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I. 'évolution de l'église

tains catholiques français. Personne n'a oublié qu'un jour, à la Chambre des députés, M. Freppel, évêque d'Angers, a déclaré qu'il n'était partisan d'aucun socialisme, pas plus du socialisme chrétien que de tout autre. Mais il y a, parmi les catholiques des autres pays et parmi les catholiques français euxmêmes, des gens que les mots n'effrayent point, et qui travaillent avec une ardeur soutenue à répandre des idées et des doctrines qui sont ou paraissent complètement entachées du virus socialiste.

M. Freppel s'est jeté résolument en travers du courant qui entraine les catholiques qui prennent le nom de socialistes chrétiens à faire du socialisme d'État : pour lui, c'est la conséquence même de leurs doctrines, mais cette conséquence lui paraît à la foislogique, inévitable et des plus périlleuses. •

Sans entrer ici dans l'examen de cette question au point de vue économique proprement dit, il est permis de rappeler que ce n'est pas la première fois que M. Freppel refuse d'entendre parler, soit de socialisme d'État, soit de socialisme chrétien. Toutes ces dénominations ou, pour mieux dire, toutes ces doctrines lui paraissent également dangereuses. 11 avait déjà répudié ces appellations dans un discours à la Chambre des députés; à cette occasion, on avait remarqué une opposition assez tranchée entre les opinions économiques de l'évêque d'Angers et celles de son ami, M. le comte Albert de Mun.

Au reste, ce n'est pas seulement de M. de Mun que M. Freppel se sépare, c'est aussi de personnages considérables dans l'Église, tels que les évêques de Belgique et le cardinal Manning, d'Angleterre. Les tendances de ces prélats vers le socialisme d'État se sont publiquement déclarées dans une assemblée générale des publicistes catholiques tenue à Liège

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au commencement de septembre 1890. Chose singulière! dans ce congrès, c'étaient les délégués français et, en particulier, deux pères de la Compagnie de Jésus qui avaient soutenu les solutions dites libérales, ou, pour parler plus exactement, qui avaient combattu le socialisme d'État. Les Français s'étaient distingués par leur orthodoxie économique, en comparaison des orateurs de nations différentes qui tous avaient paru plus ou moins entachés d'hérésie au point de vue des doctrines de la saine économie politique. Les jésuites français avaient défendu la liberté, et Tévêque d'Angers la défendait à son tour, tandis que les opinions les plus avancées, s'il est permis de se servir de cette expression, du côté du socialisme, étaient représentées par les catholiques des autres pays. C'est à ces derniers, aux socialistes chrétiens que le cardinal Manning, dans une lettre retentissante, avait envoyé ses encouragements, ses félicitations, et promis son appui de prince de l'Église.

De ce curieux phénomène, il y a des raisons assez curieuses à rechercher.

Rien n'est à dire des jésuites. Ceux qui ont porté la parole au congrès belge ont parlé comme ils ont appris à le faire dans les traités des maîtres de la science économique. Les chefs de la petite église de M. Guillaumin n'auraient trouvé rien à reprendre dans les discours de ces hommes instruits et diserts.

Mais pour M. Freppel, c'est autre chose.

L'évéque d'Angers n'ignore pas que Léon XIII, pape régnant, penche visiblement vers la démocratie. De la démocratie au socialisme, il n'y a qu'un pas. L'Église va-t-elle aussi se déclarer socialiste? Et si elle se déclare socialiste, ne versera-t-elle pas dans le socialisme d'État? Telles étaient les préoccupations de l'évéque d'Angers.

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Mais, dira-t-on, si l'Église prend ce parti, si même telles sont les tendances du pape Léon XIII, comment se fait-il que Tévêque d'Angers résiste aux tendances pontificales? Il n'y a qu'une réponse.

C'est qu'il croit pouvoir user du droit qui reste aux catholiques d'obéir à ce que leur dictent les lumières de leur raison dans les matières douteuses, suivant la maxime in diibiis libertas.

M. Freppel n'a jamais été grand partisan de la politique diplomatique et princière de Léon XIII, et c'est avec la plus profonde douleur que, froissé dans ses sentiments de Français et d'Alsacien, il a vu le père commun des fidèles prêter le concours de son autorité morale au prince de Bismarck, lors du vote par le Reichstag allemand du septennat militaire. M. Freppel n'aime pas davantage les doctrines économiques du pape, qui tendent à rechercher, à provoquer le concours de l'État pour la solution des problèmes douloureux du paupérisme; suivant l'évêque, il vaudrait mieux demander la solution de ces problèmes à la charité chrétienne mise en œuvre par l'initiative privée.

On a prétendu, d'autre part, que non seulement les jésuites de nationalité française, mais tous les catholiques de France et en particulier l'évêque d'Angers ne luttent contre le socialisme d'État qu'à raison de ce « fait accidentel et passager » que l'État français est pour le moment une République civile et laïque, dont il convient de ne pas trop renforcer les pouvoirs.

Ces considérations transitoires ne sont pas décisives.

Il faut aller plus avant et plus à fond.

On se trouve ici en présence d'une forme nouvelle de l'opposition qui a toujours existé entre la manière de penser propre aux esprits de ce cùté des Alpes et

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la manière des ultramonlaiiis. Dans le monde catholique, en entendant énoncer une pareille proposition, on va sans doute se récrier; on va dire que le gallicanisme est mort, que ce sont là de vieilles idées qui ne sauraient plus avoir cours, et que l'on voit bien que nous parlons de choses qui nous sont inconnues! N'est-ce pas la tactique ordinaire des gens d'Église de refuser à leurs adversaires le droit de s'occuper des affaires qui touchent à l'Église, à sa conduite, à ses intérêts, à ses prétentions?

Il n'y en a pas moins un fait à constater.

Depuis le congrès de Liège, et à raison même de l'importance capitale de la lettre du cardinal Manning et de l'opposition très vive que lui a faite l'évêque d'Angers et qui risquait de diviser les catholiques, il a été dit à de fréquentes reprises que le Saint-Siège serait amené à faire connaître, plus tôt qu'on ne le pense, par voie d'encyclique pontificale, son opinion doctrinale sur une question aussi controversée et aussi controversable que le socialisme chrétien. Car il est impossible de ne pas voir qu'au fond de tout ce débat, c'est bien le caractère plus ou moins socialiste des efforts, des tendances, des aspirations des catholiques, dans les questions sociales, qui est en question. De quel côté l'Église va-t-elle se tourner? Prendra-t-elle parti pour l'individu contre l État? Au contraire, absorbera-t-elle l'individu dans la collectivité, ou, plus simplement, l'Église se prononcerat-elle pour ou contre l'intervention de l'État dans les questions sociales? Tel est le vrai point du débat, et la difficulté, ne pouvant être dénouée, doit être nécessairement tranchée par la seule autorité qui ait quahté pour le faire dans l'Église, c'est-à-dire par le pape en personne.

S'il faut en croire les bruits qui courent, le pap

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Léon XIII est tout prêt à parler. Avec la prudence et Tesprit de sage temporisation qui caractérisent la politique romaine, le pape attend sans doute que la question se présente avec un caractère moins aigu. On représente la grande majorité des évêques français comme opposée à l'intervention de l'État dans les questions sociales, tandis que, dans les autres pays, la grande majorité des évêques s'y montrerait plus favorable. Le cardinal Manning aurait ainsi exprimé spontanément l'opinion de la plus grande partie de l'épiscopat catholique, mais les évêques français sont à ménager, et Rome, fidèle à ses traditions, apporte en cette alTaire la plus grande circonspection; car, bien que ces questions soient de celles qu'on est convenu entre catholiques de considérer comme libres, il est clair que, dès (pie la voix du Vatican se sera élevée, on n'aura plus qu'à s'incliner dans la catholicité tout entière : ainsi le veut la constitution nouvelle de l'Église, depuis la définition solennelle de l'infaillibilité du pontife romain, et il continuera d'en être ainsi, au moins jusqu'à ce que le Concile général du Vatican ouvert et suspendu, mais non fermé par le pape Pie IX — détail ignoré, mais d'une grande importance — ait complété par l'adoption du schéma De Episcopis le schéma De Summo Pontifice qui a mis le souverain pontife au-dessus du corps entier des évêques et de toute l'Église.

La question restera donc pendante et sujette à controverses, jusqu'au jour où Rome jugera à propos de la trancher. Ce jour peut être encore éloigné, car on sait que Rome, à moins qu'on ne fy contraigne, n'aime pas à trancher les questions douteuses. Mais ce n'est pas ce qui importe. Ces dissidences découvrent et mettent en pleine lumière les voies dans lesquelles s'avance FÉglise catholique résumée dans la

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papauté romaine. L'Église \a au-devant des foules, sentant à merveille qu'il n'y a plus d'appui pour elle dans les princes et dans les rois. Pie IX a eu le sentiment de cette évolution nécessaire, que la prudence de Léon XIII s'est longtemps efforcée de retarder. Mais, avant Pie IX, dont le pontificat extraordinaire a si profondément modifié les conditions d'existence de l'Église, il y avait eu des précurseurs, des prophètes de ce mouvement. Il en est même qui sont morts en dehors du giron de l'Église, laissant après eux dans le monde catholique la renommée d'hérésiarques voués au feu éternel. Sans aborder ce terrain brûlant et sans tomber dans le mysticisme, sachons voir et dire dès maintenant qu'aux yeux de ceux qui pensent que la religion et l'Église ne peuvent prétendre, comme tout ce qui tombe sous l'exercice de la raison de l'homme, qu'à une valeur purement phénoménale, l'ÉgUse catholique est, comme toutes les sociétés humaines, de plus en plus gouvernée par les morts. Il ne suffit point de charger d'exécrations et de damner dès ce monde un grand esprit, une àme de feu, comme Lamennais par exemple, pour que toutes ses idées périssent, eussent-elles été jetées avec sa dépouille mortelle dans la fosse commune des pauvres.

L'évolution sociale de l'Église ne tourmentait pas moins le parti royaliste que son évolution politique. On redoutait particulièrement les tendances vers le socialisme d'État qui s'étaient manifestées à Liège, et surtout que le Saint-Siège n'adhérât publiquement à ces doctrines. On n'osait pas s'attaquer au pape, même avant qu'il eût parlé, car l'on

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savait qu'après qu'il aurait parlé, s'il s'y décidait, il n'y aurait plus qu'à s'incliner dans la soumission et Tobéissance. On crut plus politique de s'attaquer à M. de Mun, et cet incident fut des plus instructifs.

Il s'est fondé récemment une « société catholique d'économie politique et sociale », placée sous la haute direction de M. Freppel et comptant, des membres tels que MM. Lucien Brun, Chesnelong, Keller, de Cazenove de Pradines, Claudio Jannet, le duc de Broglie, Buffet, sans oublier Mgr d'Hulst, celui que Ton appelle Taumunier de la maison de France et dont on connaît Tinfluence considérable sur l'esprit de M. le comte de Paris. Cette société a été présentée dans le monde monarchico-religieux comme étant destinée (( à en finir une bonne fois avec les dangereuses tendances de M. le comte Albert de Mun et de ses amis ».

Tout naturellement, M. de Mun s'est ému, et il a écrit, pour se défendre, dans la revue L'Association catholique qui lui sert d'organe depuis tantôt quinze ans, un article intitulé Quelques mots d'explication, qu'il a fait distribuer en brochure à tous ses collègues de la Chambre.

Après quinze années de luttes, d'efforts et de succès qui peuvent compter comme les années d'un véritable apostolat en faveur des œuvres sociales et ouvrières du monde catholique, M. le comte Albert de Mun doit être bien étonné d'avoir à se défendre du reproche d'avoir manifesté desa tendances dangereuses ». Qui donc a fait plus que lui, avec plus d'utilité et plus d'éclat, pour amener les catholiques à s'unir sur le terrain des questions sociales, où l'Église avec sa doctrine cherche à reprendre une si grande influence? Après avoir été l'un des fonda-

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leurs, il a été le principal orateur des cercles d'ouvriers. Son temps, son argent, sa parole et sa plume, il a tout mis au service de cette œuvre, et dans la Chambre même des députés, s'il a pris une position originale et respectée, c'est parce qu'il s'est porté en toute occasion le défenseur des idées et des réformes ayant pour objet le salut moral et matériel du peuple. On lui reproche aujourd'hui ses tendances. Qu'est-ce donc à dire? Voudrait-on faire croire que M. de Mun, le dévoué et pieux officier de cuirassiers qui harangue si bien les travailleurs groupés sous la bannière de l'Église, est tout simplement socialiste?

La brochure extraite de L Association catholique a été visiblement écrite pour réfuter cette insinuation.

M. de Mun ne conteste pas que, dans les matières de législation sociale, il n'ait reconnu de tout temps que les pouvoirs publics ont une mission à remplir envers ceux qui leur sont soumis, et qu'à ce titre ils ont le droit et même le devoir d'intervenir dans la mesure de leurs attributions pour promouvoir le bien et empêcher le mal. M. de Mun ajoute que jamais les catholiques n'ont admis l'idée chimérique d'un gouvernement réduit à un rôle entièrement passif, laissant faire et passer tout ce que peut inspirer aux hommes le soin exclusif et personnel de leur intérêt, avec l'espérance que le profit général compensera les dommages particuliers.

C'est là, dit-il, une opinion académique, démentie chaque jour cruellement par l'expérience, et qui repose d'ailleurs sur une conception purement matérialiste des origines et des fins de l'humanité. C'est à cette opinion que devait aboutir l'individualisme à outrance qui règne en maître dans le monde des idées comme dans le monde des faits depuis un siècle, mais dont la domination touche visiblement à sa fin.

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Les catholiques, dans toutes les solutions qu'ils cherchent à donner aux questions sociales, se proposent, comme objet principal de leurs efforts, Taccomplissement des fins surnaturelles de l'homme, mais encore ils n'ont garde d'oublier les droits essentiels de la personnalité humaine, et ils repoussent toute organisation sociale qui aurait pour effet de les anéantir avec sa dignité, par l'exagération abusive des droits de la collectivité.

Cela seul suffit à les séparer des socialistes, dit M. de Mun.

L'antagonisme radical qui sépare au fond les catholiques des socialistes réside dans cette vue générale du but final et des institutions. Les socialistes et les catholiques peuvent se trouver d'accord pour critiquer et démolir, mais non pour instruire et édifier. Ils sont destinés, bien loin de se ressembler et de se confondre, à devenir des adversaires irréconciliables, les catholiques étant seuls capables de résister aux socialistes dans l'avenir, d'opposer des solutions aux leurs et de préserver le monde de leur domination.

Ainsi, voilà qui est clair, précis, net et définitif.

M. de Mun n'est pas socialiste : il ne veut ni ne peut être pris pour tel.

En fait, y a-t-il là quelque chose de nouveau? Non, M. de Mun est catholique, et ce qu'il pense, tous les catholiques le pensent comme lui. On lui reproche de faire intervenir l'État ; mais M. Freppel, dans un congrès de jurisconsultes réuni dans sa ville épiscopale, ne disait-il pas : « Personne que je sache, du moins parmi nous, ne songe à contester que l'État, c'est-àdire l'ensemble des pouvoirs publics, ait non seulement le droit, mais encore le devoir d'intervenir dans le domaine économique et social, pour prévenir ou réprimer les abus manifestes qui pourraient s'y pro-

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duire »? Si M. de Mun et M. Freppel sont divisés, ce n'est pas sur le principe, mais sur l'application du principe à ses divers degrés et dans son opportunité. Pourquoi parler dès lors d'interventionnistes et de non-interventionnistes? A quoi bon ajouter cette nouvelle division à tant d'autres? dit M. le comte Albert de Mun à ses adversaires, non sans témoigner quelque humeur.

Interventionniste, c'est-à-dire partisan de l'action de TÉtat dans le domaine des questions sociales, qui d'ailleurs pourrait se vanter de ne l'avoir jamais été?

M. de Mun a demandé l'intervention de l'État dans la question de la réglementation des heures de travail; il aurait voulu la lixation à onze heures de la journée de travail des adultes. M. Freppel en 1886 l'a demandée également, en soutenant que le législateur avait à la fois le droit et le devoir d'intervenir ; M. Chesnelong l'a demandée, cette intervention de l'État tant maudite, quand il a réclamé l'interdiction absolue du travail de nuit pour les femmes et les enfants alors que M. Buffet la combattait; M. Claudio Jannet l'a demandée de son cùté et M. Keller aussi, pour l'établissement légal du repos obligatoire du dimanche. Donc, il n'y a pas de non-interventionnistes au sens absolu du mot, et ce n'est vraiment pas la peine de traiter M. de Mun et ses amis de socialistes, de statolâtres et d'Allemands, quand on encourt comme eux et pour les mêmes tendances des reproches tout aussi mérités. M. Freppel ne se souvient-il donc plus d'avoir dit en 188G que, « chaque fois que l'on fait une part à l'action de l'État dans l'ordre économique et social, on s'expose à être traité de socialiste, tant est incomplète encore l'éducation de nos contemporains en matière d'économie politique ))?Si M. de Mun est socialiste, il l'est au même titre et tout

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comme M. Freppel, rien de plus, rien de moins.

On le voit, M. de Mun a beau jeu contre les adversaires de ses prétendues « tendances dangereuses ». Il leur prouve fort péremptoirement qu'il n"a jamais rien fait ni rien dit qu'ils n'eussent dit et fait euxmêmes, si Toccasion d'agir et de parler s'était présentée pour euK comme pour lui. Il tient surtout à ne pas se laisser traiter de socialiste, de statolâtre et d'Allemand. Rien n'est à dire de la dernière épitliète, si ce n'est qu'elle est gratuitement blessante, le socialisme étant de tous les pays, et l'Allemagne n'ayant rien à y prétendre de plus que les autres nations. A y regarder de près, l'Allemagne est même fort en retard sur les autres pays de l'Europe, au point de vue des questions sociales, en dépit des volontés du jeune empereur Guillaume II et de la conférence de Berlin.

Mais quant à soutenir qu'il n'y a pas le plus petit grain de socialisme dans les doctrines de M. le comte de Mun, non plus que dans celles de ses coreligionnaires catholiques, c'est une autre affaire. Et d'abord pourquoi M. de Mun se défendrait-il si fort d'être pris pour un socialiste, s'il ne l'était pas quelque peu?

Au moment où se discutait dans la presse la question de savoir si l'Église allait se déclarer socialiste, tout î en accomplissant une évolution sociale vers la démocratie qui était déjà visible, Rome fit une première manifestation qui ne laissa aucun doute sur le parti qu'elle était résolue à prendre.

Plusieurs journaux annoncent que, dans une lettre adressée au président des sociétés ouvrières pié-

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montaises, le pape Léon XIII s'est prononcé « contre ce fléau désastreux qu'on nomme le socialisme » et qu'il a mandé aux hommes « laborieux et honnêtes » de ne pas se laisser prendre aux ruses perfides de ceux qui, faisant briller « aux yeux du pauvre de vaines espérances, s'efforcent de tout brouiller et de bouleverser tout l'ordre de la société humaine ».

Il faudrait ne rien savoir de la politique romaine pour s'étonner du langage tenu par le pape dans la lettre dont s'occupe la presse.

Le pape, chef de l'Église catholique, ne peut pas même laisser croire qu'il incline du côlé du socialisme, tant le socialisme est pénétré de nos jours de ce que l'on appelle l'esprit révolutionnaire, cet esprit « satanique » que l'Église, gardienne des traditions conservatrices, se considère comme ayant reçu la « mission divine » de combattre par tous les moyens.

En effet, le socialisme tend à supprimer le paupérisme, en établissant parmi les hommes, non seulement l'égalité de droit, mais l'égalité de fait; et le christianisme a dit, par la bouche de son fondateur, une parole en opposition formelle avec cette tendance, qui doit nécessairement lui apparaître comme vaine et chimérique. « Il y aura toujours des pauvres parmi vous », a dit Jésus : dès lors, comment le catholicisme pourrait-il s'exposer à encourir l'accusation de socialisme, en cherchant à supprimer les pauvres? Aussi Léon XIII rejette-t-il cette accusation et tient-il les fidèles qui le consultent en garde contre la tentation de se mêler à ceux qui s'efforcent de tout brouiller dans les sociétés modernes. Pour le pape, le socialisme, c'est la Révolution ; il n'est pas près de l'accepter, au nom de l'Église.

Voilà pourquoi M. Freppel, évêque d'Angers, — qui saisissait hier le premier prétexte venu pour voter

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contre la loi sur le travail des femmes et des enfants, — voilà pourquoi M. Freppel est si fort à son aise pour répudier toute espèce de socialisme, même chrétien; voilà aussi pourquoi M. de M un, qui, contrairement à Tavis de Tévêque, votait cette même loi, se trouve si embarrassé, quand il faut expliquer à ses amis et lecteurs de la revue L'Association catholique qu'il n'est pas socialiste au sens ordinaire du mot, tout en professant, comme il croit en avoir le droit, des doctrines et des opinions que tous les socialistes sont unanimes à considérer comme des opinions et des doctrines imbues du socialisme le plus pur.

La grosse affaire pour les catholiques qui veulent comme M. de Mun prendre position dans les grandes luttes dont le siècle où nous allons entrer sera témoin, consiste sensiblement à ne point rompre avec Rome, en ne choquant pas trop ouvertement les traditions, les nécessités, les procédés de la politique romaine. Il leur importe surtout de ne pas trop la presser sur le terrain dogmatique, de ne pas la mettre en situation et, à plus forte raison, en demeure de se prononcer. Rome n'y tient nullement et, comme elle entend parler à son heure, elle s'indispose contre ceux qui l'interrogent avec trop d'indiscrétion. Encore une fois c'est ce qui est arrivé aux illustres et infortunés rédacteurs de L'Avenir en 1832; M. de La Mennais et ses amis n'ont été condamnés que parce qu'ils ont en quelque sorte voulu l'être, en forçant Rome à parler quand elle n'y tenait pas; et même après l'Encyclique qui les désavouait, ils se sentaient si peu condamnés que l'abbé Lacordaire pouvait écrire en toute conscience à l'un de ses amis ces paroles que Ton ne saurait trop méditer, quand on étudie l'action de l'Église catholique dans les temps et les sociétés modernes :

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« Peut-être notre erreur a-t-elle été de vouloir faire en un jour et avec des moyens humains ce qui sera l'œuvre des siècles et de la grâce. »

La polémique reprit de plus belle sur la brochure de M. de Mun.

En dépit de la peine qu'il semble se donner dans sa brochure pour prouver qu'il n'est pas socialiste, M. le comte Albert de Mun Test bel et bien : c'est ce qu'il est possible de démontrer sans de grands efforts. Mais tout d'abord, que faut-il entendre sous cette épithète de socialiste que les uns revendiquent comme un titre d'honneur, tandis que les autres la rejettent comme une injure? A bien prendre les choses, on est toujours, qu'on le veuille ou non, le socialiste de quelqu'un. Ainsi, par exemple, pour les conservateurs irlandais, M. Gladstone, le chef du parti libéral en Angleterre, avec ses lois agraires est un socialiste de la pire espèce. Le prince de Bismarck, qui a pris sur lui d'appliquer quelques-unes des idées de Ferdinand Lassalle, est aussi un socialiste qui a trouvé un jour plus socialiste que lui-même. Et qui eût osé jamais le penser? c'est son jeune souverain, l'empereur Guillaume II, dont les rescrits impériaux sur la convocation de la conférence internationale de Berlin sont certainement la manifestation la plus hardie en faveur du socialisme d'État, à laquelle se soit jamais livré un réformateur sur le trône.

En France, s'il faut en croire les économistes de l'école libérale, il y aurait bien peu d'hommes s'occu-

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pant des affaires publiques qui ne fussent entachés du vice socialiste. Pour les théoriciens du libreéchange absolu, est-ce que la protection n'est pas une des formes, et non pas des moins dangereuses, du socialisme d'État? Nombre de gens voudraient que l'État reprît l'exploitation en même temps que la propriété des chemins de fer : n'est-ce pas là du socialisme au premier chef?

Un jour, le grand journaliste P.-J. Proudhon, appelé devant la commission d'enquête instituée par la Constituante de 1848 pour rechercher les causes de l'insurrection de Juin, fut amené à répondre à l'une des questions qui lui étaient posées par le président de la commission : « Mais n'ètes-vous donc pas socialiste? — Si, certainement, monsieur le président. — Mais alors, qu'est-ce donc que le socialisme? — C'est, répondit P.-J. Proudhon, toute aspiration vers l'amélioration de la société. — Mais, dans ce cas, dit le président, nous sommes tous socialistes. — C'est bien ce que je pense », conclut avec ironie l'illustre critique des théories et systèmes mis en avant par les réformateurs socialistes. Avec ou sans ironie, nous sommes tous socialistes, et M. le comte Albert de Mun, à prendre l'expression dans le sens général que P.-J. Proudhon lui donnait, n'est ni plus ni moins socialiste que personne, mais il l'est tout autant.

Toutefois, il n'est pas à supposer d'ailleurs que M. de Mun se défendît d'être socialiste, si on lui faisait grief de l'être comme tout le monde. D'où vient donc qu'il a l'air de ne vouloir pas se laisser appeler de ce nom? c'est tout simplement parce que cette appellation est décriée et qu'il tient d'ailleurs à ce que ses idées et doctrines ne soient pas confondues avec les systèmes communément appelés socialistes.

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M. de Mun a grand soin, dans sa brochure, de donner une définition du socialisme auquel il ne veut pas qu'on le rattache. « C'est, dit-il, une conception de l'État dans laquelle le pouvoir central possède et administre directement toutes les grandes entreprises financières et industrielles du pays, en dirige toutes les institutions sociales, encaisse toutes les ressources de la nation, et pourvoit lui-même en retour à tous les besoins moraux et matériels de citoyen, devenant ainsi le caissier et le banquier universel, Tagent général des transports et du commerce, le distributeur exclusif du travail, de la richesse, de l'instruction, des emplois et des secours, en un mot, le moteur et le régulateur de l'activité nationale. » Si, pour être socialiste, il faut avoir cette conception politique et sociale du rôle de l'État dans les nations modernes, M. de Mun a le droit de dire qu il n'est pas socialiste, puisqu'il se propose — sans reconnaître que c'est là une rétrogradation chimérique — de reconstituer les anciennes corporations du moyen âge, afin que patrons et ouvriers puissent débattre ensemble, en dehors de toute ingérence de l'État, mais non sans lui demander appui et privilège, les conditions de l'association nécessaire du travail et du capital. Non, M. de Mun n'est pas socialiste statolàtre, à la manière dont on lui reproche de l'être; mais au jugement des économistes libéraux il n'en est pas moins socialiste, puisqu'il fait plus que d'admettre, et qu'il réclame l'intervention de l'État, non seulement dans le règlement des conditions du travail, mais dans la constitution même de ces groupes corporatifs renouvelés du passé, qu'il lui semble nécessaire de rétablir, si l'on veut mettre fin à l'antagonisme déplorable dont souffrent aujourd'hui les patrons comme les ouvriers.

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M. de Mun est hostile à la conception chimérique d'un État qui assiste, les bras croisés et n'ayant rien à dire que : « Laissez faire et laissez passer », aux terribles luttes engendrées par la division du travail et la concurrence, par la propriété et Fimpôt, par le trop-plein de la population, par la protection ou le libre-échange, en un mot par l'ensemble des phénomènes économiques abandonnés à leur liberté. Il est convaincu que cet état d'antagonisme violent n'est pas l'ordre véritable et qu'une intervention des pouvoirs publics est nécessaire. Cet état d'antagonisme est le dernier mot de la conception individualiste qui a triomphé au profit de la bourgeoisie, à la fm du dernier siècle, avec et par la Révolution française. A cette conception individualiste, le siècle où nous allons entrer va en substituer une autre, et il croit que la démocratie de demain ira la demander à l'Église qui est seule capable de la lui donner.

Eh bien! c'est là, beaucoup plus que sa doctrine plus ou moins mitigée de l'intervention plus ou moins abusive de l'État dans les contrats privés, c'est là ce qui fait que M. le comte Albert de Mun est socialiste. Bon gré mal gré, son nom aristocratique est à inscrire, comme n'a pas manqué de le faire M. Benoît Malon dans son livre du Socialisme intégral^ parmi les socialistes du présent et de l'avenir, parmi les adeptes de ce socialisme chrétien « qui révolutionne l'Amérique avec Mac-Glynn, avec les Chevaliers du travail^ et devient une puissance en Angleterre avec le cardinal Manning et l'évêque Bagshowe; en Allemagne, avec le chanoine Mufang et le pasteur Stœcker; en Autriche, avec les Belcredi et les Lichtenstein, membres de la Chambre des seigneurs; en Suisse, avec M. Decurtins, membre de l'Assemblée fédérale; en France, avec les premiers promoteurs

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des cercles ouvriers, avec ceux qui sont allés, à diverses reprises, conduire des pèlerinages d'ouvriers jusqu'aux pieds du pape, tous hommes, dit M. Malon, qui descendent vaillamment dans l'arène et ont la prétention, eux, fds du passé, de marcher à l'avenir avec les prolétariats révoltés qu'inspire pourtant une idée bien différente de l'idée chrétienne ».

C'est justement « cette idée bien différente de l'idée chrétienne » qui ne laisse pas de troubler M. le comte Albert de Mun. A aucun prix, lui, enfant de l'Église, tout dévoué à assurer ce qu'il appelle le respect des droits de Dieu et des lois morales qui en découlent au sein des masses populaires, comme à procurer l'accomplissement des fins surnaturelles pour lesquelles l'homme est créé, M. de Mun ne voudrait être confondu avec les réformateurs matérialistes et athées que l'on désigne couramment sous le nom de socialistes. Mais c'est en vain qu'il se débat. Son socialisme l'étreint et l'entraîne. Il est, à son corps défendant, dans le chœur de ceux qui annoncent un monde nouveau prêt à surgir des ruines de l'ancien. 11 ne peut guère, comme tant d'autres, s'emporter en imprécations contre les maux de la société présente : il y a dans la doctrine de l'Église des préceptes de résignation qu'il ne saurait enfreindre sans tomber dans le péché. Il ne maudit pas; il prophétise de grands changements, et c'est par là encore qu'il est vraiment socialiste, car il a, lui aussi, son remède, sa panacée, qui guérira les sociétés nouvelles ou tout au moins adoucira leurs souffrances. La dernière partie de la brochure de M. de Mun renferme un appel d'une grande éloquence à l'union des catholiques sur le terrain des questions ouvrières. « Le remède est trouvé, s'écrie-t-il. Il ne s'agit que de l'appliquer.

L'ÉVOLUTIO^■ DE l'ÉGLISE

L'Église le détient. Que le monde revienne à elle, et le monde sera sauvé. »

Et n'allez pas croire que M. de Mun recule devant les perspectives qui se découvrent à lui! 11 va jusqu'au bout de ses idées. Où pourrait-il aller plus loin, puisqu'il va jusqu'à dire que, <( comme dans toutes les révolutions sociales, c'est la propriété qui sera l'enjeu de la révolution prochaine, inévitable, la plus profonde, la plus entière peut-être qui se soit jamais annoncée au monde »? Voilà qui est déjà clair, mais d'autres paroles qui suivent celles-là le sont encore davantage : « La lutte est ouverte, dit M. de Mun, entre les deux classes que le siècle de la bourgeoisie a formées et maintenues, celle des salariés et celle qui possède les instruments du travail. Cette lutte est toute l'histoire de notre temps : le peuple y est engagé tout entier, et il répète comme un mot d'ordre, en la tournant à son profit, la parole qui fit, il y a cent ans, la fortune de ses maîtres : Qu'est-ce que le quatrième État? Rien. Que doit-il être? Tout. »

Après cela, que resterait-il à dire? M. le comte Albert de Mun est socialiste, tout ce qu'il y a de plus socialiste, et ce n'est pas sans de justes motifs que, parmi les catholiques, l'on a formé le projet « d'en finir une bonne fois avec les dangereuses tendances de M. de Mun et de ses amis ». La vérité est que, depuis les temps du grand et infortuné Lamennais, aucune parole de cet accent, de ce caractère, de cet éclat, n'a peut-être été prononcée dans l'Église. Ne s'en étonneront que ceux qui ne connaissent pas l'Église : Omnia pro dominalione^ telle est sa devise. Qui ne sait d'ailleurs que FÉglise catholique contient dans ses doctrines le germe de toutes les idées et de toutes les thèses de révolution sociale?

l'kvolutio>' sociale de l'église

M. le comte de Mun ne se trompait pas. Rome était résolue à parler. Léon XIH était décidé à indiquer le seul remède à employer pour la guérison des maux dont souffre la société. Depuis longtemps, il avait mis à l'étude une vaste et complète instruction doctrinale sur la condition des ouvriers.

Le 15 mai 1891, cette instruction doctrinale fut donnée au monde catholique sous forme d'une lettre Encyclique adressée à tous les évêques, archevêques, primats et patriarches en grâce et communion avec le Siège apostolique.

On se rappelle que, dans le temps où cette lettre Encyclique était en préparation, M. Freppel, évôque d'Angers, avait fait* un voyage ad limina «/)OS/o/on/m spécialement en vue de pressentir le pape Léon XIII sur l'adhésion que l'on supposait bien à tort qu'il allait donner à des doctrines plus ou moins entachées de socialisme.

C'était montrer une inquiétude vraiment superflue.

L'Encyclique Rerum novarum sur la condition des ouvriers ne contient aucune adhésion de ce genre. Au contraire, le socialisme y est nominativement et formellement réprouvé par Léon XIII qui, sur ce point, non plus que sur tout autre, ne voulut se séparer de son prédécesseur Pie IX.

Le document pontifical ne renferme même pas un enseignement proprement dit d'économie politique, et ce serait mal comprendre l'œuvre de Léon XUI que de la prendre pour une théorie dogmatique des questions sociales. C'est avant tout une instruction morale, et le socialisme du chef de l'Église ressemble dans ses traits principaux à une sorte de résumé de la morale chrétienne dans son application aux sociétés. Ce résumé tant célébré n'offre donc rien de particulièrement nouveau, bien que l'Encyclique du 15 mai 1891 ait été qualifiée d'Encyclique la bien nommée, parce que des deux mots par où elle commence, elle s'appelle l'Encyclique Rerum novarum.

Ce qui peut sembler nouveau, c'est l'esprit qui y respire.

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et qui est l'esprit même de l'évolution politique et sociale de l'Église.

La République française mit ce point en lumière dans l'article suivant :

Le pape Léon XIII a lancé sa lettre Encyclique à tous les évêques de la catholicité sur la condition des ouvriers. On est libre de voir dans ce document pontifical, d'une importance que l'on ne saurait surfaire, une sorte d'exposé succinct des doctrines économiques qui jouissent à l'heure actuelle de la haute approbation de l'Église.

Nous nous servons à dessein de cette expression vague et contournée, car il n'y a guère dans l'Encyclique Rerum novarum^ bien que ce document soit fort étendu, qu'une indication délibérément sommaire, des vues et des opinions du pape actuellement régnant sur les questions sociales.

D'ailleurs, cette revue rapide manque souvent de précision, elle est visiblement conçue de manière à passer à côté des questions, tout en les montrant.

Ce n'est guère et c'est beaucoup.

Ce n'est guère, si l'on veut chercher dans l'Encyclique une solution pratique et définitive des problèmes complexes, irritants et douloureux qui constituent ce que l'on appelle le socialisme. Cette solution, à supposer qu'elle puisse être trouvée quelque part, on ne la trouverait pas dans le vaste mémoire économique dont la préparation a été ordonnée depuis longtemps par Léon XIII, qui a été compilé et rédigé sous ses yeux et où l'on sent son intervention directe, non seulement dans le style, mais dans la forme même qui est donnée aux questions posées. Si ce mémoire, en ce qui touche les questions sociales, apportait des solutions, comme il touche à

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la plupart des sujets rien au monde ne serait comparable à un tel livre, mais ce n'est pas même un traité doctrinal du socialisme. Il semble, en effet, que le pape Léon XIII n'ait pas voulu qu'on pût, même indirectement, le considérer ni comme économiste, ni comme socialiste. Il se sépare même avec le plus grand soin des socialistes sur les questions qui leur tiennent le plus au cœur.

Le pape, en effet, défend la propriété individuelle et combat la propriété collective; il défend le droit de succession et d'hérédité contre le retour des biens à la communauté par voie d'impôts successoraux; il défend le principe de la liberté des transactions entre patrons et ouvriers en matière de louage d'ouvrage; il défend enfin l'indépendance et même l'autonomie de l'ouvrier, du patron, du citoyen contre l'intervention de l'État, contre l'État mis au-dessus de tout dans les sociétés. Non, le pape Léon XIII n'est pas et ne veut être ni socialiste chrétien, ni socialiste économiste. Le pape n'oublie pas qu'il est le docteur universel et infaillible, que l'Église dont il est l'organe sait tout d'institution divine et qu'elle ne peut ni ne doit être à la remorque d'aucun savant, d'aucune science, d'aucun système. A ce compte-là, les catholiques qui avaient pu craindre que le pontife romain ne s'avançât trop hardiment dans la voie ouverte par le cardinal Manning et par les évêques belges et américains, se montreront rassurés : Léon XIII a écrit avec autant de souplesse que de prudence ce qu'il se proposait d'écrire sur les questions sociales et la condition des ouvriers.

Mais c'est beaucoup, en notre temps, à la fin du XLve siècle, à l'entrée de ce xx^ siècle qui sera rempli par les luttes, les conflits, les discussions pacifiques et peut-être, hélas! les guerres fratricides sur le ter-

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rain des questions sociales, c'est beaucoup qu'une Encyclique pontificale qui place hardiment, nettement sur ce terrain l'Église catholique, avec son autorité dogmatique sur les esprits et son pouvoir d'influence morale sur les âmes. Certes, oui, c'est beaucoup, et bien qu'il n'y ait rien de nouveau, rien de surprenant, rien d'inattendu, rien que l'on ne sût, rien que l'on ne fût certain de trouver dans l'Encyclique Rerum novarum^ c'est un signe des temps, comme Ton dit; c'est un acte mémorable ; c'est un grand événement dans l'histoire des sociétés modernes.

Est-ce que, s'il était au pouvoir de l'Église de résoudre les questions sociales, depuis longtemps ces solutions n'auraient pas été indiquées? L'Église ne peut donner que des conseils, elle les donne et voilà tout. Mais ce sont ces conseils mêmes qui sont la chose importante dans cette afl'aire.

Que signifie donc l'Encyclique Rerum novaruml Que l'Église, usant de cette extraordinaire puissance de transformation et d'accommodation qui éclate à toutes les pages de son histoire, se prépare à tenir sa place et à jouer son rôle dans les graves affaires qui assiègent déjà les esprits tournés vers l'avenir.

L'Église fait un pas du coté des foules, maintenant que, détachée des princes et des monarchies, il lui faut un autre point d'appui ; et c'est là ce qu'il faut bien voir et méditer.

Yll

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