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LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE

Pour en terminer avec la discussion parlementaire qui s'éleva au sujet de la révolte des évêques, il convient de placer ici l'article que L«i Bcpuhlique française publia sur une brochure que M. Sléphen Pichon lança plus tard et où il reprit avec plus de développement la thèse qu'il avait exposée à la tribune.

M. Pichon, député de la Seine, s'est donné le plaisir, à deux reprises différentes, de prouver historiquement à la tribune de la Chambre, que, depuis 1870, le clergé français s'est toujours opposé à l'affermissement des institutions républicaines. Une brochure publiée par notre confrère de La Justice sous ce titre : la Diplomatie de V Eglise et la troisième République^ a visiblement pour objet de confirmer les discours de l'éloquent député : M. Pichon veut achever d'établir sa thèse.

l'évolution de l'église

En fait, il est exact que la République a de tout temps rencontré les évèques et les prêtres au premier rang de ses adversaires les plus acharnés, et Técrivain appuie vivement et fortement Torateur. Mais, ce n'est là que de la politique rétrospective, de la politique historique, et il y a, aujourd'hui plus que jamais, dans la question si délicate des rapports de TÉglise avec la République, des éléments nouveaux qu'il s'agit de dégager et de mettre en lumière.

Ce n'est pas que la politique historique et rétrospective soit à dédaigner, surtout quand on est résolu à tenir compte, comme tous les bons esprits doivent le faire, des enseignements du passé, à les rapprocher et à les combiner avec les éléments nouveaux d'une situation nouvelle.

Il est certain que la conduite des chefs du clergé français à l'égard de la République depuis le 4 Septembre est loin d'être méritoire. Les évêques et les prêtres français ont tout fait pour exciter les plus justes défiances; ils sont allés dans leur opposition au régime établi aussi loin qu'ils pouvaient aller, se faisant les courtiers de la restauration monarchique si vivement désirée par eux, entrant dans toutes les conjurations parlementaires, portant partout des conseils, allant au roi, revenant au pape, excitant ceux-ci, retenant ceux-là, ne comptant ni les pas ni les démarches, tout prêts à changer de monarques, à laisser la royauté pour prendre l'Empire, à quitter les prétendants pour favoriser les aventuriers, pourvu que la République succombât.

C'est un iriste spectacle, mais fort instructif, que les principaux évêques de France ont donné là. Et il n'y a pas à dire que M. Pichon les calomnie. Il emprunte le récit des faits qu'il présente aux biogra-

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phes ecclésiastiques des évèques eux-mêmes, à des livres écrits avec les lettres, papiers et documents que les prélats ont laissés, à des ouvrages composés spécialement en vue d'honorer leur mémoire et de faire de leur vie un sujet d'enseignement pour leurs séminaristes et d'édification pour leurs fidèles. Pour justifier sa thèse, M. Pichon n'a qu'à laisser parler ses auteurs, et c'est ce qu'il fait. Tout au plus ajoute-t-il par-ci par-là quelques réflexions d'un bon sens d'autant plus vif et piquant qu'il est plus modéré, et d'un style doucement ironique, qui laisse transparaître la pensée.

Ce qui est à noter dans la brochure de M. Pichon, c'est que, sans qu'il y ait eu de sa part le moindre effort, il a pu prendre trois évèques ayant tous les trois des origines, un tempérament, des relations et des affinités, des visées et des préférences politiques essentiellement divers et même opposés, et qu'il a prouvé que ces trois évèques si différents entre eux ont poursuivi le même but avec une égale passion : n'est-ce pas la démonstration la plus nette d'aune politique qui a dû nécessairement être identique chez tous les trois, parce qu'il y avait identité de sentiments à l'égard de la République?

L'évêque d'Orléans, M. Dupanloup, élu membre de l'Assemblée nationale de 1871, a pris une part ostensible à la lutte des partis. Son action pglitique a été publique et manifeste. On sait le rôle important qu'il a joué dans toutes les intrigues qui se nouaient à Versailles, tantôt pour faire pièce à M. Thiers, prési-

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dent de la République, qui, fidèle au pacte de Bordeaux, voulait rendre au pays la République de fait dont le gouvernement lui avait été confié; tantôt pour décider M. le comte de Chambord à faire le sacrifice du drapeau blanc et à mettre ainsi la majorité monarchiste de l'Assemblée en mesure de le rappeler; tantôt pour installer au pouvoir le maréchal de Mac-Mahon afin de tenir toute prête et toute chaude la place du prétendant; tantôt enfin pour remettre, après la proclamation légale et définitive de la République de droit, la puissance publique aux mains du parti dévoué avant tout à l Église. A aucun moment, quels que soient ses mécomptes, on ne voit se refroidir le zèle de M. Dupanloup, ni se ralentir son activité. Il ne veut pas de la République, il la poursuit et la pourchasse de toutes les manières et sur tous les terrains; il travaille à lui donner des lois imbues de l'esprit de la pire réaction; il ne peut supporter que des fonctionnaires qui lui fassent une guerre sourde et déloyale ; il entretient dans les esprits une agitation incessante. Il voit échouer toutes ses combinaisons, avorter toutes ses tentatives; il ne se résigne point à la défaite, et jusqu'à la fin de sa vie, il s'occupe à ramener la royauté, quitte à l'entourer, s'il le faut, des institutions parlementaires, mais, au moins, le nom maudit de la République aura disparu.

Tout autre est le cardinal Pie, évéque de Poitiers, Celui-ci se donne comme le docteur par excellence de la monarchie chrétienne, comme le conseiller hautain mais écouté de M. le comte de Chambord qui ne suspecte en lui aucune compromission avec les

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habiles et les rusés de rorléanisine, enfin comme le fidèle interprète de la pensée politique du pape Pie IX dont il a fait proclamer rinfaillibilité doctrinale au concile du Vatican. Tout ce que rapporte M. Pichon des démarches faites à Rome auprès de Pie IX, dont on connaissait Tautorité sans bornes sur Tâme pieuse du dernier des Bourbons, est tiré du livre du chanoine Baunard, vicaire général de l'évêque de Poitiers et prélat de la maison du Saint-Père; ce sont des documents de première main et du plus haut intérêt. Avec l'évêque Pie, pas de compromis, pas de transactions; c'est lui qui trouve les vraies formules, c'est-à-dire les formules absolues. Nulles concessions, ni sur le drapeau blanc, ni sur les institutions parlementaires. Le règne du roi doit être la consé-^ quence du règne de Dieu. C'est le roi selon l'Église qui doit rentrer et non un autre, el rey netto^ comme disent encore aujourd'hui les carlistes d'Espagne. M. Pie ne biaise ni sur la personne ni sur le principe; il va jusqu'au bout de ses idées. Quand le prétendant brise lui-même et de sa propre autorité, par la lettre qu'il écrit de Salzbourg à M. Chesnelong, les dernières espérances de ses partisans, l'évêque de Poitiers reçoit le coup en pleine poitrine, mais sans faiblir. 11 s'incline sous les décrets impénétrables de la Providence, et tout de suite, avec le sûr instinct des choses de la politique qui abandonne si rarement les hommes d'Église, il déclare qu'il n'y a plus qu'une chose à faire, entrer dans la République pour s'en emparer; mais il ne cesse point de la haïr, il ne déserte pas le terrain de la lutte contre les républicains; dans son vaste diocèse, il reste l'àme de la réaction. Il devient cardinal sous le pontificat de Léon XIII; tout de suite il s'apprête, revêtu de cette dignité nouvelle et imposante, à une action plus ardente; ses

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forces faiblissant, la mort l'arrête, sans rien changer à ses dispositions hostiles. A Poitiers, les héritiers de son esprit font la vie dure aux successeurs que la République lui donne.

Vient enfin le troisième de ces évêques dont M. Pichon nous raconte Thistoire, c'est le cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen. Voici de beaucoup le plus audacieux, le plus madré, le plus retors, celui qui, éprouvant les moindres scrupules, est prêt, pour le triomphe de l'Église, à ne reculer devant aucun obstacle. C'est un infatigable diplomate. Il serait mieux de dire que c'est un véritable conspirateur. Rien ne l'arrête. Très instruit des choses de son temps et de son pays, au courant des hommes et des affaires, il ne s'embarrasse pas dans les questions de dynastie. Au fond du cœur, il a bien ses préférences, mais il ne lui en coûte rien de les dissimuler. Pour un archevêque, ancien magistrat de' noblesse de robe, devenu prince de l'Église, la royauté légitime et traditionnelle est la seule royauté selon le cœur de Dieu et de l'Église : cela va de soi. Mais si cependant, avec Henri de France, la Restauration est chimérique et si au contraire, avec Napoléon IV, elle devient possible et réalisable, comment serait-il permis d'hésiter? D'ailleurs Napoléon III ne lui a-t-il pas recommandé son fils, le jour même où dans la chapelle des Tuileries il lui a posé sur la tête la barrette rouge de cardinal de l'Église romaine? Et enfin l'ex-impératrice Eugénie n'a-t-elle pas été une vraie souveraine suivant les commandements de l'Église? Pourquoi ne travaillerait-on pas à ramener le prince impérial, si cela est plus facile que de res-

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taurer la maison de France? Et l'on voit le cardinal de Bonnechose se remuer, s'agiter, faire des visites, multiplier les voyages à Rome, à Paris, en Angleterre, et tout cela pour susciter des embarras au gouvernement de son pays! jN'est-ce pas une morale toute particulière, à l'usage spécial de messieurs les évéques? Celui-ci, du reste, ne s'était nullement gêné pour entrer en relation directe avec le commandant en chef des troupes allemandes qui envahissaient sa ville épiscopale; il ne paraissait aucunenient souffrir dans son patriotisme de ces conversations multipliées; il venait jusqu'à Versailles pour conférer avec M. de Bismarck lui-même. Que voulezvous? un prêtre, un évêque, il parait que ce ne sont plus des Français ni des hommes, comme les autres hommes et comme les autres Français : ils ont d'autres devoirs et jouissent de véritables grâces d'état pour les remplir.

A la Chambre, le député de la Seine avait produit une impression très vive, en citant seulement deux ou trois des faits qu'il raconte dans sa brochure avec plus d'ampleur. Mais qui avait jamais douté que les chefs de l'épiscopat français ne fussent hostiles à^a République, et qu'ils ne donnassent prise par ce côté aux défiances les plus légitimes? Et qui sait, si ce n'est pas à cause de tous ces faits que Léon XIII a voulu, par un acte de son autorité pontificale, créer une situation toute nouvelle?

Donc, dans son récit des intrigues ourdies par les premiers personnages du clergé de France contre la République, ses institutions et ses lois, M. Pichon €st irréfutable. Il emprunte tout à des livres écrits

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par les amis ou les secrétaires des évêqiies qu'il met en scène, se gardant de rien abandonner aux conjectures et aux hypothèses, se refusant même jusqu'au plaisir de tirer des faits qu'il raconte une conclusion qui, dans sa pensée, doit se produire d'elle-même dans l'esprit du lecteur.

C'est ravantage de la méthode historique, et M. Pichon, orateur aussi passionné que disert, s'est convaincu, à plus d'une reprise, qu'il n'en est guère de préférable, quand il s'agit de faire impression sur les Assemblées. Les grands et légitimes succès de tribune qu'il a remportés tiennent à l'heureux emploi qu'il a su faire de cette méthode.

Mais cette méthode même commande de ne point s'arrêter à telle ou telle date. Il faut aller jusqu'au bout, en suivant le cours du temps, et c'est ce que l'auteur ne fait pas dans sa brochure. La Diplomatie de V Église, à l'égard de la troisième République, ne s'étend guère au delà de la vie des trois évêques, Dupanloup, Pie et de Bonnechose. Depuis que ces prélats éminents ont disparu, le pontihcat de Léon XIII s'est déroulé, et c'est à peine si M. Pichon en parle dans son travail. Il suit de là que ce travail n'est qu'un fragment d'histoire, au lieu d'être une histoire complète, et cette conséquence ne laisse pas d'affaibhr quelque peu sa thèse.

La troisième République, fondée par la France avec une volonté si ferme, a triomphé de toutes les machinations inventées par ses ennemis pour la détruire. M. Pichon explique avec infiniment de clarté que le 16 Mai a été imposé à la faiblesse et à l'inexpérience du maréchal de Mac-Mahon par l'évêque Dupanloup, et que c'est à cette occasion que l'on a pu se convaincre de l'insurmontable aversion de la France pour le gouvernement des curés.

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