‹ L'évolution politique et sociale de l'égliseChapitre 18 sur 26 · L AGITATION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

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niques de la loi du 18 germinal an X et de les séparer du Concordat dont ils font cependant partie intégrante, de même M. l'évéque d'Annecy a voulu protester contre le caractère de fonctionnaires que nos lois attribuent aux membres du clergé et que ceux-ci ne peuvent se résigner à accepter.

Ces protestations ne doivent étonner, encore moins émouvoir, qui que ce soit. Elles n'ont aucune chance d'être admises par un gouvernement soucieux de ses devoirs envers l'État laïque et la société moderne. Bien que le Concordat avec toutes ses conséquences soit un contrat synallagmatique qui engage à un titre égal les deux parties en présence, il est en quelque sorte de tradition ultramontaine que Rome et ceux qui suivent ses doctrines traitent de haut et à leur guise ces engagements contractuels; il est d'usage que Ton en prenne et que l'on en laisse, selon les besoins et, pour ainsi dire, au gré des événements.

Cette tradition et cette doctrine n'ont jamais été reçues chez nous.

Peut-être va-t-on crier au gallicanisme et demander si, vingt et un ans après le concile du Vatican, on s'apprête à reprendre ces vieilleries qui étaient déjà mortes, bien avant la proclamation officielle du dogme de Finfaillibilité personnelle et séparée du pontife romain. Sans doute, l'ancien gallicanisme est mort et enterré, et qui a, d'ailleurs, envie de le ressusciter? Mais le gallicanisme, Tinfaillibilité pontificale, tout cela, c'est de la théologie, tandis que les questions relatives à l'indépendance des évêques à l'égard de l'État sont du domaine de la politique pure. 11 s'agit ici de l'interprétation d'un traité diplomatique, et dans notre droit public et international, l'interprétation des traités appartient à la puissance pubhque, à M. le ministre des affaires étrangères, à

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M. le ministre des cultes, et non pas à tel ou tel particulier, fût-il évéque, car, nonobstant sa qualité et sa fonction d'évêque, cet évêque demeure Français et, comme tel, il reste soumis à l'empire de nos lois, comme le premier ou le dernier venu d'entre tous les citoyens.

La lettre de M. Févéque d'Annecy est donc écrite en opposition, sinon en violation de la lettre et de l'esprit du Concordat : c'est pourquoi cette lettre n'est pas à louer, mais plutôt à déplorer. Assurément, dès qu'il s'agit pour eux d'un devoir pastoral à remplir, les évêques se prétendent au-dessus des lois. Il y a, dans les textes sacrés, des préceptes de conduite applicables dans toutes les conjonctures. Quand il est utile et expédient de respecter l'autorité, on ne se fait pas faute de lui assigner une divine origine, on répète la parole de l'apôtre Paul : Nisi a Deo nulla potestas. S'agit-il au contraire de résister à l'autorité, on dit avec l'Évangile qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Enfin, lorsqu'un évéque ne peut retenir ni sa plume ni sa langue et qu'il entre en révolte ouverte contre les lois et les institutions de son pays, il se couvre de sa qualité de docteur et dit, en ayant l'ait' de voler au martyre : Malheur à moi si je ne disais pas ce que j'ai à dire pour le salut des âmes confiées à ma vigilance pastorale!

Il n'y a rien à répondre à ces choses : il ne faut ni s'en laisser troubler, ni s'en plaindre, ni surtout s'en fâcher : ce serait fournir des prétextes à des accusations persécutrices qu'il vaut mieux éviter.

La première politique à suivre avec l'Église — puisqu'il n'entre dans la pensée et qu'il n'est d'ailleurs au pouvoir de personne de la supprimer par la violence — c'est de ne pas lui donner motif ni même occasion de pousser des gémissements. Elle n'est

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jamais plus forte ni plus redoutable que lorsqu'elle pleure. Mais quand on a le droit pour soi, sans jamais rien lui céder, il faut s'armer de patience et de fermeté, et lui montrer, à force de persévérance et de modération, qu'il n'y a de conciliation possible qu'à la condition, de part et d'autre, de déposer l'esprit de contention, l'esprit d'exagération et d'amertume, l'esprit de rancune et d'orgueil.

Quant aux républicains, ils doivent se dire qu'ils ne sont pas devenus les plus forts, pour ne pas être les plus sages. Messieurs les éveques de France ont beau champ devant eux pour faire œuvre de politiques hardis, en se montrant de vrais et sincères pacificateurs religieux. Mais il n'est que temps pour eux de changer de méthode et de demander de nouvelles lumières à qui les inspire.

Cet article, qui ne passa pas inaperçu, fut vivement relevé par le journal Pans, et je dus répondre à une prise à partie, fort amicale mais toute personnelle, dans les termes suivants :

Mon honorable confrère et ami, M. A. Ranc, sénateur de la Seine et rédacteur en chef du journal Paris, raille en termes assez agréables la politique d'apaisement, dans les rapports de l'Église et de l'État : « Songez donc, dit-il, si les évêques allaient gémir, cela serait effroyablement malheureux ! »

Eh non î mon cher Ranc, cela ne serait ni périlleux ni terrible ; cela serait tout simplement fâcheux, gênant, avec toutes sortes d'inconvénients qu'il vaut

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mieux éviter que provoquer. Ne trouvez-vous pas suffisante cette raison de ne point faire gémir les évéques ? Si je ne me trompe, il n'en faut pas davantage aux gens avisés et prudents pour les amener à préférer la politique d'apaisement à toute autre politique, à une politique de combat, par exemple, à une politique d'agression et de vexation qui n'a jamais fait que les affaires de l'Église, sans jamais faire celles de l'État.

Vous vous amusez à votre aise de la politique d'apaisement, et bien vous faites : mieux vaut se divertir que se désoler. Et puis cela ne fait pas trop mal que de se donner parfois des airs de rigueur, sinon de persécution! Hélas! ce ne sont que des airs, et rien de plus. M. Ranc sait aussi bien que nous que la République a un intérêt suprême à ne persécuter personne. Pourquoi donc cherche-t-il à paraître ce qu'il ne peut pas être? Il ne veut pas de la politique d'apaisement, c'est à merveille! Mais quelle politique conseille-t-il à ceux qui ont la responsabilité des affaires? M. Ranc ferait bien de nous le. dire, et nous avons le droit de le lui demander. N'est-il pas le principal rédacteur de Tordre du jour qui , voté d'a^jord au Sénat, adopté ensuite par la Chambre, est devenu le programme de la conduite du gouvernement? Cet ordre du jour signifîe-t-il guerre à outrance, ou bien n'est-il qu'un nécessaire et solennel avertissement qui, suivant une expression venue de Rome même, ferme la parenthèse? Nous défions M. Ranc de prétendre que l'ordre du jour auquel il a attaché son nom met l'Église et l'État sur le pied de guerre ouverte et déclarée. Cela peut se dire dans un article de journal, mais cela ne se dirait pas dans une assemblée parlementaire. Aucun cabinet, dans l'état actuel des esprits, ne saurait accepter une pareille interpré-

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latîon de Tordre du jour commun aux deux Chambres, et dès lors, puisque Ton ne peut faire la guerre, il faut bien chercher l apaisement.

Voilà, ce nous semble, qui est de toute évidence.

De là, que M. Ranc nous permette de l'ajouter, à ne point fournir de prétexte aux gémissements, aux jérémiades de l'Église, il n'y a qu'un pas, et ce pas, nous l'avons franchi, pour aller droit à cette politique d'apaisement que nous considérons comme la seule possible, comme la seule avantageuse à la République.

Que de fois n'avons-nous pas entendu dire, M. Ranc le sait comme moi, qu'une des plus détestables conséquences du coup d'État manqué du 16 mai, c'était précisément cet état de défiance, sinon d'hostilité permanente, où la République avait été forcée de se tenir à l'égard du clergé et de la clientèle considérable que le clergé a conservée, après l'assaut donné à nos institutions par tous les partis de monarchie coalisés sous la bannière du cléricalisme! La résistance au cléricalisme a fait perdre dix ans à la République, dix ans de luttes, de contentions, de querelles et de répressions, dix ans employés à prouver au pays que ce n'est pas la religion, mais la politique couverte du masque de la religion que la République regarde comme son persévérant et redoutable ennemi, dix ans pendant lesquels, le cléricalisme ne désarmant pas, la République n'a pu faire que très difticilement les progrès dont nous recueillons les bénéfices aujourd'hui.

Voulons-nous, oui ou non, nous rejeter dans cette ornière dont nous commencions à sortir?

Pour notre compte, nous pensons que la République a mieux à faire; d'autres questions nous pressent, d'autres intérêts nous réclament. Pour ne parler que des questions sociales, nous plairait-il d'en

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accroître les difficultés, en les mêlant aux questions religieuses? Qui ne voit que nous allons directement à cette complication nouvelle? Est-ce le moment de nous jeter dans les aventures toujours dangereuses des conflits entre l'Église et l'État? Dès lors, la politique de l'apaisement, qui égayé M. Ranc, ne s'impose-t-elle pas? Bien plus, n'est-elle pas la seule qu'un gouvernement d'opinion comme le noive puisse et doive pratiquer?

Oh! ce n'est là, suivant certaines personnes dont le jugement m'importe assez peu, que le langag^d'un clérical et d'un clérical avéré, comme il paraît que je le suis pour ceux qui ne me connaissent pas encore, après un quart de siècle de vie publique. Mais mon ami M. Ranc me connaît et depuis longtemps. Il sait mieux que personne que je ne suis pas clérical, que je ne l'ai jamais été et que je ne le deviendrai pas, par cette raison décisive que, s'il y a un homme affranchi du joug des opinions et des passions religieuses, c'est moi. Au besoin, il pourrait répondre de moi comme je répondrais de lui.

Qu'est-ce donc qui me fait parler comme je parle? L'intérêt de la République.

Sur ce terrain, on peut toujours s'entendre.

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