton répète au dehors ce qui se dit ou ce qui se fait au dedans, et, comme chacun le sait, à cet égard-là, les femmes sont un peu sujettes à caution. Le pape Léon XIII a donc décidé de ne plus accorder d'audiences privées, juste au moment où la duchesse d'Uzès avait demandé la sienne, et pas un des cardinaux n'a voulu accorder à la duchesse ce que lui avait refusé le pape.

Quant à M. Freppel, évêque d'Angers, il n'est certainement pas allé à Rome pour demander le désaveu de tel ou tel. Il est évéque, il est allé, ad lim'ma apostolurum^ remplir les devoirs de sa charge épiscopale... Mais ne croyez-vous pas qu'il demandera à Léon XIII ce qu'il pense des conseils politiques donnés par le cardinal Lavigerie? — Oh! oui, je le crois, et je sais bien aussi, quelle que soit la réponse du pape, que l'évêque d'Angers la trouvera sage, prudente et prononcée par une bouche infaillible. Mais ce n'est pas cela qui intéresse M. Freppel. — Et quoi donc? — C'est de savoir ce que pense le Saint-Siège du socialisme chrétien, tel que le comprennent les évêques belges, anglais, américains, le cardinal Manning et, en France, le comte Albert de Mua. Là-dessus, Léon XIII ne s'est pas encore prononcé, et c'est pourquoi M. Freppel est allé à Rome. C'est pourquoi aussi il convient d'attendre, avant de rien dire.

l'éVOLLTIO POLITIQL'K DK l'kGLISK

Ce voyage à Rome de M. Freppel, évêque d'Angers, avait particulièrement frappé l'opinion publique. On assurait que Je fougueux prélat, député du Finistère, avait emporté avec lui une déclaration signée par soixante de ses collègues à la Chambre et portant leur refus d'adhérer à la République.

Quel effet produisit à Rome cette déclaration qui n'a d'ailleurs jamais été publiée? Un télégramme adressé en France, le 18 février 1891, annonça qu'elle ne fut pas prise en considération. V Autorité dit que l'évêque d'Angers avait du moins obtenu Tajournement de la lettre encyclique aux évêques de France que méditait le pape Léon XIII, dès cette époque; mais ce dernier bruit n'a pas été confirmé.

Quoi qu'il en soit, les commentaires de tous genres se donnaient libre carrière, et La République françai!<e, voulant tenir ses lecteurs en garde contre l'abus des interprétations en sens contradictoire qui se produisaient dans la polémique des journaux, inséra les observations ci-après :

rsoiis n'aurons pas l'impertinence de dire à nos lecteurs ce que nous pensons du succès ou de l'échec de M. Freppel, évéque d'Angers, dans son voyage à Rome. Nous n'en savons rien et nous n'en pouvons rien savoir. Que si quelque reporter, fût-il de la dernière audace dans son habileté professionnelle, s'avi- ,sait d'interroger l'évêque d'Angers, il n'en obtiendrait aucune réponse. M. Freppel, évêque d'Angers, a fait cette année le voyage ad limina apostolorum, prescrit par les règles canoniques, c'est chose sacrée, et il n'y a pas là matière à interview. A coup sûr, ce n'est pas M. Freppel qui dira ce qu'il a fait, ni ce qu'il a dit à Rome.

l'évolution de l'église

Est-il besoin de faire remarquer d'ailleurs que les « gens d'Église », n'aimaat pas que l'on se mêle de leurs affaires, contestent volontiers èi autrui toute aptitude à les bien comprendre?

Qui ne se souvient du curieux dialogue qui s'engagea un jour à FAssemblée nationale de 1871 entre M. Challemel-Lacour, représentant des Bouches-du- Rliône, et M. Dupanloup, évèque d'Orléans et représentant du Loiret, sur une interprétation de l'un des articles du Syllabus?

« Le Syllabus! disait l'évêque avec hauteur, mais vous n'y comprenez rien !

— Pardon! je crois d'autant mieux comprendre cet article, répondait M. Challemel-Lacour, que j'en lis le texte dans une traduction française.

— Une traduction! Mais laquelle? Il y en a d'erronées.

— Pardon! celle que je cite est la traduction autorisée, celle qui a été imprimée et publiée par l'éditeur du Saint-Siège , avec sa permission , sinon d'après ses ordres.

— Cela ne fait rien. Pour bien comprendre le Syllabus, il faut être théologien. L'êtes-vous? Non. Eh bien! gardez le silence! »

C'était péremptoire, n'est-ce pas?

Il va sans dire que notre éminent ami ne garda point le silence, qu'il persista dans son interprétation du Syllabus, en dépit des protestations de l'évêque à qui il montra en perfection, sans être théologien, ce que signifiait l'article en question, avec toutes ses conséquences. Mais, par ce trait, on peut juger de la difficulté des controverses avec des dialecticiens qui ont toujours la ressource de vous dire que, si l'on n'est pas théologien , on ne peut pas plus discuter avec eux qu'ils ne peuvent discuter avec vous.

l'évolution politique de l'église

Voici un autre exemple encore plus frappant dans une espèce analogue de la nécessité de bien définir les termes :

On sait f^ue le cardinal Manning, dans une lettre célèbre écrite par lui au cours de la session du congrès catholique de Liège, au mois de septembre 1890, s'est prononcé pour les doctrines qui admettent l'intervention de l'État dans les rapports du capital et du travail, en ce qui touche la participation des enfants et des femmes, la fixation d'une limite d'heures, enfin, le repos obligatoire : bref, il a donné à penser qu'on pouvait le considérer comme partisan, dans une assez large mesure, d'un certain socialisme, voire d'un socialisme d'État.

Ce n'était pas la première manifestation des opinions de l'éminent prélat anglais en cette matière, car personne de ceux que ces questions intéressent ne peut avoir oublié l'adhésion motivée et retentissante que le cardinal Manning a donnée en 1887 au mémoire apporté à Rome, au nom des évêques américains, par le cardinal Gibbons, en faveur de l'association ouvrière des Chevaliers du travail.

On a tenu à savoir si le cardinal Manning consentait à se reconnaître pour socialiste, socialiste chrétien, cela va sans dire; et quelqu'un s'est chargé de l'interroger à ce sujet. On n'a pas dit si cet entretien avait eu lieu avant ou après la déclaration qui a été récemment attribuée à Léon XIII et par laquelle le pape se prononce contre le socialisme, et cela est fâcheux, car on aurait pu mieux juger si l'opinion du cardinal est tout à fait libre. Quoi qu'il en soit, voici ce que Ton rapporte : « Socialiste! aurait dit le cardinal Manning avec une stupéfaction indignée. Comment peut-on m'infliger une pareille qualification? Mais le socialisme est précisément le mal qu'il

Splller. Évol. de l'Égl. 6

LEVOLUTION DE l'ÉGLISK

faut combattre. Socialisme veut dire individualisme à outrance, c'est-à-dire la pire inspiration de l'esprit révolutionnaire. Les sociétés du continent européen sont gangrenées par le socialisme ; et c'est à les guérir que nous devons travailler. Ne me parlez donc pas du socialisme, mais parlez-moi au contraire de l'organisation sociale! Ali! voilà qui est tout différent! Ici, plus d'esprit révolutionnaire, mais au contraire une lente et sûre transformation, grâce à une évolution sage et méditée. Autant je suis l'adversaire du socialisme, autant je suis acquis à cette œuvre grande et nécessaire de l'organisation sociale ! »

A la bonne heure! Pour s'entendre avec le cardinal Manning, il n'est besoin que de prendre les termes dans une acception et avec une signification toutes contraires de celles qu'il est d'usage commun de leur reconnaître; mais encore faut-il le savoir. A cela près, le cardinal Manning, partisan déclaré de l'organisation sociale, n'est point du tout socialiste. C'est comme chez nous M. le comte Albert de Mun qui ne veut pas qu'on l'appelle socialiste, mais qui l'est bel et bien, ni plus ni moins que M. de Gurtins en Suisse et quelques autres conservateurs dans différents pays de l'Europe, en Belgique, en Allemagne et même en Autriche, où le prince Aloys de Lichtenstein, aristocrate de la plus haute lignée, fait du socialisme, sans consentir à l'avouer.

Pour en revenir au voyage de M. Freppel, personne , n'est en mesure de dire avec précision sur quels points ont porté ses entretiens avec le pape; à plus forte raison ne peut-on pas affirmer qu'il a réussi ou qu'il a échoué dans la mission qu'il s'était donnée.

Cependant, à en juger par un article d'un caractère particulièrement important, publié ces jours derniers dans L Univers par M. Eugène Yeuillot dont la signa-

l'évolution POLITIQIK DE l'kGLISI-

tare est rare et dont les relations de cordiale et respectueuse déférence avec M. Freppel sont bien connues, on serait en droit de penser que, si Févêque d'Angers a cru devoir aborder la question si délicate de révolution conseillée par le cardinal Lavigerie, il n'a pas obtenu de Léon XIII qu'il retirât l'approbation donnée au discours d'Alger dans la lettre du cardinal Rampolla à un évéque français. Tout au plus, M. Freppel a-t-il pu obtenir que, pour le moment, le Saint-Siège s'en tiendrait là. Comme c'était le parti que le Saint-Siège avait pris avant l'arrivée à Rome de l'évêque d'Angers, nous ne nous avançons pas beaucoup en disant que M. Freppel n'y est pour rien, et qu'en ce sens sa mission paraît avoir échoué, mais nous nous gardons de l'affirmer, car nous n'en savons rien. Ce que nous voyons, c'est que l'orientation donnée persiste : tout est là, et l'évolution, cette maudite évolution dont s'est avisé le pape Léon XIII, continuera de se faire.

« Catholiques avant tout », tel est le vœu du pape, tel est le mot d'ordre accepté et transmis avec leur obéissance ordinaire par L Univers ^ par M. Eugène Veuillot et ses collaborateurs. Mais « catholiques avant tout », qu'est-ce que cela veut dire et qu'est-ce autre chose que la libération de l'Église à l'égard des dynasties et des anciens partis de monarchie? Il n'y a, dans tout ce qui se passe, que cette libération ; mais, à elle seule, elle constitue un événement d'une portée considérable. L'Église se sépare des partis de monarchie, estimant qu'elle n'a plus d'avantage, à son point de vue, au point de vue de sa mission doctrinale et spirituelle, à rester liée à des institutions qui ont fait leur temps, dont les unes achèvent de mourir et dont les autres ne peuvent revivre. Elle se détache de ce qui lui apparaît comme un passé définitivement épuisé.

l'évolution de l'église

De quel cùté se portera-t-elle?

Quand on entend parler tous les jours de socialisme chrétien, ou d'organisation sociale, comme dit le cardinal Manning d'accord avec ses confrères de l'épiscopat belge, américain, anglais, il n'est pas difficile de prévoir que l'Église, qui abandonne les rois, va se tourner du coté des foules, afin de se retremper dans leur sein.

C'est là surtout ce qui mérite d'être ét^idié dans le mouvement auquel nous assistons.

La politique indiquée par le cardinal-archevêque d'Alger restait donc le point de mire des attaques des anciens partis.

Quant aux républicains, ils ne pouvaient, à ce qu'il semble, prendre sur eux de croire que l'Église catholique, à tous les degrés de sa hiérarchie, depuis le pape au sommet jusqu'au plus humble des prêtres au bas de l'échelle, fût capable de rompre avec des traditions d'immobilité qu'ils regardent comme nécessaires au maintien de la politique de conservation obstinée qu'elle représente dans le monde depuis la fin du moyen âge. Ils observaient le mouvement dont le toast d'Alger a été le point initial avec un profond sentiment de défiance; ils répétaient sans cesse qu'après tant d'exemples donnés par l'Église de ses instincts de réaction, il y avait autant de naïveté que d'imprudence à compter sur la sincérité d'une conversion dont la République ne pouvait que souffrir. Si les prêtres cherchent à embrasser la République, aimaient-ils à répéter, c'est pour la mieux étouffer.

La conduite de l'Église et de ses chefs, clercs et laïques, pendant toute la période de 1848 à 1852; leurs protestations chaleureuses en faveur du régime républicain et de souveraineté de la démocratie si tôt suivies, dès que

l'évolution politique de l'église

la réaction s'était montrée, des plus éhontées défections; leur campagne de Rome à l'intérieur; la guerre à l'Université terminée par sa défaite irrévocablement inscrite dans la loi de 1850; l'adhésion ignominieuse donnée au coup d'État du 2 décembre; le déploiement irritant et scandaleux d'une influence oppressive dans les huit premières années de l'Empire jusqu'à la guerre d'Italie; et après la révolution du 4 septembre, les élections monarchiques de l'assemblée de Versailles, faites sous la pression du clergé, sous les yeux de l'ennemi; les tentatives de restauration monarchique conseillées, dirigées, pratiquées par les plus considérables des évêques; la chute de M. Thiers et de son gouvernement au 24 mai 1873; le coup d'État parlementaire accompli le 16 mai 1877 sous le maréchal de Mac-Mahon pour arriver au rétablissement du « gouvernement des curés » ; la résistance opiniâtre à la volonté de la France républicaine; la religion couvrant de son manteau la politique, les exigences insolentes du cléricalisme et les menaces incessantes de restauration monarchiques que ce parti laissait planer sur le pays, les intrigues des prétendants, enfin la part prise par tous ceux qui étaient réunis et groupés sous la bannière cléricale à la conspiration d'un soldat d'aventure qui leur avait fait croire qu'en cas de succès il serait prêt à leur livrer la France : tout cela ne justifiait que trop la jalouse méfiance de la démocratie républicaine.

Cette méfiance était si forte que la démocratie et ses organes naturels, à la tribune comme dans la presse, se refusaient à voir, ù regarder, à étudier les événements qui s'accomplissaient autour d'eux, ce qui est la pire des conditions pour faire de la politique, une politique sage, ferme, modérée et avisée, la seule qui convienne à un parti en possession du pouvoir.

La République française ne se lassait point d'avertir le parti républicain qu'un fait dont les conséquences sont incalculables venait de se produire.

Ce fait, l'évolution de l'Église, La République française le signalait sans l'apprécier, s'appliquant seulement à le bien dégager des circonstances accessoires, afin de le mieux mettre en lumière, notant les incidents au passage, mais

l'évolutio" de l'églisk

revenant toujours au point de départ, insistant surtout sur le désarroi profond où la politique dite du cardinal, en attendant que Tony reconnût la politique de Léon XIII et de la papauté, avait jet 3 les anciens partis.

L'épiscopat français était profondément divisé.

Le cardinal Lavigerie avait reçu diverses adhésions, mais ceux de ses collègues qui l'avaient approuvé ne formaient qu'une infime minorité. Au contraire, en écrivant une lettre pastorale, adressée aux catholiques qui Vavaient consulté sur leur devoir social, et où il montrait l'intérêt du parti catholique à séparer sa cause de celle des anciens partis, réclamait la stabilité religieuse et la stabilité gouvernementale, et semblait réserver la question politique et la question dynastique comme autant de questions du for intérieur, le cardinal-archevêque de Paris, avait réuni autour de lui et en quelque sorte sous sa direction, le plus grand nombre des évêques. La grande préoccupation dans le monde conservateur était ainsi de faire des catholiques un parti qui aurait pris pour mot d'ordre la devise : « Catholiques avant tout », comme avait dit L'Univers. Gela se vit bien quand, sous les auspices de l'archevêque de Paris, on constitua ÏUnion de la France chrétienne à la tête de laquelle se trouvèrent placés les hommes les plus connus du parti clérical, MM. Chesnelong, Émile Keller, Albert de Mun, de Mackau, tous hommes ayant conduit toute la politique depuis vingt ans et auxquels le prétendant, Philippe d'Orléans, ne tarda pas à envoyer la plus chaleureuse adhésion. Toutefois, cela se vit encore mieux après la publication d'un mandement de M. Fava, évêque de Grenoble, connu par son hostilité à la République, qui déclara y adhérer et la reconnaître, mais en invitant les catholiques à former un « parti ».

La République française du 30 juin apprécia ainsi ce document, qui fit en son temps beaucoup de bruit :

Il n'y a peut-être pas eu jusqu'à présent de preuve plus décisive de l'irrésistible mouvement d'évolution dont le cardinal Lavigerie a eu l'initiatiye, que le très curieux mandement, avec le singulier dispositif

L KVOLLTION POLITIQUE DE l'éGI.ISE

qui le termine, lancé par M. Fava, évèque de Grenoble.

M. Fava, ancien aumônier de la marine, ancien évèque de la Réunion, a, parmi ses collègues de Tépiscopal français, une des physionomies les plus caractérisées : c'est ce que l'on appelle un tempérament. De haute taille, de forte encolure, sanguin, colérique, emporté, il va facilement aux extrêmes : il en revient aussi, après avoir dépassé le but; bref, ce n'est point par la prudence qu'il brille. Ses relations avec l'État ne sont pas des plus faciles ni des meilleures. On en sait quelque chose à Rome, où très souvent, depuis qu'il est rentré en France et occupe le siège de Grenoble, on a dû s'occuper de réparer, d'atténuer les fautes d'un prélat intempérant en paroles, tracassier, entiché de ses prérogatives, qui n'est au fond pas plus mauvais qu'un autre, mais qui se conduit, hélas î de manière à se donner tort dans la plupart des cas. Si tous les évèques de France ressemblaient à M. Fava, on ne saurait guère où donner de la tète, soit h la direction des cultes, soit à la nonciature.

Voici maintenant M. Fava qui s'est mis en tète de reconnaître la République et de lui apporter une haute et retentissante adhésion : « Nous acceptons, dit-il dans l'article premier du dispositif de son mandement, la forme de gouvernement qui est celle de la France d'aujourd'hui, c'est-à-dire la République. Nous voulons un chef qui soit catholique : c'est la loi de notre pays. Nous voulons un gouvernement qui s'inspire, dans ses lois et dans son action, des croyances catholiques, religion de la très grande majorité (les Français, et non des erreurs maçonniques dont le naturalisme est la base et qui ne sont professées que par un petit nombre de Français. »

Il y a lieu de bien faire attention à tout ce qu'il y

l'évolution m: l'église

a sous ces formules, car il s'en faut de beaucoup que ce ne soit que du galimatias clérical.

L'évèque de Grenoble accepte la forme de gouvernement qui est celle de la France d'aujourd'hui, c'est-à-dire la République : qu'est-ce que cela veut dire? Oh! cela veut dire tout simplement que M. Fava ne reconnaît la République qu'à l'état de fait; en cela il se conforme à la pratique constante comme aux enseignements permanents de l'Église qui n'a et ne peut avoir de parti pris contre aucun gouvernement de fait, et qui, en doctrine, se déclare prête à les reconnaître et à les accepter tous, pourvu qu'ils la laissent travailler en paix, c'est-à-dire en l'assurant de leur protection, à sa mission spirituelle qui est le salut des âmes.

Mais pourquoi M. l'évêque de Grenoble donne-t-il en ce moment son adhésion, que personne ne lui demandait, à la République, laquelle montre depuis vingt ans qu'elle peut très bien s'en passer? Ahî voilà : c'est que le pape Léon XIII a fait connaître, en couvrant de son autorité les déclarations du cardinal Lavigerie, que le moment lui paraissait venu de dégager l'Église de toutes compromissions dynastiques et monarchiques, et que l'évêque sent luimême la nécessité de suivre le souverain pontife dans cette voie nouvelle où l'Église se prépare à entrer. Le câble qui rattachait la barque de saint Pierre aux vieilles royautés est désormais coupé : M. Fava le voit, le sait, n'en doute plus, et il accepte la République, disant à son clergé de faire comme lui. C'est là ce qui démontre que le mouvement d'évolution tant de fois signalé ne s'arrête point, que tout au contraire il va en se développant, mû par une force accélérée qui sera bientôt universelle et irrésistible. M. Fava ne dit pas si ce mouvement lui plaît :

l'évolution politique de l'église

cela n'importe guère, et tout porte d'ailleurs à croire que cette évolution n'est nullement de son goût. Tout ce qu'il demande aux chefs de gouvernement que la France républicaine pourra désormais mettre à sa tète, c'est d'être catholiques : c'est d'ailleurs une des prescriptions du Concordat, et M. l'évéque de Grenoble prend soin de le rappeler. On peut inférer de là qu'il tient pour le contrat passé entre l'État et l'Église et qu'il n'est pas encore acquis à la doctrine de la séparation; mais rien ne dit que cela ne viendra pas, en temps et lieu.

Si l'évéque de Grenoble ne combat plus la République, il ne renonce pas à combattre la franc-maçonnerie, origine et fontaine de toutes nos erreurs, cause de tous les maux dont nous souffrons. Il faut savoir que, de tous les évêques français, l'adversaire le plus ardent et le plus passionné de la franc-maçonnerie, c'est M. Fava, ancien aumônier de la flotte. Ce prélat voit des francs-maçons en tout et partout. Il en est obsédé, affolé. S'il faut en croire les familiers de son évêché, il irait, dans sa défiance des francs-maçons, jusqu'à procéder lui-même, chaque soir, avant de prier et de s'endormir, à la visite, à l'inspection minutieuse de son appartement, à seule fin de bien s'assurer que quelque affîdé de la secte impie et criminelle ne viendra pas troubler son sommeil? Il est aisé de penser qu'un homme aussi pénétré que M. Fava des périls que nous fait courir la franc-maçonnerie, ne pouvait laisser échapper l'occasion de rappeler le sujet de ses préoccupations constantes, dans un document aussi solennel que ce mandement par où il prétend organiser un parti catholique dans son diocèse.

Car c'est là qu'il tend, l'évéque de Grenoble. Il se jette en plein dans la politique, il veut faire de l'Église

une faction ; il constitue le clergé et les fidèles de son diocèse à l'état de parti militant, de parti guerroyant, de parti en lutte incessante contre les ennemis de l'Église.

Oh! nous savons bien que le « parti catholique » de M. l'évêque Fava n'emploiera que des moyens « honnêtes et perijiis », qu'il prendra, pour guider son action, la dernière encyclique Rerum novarum du pape Léon XIII sur la condition des ouvriers, qu'il se soumettra aux lois qui lui sont imposées de droit commun, enfin, quil usera des libertés reconnues aux catholiques comme à tous les autres citoyens. L'Église n'en sera pas moins constituée à l'état de parti. Une telle résolution est grave, et il semble qu'un évèque eût dû tourner sept fois sa plume entre ses doigts avant de se décider à écrire de tels mots.

M. Guibert, évêque de Viviers, qui passa depuis sur le siège de saint Martin à Tours et mourut archevêque de Paris sous la pourpre romaine, était autrement prudent que M. Fava, ancien aumônier de la flotte. Voici ce qu'il écrivait des rédacteurs de Univers au moment où ces hardis hommes d'avant-garde constituèrent le parti catholique, lors de la querelle des classiques :

« Ils se sont appelés le parti catholique, expression tout à fait malsonnante, car il ne doit jamais y avoir de parti dans l'Église. On conçoit que, dans un pays où les catholiques sont en petit nombre, comme en Angleterre et dans quelques États de l Allemagnfe, on donne cette qualification à une minorité qui combat pour ses droits : encore n'est-ce pas elle qui se la donne. Elle la reçoit de ses adversaires, mais se présenter devant la France catholique sous le nom de parti catholique, c'est évidemment s'isoler, faire une scission. »

M. Guibert avait raison en 1853. Mais les temps sont changés, à ce qu'il paraît...

Cette courte citation d'un mandement écrit en 1853, à l'occasion d'une querelle d'une importance après tout secondaire, comme celle qui fut soulevée à l'occasion de l'emploi des classiques dans l'enseignement, suffit pour démontrer que Tépiscopat français hésitait beaucoup, pour ne pas dire qu'il répugnait absolument à se servir de cette expression toute militante de « parti catholique », si crânement employée de nos jours par M. Fava, évêque de Grenoble.

En 1853, ce n'était pas la première fois qu'il était ([uestion d'un parti catholique à créer en France. Déjà, sous Louis-Philippe, pour conquérir ce que les catholiques appellent la liberté de l'enseignement, c'est-à-dire pour porter le coup mortel à l'Université de France et faire brèche dans le système d'éducation publique dont ce grand corps avait la garde, on avait songé à organiser une association, une union, un parti catholique. On revenait à cette ancienne Alliance pour la défense de la liberté religieuse^ dont l'illustre abbé de Lamennais avait été l'inspirateur et le promoteur, au temps où il publiait L'Avenir, avec le concours de ses jeunes amis Ph. Gerbe t, A. de Salinis, H. Lacordaire, Ch. de Montalembert, de Coux et quelques autres. Au moment où L'Avenir, frappé par les foudres de l'encyclique Mirari vos, du pape Grégoire XYI, dut disparaître, Y Alliance pour la défense de la liberté religieuse fut déclarée dissoute. Mais, la tourmente passée, on reprit les idées de Lamennais, « le grand apostat », dans ce qu'elles avaient de pratique.

C'était lui qui, après avoir tant espéré, tant attendu de l'union intime de la religion et de la monarchie, avait reconnu la nécessité indispensable de séparer

l'évolltio>' de l'église

la cause de l'Église de la cause de la royauté. C'était lui qui, après la révolution de 1830, avait conseillé hardiment de se placer sur le terrain de la Charte, conseillé aux catholiques de se réclamer des libertés communes à tous les citoyens, conseillé enfin de remettre la religion et ses ministres en contact direct avec le siècle, avec la démocratie. Ces conseils avaient été suivis et avec quel éclat! Tous les catholiques s'en souviennent. La campagne de L'Avenir^ pour employer leur langage, reste à leurs yeux l'âge d'or de la renaissance catholique au xix^ siècle. La faveur dont le grand Lamennais avait joui dans le monde religieux se retira de lui après sa condamnation, et il passa au service d'une autre cause qui lui parut encore plus haute et plus sacrée que celle qu'il avait servie jusque-là. Mais les catholiques n'eurent garde d'oublier ce qu'il leur avait appris. Quand ils résolurent de se remettre à la tâche, M. de Montalembert publia des manifestes, où l'on sentait comme le souffle de L'Avenir et de VAllmnce pour la défense de la liberté religieuse. Montalembert demandait à ses coreligionnaires de reprendre ce qui leur avait si bien réussi, et M. Foisset, son conseiller et son ami, écrivait dans Le Correspondant^ à propos d'une brochure du chef du parti :

« Le salut est dans l'action politique, non dans les doléances religieuses. Le moment est venu de se rappeler le mot de saint Paul : Civis romanus sum. C'est comme citoyens en effet que les catholiques doivent réclamer et qu'ils finiront par obtenir justice. Voyez O'Connell : certes les vœux des évêques d'Irlande l'accompagnent dans la lutte, mais sa ligne d'opération (qu'on me passe ce terme) est toute politique... Pourquoi s'épuiser en récriminations?... Que ne demandons-nous tous d'une seule voix, tous d'un même

l'évolution poliïiqlk de l'kglise

cœur, la liberté belge, qui n'est que Tapplication loyale des principes inscrits dans la Charte française? Voilà un but simple, saisissant, nettement défini... »

Et Montalembert lui-même, passionnément épris à toutes les époques de sa vie de la plus vive admiration pour r Angleterre et ses mœurs politiques, voulait créer une « ligue » et soulever une « agitation ». « Trop souvent, disait-il dans sa brochure, les catholiques français ont été à la queue d'autres partis; qu'ils constituent eux-mêmes un parti ; qu'au lieu de continuer à être « catholiques api-rs tout » ils soient « catholiques avant tout », ayant pour programme exclusif, auquel tout serait subordonné, la liberté de l'enseignement. »

Tout ce que nous voyons aujourd'hui pourrait bien n'être qu'un retour à cette ancienne politique des catholiques français. La fameuse allocution du cardinal Lavigerie n'a pas eu d'autre objet que de reprendre « cette séparation nécessaire de l'Église <[ui a pour elle des promesses divines, garanties de son indéfectible avenir », d'avec les vieilles monarchies, dont la vertu e.-»t épuisée, (]ui ne sauraient désormais vivre bien longtemps et au service desquelles l'Église ne peut plus que compromettre son action sur les peuples.

Ce toast d'Alger a été le coup de clairon. Depuis lors, le mouvement étant donné, tout* s'est mis en marche dans l'Église, et voilà pourquoi nous n'avons cessé d'attirer l'attention de quiconque s'intéresse à l'avenir des sociétés européennes sur cette évolution de l'Église. On l'a parfois niée imprudemment; on l'a même déclarée impossible, alors que tout démontre qu'elle est commencée pour ne plus s'arrêter.

Qui oserait dire qu'un acte comme l'encyclique du pape Léon XIII sur la condition des classes ouvrières

Si>ULLER. Évol. de rÉgl. 7

no

l'évolutioin de l'église

n'est qu'un document négligeable, à la veille de ce xx*" siècle qui, bien plus que le xix^ siècle en train de finir, sera, selon le mot de M. Gladstone, le siècle des ouvriers? Or, cette encyclique Rerum novarum^ elle fait partie elle-même de cette évolution générale; elle la caractérise, elle l'excite et la développe, en lui assignant un but. M. Fava, évèque de Grenoble, ne dit-il pas, dans cet original dispositif de son curieux mandement, que l'encyclique pontificale est la règle même du nouveau parti qu'il s'agit de créer? Et tout récemment encore, à Lyon, dans une réunion d'ouvriers, M. le comte Albert de Mun, ce royaliste convaincu, serviteur et même conseiller du prétendant Philippe VII, ne disait-il pas qu'il fallait organiser l'union des catholiques en dehors et au-dessus de toute préoccupation politique? N'est-ce point là, tout au moins en apparence, le programme de MM. Chesnelong, Émile Keller, Lucien Brun, Buffet et de Mackau, qui a obtenu l'adhésion de toute la presse cléricale? N'est-ce pas ce qu'avait dit le cardinal Richard, archevêque de Paris, à la dernière assemblée générale des catholiques français? Plus de questions dynastiques! Plus de questions déforme de- gouvernement ! Unissons-nous, disent les hommes les plus notoirement connus pour leur fidélité à la foi monarchique, unissons-nous pour la conquête des sièges électoraux dans le Parlement et conséquemment pour la conquête du pouvoir! En vue d'y atteindre, formons le parti catholique !

Montalembert proposait à ses coreligionnaires d'imiter O'Connell et les Irlandais. Aujourd'hui, on propose aux catholiques français d'imiter Windthorst, chef du parti du Centre dans le Reichstag allemand. Windthorst n'a-t-il pas fait capituler le prince de Bismarck lui-môme? Que reste-t-il aujour-

l'évolltion politique de l'église 111

d'hui du fameux Kulliirkampf et des lois de Mai? Pourquoi les catholiques français, bien disciplinés, bien conduits par des chefs intelligents et dévoués, respectés et obéis, ne parviendraient-ils pas à faire abolir et la loi militaire qui empêche, à ce qu'ils disent, le recrutement du clergé, et la loi sur les écoles laïques, gratuites et obligatoires qui est « la loi scélérate » par excellence? Pourquoi même les catholiques français, organisés en parti puissant, ne prendraient-ils pas le pouvoir, comme le parti catholique l'a pris en Belgique? Pourquoi ne gouverneraient-ils pas la République? Et pourquoi la France ne serait-elle pas définitivement assise et constituée en République cléricale?

C'est, comme on le voit, l'histoire de Perrette et de son pot au lait. Le champ des espérances est toujours illimité.

Il n'y a qu'un malheur dans tout cela : c'est que le parti catholique n'est pas à créer, c'est qu'il existe déjà sous son vrai nom, et que l'on est en train de donner des forces et une vie nouvelle à ce parti que la France n'a jamais pu supporter, au parti clérical.

Qu'est-ce donc que le cléricalisme? Faut-d le redire une fois de plus? c'est la politique qui se couvre du masque de la religion. Rien n'est plus antipathique, plus odieux à la France, et les cléricaux ne réussiront pas plus cette fois que dans les occasions antérieures, si la France est bien avertie. Voilà pourquoi nous attachons tant de prix à suivre avec attention tout ce mouvement.

La vraie question, ce n'est pas, comme la demandent certains républicains qui ne sauraient nous dire où nous mènerait pareille aventure, la séparation de l'Église et de l'État; ce n'est pas même la séparation de l'Église et du clergé d'avec les dynasties et les

l'évolution de l'église

prétendants, comme prétend la faire aujourd'hui le cardinal Lavigerie : la vraie, la nouvelle séparation qui s'impose, c'est la séparation définitive de la religion et de la politique : d'un coté, la religion, expression vénérable et respectée de la conscience individuelle, et de l'autre coté, la politique, expression, livrée à la dispute publique des hommes, des droits et des intérêts moraux des sociétés.

La lutte ne commence donc pas. Elle s'annonce sous une forme nouvelle, voilà tout.

YI

Cependant l'évolution politique et sociale de l'Église continuait. Ce n'est pas que son cours ne fût entravé de mille manières par les partis qui y voyaient comme la consommation de leur propre ruine. Au contraire, révolution a subi des temps d'arrêt et traversé des périodes difficiles. On savait le haut clergé très divisé, et l'on profitait de ces divisions pour prétendre que le mouvement déterminé par le toast d'Alger aboutirait à un complet avortement. En attendant, on attaquait vivement les évoques qui se ralliaient à la politique du cardinal. Une grande partie de Tété de 1891 se passa dans ces alternatives. Il y avait lieu de bien expliquer aux républicains les vrais caractères de ce grand changement.

On comprend très bien, disais-je en juillet 1891, pourquoi les politiciens du royalisme ou de l'impérialisme — comme ces expressions, comme les partis qu'elles désignent, sont aujourd'hui démodées! — s'insurgent contre les évèques qui, à la suite du cardinal Lavigerie , déclarent que les questions dynastiques ne les intéressent plus et que le devoir

l'évolution politique de l'église 113

des « catholiques avant tout » est d'accepter la Constitution que la France s'est donnée, afin de pouvoir travailler librement et exclusivement à la défense des idées religieuses et des principes conservateurs.

Une telle insurrection est tout ce qui reste à faire aux politiciens des anciens partis. Jamais pareil coup ne leur a été porté. Autrefois, c'était l'Église qui servait de lien aux coalitions dirigées contre la République; à présent, l'Église se retire, elle va faire défaut. Plus d'union monarchique et conservatrice! De quel coté se tourner? Chacun des prétendants, aussi bien le roi que l'empereur, est également faible, également dénué d'autorité. Ni l'un ni l'autre ne peut rien par lui-même pour sa propre cause. Ils sont obligés de s'associer pour détruire la République, sauf à se dévorer entre eux, dès qu'il s'agirait de la remplacer. Ces fameux conservateurs, on l'a dit bien souvent, doivent commencer par être des révolutionnaires; et c'est par là, n'en doutons pas, qu'ils se sont aliéné peu à peu le gros de l'armée conservatrice. Il y a des gens à qui persuader que l'on peut faire de l'ordre avec du désordre n'est point chose facile.

Heureusement, l'Église était là qui couvrait tout. Elle entrait dans la partie; elle mettait au jeu, c'était fort bien : on pouvait marcher sous sa bannière; on se faisait clérical, pour mieux servir l'empire ou la royauté. Ainsi s'expliquent les progrès extraordinaires accomplis par le parti clérical en notre temps. A aucune autre époque, depuis un siècle, il n'avait été aussi nombreux, aussi puissant, aussi influent que dans ces vingt dernières années. Ses origines datent du ministère Guizot, sous la monarchie de Juillet; son plus grand essor s'est produit après 1848, sous le ministère Falloux et lors de la réaction non seulement française, mais européenne, qui a suivi le

coup d'État du 2 Décembre ; son effort le plus sérieux pour reprendre définitivement la haute main sur la direction des affaires de la France a été le IG Mai, époque où il a pu constituer un gouvernement sans attaches dynastiques proprement dites et qui était destiné, si l'opération eût réussi, à faire peser sur la France un régime analogue à celui qui fonctionne en Belgique depuis 1881.

C'est la même opération que Ton s'apprête à tenter , et très vraisemblablement la République aura fort à faire pour se défendre. Nous sommes sûrs, quant à nous, que les républicains sauront y pourvoir. Mais, encore une fois, les politiciens du royalisme ou de l'impérialisme, les serviteurs dévoués, et les amis personnels des princes ne sont pas contents de l'évolution, et il y a de quoi. Eux aussi, tout comme les républicains, ils vont être obligés de changer de tactique. Et nous ne serions pas étonnés si, de ce côté, nous entendions retentir, par un retour étrange des choses d'ici-bas, le cri célèbre : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi î »

Le parti royaliste se montrait particulièrement indigné des adhésions données à l'archevêque d'Alger par ses collègues dans Tépiscopat, et toute une polémique s'établit dans les journaux des anciens partis, pour rappeler au clergé que la religion et la politique sont deux domaines différents qui ne doivent pas être confondus, mais séparés. C'était bien, comme on l'avait annoncé, déclarer la guerre au cléricalisme, dans le camp même de l'ancien parti clérical.

La République française en fit la remarque aussitôt :

l'évolution politique de l'église 115

Le 4 mai 1877, développant une interpellation sur les menées ultramontaines, Gambetta disait à la Chambre des députés, au milieu des vociférations de la Droite :

« Il y a une chose qui, à Tégal de l'ancien régime, répugne à ce pays, répugne aux paysans de France, c'est la domination du cléricalisme. Et je ne fais que traduire les sentiments intimes du peuple de France en disant du cléricalisme ce qu'en disait un jour mon ami Peyrat : Le cléricalisme, voilà l'ennemi! »

Il y a quelques jours, Le Soleil, journal officiel de M. le comte de Paris, écrivait, sous - la signature de son collaborateur le plus autorisé, c'est-à-dire de M. Edouard Hervé, de l'Académie française :

<( Le gouvernement qui répugne le plus à la France, c'est le gouvernement des curés. »

Avant-hier, à Toulouse, M. le comte Othenin d'Haussonville, également de l'Académie française, parlant au nom du même Philippe VU, paraphrasait, aux applaudissements de soixante-dix délégués royalistes, — ni plus ni moins — la déclaration de M. Edouard Hervé.

Que se passe-t-il donc?... Tout simplement, ce que les observateurs attentifs n'ont pas cessé d'annoncer depuis plusieurs mois : le gros de l'armée des cléricaux, qui concourait si bien par sa masse même aux opérations contre la République, abandonne décidément les partis de monarchie; sur quoi, par le plus extraordinaire retour des choses d'ici-bas, les partis de monarchie, voyant fondre leurs rangs décimés, ne trouvent plus, pour cri d'alarme, que le cri de guerre de M. Alphonse Peyrat.

On sait à quoi tiennent les nouvelles résolutions du parti clérical : uniquement aux vues politiques exprimées par le cardinal-archevêque d'Alger, avec

IIG

I/ÉVOLITION I)K l'église

l'assentiment et peut-être par l'ordre du pape Léon XIII.

Dans les commencements, on affectait de dire que le cardinal n'avait exposé que ses opinions personnelles, qu'il était seul à penser et à parler comme il l'a fait, que l'évolution qu'il conseillait aux conservateurs catholiques ne s'opérerait point, par la raison décisive que cette évolution est impossible, attendu que I on ne peut, comme Ta dit le Si/Uabus de Pie IX, réconcilier TÉglise et la Révolution, mère des sociétés modernes.

Mais on sait aujourd'hui que le cardinal Lavigerie n'a point parlé seulement pour son propre compte. Force est bien d'avouer que le mouvement dont il a donné le signal est lancé et même qu'il est suivi, et que tout doucement l'évolution s'opère, avec la prudence et la circonspection qui sont naturelles à l'Église.

Que gagnait l'Église à travailler pour le compte des dynasties? Rien. Loin de rien gagner, elle s'aliénait de plus en plus le cœur et les sentiments des populations. Elle ne pouvait sans danger persévérer plus longtemps dans cette voie. Il lui était nécessaire de se tourner d'un autre coté, et l'on en vint à se demander si, au lieu de faire les affaires des partis de monarchie, l'Église se mettait à faire les siennes, en se remettant aussi bien que possible avec les pouvoirs établis, c'est-à-dire avec la République, elle ne prendrait point en cela le parti le plus sage, le plus conforme à sa tradition, à sa pratique comme à sa doctrine la plus constante dans tout le cours de son histoire.

Le cardinal Lsfvigerie n'a donc rien inventé. Aussi, quand on parlait de vues personnelles, on se trompait du tout au tout. Il n'y a rien de moins personnel que l'opinion que le cardinal s'est faite de la situation

i/évolution politique de i/kglise 117

actuelle de TÉglise et qui lui a inspiré son fameux toast adressé à Tescadre de la Méditerranée. Les plus intelligents, les plus calmes, les plus avisés et les plus politiques des évêques français avaient remarqué depuis longtemps que les intérêts religieux souffrent cruellement d'être mêlés comme ils le sont aux intérêts des partis dynastiques, et ils avaient reconnu la nécessité d'opérer une séparation impossible. Seulement, ils n'osaient pas l'accomplir. Il s'est trouvé un prélat d'une importance considérable, placé un peu en dehors et au-dessus de l'épiscopat français par son siège d'archevêque d'Alger et son titre de cardinal-prêtre de l'Église romaine, un évêque missionnaire et civilisateur, attaché à des œuvres qui n'ont rien à voir avec nos querelles de parti, telles que l'évangélisation des Arabes. De plus, un tel prince de l'Église était en situation de parler avec autorité comme ancien royaliste déclaré et en même temps comme patriote : c'était le cardinal Lavigerie. Il s'est levé, et il a prononcé son discours. Le reste a suivi.

Encore une fois, qu'a dit le cardinal? Rien qu'une chose, mais de grande portée. Il a dit que les conservateurs catholiques qui tiennent à défendre les causes qui leur sont chères avaient plus d'intérêt à entrer dans la République qu'à se tenir au dehors pour la battre en brèche et tâcher de la renverser. Le pape Léon XIII a donné son assentiment à cette manière de voir et de parler, et voilà tout le monde religieux retourné, et désormais orienté d'une manière différente. Les partis de monarchie sont atterrés, et M. le comte d'Haussonville, tout en l'enguirlandant de formules académiques, reprend dès lors, contre M. Lavigerie et contre M. Fava, la formule même qui lui paraissait, il n'y a pas quinze ans, Tabomination de la désolation.

l'évolution de l'église

Los républicains ont le devoir de suivre avec la plus scrupuleuse attention les évolutions qui s'accomplissent ainsi sous leurs yeux. Rien de plus piquant sans doute que le spectacle de la lutte qui s'engage entre ces alliés d'hier, frères ennemis d'aujourd'hui. Mais les républicains n'ont pas seulement à marquer les points de cette intéressante partie. Leur doctrine constante a été que le cléricalisme qu'ils n'ont point cessé de combattre, consiste essentiellement dans le fait de mêler la religion à la politique. M. le comte d'Haussonville déplore que le parti catholique ne veuille plus faire ce mélange adultère au profit de la monarchie; il se réjouit de pouvoir continuer l'alliance, au moins momentanément, avec V Union chrétienne. Quoi qu'il arrive, les républicains doivent continuer à professer leur doctrine et à poursuivre le même objectif que par le passé.

Vin

Les rapports de l'Église avec les anciens partis n'étaient pas tout à fait les mêmes pour les impérialistes que pour les royalistes. Les uns et les autres comptaient se servir d'elle pour rétablir le prétendant de leur choix et lui promettaient à l'envi leurs services. Les impérialistes voulaient user de l'influence de l'Église en vue de rétablir le principe d'autorité au profit delà dictature napoléonienne; les royalistes faisaient appel à l'Église comme héritiers du droit divin de la monarchie. L'Église, par sa nouvelle politique, faisait faux bond à l'un et à l'autre de ces deux partis : de là, leur mécontentement.

L'évolution de l'Église, c'est-à-dire la séparation qu'elle est en train d'opérer entre sa cause temporelle

l'kvolution politique de l'église

et la cause des dynaslie déchues qui avaient cru trouver jusqu'à présent en elle la plus fidèle comme la plus puissante des alliées, coïncide, on ne saurait trop le faire remarquer, avec le triomphe définitif et irrévocable du principe électif en France.

Or, qu'est-ce que la France aux yeux de l'Église? C'est une nation forte et puissante, attrayante et expansive, qui, en dépit de la mauvaise fortune, continue à tenir un des premiers rangs en Europe. Bien que la France ne soit pas inféodée aux doctrines romaines, elle n'en joue peut-être qu'un rôle plus considérable dans les préoccupations et les calculs politiques du Saint-Siège.

Tout porte à croire, en effet, que c'est rétablissement de la République en France et son affermissement progressif à travers tous les obstacles et au milieu de tant d'épreuves, qui a décidé l'Église à se placer bien nettement en face des graves problèmes d'ordre politique et social qui vont se poser en Europe et dont tout le xx^ siècle sera rempli.

L'Église ne pouvait pas plus longtemps s'attarder à soutenir ce qui est tombé en ruines pour toujours, à défendre la cause vaincue de royautés qui ne peuvent être restaurées. Comme elle se sent vivante, elle n'a pas voulu s'attacher à un cadavre; elle a quitté le passé pour aller à l'avenir. Le coup de barre imprimé de droite à gauche à la barque de saint Pierre n'a pas d'autre origine, d'autre cause, d'autres motifs et raisons d'être.

C'est ce que le cardinal Lavigerie a parfaitement donné à entendre dans une de ses conversations récentes, quand il a déclaré nettement que si le pape a jugé qu'il est de l'intérêt de l'Église de se rapprocher de la démocratie, il est du devoir des catholiques de le suivre, car le pape est précisément institué

l'évolution dl l'église

pour indiquer les voies à suivre, surtout dans les temps obscurs et dans les crises difficiles.

On comprend donc Témoi fort légitime des fauteurs de restaurations monarchiques : ils sont sous le coup d'un fait imprévu, qui les domine et les écrase. Parmi les impérialistes, il en est qui ne voudraient rétablir le second empire, qu'à la condition de l'avoir tel qu'il était à l'origine, dans les années qui suivirent le coup d'État du 2 décembre, au temps'où c'était une dictature militaire et administrative, instituée pour la défense des idées absolutistes et des intérêts conservateurs. Suivant ces fanatiques du principe d'autorité, le nouvel empereur aurait pour devoir de faire à outrance de la politique cléricale, sous prétexte de protéger la fameuse trilogie, que d'ailleurs personne ne menace, de la religion, de la famille et de la propriété : M. Paul de Cassagnac et son journal L Autorité ne comprennent l'empire restauré que sous cette forme, dans ces conditions et avec cette mission. C'était bien là ce que le parti de l'appel au peuple promettait à l'Église afin d'avoir son concours, son appui, son influence dans les luttes électorales; et si le parti impérialiste s'est coupé en deux, c'est parce qu'il' y avait, d'un coté, le prince Napoléon qui n'entendait faire à aucun prix de la politique cléricale et qui éloignait par ses antécédents, ses opinions et ses mœurs de libre philosophe tout ce qui appartenait à l'Église, et, de l'autre cùté, le vieux parti impérialiste qui n'a jamais voulu se séparer de cette puissante alliée : on s'est donc séparé du prince Napoléon, et l'on est allé à son fds, le prince Victor, afin d'avoir en sa personne un prétendant plus facile à manier.

Mais voilà que tout à coup l'Église lâche pied, en déclarant qu'elle refuse désormais de s'unir à des p-irlis rejett s par la nation ; qu'elle ne veut plus perdre

l'évoll'tio politique de i/église

sa cause, son crédit, son autorité morale dans des compromissions que l'opinion publique flétrit et répudie; qu'elle accepte la République et même qu'elle invite les fidèles à y entrer, pour s'y faire une place à la fois commode et influente où ils pourront défendre à leur aise les idées religieuses et les principes conservateurs. Et qui ose dire cela? Ce n'est pas seulement le cardinal Lavigerie, ce n'est pas Tévêque de la Réunion, ce n'est pas l'évéque d'Annecy, ce n'est pas l'évéque de Grenoble : c'est le pape lui-même, car il n'y a plus à en douter, le cardinal Lavigerie n'a parlé qu'avec l'assentiment du pape Léon XIII, et Ton sait que le nouveau nonce du Saint-Siège à Paris, M. Ferrata, a reçu mission expresse de travailler au succès de cette politique.

Que faire? que dire? que devenir? Ainsi, voilà que non seulement il est possible, tout en étant républicain, de défendre les idées religieuses et les principes conservateurs, mais qu'il est même recommandé, pour les bien défendre, de devenir républicain. Pourquoi dès lors resterait-on impérialiste? Personne ne s'en souciera plus, et la situation du parti que représente M. de Cassagnac ressemble assez à celle du patient qui a déjà la corde passée au cou et à qui l'on retire la planchette sur laquelle ses pieds reposent. Le pauvre diable 1 II s'agite encore, mais ce sont les convulsions de la suprême agonie. La colère de L'Autorité et de son rédacteur en chef est donc toute naturelle. On parle dans ce journal de la trahison des évêques; c'est un gros mot, et rien de plus. Si M. de Cassagnac voulait y regarder de près, il verrait que ce ne sont peut-être pas les évêques qu'il faut accuser d'avoir appelé de leurs vœux ce mouvement d'évolution qui l'indigne, et que les simples prêtres y sont engagés plus qu'il ne le pense.

l'évolltio?^ de l'église

Avec la royauté, avec la monarchie dont M. le comte de Paris, héritier de M. le comte de Chambord, est le chef nominal, avec la monarchie « traditionnelle par son principe et moderne par ses institutions », rÉglise ne s'est pas beaucoup plus gênée qu'avec Tempire. Elle a pris congé et s'est retirée sans autre forme de procès. Sans doute, M. Richard, cardinalarchevêque de Paris, a voulu y mettre quelque politesse, car ce n'est pas pour rien que M. d'Hulst, celui que l'on appelle le grand aumônier de la maison de France, est si influent au palais de la rue de Grenelle. Mais ce ne sont là que des ménagements, et s'il y avait doute que le pape vînt à parler, M. le comte de Paris verrait, avec son ami et conseiller M. le comte d'Haussonville, de quel côté iraient le cardinal-archevêque, M. Lucien Brun, M. Emile Keller, M. le sénateur Chesnelong, M. le député de Mackau, et M. le comte de Mun. La pauvre royauté! elle est bel et bien abandonnée. Et pourtant, c'était la royauté légitime, la royauté de droit divin !

fialte-là! Que parlez-vous du droit divin de la royauté? En fait de droit divin, comme en fait de promesses divines, dit la pure doctrine romaine, il n'y a que les promesses et le droit de l'Église. C'est une hérésie de l'ancien gallicanisme que d'avoir inventé le prétendu droit divin des rois, pour l'opposer au vrai, au nécessaire droit de l'Église. La royauté n'est qu'une forme du gouvernement des sociétés temporelles, forme variable, modifiable, essentiellement mobile, exposée à tous les coups du sort et de la fortune : y a-t-il trace en tout ceci de droit divin? Aucune.

Bien que M. le comte de Paris se porte aujourd'hui comme l'unique représentant du principe monarchique en France, — c'est la formule qu'il avait acceptée il y a dix-huit ans pour faire sa soumission

l'évolution politique de l'église

à M. le comte de Chambord, — la royauté qu'il prétend nous donner ne se réclame pas du droit divin ; elle se contente de se déclarer traditionnelle par son principe ; mais il n'en est pas moins vrai que TÉglise en se retirant de la coalition des anciens partis, déclare qu'elle ne reconnaît pas le principe du droit divin, non plus que le principe d'une prétendue légitimité.

De pareilles déclarations au moment où, en France, dans le pays de la Révolution, triomphe le principe électif, le principe républicain, sont un événement d'une portée considérable, et Ton s'explique à merveille l'émotion qui règne dans toutes les parties du monde religieux à l'heure actuelle, non seulement en France, mais en Europe.

La situation devint si grave que le prétendant en personne, Phihppe, comte de Paris, crut devoir s'expliquer :

Jusqu'à présent, c'était M. le comte Othenin d'Haussonville, chef d'état-major du parti dont iM. le comte de Paris est le général en chef, qui avait pris la parole sur le grave sujet de l'évolution de l'Église catholique; mais le prétendant n'a pu taire plus longtemps l'anxiété que cette évolution lui cause, et tout récemment, en recevant une députation des royalistes de la Somme, le pelit-fils de Louis-Philippe a cru devoir faire connaître son opinion.

En homme qui sait tout prévoir, M. le comte de Paris a commencé par déclarer que, « dans tout ce qui se passe actuellement, il n'y a rien qui l'étonné ». Est-il bien sûr qu'en tenant ce langage

l'évolutioin de l'église

M. le comte de Paris ait exprimé sa pensée de derrière la téte? La fameuse allocution du cardinal Lavigerie au banquet d'Alger Ta plus surpris qu il ne voudrait le laisser croire. Les déclarations politiques du primat de TÉglise d'Afrique ont été, pour le prétendant comme pour tout le monde religieux, un coup de foudre dans un ciel serein : personne ne s'y attendait, et M. le comte de Paris moins que personne. Qui aurait pu penser en effet que FÉglise, naguère encore si compromise dans la coalition des anciens partis de la monarchie contre la République, allait tout à coup se dégager de ces compromissions imprudentes, reprendre sa complète liberté, et surtout en user si délibérément, en se tournant vers la République? M. le comte de Paris essaye vainement de prendre et de donner le change : non seulement il est étonné de l'évolution de l'Église, mais il en est atterré, et la preuve, c'est qu'il dit tout haut qu'il ne peut la comprendre et qu'il ne l'explique que par une erreur, par une aberration momentanée, une folie de ceux qui président à la direction politique de l'Église : « C'est folie de croire, dit-il, que la religion aura les mêmes immunités, les mêmes libertés sous la République que sous la monarchie ». Telle est la plainte qu'il exhale. Ce sont les plaintes mêmes d'Ariane abandonnée. Pourquoi partir? Pourquoi me délaisser? Tu ne seras point aussi bien avec la République que tu étais avec moi. Quelle erreur est la tienne? Puisses-tu ne pas t'en repentir trop tard !

La douleur de M. le comte de Paris se comprend à merveille. Pour restaurer la monarchie dont il est le chef, il comptait, il devait compter principalement sur la coopération de l'Église. Cet appui, ce secours, cette coopération vont lui faire défaut; que pourra-t-il bien devenir et que lui reste-t-il à faire?

l'évolltio.n poi.rriQiE de l'église 12:>

La restauration est maintenant reléguée au rang des. chimères, et le prétendant finira sa triste existence comme ont fait les Stuarts d'Angleterre et les Bourbons de la branche aînée. C'est en vain que M. le comte de Paris a renié le testament de son père, le feu duc d'Orléans, qui recommandait à ses fils de ne jamais abandonner la cause de la Révolution; c'est en vain qu'il a oublié les enseignements de sa mère, la princesse Hélène, cette femme supérieure, protestante d'origine et de religion, qui avait donné à ses lils une éducation si libérale, et tout cela pour capter la bienveillance de l'Église et se ménager son assistance dans les hasards des luttes politiques : l'Église va où son instinct, pour ne pas dire son génie politique, la pousse; elle laisse de côté, elle abandonne à son malheureux sort une royauté qui ne peut plus renaître, un infortuné prétendant qui n'a })lus à présent aucune chance de rétablir le trône dont il se dit l'héritier.

C'est qu'en effet l'Église ne peut pas s'inféoder ainsi à une cause qui n'est pas exclusivement la sienne. Sa prétention est de vivre à coté de tous les partis politiques, de planer au-dessus d'eux, afin de les mieux dominer. D'ailleurs, ainsi que nous le faisons remarquer plus haut à propos de quelques paroles sur le prétendu droit divin des rois attribuées à M. Ferrata, le nouveau nonce du Saint-Siège, à Rome on a toujours déploré que l'Église de France eût aussi étroitement lié qu'elle l'a fait sa cause à celle de l'antique royauté française. On a toujours considéré que c'était là Tune des conséquences les plus regrettables de cette erreur doctrinale qui s'appelait le gallicanisme et que le concile du Vatican de 1870 a si nettement condamnée; on a toujours vu avec déplaisir les évéques de France s'engager au service de certains

l'évolution de l'église

partis politiques, aussi bien sous Charles X que sous Napoléon III. Ni l'un ni l'autre de ces deux souverains n'ont d'ailleurs hésité à se séparer de Rome, Charles X quand il a dû signer les ordonnances de 1828, et Napoléon III, quand il s'est brouillé avec Pie IX à propos de la question du domaine temporel de la papauté.

M. le comte de Paris, en s'adressant aux chefs du clergé catholique, — car c'est pour eux qu'il a parlé, — a tenu le langage d'un prétendant, pour ne pas dire d'un occupant du trône de France. Sa doctrine est celle d'un roi gallican, et Rome ne l'a jamais admise : il y a longtemps qu'elle se refuse à entendre de cette oreille.

Que sait d'ailleurs M. le comte de Paris des destinées de l'Église, et de quel droit prétend-il les unir aux destinées de la monarchie française?

Est-ce que les catholiques de Suisse, des États-Unis d'Amérique, et des nombreuses colonies anglaises disséminées sur tout le globe ne savent pas et ne répètent pas tous les jours que la liberté politique la plus large, surtout la liberté républicaine, vaut mieux pour les progrès de l'Église catholique que la protection la plus bruyante d'un monarque quelconque? Qui sait si ce n'est pas cet esprit nouveau, venu d'outre-mer, qui a décidé de l'évolution générale de l'Église, et que peut bien faire la plainte de M. le comte de Paris pour arrêter un tel mouvement?

Mais c'était surtoutaux républicains qu'il fallait s'adresser, pour les mettre en face des conséquences, si importantes au point de vue de leur politique intérieure, de la nouvelle direction imprimée à l'Église.

La République française du 14 août 1891 dit à ce propos :

l'évolution politique de l'église 127

Les républicains commencent à voir que la lutte qu'ils auront à soutenir contre leurs adversaires des anciens partis monarchiques devra nécessairement prendre un autre caractère, maintenant que l'Église refuse de faire cause commune avec leurs anciens et irréconciliables adversaires et de couvrir de son pavillon les entreprises des partis contre les institutions républicaines.

Ils se demandent un peu partout s'il ne vaudrait pas mieux pour eux d'avoir à continuer cette lutte, en suivant les règles de l'ancienne tactique électorale qui leur a valu tant de triomphes.

Ces règles, en effet, étaient des plus simples : on était pour ou contre la République, et l'on votait soit pour, soit contre le candidat qui se présentait comme partisan ou comme adversaire de la République. Or, comme la République est manifestement l'expression formelle de la volonté réfléchie de la Franco, dans la plupart des régions du pays on allait au scrutin avec la certitude de vaincre : il suffisait de se déclarer partisan du régime que la France entend afl'ermir, après l'avoir fondé.

Il n'en sera plus tout à fait de même dorénavant.

La République rencontrera moins d'adversaires résolument déterminés. Il est même à croire que, dans le plus grand nombre des circonscriptions électorales, elle n'en trouvera plus. Mais il n'en faudrait pas conclure que les anciens républicains ne seront pas combattus : au contraire, ils le seront tout autant, peut-être même davantage que dans les périodes électorales antérieures, mais ils le seront par des procédés différents, et qui vont obliger les anciens républicains à se défendre sur un autre terrain et par de tout autres moyens.

C'est là le premier effet de l'évolution de l'Église.

l'évolution de l'église

Il fallait s'y attendre, et nous n'avons cessé dès le premier jour d'en avertir notre parti, toujours un peu trop prompt, selon nous, à s'endormir sur ses lauriers et à croire qu'il ne lui restait plus qu'à jouir d'une victoire si longtemps disputée et enfin obtenue. Que de fois nous est revenu à la pensée le mot si beau et si profond de Royer-Collard, disant, sous la Restauration, à la haute bourgeoisie française : « Les gouvernements libres ne sont pas des tentes dressées pour le sommeil! »

Donc, il va être nécessaire de travailler, de lutter et de combattre comme la démocratie républicaine Ta fait dans tous les temps. Tant mieux! La lutte, c'est la vie. Un parti qui ne combat plus est un parti en train de se corrompre et de se dissoudre. La démocratie républicaine a de trop graves intérêts à faire prévaloir dans Tordre matériel comme dans l'ordre moral, pour ne pas tenir à garder le pouvoir, après 'avoir conquis au prix de tant de sacrifices et de soufl'rances. Elle ne doit, elle ne peut se dissimuler que, si l'on désarme devant la République, on est oin de désarmer devant les républicains, et que c'est surtout pour en exclure les républicains que Ton va entrer dans la république.

Notre parti sent si bien que telle est la politique nouvelle de ses éternels adversaires qu'il est quelque peu troublé par l'idée d'avoir à défendre son personnel politique, sans avoir à défendre les institutions républicaines qui ne vont plus être attaquées.

C'est en effet ce qui va se produire : on verra surgir presque partout des hommes nouveaux qui renieront publiquement toutes attaches avec les anciens partis. Ils mettront la République en dehors et audessus de toute contestation; ils protesteront même avec la dernière énergie de leur sincère dévouement

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à des institutions qui consacrent toutes les libertés nécessaires, mais ils n'en seront que plus ardents à combattre les républicains en vue de les déposséder du pouvoir qu'ils exercent, et afin de s'en emparer et de l'exercer à leur tour au profit des idées et des intérêts dont ils se porteront les champions dans les luttes politiques et devant le suffrage universel, arbitre souverain des compétitions des partis.

Ce sont là les conditions inéluctables de toute vie publique.

Trop de républicains ont cru pendant trop longtemps que la République était et devait être leur chose, leur fief, leur domaine exclusif et jalousement fermé à tout intrus assez audacieux pour concevoir la pensée d'y pénétrer et d'y occuper la place qui lui appartient.

Cette idée de la République, gouvernement de parti, a fait son temps.

Outre que, par définition, la République (/'^.s piiblka) est la chose de tout le monde, le gouvernement du pays tout entier, abstraction faite de toute idée de parti, c'est un progrès notable de l'éducation générale, et un signe évident de l'élévation croissante des idées de gouvernement que l'on ne combatte plus pour défendre ou renverser les institutions fondamentales que la nation, à tant de reprises différentes, a marqué la résolution de se donner pour toujours. Les républicains, entre tous les Français, seraient mal venus à soutenir que leur gouvernement n'est pas encore établi, après tant d'efTorts et de travaux et surtout après une période d'existence de plus de vingt années qui ont assuré à la France l'ordre, la liberté et toute une série d'améliorations à la fois morales et matérielles dont elle ressent chaque jour les bienfaits et dont elle est justement fière.

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La République n'est plus attaquée dans son principe. Que faudrait-il penser des républicains qui souhaiteraient que la République continuât à être contestée et attaquée , uniquement parce que cela leur serait plus commode dans les luttes qu'ils auront à soutenir?

Les républicains ne s'en montraient pas moins effrayés.

L'adhésion donnée par les électeurs conservateurs aux institutions répubUcaincs leur semblait des plus menaçantes pour Tordre établi. Il y en eut même qui pensèrent et dirent tout haut qu'il était du devoir de gouvernement de la République de la protéger contre celte invasion dangereuse.

On alla jusqu'à parler pendant les vacances des Chambres d'une interpellation sur ce sujet.

C'était, comme on le voit, l'éLernelle question de la République ouverte ou fermée.

Certains sénateurs et députés avaient annoncé, disait-on, l'intention d'interpeller les ministres, à la rentrée des Chambres, sur la politique que compte suivre le gouvernement de la République à l'égard des Français catholiques qui se proposent de faire acte d'adhésion aux institutions nationales. On dit aujourd'hui que ces honorables parlementaires hésitent beaucoup à donner suite à ce projet et qu'ils laisseront les Chambres se remettre paisiblement à la discussion des lois d'affaires, telles que le tarif douanier au Sénat et le budget à la Chambre des députés : c'est ce qu'ils pourront faire de mieux.

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Comment serait-il possible de demander au gouvernement ce qu'il pense faire en présence d'une évolution qu'il n'est pas en son pouvoir d'empêcher?

On aura beau faire et beau dire, jamais on n'obtiendra d un gouvernement, quel qu'il soit, s'il est vraiment digne de porter ce nom. qu'il déclare publiquement, à la face du pays, qu'à ses yeux sa mission consiste à être un gouvernement de parti, au lieu d'être un gouvernement national. C'est là cependant ce que l'on exigerait du cabinet qui préside aux affaires de la République. En outre, quelle étrange idée de faire grief au gouvernement des adhésions que la République recueille! Enfin, quelle idée plus étrange encore que de les repousser, de les combattre, de les décourager par une politique de sectaires étroits et jaloux !

Non seulement le ministère ne peut pas dire qu'une telle politique est la sienne, mais il n'y a pas de majorité pour soutenir un cabinet qui oserait avouer que tels sont ses principes de gouvernement. Faut-il rappeler que nous avons vu à la tête des affaires des ministres radicaux, comme M. René Goblet, lesquels n'ont pu s'empêcher, eux aussi, à leur jour, de faire appel aux bonnes volontés qui étaient prêtes à se déclarer sur tous les bancs de la Chambre, quels qu'ils fussent, et ces éloquentes adjurations n'ontelles pas été, en leur temps, applaudies et approuvées par tous les républicains sincères et vraiment soucieux d'asseoir le régime politique de leurs préférences?

Le gouvernement républicain ne peut pas tenir la République fermée : voilà qui est aujourd'hui de la dernière évidence. Il ne le peut pas, il ne le doit pas, parce qu'il n'en a point la faculté et qu'il n'y a nuj

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intérêt. En eût-il le pouvoir, il manquerait à ses obligations les plus élémentaires, s'il s'avisait d'en user. Il ferait beau voir, à l'heure présente, que des républicains poursuivissent le dessein, d'ailleurs inepte, de faire que la République ne fût que le gouvernement de quelques partisans, au lieu de multiplier leurs efforts pour qu'elle soit et demeure ce qu'elle doit être, c'est-à-dire le gouvernement de tous les Français, le gouvernement national par excellence, le seul gouvernement possible, accepté et reconnu par tous, conduit, géré par tous au profit de tous.

La République fermée est tout simplement impossible, tandis que la République ouverte est naturellement, invinciblement nécessaire. Que si l'on demandait quels progrès nous avons réalisés depuis vingt et un ans dans l'ordre politique, nous répondrions qu'il n'y en a pas de plus grand que celui-là : c'est à présent, on peut le dire, une question supprimée', et c'est à déblayer le terrain de la politique, à débarrasser les discussions des questions inutiles que consiste précisément le progrès. Il y a vingt et un ans et même moins, on discutait, à perte de vue et sans jamais se convaincre, entre républicains d'une égale bonne foi, sur la question de savoir si la République devait être tenue ouverte ou fermée : nous en sommes arrivés à reconnaître que cette question ne peut même plus se poser et que la République n'est plus l'affaire d'un parti, mais celle du pays tout entier. Selon nous, il n'y a pas de meilleure preuve que la République est à jamais fondée et qu'elle est le gouvernement respecté et définitif de la nation française, car il n'y a plus de Français de bonne foi et de bon sens, à la fois patriote et honnête homme, qui n'y trouve sa place et qui ne la réclame. C'est ce qui ne s'était pas encore vu, ni après 1792, ni après 1848, et les étran-

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f;ers qui nous observent n'en sont pas moins frappés ({ue les Français eux-mêmes.

Dès lors que la République ne peut plus être tenue fermée, parce qu'elle est le gouvernement de la nation par elle-même et que tous les Français ont un droit égal à y prendre part, comment serait-il possible de prendre à partie un ministère qui, sans rien faire pour provoquer directement des adhésions à la fois libres et spontanées, les voit cependant se produire, pendant qu'il est aux afTaircs? Cette prise à partie par voie d'interpellation tournerait inévitablement à la confusion des interpellateurs. On ne voit même pas bien en quels termes ils formuleraient leurs plaintes, car enfin le ministère actuel n'est pas l'auteur de cette évolution qui alarme tant certains radicaux. Le ministère actuel est, dit-on, un ministère de conciliation. Pour parler plus exactement, c'est une combinaison ministérielle d'ordre composite où les forces et les nuances du parti républicain ont été associées et réunies, arrangées et disposées par les plus ingénieux comme par les plus expérimentés des artistes en ce genre qui se puissent trouver. Serait-ce donc à cette combinaison tout ensemble si savante et si habile que l'on en voudrait ? En vérité, ce serait se plaindre d'un excès de fortune. Si l'on renonce aux projets d'interpellation, on fera bien, car si on jetait à la mer l'anneau de Polycrate, on pourrait bien ne pas le retrouver.

Tandis que ces conseils étaient donnés aux républicains, la confusion, le désordre, le désarroi, les querelles intestines allaient en s'aggravant et en s'envenimant parmi les royalistes.

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La discorde est au camp des monarchistes : quoi de plus naturel? Ce camp sera bientôt déserté par les soldats, et Ton n'y trouvera bientôt plus que la tente qui abrite l'état-major. C'est là surtout que les disputes, les récriminations, les aigreurs, les rancunes se montrent à la fois nombreuses et vives.

Le Soleil a publié un article qui a paru un acte de véritable trahison.

Que disait donc cet article ?

Hélas ! il ne faisait que traduire la pensée de tout le monde : Le Soleil disait que le parti royaliste se meurt, parce que jamais les affaires de la monarchie n'ont été en plus mauvais état, tandis que celles de la République n'ont jamais été plus prospères. Sans doute. Le Soleil ne renonce pas à tout avenir : attente et espoir, dit-il, et tel est le mot d'ordre qu'il donne. Mais ce mot d'ordre ne sera pas suivi, tout simplement parce qu'il ne sera pas compris. Que faut-il attendre? que faut-il espérer? Mieux vaudrait se résigner définitivement à déposer les armes, puisque le parti se débande et qu'jl ne reste que des chefs sans soldats.

Aussi bien L'Autorité parle de haut au Soleil, en lui demandant compte de son attitude ambiguë : ne désarmons pas, dit-elle; luttons, car la lutte, même sans espoir, est la seule chance qui nous reste de vivre. LWutorltc s'écrierait volontiers avec le poète romain

TJna ^alus victis, nullam sperare salutem.

Après tout, c'est encore une politique que celle du désespoir, et qui vaut mieux que la politique qui consiste à attendre pour attendre.

Cette dernière politique est pourtant la seule qu le parti royaliste, le vrai, le seul parti digne de ce nom, celui qui a été vaincu en juillet 1830, ai

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jamais pratiquée. Depuis soixante et un ans, La Gazette de France, le seul journal royaliste survivant, prêche la doctrine de l'attente pour l'attente, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que, depuis soixante et un ans, La Gazette a trouvé des lecteurs, des abonnés qui ont cru d'une foi naïve et ferme à cette doc trine. Passe encore pour le temps où vivait M. le comte de Chambord : il était l'enfant du miracle; on pouvait croire qu'il serait le roi ramené sur le trône de ses pères par la main même de la divine Providence, et qu'il serait le roi comme il avait été l'enfant du miracle. Mais son héritier et successeur, M. le comte de Paris, peut-il prétendre à faire croire à rien de pareil? Il a beau, ne pouvant les envoyer à Sainte- Anne d'Auray, envoyer des calices d'or aux églises du Canada; il a beau s'inscrire dans la lignée dynastique de nos anciens rois sous le nom de Philippe YII, afin de renouer la chaîne des temps; il a beau se faire légitimiste à sa façon, en déchirant le testament de son père, en reniant la tradition voltairienne de son grand-père et les enseignements libéraux de sa mère luthérienne, la princesse Hélène : Philippe d'Orléans, comte de Paris, avec sa prétention de restaurer la monarchie « traditionnelle par son principe, moderne par ses institutions », n'est qu'un prétendant comme un autre, un prétendant comme Victor, un prétendant qui n'a pas rougi de mettre sa main dans celle de l'aventurier Boulanger et qui a, par cette conduite si peu royale, achevé de ruiner le prestige delà monarchie.

Alors, quoi? Encore une fois, que faut-il attendre? que faut-il espérer? Il n'y aura pas de miracle, et l'on ne peut plus compter que sur les revirements de la France. Malheureusement pour les monarchistes, le siècle ne va pas à la royauté.

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Il ne reste plus à Fancien parti royaliste, pour vivre et se soutenir, que la défense des intérêts réactionnaires que Ton déguise sous le nom de principes conservateurs. C'est alors qu'intervient l'Église, et que fait-elle? Elle déclare que les principes conservateurs ne peuvent plus ni mieux être défendus que dans la paix et sous l'égide des constitutions républicaines. Ici L Autorité se fâche et dit son fait aux prêtres, aux évêques, au pape lui-même. Que L Autorité en prenne à son aise ! Cela nous regarde d'autant moins que les conservateurs de bonne foi se rapprochent de la République et délaissent les fauteurs de dictature.

Tout ce que nous voyons, c'est l'agonie d'un monde qui a fourni sa carrière et fait son temps. Mais on l'a dit assez, l'agonie, la mort même ne sont que le commencement d'une autre vie. Pour parler le langage plus serré, plus positif de la politique, les partis ne meurent pas, ils se transforment. Toutefois, quand les partis se déciiient à cette transformation, il leur faut consentir à des sacrifices pénibles, douloureux, et qui semblent aussi cruels que l'abdication et la mort.

Aujourd'hui, le sacrifice qu'il s'agit de faire, c'est le sacrifice de la royauté.

Ce n'était pas assez de suivre les mouvements d'opinion qui agitaient les partis politiques, si l'on voulait bien marquer le sens de l'évolution générale de l'Église.

Avant de se rapprocher de la République et d'inviter, par la voix autorisée du cardinal Lavigerie, les fidèles à y entrer et à s'y installer pour la défense des principes et des intérêts conservateurs, l'Église avait commencé par se rapprocher de la démocratie.

Cet autre mouvement, non moins inattendu et d'une portée peut-être plus considérable, quoique plus lointaine, remonte à plusieurs années. Il ne serait pas conforme à la vérité historique de dire que l'initiative en appartient à Léon XIII. L'initiative de ce mouvement dans l'Église appartient même plutôt aux laïques qu'aux clercs, et ce n'est pas en Europe mais en Amérique qu'il a pris naissance.

Onsait que, dans le coursduxix" siècle et principalement sous l'influence et la direction de l'abbé de La Mennais, les catholiques laïques ont repris dans l'Église un rôle et une influence considérables. La presse religieuse, la tri-

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bune parlementaire ont été pour les laïques leurs principaux moyens d'action. Avec les laïques, il était naturel et inévitable que les préoccupations du siècle pénétrassent dans le sanctuaire : c'est ainsi que les questions sociales, avant les questions politiques, se sont introduites dans l'Église.

Il faut dire que l'Église était mieux préparée à s'occuper des questions sociales, d'un caractère vague, universel et qui touchent par tant de points à la morale, que des querelles politiques qui partagent les nations en partis, et où l'Église a trop souvent risqué de compromettre son autorité comme son prestige. Les prodigieux développements de l'industrie, cause inévitable d'une si douloureuse recrudescence du paupérisme et des maux qu'il entraîne, ont favorisé, d'autre part, l'immixtion des influences religieuses dans les questions sociales. Ainsi Rome a plutôt suivi le mouvement qu'elle ne l'a commencé. En tous cas, dans les premières années du pontificat de Léon XIlï, ce ])ape diplomate qui a si longtemps et si persévéramment travaillé à réconcilier le Saint-Siège avec les empereurs et les rois, avec les cours et les chancelleries, et le plus souvent sans y réussir, ne rêvait guère qu'il serait un jour salué, en pleine basilique valicane, par un fils de l'antique aristocratie française, M. le comte Albert de Mun, cet ancien officier de cuirassiers, devenu le principal fondateur des cercles catholiques, du titre étrange et nouveau de « Pape des ouvriers ».

C'est cependant ce qui est arrivé lors de la présentation à Léon XIII de plusieurs milliers de travailleurs français groupés en pèlerinage par le zèle d'un prélat français des plus éminents, M. Langénieux, cardinal-archevêque de Reims. Cette œuvre des pèlerinages d'ouvriers à Rome avait pris en quatre ou cinq ans un développement inouï; elle s'est heurtée en 1891 à des obstacles qui en ont compromis l'existence; mais qu'elle soit reprise ou abandonnée, elle n'en aura pas moins été d'une importance considérable, car, ainsi qu'on le verra, elle a fourni au pape Léon XIII l'occasion de parler, avec toute fautoritéqui s'attache dans l'Église à la parole infaillible du Pontife romain, d'abord sur la question sociale dans l'encyclique Rerum novarumsnr

l'évolution socl^le de l'église

la condition des ouvriers, et ensuite dans l'encyclique écrite en français qui a définitivement clos le débat sur l'altitude de l'Église dans les questions politiques.

La question sociale et la question politique sont de la sorte intimement unies dans l'évolution générale de l'Église.

S'occuper des questions sociales, qu'on le veuille ou non, c'est faire du socialisme. En dépit de toutes les dénégations, il y a un socialisme chrétien. C'est d'abord là-dessus qu'une discussion s'est engagée, et cette discussion a tout de suite montré que, pas plus sur la question sociale que sur la question politique, l'accord parfait ne régne dans l'Église.

Rien n'est plus intéressant à suivre que le grand et profond mouvement d'opinion que Ton observe à peu près partout et qui porte les catholiques de tous les pays au premier rang de ceux qui font passer les questions sociales avant les questions politiques ou dynastiques.

Telle est bien la tendance générale de TÉglise, et ce n'est pas d'aujourd'hui que cette tendance mérite d'être remarquée.

Orientée de ce côté et marchant dans cette voie, avec la puissance de rajeunissement et de transformation dont sa longue histoire fournit tant de preuves, l'Église se prépare à jouer un rôle infmiment plus considérable qu'on ne le croit dans ces grandes affaires du xx« siècle, dont nous commençons à entrevoir les premiers linéaments.

Quoi qu'il arrive, dans un avenir plus ou moins rapproché, les catholiques les plus en vue dans tous les pays s'adonnent à l'étude des questions sociales.

Il y a même en Allemagne toute une école socialiste qui prétend instituer et propager des doctrines que l'on appelle les doctrines du socialisme chrétien. Ces deux mots sonnent assez mal aux oreilles de cer-

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