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LE CLÉRICALISME ET LA POLITIQUE D APAISEMENT

même de l'esprit religieux qu'il étouffe et qu'il empoisonne de l'esprit politique.

Ceux qui poursuivent d'un zèle si sincère, mais si imprudent, la séparation de l'État sont ceux qui tiennent TÉglise pour une pure doctrine, ou, comme nous le disons plus haut, pour une pure croyance livrée à la liberté de l'esprit. Pour ceux-là, le problème si difficile des relations de l'État avec l'Église consiste à donner la liberté à l'Église et à la laisser vivre, en l'ignorant. Mais pour ceux qui observent les hommes, les mœurs et les faits, pour ceux qui tiennent compte de notre état mental, comme de notre état social, il n'en peut être ainsi. Ceux-ci ne pensent pas que la société laïque et ses institutions puissent être abandonnées sans défense aux attaques des partis politiques, qui se couvrent de la religion comme d'un bouclier, pour donner l'assaut au régime qu'ils détestent.

Cette alliance ou plutôt cette mésalliance de l'Église avec les gouvernements et les partis politiques ne lui a pas porté bonheur ; et, même dans une large mesure, elle a compromis sa cause, ses intérêts, son influence, son prestige dans l'esprit du peuple. Longtemps l'Église a cru qu'elle pourrait prendre une revanche qu'elle espérait définitive. Visiblement aujourd'hui elle commence à douter de cette revanche chimérique : c'est pourquoi maintenant elle aspire à séparer sa cause de celle des partis de monarchie qu'elle sent complètement perdue. Tel est le sens de l'évolution à laquelle le pape Pie IX, dans les premiers jours de son pontificat en 1846, avait paru donner le signal. Son successeur Léon XIII, à plus de quarante ans de distance, l'a reprise avec plus de prudence et une plus grande expérience des hommes et des affaires politiques, et cette évolution ne s'arrêtera plus.

Spuller, Évol. de l'Egl.

LA DÉCLARATION DES CARDINAUX

Le 22 janvier 1890, parut un document signé par cinq des cardinaux français sur six et que l'on appela la Déclaration. Au bas de ce document ne figurait pas la signature du cardinal-archevêque d'Alger, et l'on ne manqua pas de dire que ses collègues avaient voulu, en ne lui demandant pas de se joindre à eux, se séparer nettement de M. Lavigerie et de ses nouvelles doctrines. L'archevêque d'Alger se hâta d'envoyer son adhésion au doyen des cardinaux français, M. Desprez, archevêque de Toulouse, et de ce côté, la polémique fut bientôt close.

Mais la Déclaration elle-même fut vivement discutée dans son esprit comme dans son texte.

Ce document, en effet, pouvait être interprété, soit comme une déclaration de paix, soit comme une déclaration de guerre. Bien loin par conséquent d'éclaircir une situation qui n'était déjà que trop embrouillée, il la compliquait d'une équivoque nouvelle, et non la moins dangereuse de toutes.

C'est cette situation que La République française essaya

LA DÉCLARATION DES CARDINAUX

d'éclaircir, en prenant avec netteté le parti du gouvernement et de l'État républicain contre les cardinaux.

L'initiative de la Déclaration a été prise, comme on sait, par cinq cardinaux-archevêques, en possession des plus grands sièges de France. Ces prélats, ayant le titre de métropolitains, tiennent la plus grande partie des évêques, leurs suftragants, dans une sorte de situation dépendante aux regards du monde, car le monde ne sait pas que le sacre épiscopal confère à tous ceux qui reçoivent les cinq onctions une dignité et des prérogatives égales dans le gouvernement de l'Église, sous la juridiction suprême du pape. Il résulte de là que si les cinq cardinaux ont pris cette initiative, ce n'est pas sans avoir demandé à leurs collègues de l'épiscopat de les laisser parler en leur nom : il y a eu, par conséquent, un véritable concert et accord préalable entre les évêques de France. On a jugé, comme Ton dit si souvent en politique, qu'il y avait quelque chose à faire, et, par consentement commun, on s'est résolu à s'en remettre à ce que feraient ceux des évêques français qui sont en même temps princes de l'Église, cardinaux membres du Sacré-Collège. La position éminente de ces grands prélats revêtus de la pourpre romaine, leur âge, leur expérience des hommes et des affaires, leurs talents administratifs, leur savoir théologique, leur éloquence et leurs vertus, tout semblait les désigner pour rédiger et présenter aux catholiques et au gouvernement de la République une Déclaration qui, suivant toute vraisemblance, ne serait désavouée par aucun membre du clergé français.

S'il y a eu pourparlers, conciliabules, correspondances, en vue d'une action collective de l'épiscopat français, ce n'est pas là une conduite absolument con-

l'évolution de l'église

forme aux prescriptions du Concordat et des lois organiques. Les cardinaux, signataires de la Déclaration, au nom de leurs collègues de l'épiscopat, affectent, dans ce document, de protester de leur attachement au Concordat : ils devraient bien commencer par le respecter, ce serait la meilleure façon de prouver qu'ils y tiennent. Mais n'est-il pas admis maintenant, dans l'Église de France où prévalent les théories romaines, que, du Concordat, on en prend et on en laisse, suivant les besoins du moment? Singulière manière de maintenir à ce traité entre l'Église et l'État toute son autorité morale !

Il n'est que trop visible à toutes les lignes de la Déclaration, soit dans l'exposé des motifs, soit dans le dispositif des conseils adressés aux catholiques, que ce factum a été écrit sous l'influence des dispositions irato suscitées dans les esprits par les derniers événements et les polémiques qui s'en sont suivies. Les cardinaux français considèrent comme autant de méfaits commis par la République contre l'Église les faits du 3 octobre à Rome, la circulaire de M. le ministre des cultes, le procès de M. Gouthe-Soulard et sa condamnation par la Cour d'appel de Paris, les interpellations au Sénat et à la Chambre des députés, tout, jusqu'aux discours si nets et si fermes prononcés devant les représentants du pays dans les deux Assemblées par M. le président du conseil, parlant au nom du gouvernement de la République.

De là, leur colère si violente.

Ces dispositions ab irato sont si vives que les rédacteurs de la Déclaration ont jugé l'occasion favorable, pour reprendre contre le gouvernement de la République — au moment même où ils déclarent qu'il est du devoir des catholiques de le reconnaître, de l'accepter et de s'y soumettre — tous les griefs, petits ou

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grands, anciens ou nouveaux, fondés ou non, que les catholiques ont pris Thabitude de formuler comme autant de plaintes ou d'accusations contre les institutions qui régissent les Français. Non contents de reprendre et d'articuler de nouveau tous ces prétendus griefs que l'on pourrait appeler modernes ou contemporains, les cardinaux français, imitant en cela la politique ultramontaine, relèvent ce qu'ils considèrent comme autant d'empiétements abusifs sur les droits de l'Église, et ce qui n'est pour les Français que le patrimoine inaliénable et imprescriptible des sociétés sécularisées par l'action du temps et les efforts victorieux des générations successives.

La Déclaration des cardinaux français n'est ainsi, dans sa première partie, ni plus ni moins qu'un exposé des prétentions de la théocratie. Les prélats ont sans doute voulu prouver par là que l'Église ne cède jamais rien de ce qu'elle regarde comme ses droits, et, à l'heure môme où ils demandent à leurs coreligionnaires de faire le sacrifice de leurs opinions monarchiques et de leurs préférences dynastiques, ils réservent le domaine « sacré » de leurs consciences. Mais qui ne voit que ce prétendu domaine sacré se compose précisément de ce que l'on appelle les matières mixtes, c'est-à-dire de celles où les droits de l'État sont en conflit avec les prétentions de l'Église? Qui ne sait que, dans l'intérêt supérieur de la liberté générale des consciences, l'État moderne a fait triompher au profit de tous des principes qu'il ne lui est pas loisible de renier et dont il ne pourrait même tolérer la violation qu'en manquant à ses devoirs envers la société civile?

Manifestement, les cardinaux signataires de la Déclaration ne donnent aux catholiques le conseil d'entrer dans la République que pour la combattre et en ruiner

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les principes; — et cela, ce n'est pas sans doute dépasser, mais c'est rester trop rigoureusement dans les limites de ce que Ton pouvait attendre de la polir tique cléricale. A quoi peut mener d'ailleurs une pareille politique?

Quant à la partie de la Déclaration par laquelle les cardinaux renoncent à leurs espérances monarchistes, sans doute L'Autorité la considère comme négligeable, mais cette partie ne laissera pas, toute contrainte et forcée qu'elle paraisse, de déplaire à Za Correspondance nationale, organe de M. le comte de Paris.

Toutefois la vraie question n'est pas là.

Ce n'est point parce que les cardinaux, s'inclinant sur avis venus de Rome devant les faits accomplis, reconnaîtront la République du bout des lèvres et visiblement à contre-cœur, que les rapports nécessaires entre l'Église et l'État seront améliorés, et c'est pourtant là ce qu'il faut chercher, de part et d'autre, du côté du clergé comme du côté du gouvernement. Quoi! dans une circonstance aussi solennelle, pas un mot d'espérance I L'esprit chrétien n'est pas là : il n'y a ici que l'orgueil clérical, mais il y est tout entier. Pour des prêtres si haut placés, c'est d'un exemple fâcheux.

Ce n'est pas tout.

De quoi se préoccupe le monde à l'heure qu'il est, les peuples comme les princes, et en particulier l'Église qui, après tout, depuis la proclamation de l'infaillibilité du pontife romain, se résume dans son chef? Est-ce par hasard des griefs si soigneusement relevés par cette Déclaration qui affecte si imprudemment le caractère d'un réquisitoire? Non, le problème est tout autre, singulièrement plus élevé et de plus longue portée. Il s'agit de savoir à qui ira cette France nouvelle, qui est déjà en partie et qui sera

LA DÉCLARATIO>' DES CARDINAUX

bientôt la maîtresse souveraine et toute-puissante. Léon XIII a jugé qu'il fallait aller franchement à la démocratie et à la République, pour se réserver le droit et les moyens de les « paître et régir » suivant la parole évangélique. Les cardinaux français ont pensé au contraire qu'il fallait une fois de plus rompre en visière à l'esprit moderne et tourner le dos à la démocratie.

Ou le pape parlera, ou il se taira.

S'il se tait, s'il acquiesce tacitement ou bien ouvertement à la Déclaration des cardinaux, s'il la couvre de son approbation infaillible, tout sera dit. Alors la politique de pacification sera définitivement compromise, car l'Église et l'État n'en seront pas moins appelés à vivre l'un à cùté de f autre, et le plus souvent, ce sera la guerre ouverte, perpétuelle, acharnée, ni Tune ni l'autre des puissances ne pouvant ni ne devant succomber. Si au contraire le pape se décide à parler — et peut-être a-t-il déjà parlé, mais, par une invraisemblable désobéissance, on s'obstine à ne point publier ce qu'il a dit — il confirmera ses dires antérieurs, et la Déclaration, du moins dans son réquisitoire, sera nulle et non avenue.

Le temps n'est peut-être pas éloigné où l'on dira de la Déclaration de 1892 comme on a dit de celle de 1682, et son auteur lui-même : Abeat declaratio quo libiterit.

Le bruit ne tarda pas à circuler que le pape Léon XIII avait eu l'occasion d'adresser au cardinal Richard, archevêque de Paris, une lettre où il confirmait une fois de plus

l'évolution de l'église

l'approbation qu'il avait donnée aux paroles prononcées par l'archevêque d'Alger, et annonçait une prochaine Encyclique sur ce sujet. On disait qu'à l'archevêché de Paris, après délibérations, il avait été décidé que la lettre pontificale serait tenue secrète, et que la Déclaration collective des cardinaux n'avait été résolue que pour montrer au pape dans quel sens et sous quelles réserves l'Encyclique annonçant aux catholiques français l'évolution de l'Église vers la République devait être conçue.

On insistait vivement sur l'adhésion apportée par les cardinaux dans leur Déclaration relative aux institutions républicaines; on essayait même de réduire à cette adhésion tout le document cardinalice, et l'on s'efforçait de tenir dans l'ombre le réquisitoire dressé contre la République : cette tactique ne pouvait pas aider à rétablir la situation de l'Etat dans son intégrité au regard de l'Église; la Déclaration battait en brèche la politique d'apaisement, et c'est ce qu'il était urgent d'expliquer et de blâmer :

S'il est impossible de ne voir dans la Déclaration des cardinaux que l'adhésion publique et officielle du clergé de France à la République, il n'en est pas moins certain que cette adhésion reste en soi un fait considérable, qui va changer bien des choses dans le train courant de la politique, car, lorsqu'une évolution comme celle que l'Église s'apprête à faire est définitivement acquise et consommée, les conséquences ne tardent pas à s'ensuivre.

Quelles sont ces conséquences ou plutôt quelles devraient-elles être?

Il semble que le clergé, ayant reconnu et accepté désormais la forme du gouvernement que la France s'est donné, comme le dit la Déclaration, c'est-à-dire ayant renoncé à faire de la politique pour le compte des monarchies successivement éliminées par la volonté nationale, la première conséquence devrait être que désormais la religion, soigneusement sé-

LA DÉCLARATION DES CARDINAUX

parée de la politique, se tienne dans ses temples et n'en sorte plus.

C'est tout ce que demandent les républicains.

Encore une fois, sur le terrain politique, les républicains ne font, ne veulent ni ne peuvent faire la guerre à la religion; mais ils la font et continueront de la faire au cléricalisme, c'est-à-dire aux partis politiques qui se cachent derrière la religion; et c'est cependant une guerre dont les républicains sages voudraient bien voir la fin, dans l'intérêt supérieur de la République et delà France.

Mais, d'autre part, en ce qui touche l'adhésion publique et officielle du clergé de France à la République, il n'est pas hors de propos de remarquer que la Déclaration des cardinaux ne nous apporte plus qu'un fait qui était déjà escompté, si l'on nous passe cette expression. Dès que les sentiments et l'opinion du pape ont été connus, l'adhésion dont il s'agit a été certaine. Sans parler des doctrines traditionnelles de l'Église, il suffisait que le pape eût parlé pour que la cause fût entendue, puisque le pape est maintenant plus que TÉglise et qu'il Tabsorbe et la résume en sa personne infaillible et sacrée.

Les républicains s'attendaient donc à cette adhésion, et ils s'y attendaient même si bien que le fait de l'adhésion en soi a passé nécessairement au second plan, même aux yeux des plus modérés, quelque important qu'il soit d'ailleurs. La presse républicaine n'a dès lors, au moins d'une manière générale, retenu de la Déclaration que l'exposé des prétentions théocratiques dissimulées sous le nom de griefs contre la République; et comment en serait-il autrement? On voit les cardinaux, les évêques, les prêtres entrer dans la République, et c'est pour l'attaquer aussitôt et sans perdre un seul jour; c'est pour ébranler les

L ÉVOLUTION DE L ÉGLISE

colonnes de Tédifice où ils disent qu'ils veulent prendre place; c'est pour ruiner dans l'esprit des populations qui les écoutent toutes les raisons que ces populations peuvent avoir de rester attachées au régime politique qu'elles ont fondé et dont elles attendent l'ordre et la paix, la liberté et le travail. Les républicains ne sont-ils pas en droit de se plaindre de cette manière d'entrer dans la République?

Non, ce n'est pas assez pour les républicains que les cardinaux reconnaissent le besoin que la France éprouve de la stabilité gouvernementale. Les républicains aussi fermes que sages veulent quelque chose de plus, c'est-à-dire des rapports meilleurs entre l'Église et l'Ëtat; ils veulent ce que l'on appelle la pacification religieuse, et ils se montrent en cela aussi bons patriotes que bons citoyens. De toutes les querelles intestines qui peuvent diviser une nation, il n'y en a point qui l'irritent et qui l'épuisent autant que les querelles religieuses. Sous la République, ce genre de querelles peut encore moins se supporter que sous tout autre régime, d'abord parce que la République a pour premier principe de respecter et de protéger la liberté de conscience, et ensuite parce que la République s'inspire d'une doctrine que toutes les religions excluent, mais qui est la loi même des esprits comme des cœurs dans le monde moderne : c'est la tolérance.

Or, le manifeste des cardinaux, bien loin de concourir à cette pacification religieuse tant désirée, risque tout au contraire, par le long réquisitoire qui constitue les trois quarts de ce document, de perpétuer les dissentiments et même d'y ajouter de nouvelles équivoques. Encore une fois, l'esprit chrétien n'est pas là, mais ce n'est pas à ce point de vue qu'il

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faut se placer pour critiquer la Déclaration; ce qu'il convient de dire, c'est que ce document manque tout à fait d'esprit politique.

Le gouvernement de la République, dont c'est la fonction de faire de la politique, et une politique profitable aux institutions nationales et avantageuse à la France, se gardera bien de se départir de la modération et de la prudence qui ont si complètement fait défaut aux princes de l'Église. La Déclaration fait au gouvernement une situation admirable. Ce n'est pas pour avoir exposé une fois de plus les prétentions de la théocratie que le clergé et ses chefs prendront possession de la France. Et s'il arrive à l'Église de se prévaloir de ce qu'elle appelle les promesses divines, la République, qui est le gouvernement du progrès, sait que le progrès en ce monde obéit à des lois inéluctables. Le gouvernement de la République se doit à lui-même de redoubler de patience, de manœuvrer avec habileté, de prendre garde aux fausses mesures, de ne pas faire un pas sans s'être assuré du terrain, de ne rien céder et de tout faire attendre.

La Déclaration des cardinaux semblait avoir aggravé la confusion qui régnait dans Topinion pubhque. Les royalistes crurent que l'Église s'en tiendrait à ce document, et les radicaux crièrent de plus belle que c'en était fait de la politique d'apaisement. 11 importait de montrer qu'il n'en était rien, d'autant plus que les monarchistes reprenaient courage :

M. le comte d'Haussonville est rentré en campagne Dans une réunion de la jeunesse royaliste qu'il a tenue

l'évolution de l'église

au café Durand, I honorable représentant du comte de Paris a chaudement exhorté ses jeunes amis « à l'action ». A quelle action? dira-t-on. « Faites des conférences! » a répondu M. le comte d'Haussonville. C'est par des conférences, paraît-il, que la jeunesse royaliste entend ramener la France à la monarchie.

Quant à la pensée que l'on avait un moment prêtée au délégué de Philippe YII d'avoir adhéré, au nom de son prince, à un plan politique qui consisterait à pousser le contlit entre l'Église et l'Étal jusqu'aux extrêmes, de manière à jeter le pays dans toutes les horreurs de la guerre civile et religieuse, afin de le ramener au roi qui se présenterait en pacificateur, M. le comte d'Haussonville, dans une lettre au Figaro^ a vivement repoussé une politique aussi machiavélique, et il n'en a pas plus été question que de l'ex-allié Boulanger, dans la réunion du café Durand.

Tout mauvais cas est niable.

Sera-t-il permis cependant de faire remarquer que le fameux plan politique, dont M. d'Haussonville se défend si vivement, ne serait, après tout, qu'un nouvel essai d'application de la politique adoptée et suivie depuis longtemps déjà par les partis de réaction, et bien connue sous le nom de politique de l'excès du mal, d'où finalement doit sortir le plus grand bien?

La politique de l'excès du mal est la ressource unique des partis définitivement vaincus.

Or, les partis de monarchie en sont là : ils agonisent. Dans leurs dernières convulsions, ils s'agitent et prennent leurs mouvement fiévreux et irraisonnés pour des signes de force et de vie. En fait, ils s'affaiblissent de jour en jour, parce que la vie se retire d'eux et que rien ni personne, ni médecins, ni remèdes, ne peuvent, pour la leur rendre, ranimer le souffle qui leur manque.

LA DECLARATIO DES CARDINAUX

C'est là ce que le génie attentif et prudent de l'Église a parfaitement reconnu. Le principe d'autorité sous la forme monarchique a perdu toute sa force, et la monarchie elle-même, en France tout au moins, n'est plus qu'un cadavre auquel l'Église ne veut pas rester plus longtemps attachée. L'Église dit aujourd'hui à la monarchie ce que Lamennais disait autrefois à Berryer qui lui demandait de soutenir le ministère Polignac et la dynastie des Bourbons de la branche aînée; elle prononce le mot de Marthe à Jésus devant le cadavre de son frère Lazare : Jam fœtet. Une telle parole a quelque chose de dur, et l'on conçoit que les chefs des partis de monarchie ne puissent se résigner à l'entendre. Jésus seul pouvait ressusciter Lazare, mort depuis quatre jours. L'Église ne ressuscitera pas la royauté, elle le sait bien, pour l'avoir tenté assez de fois sans y réussir.

L'Église veut donc aller ailleurs, et comme elle a reconnu que le monde moderne est orienté vers la démocratie, elle se tourne du cùté de la démocratie. Assurément , l'Église n'entend pas la démocratie comme ceux qui, directement issus de la Révolution française et tout pénétrés de ses principes, croient être à eux seuls la démocratie tout entière et contestent à l'Église le pouvoir et jusqu'au droit de se rapprocher d'eux. L'Église envisage simplement l'état de plus en plus démocratique des sociétés, et elle cherche à s'y faire la place nécessaire à l'accomplissement de la mission divine dont elle se croit et se dit investie. Elle entend la démocratie comme l'entendait Royer- CoUard, quand ce grand et profond esprit annonçait son triomphe dans les Chambres de la Restauration. Pour l'Église, comme pour Royer-CoUard, la démocratie et son avènement, c'est un de ces grands états de la société dont nul homme, nul parti, ne peut s'attri-

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biier la possession exclusive, et où tout le monde au contraire a le droit de revendiquer sa place et sa part.

La démocratie, telle que l'entend l'Église, n'est pas un parti, c'est un état politique et social, ce qui est tout différent. La démocratie considérée comme parti se montre trop portée à croire qu'elle peut tenir l'Église en dehors de l'état politique et social qu'elle constitue : or, non seulement la démocratie n'a pas cette puissance, à raison du rôle considérable que continuent de jouer parmi nous, dans nos idées et. dans nos mœurs, la religion, ses dogmes, sa morale et son culte ; mais elle n'en a pas le droit, car si elle prétendait, usant de la force matérielle et du pouvoi dont elle dispose, tenir l'Église en dehors et à l'écart de notre société, à l'instant même la démocratie attenterait à la liberté des consciences et ruinerait de ses propres mains le premier, le plus nécessaire des principes qui font sa force et son honneur.

L'Église manifeste donc sa volonté formelle de ne point se laisser exiler des sociétés modernes, comme la monarchie française, empire ou royauté, est déjà exilée de la terre de France. Les états-majors des prétendants ne peuvent s'accommoder d'une telle politique : voilà pourquoi, en dépit de tout ce qu'ils disent, ils voudraient pousser tout aux extrêmes, et, tout conservateurs qu'ils se prétendent, voilà pourquoi aussi ils aiment mieux les troubles, les bouleversements et les ruines, tout, plutôt que de se rési gner aux faits accomplis. L'Église, elle, s'y résigne* les partis de monarchie luttent et protestent. M^i l'Église voit clair, et les partis sont aveugles.

Tout cela n'empêchera pas la République de s'afr fermir, la France de vivre libre, forte et prospère sous le gouvernement d'elle-même, le monde de marcher et les destins de s'accomplir.

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