LE CLÉRICALISME ET LA POLITIQUE D APAISEMENT
le Prétendant voulut rendre à sa mémoire un hommage mérité, en adressant à M. le comte d'Haussonville une lettre où il reprit la thèse du discours de Marseille.
Faut-il croire que M. Othenin d'Haussonville, dans son discours de Marseille, n'avait pas marqué par des traits d'une suffisante netteté la politique cléricale que M. le comte de Paris entend suivre pour arriver à la restauration de la monarchie? En vérité, on serait tenté de le penser, à lire la lettre que Philippe d'Orléans vient d'adresser à son lieutenant, et qui est bien le manifeste du cléricalisme le plus insigne que jamais homme de ce parti ait osé produire.
C'est à l'occasion de la mort de l'évêque d'Angers, et sous le prétexte de déplorer cette grande perte, que M. le comte de Paris écrit à M. d'Haussonville, mais il est évident que ce n'est là qu'un prétexte, car les regrets comme les éloges donnés à M. Freppel tiennent assez peu de place dans la lettre du prétendant. M. le comte de Paris a bien autre chose en tête qu'une oraison funèbre à faire, fût-elle la mieux méritée et celle du mort le plus éminent : aussi vat-il droit à son but. Il a conscience de la gravité du moment actuel et de la crise qui a éclaté; il pressent que tout l'avenir du parti royaliste et de la restauration monarchique y est engagé. Que l'Église se retire de la coalition des anciens partis, qu'elle cesse de les couvrir de son égide protectrice, de leur servir de lien et de centre de ralliement, aussitôt toute action politique devient impossible, et c'en est fait de toutes les espérances et de tous les rêves. Qui donc oserait dire à présent que le mouvement dont le cardinal Lavigerie a pris l'initiative n'a pas toute l'importance qu'on lui a dès l'abord attribuée? Qui oserait prétendre que cette évolution de l'Église, si
discrètement marquée dans la lettre du cardinal RampoUa, d'après les indications encore plus réservées du pape Léon XIII, n'inquiète pas les monarchistes et leur chef, M. le comte de Paris, au point de leur faire tout sacrifier pour retenir dans leur camp cette Église qui veut s'en éloigner?
Oui, tout sacrifier! Dans la lettre de M. le comte de Paris, c'est à peine si l'on parle de la royauté; on n'y parle que de la religion, de ses intérêts, de son influence, de sa domination cachée sous le nom de liberté. La République compromet tout, dit Philippe d'Orléans, en attendant de pouvoir tout détruire ; la monarchie, au contraire, rétablirait tout, si on aidait à son propre rétablissement.
Il n'est plus question de lantique alliance, à titre égal, du trône et de l'autel : ces vieilleries ont fait leur temps. Quelle autre mission, quel autre intérêt, la royauté peut-elle avoir aujourd'hui que de se soumettre à l'autel? Devant l'Église, Philippe VII va jusqu'à humilier le principe de la souveraineté nationale. La République est un gouvernement qui doit obéissance à la loi des majorités, mais la monarchie, dont M. le comte de Paris cherche à devenir le roi, ferait tout autrement; sous son règne, jamais l'Église n'aurait à craindre le flux et le reflux de l'opinion ; la main du roi saurait la garantir contre toutes les fluctuations, tous les coups de force, tous les caprices du nombre. Ce serait pour l'Église un véritable retour de l'âge d'or. Dans les temps du haut moyen âge luimême, elle n'aurait jamais connu de plus heureux jours. Et elle hésiterait! L'ÉgUse n'y songe donc pas! Elle ne peut, elle ne doit pas renier les antiques royautés. On la conseille, on la dirige mal. Il y a là comme un souffle de vertige et d'erreur, qui passera. M. l'évêque d'Angers a laissé de trop bons exemples I
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pour qu'ils ne soient pas suivis. Il faut vivre avec confiance.
Hélas I on ne le sent que trop, à lire la lettre du prétendant : c'est cette confiance tant prêchée, tant recommandée, qui lui fait surtout défaut. Le malheureux et l'imprudent! C'est en vain qu'il promet tout, c'est en vain qu'il renie tout : il sent bien, il sait bien que ce qui est commencé ne s'arrêtera plus. Il y a toujours du définitif dans tout ce que fait ou dit Rome. Du moment que l'on a fait un pas dans la voie indiquée par le pape Léon XIII, c'est que le parti était pris de ne point reculer. On ira lentement, on y mettra le temps, mais on ira sûrement.
Pendant que les royalistes et leur chef multipliaient leurs efforts pour entretenir l'agitation religieuse, de leur côté ceux des républicains qui craignaient les conséquences de révolution de FÉgUse et le ralliement du gros de Tarmée conservatrice comme menaçant l'influence et le développement du radicalisme, ne se lassaient point d'attaquer la politique d'apaisement. Tout à coup, le journal Le Siècle publia une lettre inédite, adressée en 1883 au pape Léon XUl par M. Jules Grévy, alors président de la République, en réponse à des plaintes du pontife sur une prétendue persécution de 1 Église catholique en France sous le régime républicain.
Cette lettre eut un retentissement considérable. Elle contenait tout le programme de la politique d'apaisement, et démontrait que cette politique est la seule possible dans les relations nécessaires de l'Église et de l'État.
Après M. Jules Grévy et s'autorisant de sa lettre, la République française mit de nouveau ce point en lumière :
l'évolltio>' de l'église
La lettre adressée par le président Grévy au pape Léon XIII en 1883, et qui semble écrite d'hier, pourrait se passer de tous commentaires. Mais comment laisser échapper cette occasion vraiment unique de faire observer que la politique d'apaisement dont tant de républicains si sincères semblent s'effrayer ne se présente pas aujourd'hui pour la première fois à la pensée des hommes d'État qui ont la charge et ta responsabilité du gouvernement?
La lettre de M. Jules Grévy, si sage, si mesurée, si profondément habile, surtout dans les réserves si naturelles auxquelles le président se croit tenu par les devoirs les plus hauts de sa fonction, n'est pas seulement la lettre d'un homme d'État consommé dans la connaissance des hommes et dans la pratique des affaires : c'est aussi la lettre d'un républicain éprouvé, blanchi au service de son parti et de son pays. Cependant cette lettre parle de la pacification religieuse comme d'un résultat désirable, aussi bien pour l'État que pour l'Église; elle fait plus, elle parle de la politique d'apaisement comme d'une nécessité qui s'impose.
Avec tout le respect qui est dû au chef de la toutepuissante association religieuse qui s'appelle l'Église catholique et qui embrasse tant de Français avec leurs familles, le président Grévy ne cède rien de ce qu'il croit être la vérité bonne à dire. Il trouve une occasion dont il profite de représenter au pape que tous les torts ne sont pas — il s'en faut de beaucoup — à la charge de ceux que l'on a coutume d'en accabler. Il fait comprendre que si l'Église est en lutte avec l'État, c'est bien moins la faute des républicains, qui ont pris le pouvoir, après tant de révolutions, de par la volonté formelle de la nation désabusée et lasse de tant d'expériences monarchiques qui ont
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avorté les unes après les autres, que la faute des conservateurs qui cachent leur politique de représailles et de rancunes sous le masque de la religion, qui refusent de s'incliner devant la volonté nationale, et qui, pour ne pas renoncer à leurs espérances dynastiques, jetteraient au besoin leur pays dans toutes les horreurs de la guerre civile.
Cet exposé rapide de notre politique intérieure, présenté discrètement, mais d'une main ferme, est de la plus frappante vérité. La religion ne peut que se compromettre ou, si l'on aime mieux, ne peut qu'être compromise, à se trouver mêlée plus longtemps à un tel conflit. C'est l'intérêt le plus pressant de l'Église que de l'en tirer au plus tôt, de même que c'est l'intérêt le plus manifeste de l'État d'éviter tout ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à la persécution religieuse. De là la nécessité de la politique d'apaisement. Cette politique, pourquoi ne pas le dire hautement? ne peut, en l'état actuel, avoir de meilleur instrument diplomatique et politique que le Concordat de 1801, si défectueux qu'il soit, si caduc qu'on le représente. Jamais l'État français ne renoncera à son droit sur la police des cultes. Supposez le Concordat dénoncé, le budget des cultes supprimé, la séparation de l'Église et de l'État proclamée, bon gré mal gré, on devra en venir à faire et promulguer une loi nouvelle sur la police des cultes. Qui se chargera de faire cette loi? Quel en sera le principe et quel en sera le but? Sera-ce pour tout abandonner à l'Église ou pour ne rien lui céder? Si d'un côté, c'est la politique de faiblesse et d'abandon, jamais la France ne le ratifiera. Ne convient-il pas, d'un autre côté, de veiller à ce que l'on n'adopte pas una politique de défiance, de surveillance exacte et jalouse, qui ne tarderait pas à prendre toutes les
l'évolution de l'église
apparences de la politique de persécution : extrémité dangereuse et fatale à laquelle les républicains fermes et sages, comme s'est montré le président Grévy dans sa lettre, ne voudront pas acculer la République.
Donc, ne méprisons pas la politique d'apaisement. Nulle autre n'est possible pour notre gouvernement; nulle autre n'est possible pour l'Église : par conséquent, il faut y travailler.
Le vrai courage, pour des républicains dévoués à leur parti et à leur pays, est de reconnaître ces choses et de les dire.
C'est là précisément ce que ne voulaient ni comprendre ni admettre ceux qui, dans le parti républicain, combattaient la politique d'apaisement. Comme ils affectaient de voir des avances à TEglise dans le refus persistant de s'associer à la politique de séparation de l'Eglise et de l'État, il était de plus en plus nécessaire d'insister sur les dangers de cette politique, qui ne peut que servir le cléricalisme. De là, les explications suivantes :
On s'étonne parfois, dans certaines fractions du parti républicain, de notre persistance à séparer la religion du cléricalisme , en même temps que nous nous refusons à considérer la séparation de l'Église et de l'État comme le vrai et le seul moyen de mettre un terme à des conflits sans cesse renaissants et parfois intolérables. Nous sommes surpris à notre tour que l'on ne comprenne pas à quel point ces distinctions s'imposent.
Le parti républicain tout entier doit faire la guerre
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au cléricalisme, tout simplement parce que le cléricalisme, c'est une politique qui, pour se couvrir du masque de la religion, n'en est pas moins une politique redoutable, dangereuse et menaçante entre toutes. Si Ion écarte les masques, si l'on va au fond des choses en dissipant les apparences, que trouvet-on? La coalition de tous les partis et de tous les hommes qui sont adversaires déclarés de la République, de la Révolution française et de ses principes. Cette coalition pernicieuse, le parti libéral et républicain l'a plus d'une fois vaincue. Elle s'est néanmoins rétablie après bien des défaites, et, plus d'une fois aussi, grâce à la connivence des gouvernements monarchiques placés par elle à la tête de la France et dans son intérêt, elle a contraint les amis de la liberté et du progrès à piétiner sur place, au moment même où ils auraient voulu imprimer à la société française une marche plus rapide. C'étaient là les victoires de l'esprit de réaction, les étapes de la rétrogradation. Mais, en définitive, notre parti n'a pas cessé d'avancer dans l'œuvre de la sécularisation progressive de la société française et de la libération des esprits; et, tout bien considéré, ce parti n'a pas à se plaindre de la manière dont le temps a travaillé pour lui et pour sa cause. La Révolution èt ses principes toujours menacés sont triomphants, et la République est affermie. Le cléricalisme, si longtemps oppresseur, en est réduit à se défendre.
Tout autre eût été le résultat d'une guerre imprudente déclarée et faite à la religion elle-même. D'abord cette guerre, le parti républicain l'eût faite sans droit et même contre toute justice, en violant tous ses principes. La religion est affaire de conscience et non de politique. Or la liberté de conscience est la première, la plus sacrée, la plus
L ÉVOLUTION DE L ÉGLISE
auguste de toutes les libertés. S'attaquer aux droits de la conscience, c'est tomber dans la plus coupable comme dans la plus inepte de toutes les persécutions. La Révolution française ne s'est pas donné pour mission de détruire la liberté de conscience; au contraire, elle a voulu la fonder, et, seule, elle y parviendra par le seul moyen dont les sociétés humaines disposent, en proclamant, en assurant dans la personne de chaque citoyen la plus inviolable de toutes les prérogatives de l'homme, le droit imprescriptible de croire ou de ne pas croire.
Ce qui complique cette question, qui, réduite à ces termes, serait en elle-même assez simple, c'est qu'en France particulièrement l'Église chrétienne, et spécialement le catholicisme romain, n'est pas une pure doctrine, mais une institution de droit positif qui a fini non seulement par engendrer un parti, mais dont le parti couvre aujourd'hui tous les autres.
Si, en France, le catholicisme romain était une pure croyance livrée à la liberté de l'esprit, il n'y aurait pour la société civile et laïque et pour l'État qui la représente et la défend qu'à se désintéresser de l'Église et à la laisser complètement libre, dans le domaine essentiellement respectable où elle exerce son influence.
Mais il n'en est pas ainsi. Avant 1789, le clergé était un ordre dans l'État; depuis lors, il y a eu de constants efforts de la part de l'Église pour recouvrer tout ou partie des privilèges temporels que la Révolution lui a enlevés; c'est pourquoi l'Église s'est associée à la contre-Révolution, en s'attachant à la fortune de certains intérêts politiques, et c'est de là qu'est sorti le cléricalisme. Il convient si bien de ne pas confondre le cléricalisme avec la religion qu'à bien prendre les choses, le cléricalisme est la négation