LES INTERPELLATIONS PARLEMENTAIRES
L'agitation cléricale ne cessait point : au contraire, Les lettres écrites à l'archevêque d'Aix par ses collègues de Tépiscopat ne faisaient que la fomenter et l'accroître, et la polémique violente des journaux des partis de monarchie, comme VAutorité, portait à son comble le trouble des esprits. Le clergé français semblait tombé à l'état de faction, et, dans les deux Chambres, on demanda au gouvernement quelles mesures il comptait prendre pour ramener tous ces révoltés à l'obéissance.
Au Sénat, la discussion amena à la tribune le président du conseil, M. de Freycinet, qui, se sentant porté par un courant anticlérical d'une force inattendue, fit les déclarations les plus nettes : « Si l'agitation ne cesse pas, dit-il, si des lois plus sévères à l'égard du clergé nous paraissent indispensables, nous vous les demanderons; si même, après ces rigueurs, l'Église refuse sa subordination, eh bien ! nous préparerons la séparation. »
Un ordre du jour rédigé par M. Ranc, président de la gauche démocratique, obtint dans la haute assemblée une majorité de près de deux cents voix.
l'évolution de l'église
A la Chambre des députés, les passions étaient plus vives encore. M. Gustave-Adolphe Hubbard, député de Seineet-Oise, en développant Finterpellation qu'il adressa au fiouvernement, ouvrit un débat confus, violent, pénible, qui ne dura pas moins de deux jours et que La République française apprécia dans les articles suivants :
S'il n'y avait à relever dans la longue, trop longue séance d'iiier 11 décembre, que les scènes d'une si pénible tristesse par lesquelles on a, de droite et de gauche, interrompu, sans y rien apporter ni comme enseignement ni comme intérêt, une discussion qui, languissante presque dès le début, n'a été guère relevée que par le très ferme et très sage discours de M. le ministre des cultes, vraiment ce ne serait pas la peine d'écrire cent lignes, si peu qu'elles vaillent, sur quelque chose d'aussi pitoyable.
Mais il faut bien noter ce qui se dégage du spectacle à la fois confus et lamentable que la Chambre a offert au pays. Or, ce qui s'en dégage, c'est, d'une part, le retour pour ainsi dire nécessaire et inévitable des discussions vaines et irritantes, dès que les partis extrêmes rentrent en scène, et, d'autre part, la résolution très ferme qu'a déjà prise la fraction la plus importante et la plus autorisée de la majorité républicaine de la Chambre de faire cause commune, dans les circonstances actuelles, avec les républicains du Sénat, pour appuyer le gouvernement et lui donner toute la force dont il a besoin dans sa résistance à l'insubordination des évêques.
Ce n'est pas fini.
l'agitation 1 1 E L I g I e u s e
Aujourd'hui, nous aurons encore à subir le malaise que nous avans déjà éprouvé. Nous entendrons encore demander la séparation des Églises et de l'État, ou, tout au moins, des lois ou des mesures préparatoires de cette séparation, et ce seront des républicains aussi sincères que dévoués, qui ne croient pas à la possibilité d'opérer la séparation de l'Église et de l'État, ni aujourd'hui ni même dans un délai assez long, qui les demanderont, au risque d'embarrasser le gouvernement de la Répid:)lique ([u'ils ont pour devoir de dégager de la crise actuelle.
D'autre part, nous verrons encore des hommes qui se prétendent conservateurs et catholiques pousser aux conflits, sous prétexte de défendre la paix religieuse; nous les entendrons prêcher le désordre et la révolte, au nom des grands principes sociaux dont ils se disent les gardiens; nous assisterons une fois de plus à ces saturnales de la politique de l'excès du mal en vue d'atteindre le bien, qui a déjà corrompu tant d'intelligences et abaissé tant de caractères.
A ces provocations, on croira répondre en raillant la politique d'apaisement, et l'on demandera au pouvoir républicain s'il veut continuer plus longtemps d'apparaître au pays dans la triste posture d'une pauvre dupe qui expie la coupable pensée d'avoir voulu, d'avoir tenté un rapprochement impossible avec les pires adversaires de la République.
Mais pendant ce temps-là, espérons-le, le gros de la majorité républicaine s'affermira lui-même dans sa volonté de soutenir le gouvernement dans une crise qui n'a déjà que trop duré et à laquelle il est grand temps de mettre un terme.
Pour soutenir le gouvernement, pour lui donner tout le crédit, toute l'autorité qui lui sont nécessaires, il n'y a qu'à se grouper autour de lui, et les
l'évolution de l'église
républicains de la Chambre n'ont qu'à se ranger à l'ordre du jour voté mercredi par le Sénat.
N'est-il pas visible que nous assistons, depuis cette levée de boucliers des évêques, qui est encore plus ridicule que menaçante, tout en étant des plus répréhensibles et des plus coupables, à une sorte d'émeute morale qui semble comme un prolongement du boulangisme? A ces évêques imprudents qui osent s'attaquer à la République dont ils mangent le pain, faut-il donc rappeler que Rome ne leur a pas encore donné la permission de rompre ce Concordat qu'ils bafouent? Il parait qu'il y en a plus de soixante-dix qui ont voulu réclamer leur part du martyre de leur vénérable frère Gouthe-Soulard. Eh bieni quand il y en aurait quatre-vingts, quatre-vingt-dix, en quoi cela changerait-il les rapports nécessaires de l'Église et de l'État? Est-ce que par hasard on estimerait qu'il suffit de quatre-vingt-dix lettres de félicitations plus ou moins échauffées et plus ou moins inoffensives et ridicules, pourmodîfier les habitudes cultuelles comme l'état mental de la nation?
Car c'est là qu'est toute la question,
'Ne sommes-nous pas aujourd'hui ce que nous étions hier? Le martyre de M. l'archevêque d'Aix, qu'est-ce après tout qu'un incident, un piètre incident auquel il serait bon de restituer enfin son vrai caractère? Et les soixante-dix lettres épiscopales aussi, sont-elles, peuvent-elles être autre chose qu'un inci dent? Est-ce que tout ce vain bruit peut rien change au fond des choses? La séparation des Églises et d l'État était un problème inopportun, prématuré, san solution possible, chimérique même, il y a trois mois comment serait-il devenu tout à coup réalisable, pra tique, désirable en moins de trois mois, parce qu" a plu à un vieil évêque, dont l'esprit au demeuran
l'agitation religieuse
a paru des plus bornés, encore bien que des plus insolents, d'écrire à un ministre de la République une lettre outrageante dont les tribunaux ont eu à s'occuper?
Non, il n'y a rien de changé, et, s'il faut le redire •encore, il serait temps de rentrer et de faire rentrer tout le monde dans Tordre. Assez, en voilà assez, et toute cette comédie que Ton voudrait nous faire prendre au tragique a suffisamment duré !
Mais il importe au plus haut degré que messieurs les évêques soient bien avertis.
Encore une fois, ils viennent de faire pour le compte des anciens partis une campagne qui, loin de leur profiter, les a compromis devant le pays qui les condamne. Les évêques de France, aujourd'hui les plus ■enflammés de toute la catholicité, ont depuis vingt ans cLccumulé fautes sur fautes, par leur résistance opiniâtre aux volontés de la nation. Après avoir applaudi ■au 24 mai, ils ont fait le 16 mai. Où sont aujourd'hui \es dynasties pour lesquelles ils travaillaient? Ils ont trempé dans la conspiration boulangiste. Où est le 4)0ulangisme? Ils viennent de s'insurger en agitant des bouts de papier, c'est-à-dire leurs lettres de félicitations au vénérable Gouthe-Soulard. Cette insurrection finira, dès que tous les républicains se seront groupés autour de, leur gouvernement. Rome est •sage et prudente; elle ordonnera à tout le monde -de se taire, mais il faut, pour que Rome parle, que notre gouvernement ait toute sa force. Que le Sénat «et la Chambre soient unis, et toute cette échauffourée prendra fm.
Voilà ce que la majorité comprend à merveille, et Toilà pourquoi toutes ces séances si tristes ne peuvent mal tourner pour le gouvernement ni pour la Hépublique. Mais pourquoi ne le dirions-nous pas? Il
Spuller, Évol. de l'Égl. 12
l'évolutiois de l'église
y a quelque douleur et quelque humiliation à entendre traiter des plus grandes questions de la politique et des plus importants intérêts de la nation, dans le langage que l'on apporte à présent à cette tribune parlementaire dont la France a de si justes raisons d'être fière?
Les débats sont clos, et Ton pourrait considérer comme terminée à l'avantage d'une bonne et sage politique cette sotte et désagréable affaire des évêques en révolte contre le pouvoir civil, si précisément ces conflits, qui n'avaient au fond rien de sérieux, n'avaient eu pour effet d'exciter les passions les plus aveugles comme les plus sourdes, et de remettre en face les uns des autres ceux mêmes qui auraient le plus impérieux besoin de se bien connaître, avant de se mesurer.
A en juger par les seuls scrutins qui ont terminé cette discussion plus violente que circonspecte, il n'y aurait rien à regretter. Tous comptes faits, les par tisans de la séparation des Églises et de l'État se son trouvés au nombre de cent quatre-vingts dans 1. Chambre. Il est donc constaté une fois de plus qu cette mesure, si grave et dont il serait impossible qui que ce fût de prévoir comme de prévenir le redoutables conséquences, n'a pas plus de majorit dans la Chambre que dans le pays, comme on di dans le jargon parlementaire.
Car si la séparation de l'Église et de l'État n'a pa de majorité dans la Chambre, elle en a encore moin dans le pays : c'est ce que n'a pas manqué de fair