‹ L'évolution politique et sociale de l'égliseChapitre 23 sur 26 · DE FRANCE · texte numérisé non relu

DE FRANCE

Cependant l'heure approchait où le pape Léon XIII allait parler. Non seulement il parla, mais il écrivit.

A la date du 17 février 1892, on remarqua, dans tous les partis, un long article du Petit Journal, où M. Judet, principal rédacteur de cette feuille, la plus répandue et la plus populaire de toute la presse française, racontait une entrevue qu'il avait eue avec le souverain pontife au Vatican et au cours de laquelle le pape avait confirmé et précisé toutes ses déclarations antérieures :

i< Je suis d avis que tous les citoyens doivent se réunir sur le terrain légal, aurait dit le pape, d'après ce que rapportait M. Ernest Judet. Chacun peut garder ses préférences intimes; mais dans le domaine de Faction, il n'y a que le gouvernement que la France s'est donné. >;

A deux jours de là, le 19 février, le pape écrivait dans sa lettre Encyclique aux cardinaux, archevêques, évêques, prêtres et cathohques de France en communion avec le Saint-Siège :

l'évolution de l'église

« Lorsque les nouveaux gouvernements qui représentent cet immuable pouvoir sont constitués, les accepter n'est pas seulement permis, mais réclamé, voire imposé par la nécessité du bien social qui les a faits et les maintient. C'est seulement dans l'ordre des idées spéculatives que les catholiques, comme tout citoyen, ont pleine liberté de préférer une forme de gouvernement à l'autre. »

La Déclaration des cardinaux avait excité si vivement les passions qu'une interpellation nouvelle fut adressée au gouvernement de la République. Cette interpellation fut discutée dans la séance du 18 février. M. de Freycinet répondit aux interpellateurs.

La plus grande confusion régnait dans les esprits.

Le cabinet tomba sur un ordre du jour présenté par M. Pichon, député de l'extrême gauche, un des plus acharnés protagonistes de la séparation de l'Eglise et de l'État.

Pendant toute la séance, notamment pendant que M. le président du conseil prononçait son discours, la rumeur se répandit que le gouvernement de la République avait eu connaissance, par son ambassadeur auprès du Saint-Siège, du fond, sinon du texte même de l'Encyclique pontificale, mais qu'il n'avait pas cru devoir s'en servir comme d'un argument dans sa discussion.

L'Encychque de Léon XIII ne fut connue que le surlendemain du jour où la crise ministérielle avait éclaté.

Cette circonstance donna lieu à l'article suivant, qui fut très remarqué :

Plusieurs de nos confrères ont Tair de croire que l'Encyclique du pape est arrivée au public français en un mauvais moment, c'est-à-dire en un moment peu propice aux spéculations purement philosophiques; cela est possible, mais ce qui est certain, c'est que le pape ne pouvait pas mieux parler.

Aussi bien, la question ne se trouve-t-elle pas au fond de la crise ministérielle qui vient de surgir.

De quoi s'agissait-il, en effet, dans le débat qui s'est déroulé devant la Chambre?

l'encyclique aux catholiques de FRA>CE 269

De savoir si la politique dite d'apaisement l'emporterait sur la politique dite de combat. On a demandé au gouvernement s'il était décidé à continuer la politique de défense de la République : il a répondu qu'il ne croyait pas que ce fût la meilleure manière de la défendre que de perpétuer dans son sein les querelles religieuses, et tout aussitôt il a été frappé, et il est tombé.

Frappé par qui?

Par la coalition des partis extrêmes, par ceux qui ne veulent pas de la politique d'apaisement : d'une part, les radicaux, parce qu'ils croient avoir besoin des querelles religieuses pour entretenir et conserver leur clientèle politique; de l'autre, les monarchistes coalisés, parce qu'ils se sentent perdus, si la politique cléricale est décidément rejetée par l'Église et si la religion cesse de servir de lien aux rancunes et aux ambitions des partisans des dynasties tombées.

Tels sont ceux qui ne veulent pas de la politique d'apaisement.

Au contraire, le pape veut cette politique, et le gouvernement de la République la veut aussi : tous les deux, le pape et le gouvernement, ont été frappés par la coalition des partis extrêmes dans la Chambre. Mais il y a quelqu'un qui veut plus que tout le monde l'apaisement, c'est-à-dire l'ordre et la stabilité : c'est le pays. Celui-là, les coalitions de partis peuvent l'indisposer, l'irriter, le rejeter dans la défiance et dans l'impatience, mais le frapper, non pas.

Le pays reste le maître. Il le fera bien voir quelque jour.

La politique d'apaisement n'est pas morte parce qu'une coalition de partis dans la Chambre n'en veut pas. Elle a pour elle le pape, elle avait aussi pour elle le gouvernement qui vient de tomber ; c'était assuré-

l'évolution de l'église

ment quelque chose et même beaucoup; — mais elle a gardé toutes les sympathies du pays, ce qui est davantage ; elle a gardé aussi son caractère de nécessité, ce qui est encore plus, s'il est possible, que le pays lui-même, car la nécessité, la force des choses, s'imposent à tout le monde, même au pays.

On ne peut pas faire la politique de combat que demande l'extrême gauche : il n'y a point de cabinet pour cela. Si l'on en trouvait un — tout porte à croire qu'on ne le cherchera même pas, — autant vaudrait installer aux affaires le cabinet qui porterait le coup mortel à la République. Mais on ne trouvera personne pour cette vilaine besogne, tout à la fois impossible et dangereuse.

Il y a temps pour tout.

Le temps est passé des querelles religieuses. La France pense à toute autre chose. Elle veut travailler et vivre tranquille. Ceux qui s'imaginent lui plaire, en la troublant dans la paix dont elle jouit, en la dérangeant dans ses affaires, commettent une bien lourde méprise.

A peine FEncyclique fut-elle publiée qu'aussitôt on se mit à discuter à perte de vue sur son caractère et sa portée. C'est surtout parmi les catholiques que cet important document suscita des commentaires et des contradictions qui eurent parfois l'air d'aller jusqu'à l'insubordination et à la révolte.

Mais, dans le parti radical, on se contenta de dire que l'Encyclique, avec ses distinctions subtiles, n'avait et n'aurait aucune action sérieuse sur les esprits, que la situation n'était en rien modifiée, et que ce qu'il y avait de mieux

Page 1