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A ROME

Le 17 août 1892, le cardinal Langénieux, archevêque de Reims, dans une assemblée des œuvres de son diocèse, a prononcé un important discours sur l'œuvre du pèlerinage des ouvriers français à Rome et sur la question sociale.

Ce document présente en raccourci une sorte d'histoire de l'évolution sociale de l'Église, qui mérite d'être rapprochée de son évolution politique, si même elle en peut être distinguée. ^*ar la part considérable qu'il y a prise, le cardinal-archevêque de Reims doit être considéré comme le promoteur et l'auteur principal des pèlerinages d'ouvriers à Rome, mais il va peut-être un peu loin et tire trop la couverture à lui, quand il réclame pour le clergé catholique l'honneur d'avoir mis la question ouvrière à l'ordre du jour. Hélas! cette question est aussi ancienne que le paupérisme, dont l'Eglise, sans jamais manquer de charité pour les misères privées

l'évolution de l'église

ni de pitié pour les foules, s'arrangeait assez commodément autrefois, en répétant la parole si connue et sans doute trop vraie de TÉvangile : « Il y aura toujours des pauvres parmi vous. »

Ce qui paraît appartenir en propre à larchevêque de Reims et ce dont on ne le déposséderait pas sans injustice, c'est Vidée de conduire à Rome, aux pieds du chef de l'Église, des députations nombreuses de travailleurs appartenant à tous les corps de métier, afin de témoigner de Fintérêt que l'Église porte aux classes laborieuses.

Ce qu'il importe de voir, c'est le fond des choses. Or, ici, le fond des choses, ce sont les efforts entrepris pour remettre la papauté romaine en contact avec le monde, nouveau pour elle, de l'industrie et du travail.

Il est à peine besoin de dire que, suivant une tradition constante, l'Église n'admet point qu'en cette matière, pas plus qu'en aucune autre, elle fasse rien qu'elle n'ait déjà fait de tout temps. Vous croyez peut-être que notre contemporain, Léon XIII, est le premier pape qui se soit occupé de la « question sociale »? Vous êtes en pleine erreur et, pour vous détromper, vous n'avez qu'à lire le discours du cardinal Langénieux. Vous y apprendrez — non sans quelque stupéfaction — que « les papes, dès Torigine, ont condamné et renversé, à force d'énergie, tout le régime économique du vieux monde romain fondé sur l'esclavage; que Clément VI, Sixte VI, Jules II, Clément VII ont réprouvé le droit abusif de propriété, en autorisant les pauvres à cultiver, à leur profit, le tiers des domaines laissés en friche par leurs propriétaires; que Pie V a protesté contre les impôts excessifs qui pèsent sur les cultivateurs; qu'avec Pie V, Clément VIII et Paul V ont exempté

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de la saisie les semences et les instruments de travail; que Grégoire XIII et Sixte V ont lutté contre ceux qui accaparent les terres en ruinant la petite propriété ; que Benoît XIV a voulu que les propriétaires laissassent glaner librement dans leurs champs après les récoltes, grevant ainsi d'une servitude au bénéfice des pauvres la propriété individuelle, et que le même pape, après Alexandre III, a protégé les travailleurs contre la rapacité des usuriers; enfin, que Pie VI et Pie VII ont revendiqué pour le peuple le droit de vivre de la terre et pris en main la cause de tous ceux qui gagnent leur pain à la sueur de leur front. »

Avec ces deux derniers papes, nous sommes arrivés à l'époque contemporaine. Le cardinal Langénieux ne nous dit rien ni de Grégoire XVI ni de Pie IX; c'est sans doute parce que ces deux pontifes ont passé sur la scène du monde en môme temps que les premiers apôtres du socialisme et qu'ils n'ont pas voulu se commettre en pareille compagnie.

En ce temps-là d'ailleurs, c'était l'enseignement courant de l'Église que la patrie de l'homme n'est point ici-bas, et que cette terre n'est qu'une vallée de larmes et de misères d'où nous devons sortir au plus tôt, après y avoir gémi sur nos fautes, pour aller à la droite du Père recevoir la récompense de nos mérites.

Aujourd'hui, que nous dit le cardinal-archevêque de Reims, en terminant sa courte revue de l'histoire de l'Église? « On dirait qu'elle veut assurer ici-bas aux travailleurs, dans la mesure du possible, la (( béatitude évangélique réservée à l'autre vie. »

Pour en revenir aux pèlerinages ouvriers au Vatican, la pensée de cette œuvre, d'un caractère si nouveau dans l'histoire de l'Église au xix^ siècle, est

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ainsi expliquée sans la moindre réticence par M. Langénieux, dans son récent discours :

(( Il était utile, dit cet éminent prélat, nécessaire de porter jusque sous les yeux du souverain pontife la question du travail dans sa vivante et poignante réalité; il était nécessaire de lui faire toucher du doigt les plaies qu il devait guérir; il fallait le mettre à même d'entendre des patrons, d'écouter des ouvriers, de recueillir les doléances de ceux-ci, les inquiétudes de ceux-là, et d'aborder ainsi sur le vif le redoutable conflit du travail et du capital, qui se dénouerait dans le sang et dans les larmes, si la voix de l'Église, par malheur, était méconnue. »

L'idée de recourir à Rome, pour l'appeler à trancher doctrinalement des questions soulevées par le conflit universel du travail et du capital, paraît être venue d'Amérique.

On se souvient peut-être de la démarche hardie que fit un jour Tévêque Gibbons, depuis cardinal de TÉglise romaine, quand il prit en main la défense de la puissante association des Chevaliers du travail et soumit sa cause au jugement du pontife romain. Dès ce jour-là, le mouvement fut lancé, et le cardinal Langénieux n'a guère fait que le suivre, mais il faut reconnaître qu'il lui a imprimé un tour particulier et qu'il a fait une « œuvre » de ce qui n'a été tout d'abord qu'une manifestation.

En 1885, il commença par conduire au Vatican une centaine de patrons, venus, disait-il, des quatre coins de la France et représentant des milliers d'ouvriers.

Ici, l'entreprise paraissait facile; elle l'était en effet.

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Cette centaine de hauts industriels, hommes d'affaires influents et riches, appartenaient à cette classe aisée où, suivant les propres paroles de Tarchevèque de Reims, la fortune, d'ordinaire, pèse légère sur des cœurs désaccoutumés de la pitié par l'excès du bienêtre. Les patrons pèlerins furent bien accueillis. Ils exposèrent les difficultés, les dangers de la situation. Le cardinal Langénieux semble même dire qu'ils révélèrent au pape, qui ne le connaissait pas, ce que c'est que l'ouvrier de l'industrie moderne, « cette unité isolée d'une armée anonyme, esclave de la machine, sans foyer, sans vie de famille, sans air pur, sans dimanche, qui ne ressemble en rien à l'artisan ou au journalier italien, et qu'il faut avoir vu de près pour comprendre qu'on ait pu appeler l'usine un bagne ou un enfer ».

Que pensez-vous de cette verdeur de langage, dans la bouche et sous la plume d'un évêque?

Les adversaires systématiques du socialisme ne manqueront sans doute pas de trouver qu'un fanatique de la secte la plus farouche ne s'exprimerait guère autrement.

C'est là ce qui est nouveau dans l'évolution sociale de l'Église. Depuis qu'elle s'annonce comme disposée et résolue à se tourner du côté des pauvres, elle ne ménage plus les riches. Aussi bien, les esprits prudents sont-ils tentés de lui dire qu'elle ne craint pas de semer le vent, au risque de recueillir la tempête; et c'est encore un point sur lequel les gouvernements, les chefs des sociétés temporelles feront bien de porter leur attention. De telles paroles, si enflammées, si virulentes, sont graves, quand c'est la puissance spirituelle qui les fait entendre.

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En 1887, le cardinal retourne à Rome avec un groupe d'industriels qu'accompagnaient environ douze cents ouvriers, délégués des cercles, des associations, des usines de France. Le pape loge au Vatican une centaine de ces ouvriers. Il reçoit toute cette légion de travailleurs et prononce une allocution pour rappeler que « l'Église, alors que sa parole était mieux écoutée et obéie par les peuples et que sa liberté d'action était moins entravée, venait en aide aux travailleurs, en créant et en encourageant les grandes institutions corporatives qui ont si puissamment contribué au progrès des arts et métiers et procuré aux ouvriers eux-mêmes une plus grande somme d'aisance et de bien-être ». Il annonce, en outre, que l'Église continuera à s'occuper des ouvriers, de leurs véritables intérêts, de leurs légitimes revendications, et que c'est pour cette raison qu'au début de son pontificat il a voulu remettre sous les yeux des peuples les principes fondamentaux de l'ordre social.

En 1889, fut organisé le grand pèlerinage ouvrier, celui qui devait être décisif, mais qui, en réalité, ne le fut pas.

Le Vatican redoubla d'attentions, de prévenances et de caresses. « Jamais en effet, dit le cardinal Langénieux, princes ni seigneurs, nobles ni puissants n'ont été comblés d'honneurs plus grands et surtout d'affections plus tendres que ces ouvriers, ces délégués de la vraie démocratie française, chrétienne, loyale, ardente de foi et de patriotisme, qui fléchit

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bien encore sous le poids du pouvoir que les événements lui ont mis prématurément dans la main, mais qui sera, si elle le veut, Tinstrument de la Providence pour le salut des sociétés modernes. »

Encore une fois, qui parle ainsi?

. Est-ce un publiciste appartenant à la démocratie républicaine, un philosophe enrôlé au service de la cause du progrès?

Non, c'est un évéque catholique, un prince de TÉglise romaine.

Quel changement prodigieux est en train de s'accomplir I

Aveugles, pires aveugles ceux qui ne veulent pas le voiri

« Pendant six semaines d'enthousiasme et de bénédictions, dit encore le cardinal Langénieux, les trains se succédaient, amenant à Rome les divers groupes d'ouvriers de tojtes provinces et de toutes industries, ceux du sol et ceux de l'usine, le mineur et l'artisan, et les audiences se répétaient, durant lesquelles chacun parlait au pape, entre deux caresses, de son âme, de son pays, de son foyer et aussi... de son métier ; et partout en Italie comme en France, de la Belgique et de l'Angleterre jusqu'en Amérique, on était attentif à ce qui se passait au Vatican entre les ouvriers et le successeur de Pierre. »

Que d'effusions, que de blandices î

La récompense des pèlerinages d'ouvriers français à Rome fut la fameuse Encyclique du pape Léon XIII, De conditione opificum, qui annonce que la question sociale passe au premier rang des préoccupations de l'Église.

Splller. Evol. de l'Egl.

l'évolution de l'église

Le pèlerinage de 1891, après cette importante manifestation de la nouvelle politique catholique, ne pouvait être qu'un pèlerinage d'actions de grâces.

Le nombre des pèlerins paraît avoir été notablement plus élevé que dans aucune manifestation antérieure ; toutefois on n'est pas d'accord sur les chiffres.

Dans l'adresse qui a été lue au souverain pontife, M. de Mun n'a pas craint de décerner au pape le titre, assez insolite mais fort significatif, de « Pape des ouvriers ».

Ce titre n'a pas laissé de plaire à Léon XIII, au moins autant que la qualification de « sire » qui lui fut jadis donnée par le prince de Bismarck, le jour où le" chancelier de Tempire allemand, demanda au Pontife romain d'être l'arbitre pacificateur dans la question des Carolines.

Se poser au-dessus des peuples et des rois, en juge suprême de leurs différends, telle a toujours été la suprênqe ambition des pontifes romains. Qui eût dit, il y a seulement vingt ans, au beau temps de la légende de la captivité du successeur de Pierre sur la paille humide des cachots du Vatican, que le pape régnant immédiatement après Pie IX et dépossédé comme lui de sa souveraineté temporelle, ferait pareille figure, serait entouré d'un tel prestige, jouirait d'une semblable influence? Ah! Montalembert avait raison, quand, à la fin de sa première brochur sur l'abolition du pouvoir temporel des papes, inti tulée : Pie IX et lord Palmerston^ il s'écriait ave éloquence : « Il se peut qu'il périsse, le vieil édifie duprincipat sacré! qu'importe? Fa^a viaminvenient. » La papauté moderne, comme les destins dont parlait

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le grand orateur catholique, aurait-elle trouvé sa voie? Question solennelle, que Ton est en droit de se poser à la \ue de tout ce qui se passe, et qui intéresse au plus haut degré la politique et la philosophie. Nous n'en connaissons pas de plus digne d'être incessamment étudiée.

Il n'y a pas bien longtemps encore que Ton désignait le pontife romain au respect du monde catholique, en l'appelant le père commun des lidèles; aujourd'hui, Léon XIII se laisse dénommer, avec une satisfaction visible, pape ou père — ce qui est la même chose — des travailleurs de l'univers chrétien. On reconnaîtra sans peine dans ce changement de nom la portée politique et sociale du mouvement dont Léon XIII a voulu se faire Vinitiateur dans la direction générale du gouvernement de l'Église, et cela seul mériterait d'être mis en lumière.

De son cùté, le cardinal Langénieux n'a pas hésité à dire que les précédents pèlerinages avaient été inspirés par la foi religieuse, tandis que celui-ci a pour objet spécial de manifester envers le pape la reconnaissance que les ouvriers lui gardent pour avoir écrit et publié l'Encyclique sur les questions sociales, ce document d'un caractère doctrinal et qui fait désormais loi dans l'Église sur la condition des travailleurs.

C'est donc bien à une manifestation d'ordre socialiste que nous venons d'assister. Qui pourrait, en présence d'un pareil fait, nier plus longtemps la prodigieuse faculté d'accommodation de l'Église — en dépit de ses prétentions à l'immutabilité — aux temps et aux circonstances que la barque de saint Pierre est appelée à traverser? Le socialisme au Vatican! Quelle plus grande nouveauté, et qui se serait attendu à la voir se produire vingt ans après la dis-

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parition du domaine temporel de la papauté? Le xx^ siècle où nous allons entrer en verra bien d'autres. Ce qui est déjà plus qu'évident, c'est l'extraordinaire revanche que le pontife romain a su prendre de la perte de son petit État : il a cessé d'être <( maitre absolu de la motte de terre » pour se placer à la téte, au moins dans ses desseins, du peuple immense des travailleurs dans tous les pays. Reste à savoir si l'ambition de l'Église et de ses chefs ne se heurtera pas, dans la poursuite et l'accomplissement de ces desseins, à des obstacles, à une opposition d'un caractère tout différent de ceux qu'elle a connus jusqu'à présent. C'est le secret de l'avenir.

Quoi qu'il en soit, le langage du cardinal Langénieux respire, à l'égard de la papauté et du souverain pontife actuel, un accent de confiance, de dévouement et d'abandon qui va presque jusqu'à l'idolâtrie. Que penseraient les grands et sévères chrétiens de la France du xvii^ siècle, que diraient-ils de ces formules de langage où il devient de jour en jour plus malaisé de discerner si l'on parle de Dieu lui-même ou du pape, de Jésus-Christ ou de son vicaire? Ce n'est pas ainsi que s'exprimaient les fidèles des premiers temps de l'Église. On est en présence ici de l'un des premiers et des plus dangereux contre-coups de cette proclamation de la doctrine du pape infaillible, qui a été le point culminant du pontificat de Pie IX, si périlleux pour le catholicisme romain. Personne dans l'Église ne parle plus du souverain pontife que pour le déclarer providentiel et suscité de Dieu pour être l'organe de la pensée et de la volonté divines. On va loin avec de pareilles exagérations, si loin que l'on ne saurait dire si ce n'est pas aux abîmes.

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Au contraire, le discours prononcé par le pape Léon XIII en réponse à l'adresse lue par le comte Albert de Mun se distingue par une extrême prudence. Le pontife ne s'avance qu'avec une infinie circonspection et des précautions de tous genres sur un terrain si nouveau, si mouvant et si périlleux, même pour lui. C'est ainsi qu'il ne veut pas que Ton confonde les enseignements qu'il donne à propos des questions sociales avec les théories dites socialistes; c'est ainsi qu'il recommande aux ouvriers chrétiens d'éviter la fréquentation des hommes pervers, « surtout ceux qui viennent, sous le nom de socialistes, bouleverser l'ordre social à leur détriment ». Après cela, on pourrait croire que le pape recule devant son propre ouvrage, qui est, à proprement parler, la plus hardie manifestation de socialisme chrétien que le monde ait encore vue. Mais les répugnances de Léon XIII à se servir de tel ou tel mot ne sont, à vrai dire, d'aucun intérêt. Du moment qu'il se laisse appeler le pape des ouvriers, bon gré mal gré il fait du socialisme chrétien.

Léon XIII nie d'ailleurs, comme on devait s'y attendre, qu'il soit possible de trouver aux questions ouvrières et sociales une solution vraie et pratique dans les lois purement civiles, même les meilleures. Cette solution, dit-il, est liée aux préceptes de parfaite justice réclamant que le salaire réponde « adéquatement » au travail; elle est donc du ressort de la conscience; or, la législation humaine, visant directement les actes extérieurs de l'homme, ne saurait comprendre la direction des consciences. C'est le domaine spécial et réservé de l'Église.

Il reste donc entendu dans la pensée du pape, chef de l'Église catholique, que c'est l'Église seule qui doit avoir, parce que seule elle peut l'exercer, la direction

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des consciences. C'est là que gît l'ambition spirituelle du catholicisme. Est-il bien sûr que la part de la conscience dans le règlement de questions purement économiques, comme les affaires de salaire et de travail, sera un jour réservée exclusivement à la direction toute morale de l'Église, et que les intéressés ne se croiront pas en devoir comme en mesure de les régler eux-mêmes, en dehors de toute assistance religieuse? Tel est le problème à résoudre.

On n'en doit pas moins remarquer le haut caractère moral que le pape Léon XIII vient de donner à ces questions qui ont l'air de ne toucher qu'à des intérêts matériels. 11 y a là un contraste singulier avec les rigueurs et les duretés du redoutable socialisme de l'école de Marx et de ses adhérents; mais avant le pape Léon XIII, déjà les socialistes français avaient compris que la solution des questions sociales est d'ordre moral autant qu'économique, et cela aussi vaut la peine d'être relevé à propos du discours prononcé au Vatican.

Le trait le plus saillant du discours adressé par le pape Léon XIII aux ouvriers du pèlerinage français consiste, en effet, dans une certaine restauration du principe moral, si l'on peut ainsi parler, dans les problèmes relatifs à l'amélioration de la condition sociale des travailleurs. A l'heure où nous sommes, cette préoccupation du pontife romain coïncide avec une évolution notable des publicistes du socialisme français; cette évolution les porte depuis quelque temps à se séparer du socialisme purement économique de l'école de Karl Marx, qui a été si longtemps

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en possession de la faveur exclusive des ouvriers, grâce à Féiiquette de socialisme scientifique.

La critique sociale de Karl Marx, d'une rigueur si impitoyable et que l'on considérait pour cette raison comme le plus grand et le plus sérieux effort du socialisme contemporain, s'exerçait d'une manière à peu près exclusive sur les conditions économiques et purement matérielles de la vie de l'ouvrier. Tout socialisme vraiment digne de ce nom paraissait ainsi se réduire à la recherche de l'amélioration immédiate et strictement pratique de l'existence matérielle des travailleurs, en d'autres termes à la conquête d'un plus grand bien-être.

Cette doctrine a été admise sans contestation pendant une certaine période de temps qui paraît toucher à sa fm.

Les socialistes français sont en train de revenir à une conception à la fois plus générale et plus généreuse de l'idée même du socialisme; ils se sont rapprochés des anciennes traditions et des premiers maîtres; ils visent maintenant, non pas à la conquête exclusive d'un plus grand bien-être, mais à la réalisation d'une plus grande somme d'idéal dans l'établissement d'une société tout ensemble plus juste, plus éclairée et plus fraternelle; en un mot, eux aussi, tout comme le pontife romain, restaurent le principe moral du socialisme.

Un tel phénomène mérite d'être signalé. Tout d'abord une première question se pose : quelle cause peut-on bien assigner à cette évolution de certains publicistes du socialisme français? Est-ce le désir de secouer le joug parfois très dur de l'école socialiste allemande? Ne serait-ce pas plutôt que le socialisme prétendu scientifique, réduit à la recherche de la solution de problèmes d'ordre purement écono-

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mique et matériel, allait en perdant chaque jour de son action sur l'imagination des masses laborieuses, et qu'il voyait ses recrues diminuer? On aura beau faire et beau dire : il n'y a encore rien de tel que les idées pour entraîner les hommes, et c'est en vain que le socialisme de Karl Marx se présentait aux foules comme armé de toutes les ressources de la dialectique la plus pressante et des calculs mathématiques les plus rigoureux, il ne parlait pas assez au cœur ému, à l'esprit enthousiaste des masses ouvrières, pour les retenir bien longtemps attentives et sympathiques.

Certes, la Révolution française de la fin du xviiF siècle a été un grand mouvement de rénovation sociale, et Ton peut dire que toutes les conceptions des rêveurs socialistes ne sont que jeux d'enfants à côté de cette immense et radicale commotion qui a changé la face de la France, et de ce bouleversement total et profond qui a commencé une ère nouvelle pour le monde. Mais croit-on que rien de pareil se serait produit, si la Révolution française s'était bornée volontairement, systématiquement, à n'être qu'une perturbatiron de l'ordre matériel, ou même qu'un simple changement économique? Ce qui a fait la Révolution, ce ne sont pas les intérêts qu'elle a mis en cause, pas plus ceux qu'elle a troublés que ceux qu'elle a créés; ce qui l'a faite, ce sont les idées qu'elle a remuées, agitées, et jetées dans le monde; ce sont les principes dont elle a été la généreuse et glorieuse initiatrice. Pour tout dire, le caractère idéal de la Révolution a plus fait pour elle, pour sa popularité, pour son influence et sa force, pour sa grandeur et sa gloire, que les changements matériels, si considérables qu'ils aient été. Le monde obéit à des forces morales, beaucoup pli^s qu'on ne le croit. Il peut y avoir des temps

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d'arrêt, des éclipses momentanées dans le mouvement et dans l'expansion des idées, et les intérêts matériels semblent alors prendre le dessus. Mais cela ne dure pas : mens agitât molem.

Le pontife romain n'exerce dans le monde qu'une autorité purement spirituelle; mais cette autorité est des plus considérables, quelques efforts que Ton fasse pour la méconnaître et la nier. Le seul fait que l'Église catholique, pour tels ou tels motifs qui ne sont pas actuellement en discussion, se rapproche de la démocratie universelle, suffit à lui seul pour donner à la fin duxix*" siècle un caractère, un intérêt, une allure, un tour historique, qui dès à présent frappent tous les regards attentifs. Ce qu'il y a de plus remarquable dans ce rapprochement, c'est à coup sur, en dépit de la différence des mots et des termes du langage, la similitude des procédés employés à la fois par les docteurs chrétiens et par les docteurs socialistes, en vue de s'attirer les sympathies des masses : tous ensemble, ils parlent de la justice à poursuivre el à réaliser; seulement les uns parlent de la fraternité humaine, tandis que les autres parlent de la charité chrétienne; mais, au fond, quelle différence y a-t-il?

La France éclairée, comme la France laborieuse, est donc en présence d'un grand fait politique et social, de très longue portée, à échéance très lointaine sans doute, mais qui indique une certaine orientation des esprits qu'il serait puéril de contester.

Nous n'approuvons rien, nous ne blâmons rien : nous observons; il n'y a rien de mieux à faire à l'heure présente et pendant qu'il en est temps encore.

L'Église se tourne vers la démocratie et pour se faire bien venir d'elle, dans le mouvement de réconciliation qu'elle opère, elle va jusqu'à prendre en

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main les intérêts temporels et terrestres des classes laborieuses et souffrantes.

Mais la Papauté romaine ne perd pas de vue ses propres intérêts. Au fond des choses, il est facile de voir que l'œuvre des pèlerinages d'ouvriers français à Rome n'a pas eu seulement pour but de mettre en contact le pape avec des travailleurs manuels, mais aussi de provoquer ces ouvriers à des manifestations d'un dévouement tout politique.

Parmi les prétendus pèlerins ouvriers de 1891, il y en eut quelques-uns qui se distinguèrent par leur zèle papalin. Visitant le Panthéon d'Agrippa, aujourd'hui transformé en église chrétienne où se trouve le tombeau du roi Victor-Emmanuel, il se rencontra quelqu'un pour écrire sur le registre : « Vive le Pape- Roi »; et d'autres ajoutèrent, à ce que l'on assure, d'autres inscriptions non moins hostiles et encore plus injurieuses pour l'Italie unifiée sous le sceptre de la maison de Savoie. Ces diverses inscriptions n'ont pas été vérifiées, et la première a été tout d'abord traité de « gaminerie » par M. Harmel, directeur du pèlerinage, qui fit à ce sujet des excuses.

Après ces excuses, l'incident aurait dû être clos. Mais il excita la plus vive effervescence en Italie. Il n'y avait pas à se tromper sur les intentions des organisateurs des pèlerinages. Le cardinal Langénieux en fait l'aveu lui-même, en termes d'une mysticité surnaturelle, mais d'une clarté qui ne laisse rien à désirer :

« La Providence, dit-il, en permettant que la joie des derniers jours du pèlerinage de 1891 fût douloureusement troublée, en associant les ouvriers fran^

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oais à la captivité et aux douleurs du souverain pontife, leur réservait la mission suprême d'alïirmer avec éclat, à la face du monde, qu'en dépit des déclarations intéressées de la franc -maçonnerie et de la politique, le pape n'est pas libre et que la question romaine reste au premier rang parmi toutes celles qui troublent cette fm de siècle. »

En France, l'opinion s'émut du bruit que l'on faisait en Italie, et le gouvernement de la République crut devoir intervenir par une circulaire du ministre des cultes, M. Fallières, qui signala aiix évéques le danger des pèlerinages, en les invitant à les susprendre.

Ces grands pèlerinages d'ouvriers au Vatican, que Ton avait mis plus de deux ans à préparer, prirent brusquement fm à la suite de l'incident du Panthéon.

Cet incident, considéré en lui-même, n'avait pas grande signification ni grande portée : toutefois les conséquences en ont été plus graves que l'on ne s'y attendait. Cette « gaminerie », comme on avait si bien dit dès le premier jour, provoqua dans toute ritalie une espèce d'agitation qui avait besoin d'un prétexte, et ce prétexte, ce sont malheureusement des pèlerins français appartenant à l'Association de la jeunesse catholique qui Font fourni. Cela seul était déjà' très fâcheux, bien qu'il y ait eu, dans les manifestations italiennes en réponse à Fincident du Panthéon de Rome, une exagération visible et qui a frappé tous les esprits de bonne foi. Parce qu'il avait paru de grand goût et tout à fait du bel air à deux ou trois écervelés cléricaux de répondre à l'hospitalité italienne par Finscription de : « Vive le pape-roi! » sur le registre des visiteurs du tombeau de Victor-Emmanuel, ce n'était pas une raison de crier : » A br.s la France! » sous les fenêtres de nos

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consuls établis dans les principales villes de l'Italie . Mais on ne raisonne guère avec les émotions populaires, et la leçon qui ressort de ces tout petits événements, c'est qu'il ne faut jamais jouer avec de certains sentiments incompressibles et qui ne demandent qu'une occasion d'éclater.

Au nombre de ces sentiments, il convient de mettre les défiances de l'Italie nouvelle à l'endroit d'une restauration d'ailleurs impossible du principat temporel des papes. Les Italiens affecLcnt de croire et même de dire que la France vise à cette restauration ; ils savent bien qu'il n'en est rien, mais il a suffi que quelques <( gamins » écrivissent sur le registre du Panthéon : « Vive le pape-roi ! » pour que l'Italie, ou ceux qui se donnent pour mission de la représenter à leur manière, prissent de l'ombrage, en se passant la fantaisie d'exprimer d'une manière un peu brutale leur mécontentement, si justifié qu'il pût être.

Quoi qu'il en soit, c'est fini, et pour longtemps, des pèlerinages d'ouvriers français, à telles enseignes que des trains déjà formés et tout prêts à partir durxBnt être décommandés et que, dans plusieurs diocèses du midi de la France, nombre de pèlerins enrôlés pour aller visiter le pape dans sa fameuse l^rison du Vatican furent invités à rester chez eux. Il parait que la fameuse légende de la prison du Vatican doit continuer et que même Tincident du Panthéon doit servir à l'entretenir. Singulier prisonnier, après tout, que ce pontife romain qui déployait l'an passé dans la basilique vaticane toutes les pompes du sacerdoce le plus oriental, et donnait, du haut de la sedia gestaiorhi^ la bénédiction à plus de quatrevingt mille visiteurs agenouillés sur son passage !

Néanmoins il faut, à ce qu'il parait, que le pape

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soit prisonnier, et c'est un archevêque français, M. Langénieux, c'est l'organisateur des pèlerinages, celui qui a mis plus de deux ans à préparer les manifestations si brusquement interrompues, c'est un prélat éminent à la fois par son siège archiépiscopal et par ses facultés intellectuelles, qui dit à Léon XIII, au moment de le quitter : « Une angoisse nous saisit plus profondément en ce moment, c'est celle de vous quitter en des jours remplis d'amertume pour vous, à l'heure où, la plus légitime des libertés étant enlevée à vos enfants, il devient plus manifeste encore que la situation qui est faite à Votre Sainteté est intolérable. » Ce langage était empreint à son tour d'une exagération aussi regrettable qu'évidente. La liberté d'aller voir le pape, « la plus légitime des libertés des catholiques », n'a été nullement enlevée à ses enfants, et la preuve, c'est que les pèlerins étaient fort nombreux et que, pendant toute la première partie de leur séjour à Rome, aussi longtemps qu'ils n'ont donné aucun sujet de mécontentement, ils ont eu la faculté d'aller et de venir et que personne n'a songé à les en priver. En 1891, on parlait de gamineries; en 1892, on n'en parlait plus. Plus tard, on jugea plus prudent d'assigner une autre cause à l'incident. S'il faut en croire le cardinal Langénieux, « le pèlerinage fut brutalement interrompu par les menées de la maçonnerie révolutionnaire, toute-puissante en face des faiblesses du gouvernement italien ». Le cardinal dégage la responsabilité des ouvriers français, « qui, sous le regard malveillant des loges aux aguets, ont su conquérir l'estime publique », et il ajoute d'ailleurs, en manière de consolation, que « cette épreuve a été le couronnement que Dieu se plaît souvent à réserver aux entreprises qu'il bénit et qu'il veut rendre fécondes ».

Spuller. Évol. de l'Égl. H

l'évolution de l'église

Il va sans dire que le promoteur de Tœuvre des pèlerinages ouvriers à Rome déplore que cette œuvre soit maintenant entravée.

« C'en est fait, s'écrie-t-il, de ces audiences ineffables où le Vicaire de Jésus-Christ, descendu de la chaire de Tinfaillible vérité, se mêlait à la foule des petits et des humbles, comme le divin Maître, pour ajouter à la force lumineuse de son enseignement l'irrésistible puissance de l'exemple! C'en est fait de ces rencontres loyales et familières du peuple avec la papauté, sublimes commentaires de TEncyclique, où les prêtres, les patrons et tous ceux qu'on appelle « grands » sur la terre venaient apprendre du pape comment on respecte l'ouvrier, comment il faut l'aider, comment on doit l' aimer! »

Tout a changé depuis un an : mais à qui la faute ? Pourquoi y a-t-il eu des « gamineries » commises au Panthéon? Le cardinal Langénieux les déplore sans doute plus que personne, ces gamineries; elles n'en sont pas moins devenues un prétexte à une agitation plus ou moins fondée ou plus ou moins factice, qui a eniraîné nécessairement la brusque interruption des pèlerinages. Mais qui oserait prétendre que, si l'incident du Panthéon ne s'était pas produit, la liberté des pèlerins dans Rome n'aurait pas été complète jusqu'à la fin, comme elle l'avait été dans le commencement?

Le langage du cardinal Langénieux permit de prévoir en quel sens le cardinal Rampolla, secrétaire d'État du Saint-Siège, écrirait aux nonces apostoliques au sujet de toutes ces affaires. Le cardinal Rampolla n'a guère pu se dispenser d'appeler une fois de plus l'attention des puissances catholiques.

PÈLERINAGES d'oUVRIERS FRANÇAIS A ROME 183

sur la situation difficile, intolérable, qui a été créée au chef de l'Église par la perte de son domaine temporel : ainsi, la légende du prisonnier du Vatican continuera, et tel paraît être le point cherché.

Ce n'est pourtant qu'une légende, et le monde entier le sait bien. Si le pape le voulait, dès demain, il pourrait, franchissant les murs du Vatican, aller et venir dans Rome avec une pleine et entière liberté. Déjà il fait dans la basilique de Saint-Pierre à peu près tout ce qu'il veut; il y tient des assemblées de pèlerins et de curieux au nombre de plus de vingt mille; il y pourrait reprendre, avec le concours des évêques de la catholicité, les sessions du concile du Vatican qui, ne l'oublions pas, ne sont qu'interrompues, le concile n'ayant jamais été fermé. Mais le pape ne le veut pas, faut-il le dire? parce que la politique de la curie romaine s'y oppose. Nous disons la politique de la curie et non pas la politique de Léon XIII, car il y a de fortes raisons de croire que si Léon XIII, qui procède d'ailleurs en toutes choses avec la lenteur la plus calculée, était complètement abandonné à ses propres et personnelles inspirations, la légende de la captivité pontificale ne tarderait pas à être entamée. Ces pèlerinages mêmes, bon gré mal gré, ne laissaient point de lui porter déjà quelque atteinte, et, dans le Sacré-Collège, ce n'était un mystère pour personne que certains les blâmaient comme une nouveauté qui n'était pas sans périls, tandis que d'autres y voyaient le commencement d'une politique en harmonie plus complète avec l'orientation marquée et la direction nouvelle imprimée au mouvement général qui emporte l'Église. On dit que Léon XIII est fort triste. Ses perplexités et ses angoisses se comprennent : il sent autour de lui comme une sorte de résistance sourde, et il aperçoit sur la route où il

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essaye de s'engager des obstacles de tout genre. Alors que faire? Il patiente et il louvoie; au lieu d'avancer, il semble revenir sur ses pas, et c'est ainsi qu'il laisse s'accréditer de nouveau cette légende de la captivité qui a perdu du reste tout empire sur l'imagination des fidèles.

Le temps viendra où il faudra définitivement opter. Sans aucun doute la papauté romaine ne renoncera jamais à son principat temporel, et jusqu'à la fin elle fera entendre ses revendications, ses protestations, ses gémissements et ses plaintes. Mais le pouvoir temporel ne sera point relevé, et déjà l'Église s'apprête à s'en passer. Elle tentera des voies nouvelles, et c'est alors qu'elle se conduira en toute liberté, comme elle a essayé de faire, en attirant à Rome les pèlerins à qui elle tenait à donner son mot d'ordre.

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