I. ENCYCLIQUE AUX CATHOLIQUES DE FRANCE
à faire, c'était de continuer la guerre contre le cléricalisme.
Ce mouvement d'opinion fut ainsi apprécié dans La 'République française :
Il y a des gens qui se disent catholiques et qui disent en même temps que rEncyclique du pape n'engageant pas leur obéissance au point de vue politique, ils restent libres de conserver leurs souvenirs, leurs préférences, leurs espérances monarchiques, sous le gouvernement républicain.
On pense bien que nous n'allons pas discuter avec eux : nous avons trop le respect de la liberté de conscience. Qu'est-ce en effet que des souvenirs, des espérances, des préférences, des aspirations, des désirs? Rien autre chose que des phénomènes de conscience, comme on dirait dans l'École. Sur ces phénomènes nous n'avons aucun droit, aucun pouvoir et nous n'en réclamons aucun, parce que nous ne saurions comment les exercer. Le domaine de la conscience échappe à l'action de toute législation positive, et selon nous, d'après nos principes, il échappe même à toute discussion critique. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de laisser les gens tranquilles, aussi longtemps qu'ils ne traduisent pas leurs pensées en actes tombant sous le coup de la loi.
On a cru intéressant de recueillir l'opinion des plus dévoués royalistes, lesquels se donnent en même temps pour de parfaits catholiques, sur la conduite qu'ils comptent tenir, maintenant que le pape a parlé. Il va sans dire que tous ont déclaré qu'ils profiteraient de. la faculté que leur a laissée le chef suprême de l'Église : tout en respectant ce que l'Encyclique appelle les pouvoirs constitués et ce que nous appelons la République, ils sont résolus à garder au fond d'euxmêmes leur foi politique, et maintenant que la distinc-
l'évolution de l'église
tion a été faite par Tautorité suprême, ils ne se sentent que plus forts pour battre en brèche la législation existante, qui leur semble attentatoire à leur foi religieuse.
Sur quoi, tous ceux qui, dans le parti républicain, ne veulent pas reconnaître que TÉglise vient de faire une évolution considérable et définitive, s'écrient avec des accents de triomphe : « Eh bien ! qu'y a-t-il de changé? N'est-ce pas après TEncyclique tout comme avant? N'aurons-nous pas, après comme avant, à faire la guerre au cléricalisme? Où voit-on que ce détestable parti désarme? Au contraire, n'est-il pas évident que, depuis l'affaire des pèlerinages à Rome et tout ce qui s'en est suivi, les querelles religieuses sont plus ardentes que jamais? Vous parlez de pacification : où est-elle? où en sont même les premiers éléments? L'Encyclique du pape Léon XIII! mais n'est-ce pas une pure et simple approbation du manifeste des cardinaux? Non, non, ne soyons pas dupes! Il n'y a pas d'apaisement possible, par la raison que l'Église et la République représentent deux doctrines inconciliables et irréconciliables. M. Clémenceau le disait jeudi à la Chambre; M. de Mun le répétait dimanche à Limoges, dans une réunion des cercles d'ouvriers. C'est la guerre, la guerre sans trêve ni merci, la guerre à mort ».
Tout cela est bel et bon.
Il n'en est pas moins vrai qu'il y a, dans les affaires religieuses de ce temps, quelque chose et de nouveau et de fort considérable; et c'est précisément l'Encyclique du pape Léon XIII. Le pape vient de publier un document qui a été lu dimanche dans toutes les églises, chapelles et oratoires de France, qui a été entendu par tous les fidèles et qui est maintenant commenté par tous les prêtres.
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Que dit ce document?
Que la République est un gouvernement comme les autres, qui a droit au respect, à l'obéissance comme les autres, qui a sa légitimité, ses avantages, ses grandeurs, ses vertus comme les autres. Le pape ajoute que ce gouvernement peut faire des fautes, — et ce sont les lois qui déplaisent aux catholiques parce qu'elles froissent, disent-ils, leur foi religieuse, — mais que ces fautes mêmes ne sont pas une raison suffisante, non plus que valable, pour renverser un régime légal, pour conspirer sa perte, pour travailler à lui substituer par ruse ou par violence une autre forme de gouvernement, qui débuterait par Tillégalité.
Voilà ce que le pape a dit.
Les chefs des partis de monarchie, les états-majors de politiciens qui entourent les prétendants peuvent trouver que ce langage du pape n*a ni signification ni portée : qu'ils en prennent à leur aise! Mais attendez que le feu de la lutte actuelle soit éteint et que la poussière des combats soit tombée, et vous nous direz des nouvelles de la coalition des anciens partis.
Revenant sur ce sujet, à Toccasion de l'ouverture du carême dans les églises catholiques, La République disait encore :
On peut penser que les évéques de France ne laisseont pas échapper l'occasion qui se présente à eux de commenter la dernière Encyclique du pape : nous sommes dans la pleine saison des mandements épiscopaux et des lettres pastorales ; les chaires de toutes
l'évolltiois de l'église
les paroisses vont retentir de toutes sortes cVamplifications oratoires sur la dureté des temps, les progrès de Firréligion, les infortunes deTÉglise et Fobligation plus que jamais impérieuse pour tous les fidèles de se conformer, dans leurs idées et dans leur conduite, aux enseignements infaillibles de la chaire de vérité.
Or, que vient-elle de dire, cette chaire de vérité?
Une chose considérable et que Ton fait de vains efforts pour rabaisser ou rapetisser.
Le pape a dit que la République et TÉglise ne sont pas, en droit, constituées à Tétat de puissances ennemies et irréconciliables. Il a fait plus, il a donné le conseil aux catholiques français de se rapprocher de la République, en leur représentant que cette forme de gouvernement est, comme tout autre, parfaitement légitime; qu'à ce titre, elle a droit au respect et à Tobéissance des bons citoyens, et que c'est manquer gravement au devoir religieux que de s'en affranchir pour conspirer la ruine du pouvoir.
Voilà ce que le pape a dit, et voilà ce que tous les évêques et tous les prêtres doivent répéter a leur tour, soit dans des mandements, soit dans des prédications en chaire.
Eh bien ! n'en déplaise à ceux qui veulent tout nier, surtout l'évidence, cela est un fait considérable.
L'Église prétend que telle a toujours été sa doctrine. Après tout, c'est bien possible. N'y regardons pas de trop près, car, à se mêler de théologie, quand on n'y connaît rien, on risque de se faire traiter très durement par ceux qui sont initiés à ces sacrés mystères. Il doit être permis cependant de hasarder la remarque, assez inoffensive d'ailleurs, que si le pape avait jugé, du haut de son infaillibilité, que la doctrine contraire à celle quia prévalu dans sa récente EncycHque était la seule vraie, la science romaine n'eût pas été
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embarrassée de lui fournir tous les arguments à l'appui.
Ce n"est pas ce qui peut en rien diminuer la portée de TEncyclique adressée aux évêques de France et qui, par ordre de Léon XIII, va être envoyée à tous les évêques de la catholicité.
Cette Encyclique fixe un point de doctrine, mais cela ne nous regarde pas, car il y aurait trop à disputer. Nous nous souvenons, en effet, qu'à l'article 80 du Sijllahus des propositions condamnées par lui comme les plus pernicieuses erreurs de notre temps, le pape Pie IX a déclaré anathème à quiconque professe que « le pontife romain peut et doit se réconcilier et composer avec le progrès, avec le libéralisme et avec la civilisation moderne ». Il paraît qu'en doctrine, en bonne théologie, on est en droit de soutenir que les deux Encycliques, celle du pape Pie IX en 1864 et celle du pape Léon XIII en 1892 ne se contredisent nullement, parce qu'elles traitent de deux sujets différents, et que même elles se prêtent un mutuel appui : telle est du moins la prétention des théologiens romains. Ce n'est pas nous qui nous aviserons de déclarer cette prétention extravagante.
Nous ne voyons, nous ne voulons voir dans TEncyclique de Léon XIII qu'un fait. Tout au plus, oserions-nous dire que l'esprit qui inspire le pape actuel n'est pas tout à fait le même que l'esprit qui inspirait son prédécesseur. Ici encore , ne nous avançons pas trop, et contentons-nous de répéter : Spiritus flatuhivult.
Le fait! Tenons-nous-en au fait!
Dans toutes les églises, chapelles et oratoires de la France et du monde catholique, on va lire, on a déjà lu la lettre par laquelle le pape annonce qu'il
l'évolutioin de l'église
n'y a pas nécessairement guerre entre la République et TÉglise.
Eh bien! voilà le fait, et il est énorme.
Et pourquoi?
Tout simplement parce que, depuis vingt-deux ans^ en France, les anciens partis de monarchie ne vivent plus que sur une confusion et une erreur, parce que la prétendue nécessité de soutenir TÉglise dans la prétendue guerre que lui faisait la République était le grand argument de toute la propagande cléricale , parce qu'enfin les impérialistes, les royalistes, les adversaires plus ou moins ardents et déclarés de la République ne peuvent plus rien faire, maintenant qu'ils sont abandonnés à eux-mêmes, qu'ils n'ont de force que s'ils sont appuyés à l'Église, et que si l'Église leur retire cet appui, ils sont définitivement réduits à l'impuissance et condamnés à périr.
Mais, nous dit-on, comment ne voyez-vous pas que si le pape fait cette évolution, c'est qu'il y a intérêt et que ce n'est pas pour la République, mais pour l'Église qu'il travaille?
Nous voyons cela si bien que, dans tout le mouvement qui s'accomplit , nous n'avons jamais tenu compte que de l'intérêt de la démocratie républicaine à ne pas se laisser surprendre, et voilà pourquoi nous l'avons sans cesse avertie.
Seulement, l'avertir, ce n'est pas la flatter.
LA RÉSISTANCE
L'Encyclique du pape Léon XIII aux catholiques de France était annoncée depuis si longtemps que l'on ne saurait dire qu'elle causa la moindre surprise. Mais elle excita, dans le monde clérical et particulièrement dans le parti royaliste, le plus vif mécontentement. Les plus ardents à résister aux conseils du ponlife romain furent, à ce qu'on assure, les plus grandes dames de l'aristocratie. Elles s'emportèrent jusqu'à faire des neuvaines pour la conversion du pape et son retour aux « doctrines de vérité». Toutefois une autre résistance fut plus sérieuse, celle dont l'archevêché de Paris, entièrement dominé par l'influence de M. l'abbé d'Hulst, a été Je centre et le foyer. Cette résistance étant toute politique, il était nécessaire pour la défense des droits de l'État d'en bien marquer le caractère et de montrer à quelles fautes de conduite elle entraînait fatalement M. Richard, cardinal-archevêque de Paris :
Convient-il de s'émouvoir, comme on paraît lavoir lait dans certains milieux, d'une lettre pastorale
Spuller. Évol. de l'Égl. 16
L'ÉVOLUTIO>i DE l'ÉGLISE
adressée à son clergé par le cardinal-archevêque de Paris, au sujet de la dernière Encyclique du pape Léon XIII qui fait un devoir aux catholiques français non seulement de respecter , mais d'accepter la République, gouvernement de fait et de droit de leur pays?
On a constaté sans aucune difficulté que la lettre pastorale et l'Encyclique pontificale ne sont nullement animées du même esprit. Visiblement, l'archevêque résiste au pape, de la seule manière qu'il lui peut résister : il atténue la pensée pontificale, en la faisant dévier de son propre sens, en affectant de ne pas voir et surtout de ne pas dire à quelles fins elle tend, en dissimulant sa vraie signification, en réduisant sa portée immédiate et contemporaine. Comme Léon XIII a prouvé qu'il connaît aussi bien les choses de France que les choses de l'Église, lisait certainement à quoi s'en tenir sur les pensées de derrière la tête de l'archevêque de Paris. Ce prélat doit aller prochainement à Rome. Il y verra le pape, et il entendra de sa bouche des opinions et des conseils, qui sait? il recevra peut-être même des ordres, qui modifieront sa conduite. En tous cas, c'est son affaire et non la nùtre.
Ce qui appartient à des républicains dévoués à leur gouvernement, c'est de dire en toute liberté ce qu'ils pensent de la singulière attitude prise par le cardinal-archevêque de Paris dans le conflit qui a surgi depuis six mois entre l'Église et l'État. Cette attitude est des plus répréhensibles et leur paraît engager gravement la conscience de M. Richard, non seulement comme évêque et prince de l'Église, mais comme fonctionnaire et citoyen...
Avec toute sa grande réputation de prudence, de modération et de piété, M. l'archevêque de Paris se
LA RÉSISTANCE
conduit comme un simple homme de parti, qui ne sait ni ne veut s'imposer ni règle ni mesure. Sous les apparences d'une réserve timide, c'est un sectaire fanatique dont il serait dangereux d'être plus longtemps dupe. Il n'est que trop évident que, dans la haute situation qu'il occupe, la politique l'emporte à ses yeux sur la religion : tout ce qu'il dit, tout ce qu'il écrit, tout ce qu'il fait, démontre qu'il se considère comme le véritable rempart du cléricalisme en France, et l'oratoire de la rue de Grenelle est maintenant la dernière forteresse d'où l'on tire sur le gouvernement républicain.
M. le cardinal Richard s'appartient-il bien complètement? Est-il maître de ne suivre que les inspirations de son esprit et de son cœur ? N'est-il au contraire qu'un prêtre dévot, exclusivement préoccupé du salut de son àme, et pour le reste soumis docilement à son entourage? Laisse-t-il faire ce qu'il ne peut empêcher? Peu importent ces questions. Quelle qu'en fût d'ailleurs la solution, la responsabilité de M. l'archevêque de Paris n'en serait pas diminuée, car il est certain que, comme autrefois le grand cardinal de Richelieu, qui, du moins, n'agissait que contre les ennemis de la France , le cardinal Richard couvre tout de sa robe rouge.
C'est sous le patronage de ce prince de l'Église que les principaux chefs du parti clérical, répondant au toast du cardinal Lavigerie et aux premières manifestations de la pensée pontificale, ont organisé cette « Union chrétienne » qui avait pour objet de tenir groupés sous leur direction tous les catholiques, sans leur demander de renoncer à leurs espérances ni à leur foi politique, en réservant au contraire ce domaine comme échappant à toute contrainte, même d'ordre spirituel.
l'évolutio' de l'église
Le pape a parlé, cependant. Sa pensée devient de jour en jour plus claire, et il n'est pas un catholique qui osât soutenir que, lorsque le pape a parlé, on est libre d'accepter ou de rejeter l'enseignement moral qu'il a donné comme docteur infaillible. Que deviennent les réticences de 1' « Union chrétienne »? Si l'on ne veut pas se soumettre, il n'y a quà se révolter.
Quand on a su que Léon XIII préparait une Encyclique destinée spécialement à la France, on s'est vivement ému dans le monde royaliste ; on s'est demandé pourquoi l'on n'essayerait pas de prévenir un tel coup? On l'a essayé, et de plusieurs façons. D'abord, en prenant hardiment parti, avec une souveraine inconvenance, contre le gouvernement républicain et en faveur d'un prélat dont il était devenu nécessaire de punir la factieuse révolte : M. Richard a reçu à l'archevêché son collègue Gouthe-Soulard avec des honneurs exceptionnels, bravant les pouvoirs publics, manquant même au respect qu'il devait à la justice du pays. S'il voulait, comme tant d'autres évêques tout aussi répréhensibles, s'associer à son collègue « persécuté et martyr », que ne sortait-il de son palais de la rue de Grenelle, au lieu d'y rassembler autour de lui tous les mécontents, tous les ambitieux aigris et déçus, toutes les épaves des anciens partis? M. le cardinal-archevêque de Paris n'a pas pu se méprendre à ce point sur le caractère absolument déplacé de son langage et de sa conduite dans cette circonstance. Si sa conscience ne lui a rien dit à cet égard, il faut le plaindre : c'est que cette conscience serait moins sévère et moins élevée qu'on ne se plaît à le dire.
L'Encyclique pontificale n'en était pas moins annoncée, et justement les façons d'agir de l'épiscopat
LA RKSlSTANCt:
français dans Taffaire du prélat Gouthe-Soulard la rendaient plus que jamais nécessaire. C'est alors que Ton médita le coup du manifeste des cardinaux. De Paris à Reims, de Reims à Paris, cet étrange document ne tarda pas à voyager, de ville en ville, à Lyon, à Toulouse, à Rennes, à la recherche de signatures et d'adhésions qui ne pouvaient lui manquer. Ce prétendu manifeste n'était qu'un pamphlet clérical, dirigé contre la République. On crut que cela suffirait pour fermer la bouche au pape; on se trompait, car dans l'Église, telle que l'ont faite les événements depuis deux siècles et surtout depuis le concile du Vatican, c'est le pape, et le pape seul, qui parle avec infaillibilité. Le pape, ayant lu le manifeste des cardinaux, l'a déchiré et y a substitué l'Encyclique.
Aujourd'hui le cardinal-archevêque de Paris résiste encore. Il biaise; il tâtonne; il emploie les circonlocutions, les prétéritions. Mais il doit aller à Rome, et ce sera sans doute sa dernière manifestation. A son retour, il sera beaucoup plus circonspect. Il pourra du moins dire à ses amis des anciens partis de monarchie qu'il a tenu jusqu'au bout.
Encore une fois, cela ne regarde pas les républicains. Ce qui les regarde, c'est de déclarer que M. Richard, tout prince de l'Église qu'il est, méconnaissant les premiers devoirs de sa charge, a gravement compromis à la fois son ministère et son caractère.
L'Église de Paris traverse sous son administration des épreuves qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps.
On a semé le vent, on récolte la tempête. A qui la faute?
Ce n'est pas à la République; cette faute est imputable tout entière aux partis de monarchie, à leurs
l'évolution de l'église
chefs, à leurs conseillers, à leur agent principal S. E. François-Marie-Benjamin Richard, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège apostolique, cardinal-pré tre de la sainte Église romaine, du titre de Sancta Maria in Via, archevêque de Paris.
L'agitation religieuse allait en se développant.
Elle se manifesta sous diverses formes.
Dans plusieurs églises de Paris, pendant la station du Carême, des conférences dites contradictoires eurent lieu. Les prédicateurs prirent souvent pour texte de leurs instructions les principes de la morale sociale et firent ce que l'on appelle du socialisme chrétien. Ils attirèrent ainsi autour de leurs chaires des auditeurs passionnés, soit pour, soit contre les doctrines qu'ils exposaient. Des interruptions presque inévitables, des interjections violentes à l'adresse des orateurs sacrés ne tardèrent pas à troubler ces sermons d'un nouveau genre. On en vint bientôt aux mains, et les troubles furent assez graves pour que les églises dussent être d'abord évacuées par la force, et ensuite fermées.
Une interpellation à la Chambre s'ensuivit tout naturellement.
M. Fabbé d'Hulst venait d'être nommé député du Finistère, en remplacement de M. Freppel. 11 fit à cette occasion son début à la tribune.
Au cours du débat, un député de la Lozère, M. Jourdan^ vint lire une lettre adressée à son clergé par M. Baptifoliery évôque de Mende, où ce prélat recommandait à ses prêtres à la veille des élections municipales, de ne point laisser échapper cette occasion de peser de toute leur influence sur le vote des électeurs.
Cet incident ranima les passions et tint encore une fois en échec la politique d'apaisement.
LA RÉSISTANCE
La séance de la Chambre a été consacrée tout entière à un long débat sur les querelles religieuses. Ce sont, hélas! les discussions que la Chambre aime le plus passionnément. A droite comme à gauche, on semble s'y complaire et s'y délecter. Que nous sommes loin du temps où la Chambre avait en horreur les interpellations qui lui faisaient perdre son temps et l empéchaient de s'occuper des intérêts du pays! Les affaires coloniales elles-mêmes s'effacent devant la question bien autrement grave de savoir si le gouvernement de la République pratiquera, dans ses rapports avec l'Église, une politique de combat ou une politique d'apaisement, s'il saura tenir téte aux extravagantes provocations de certains membres du clergé, ou s'il mollira dans la résistance qu'il doit opposer à des empiétements d'autant plus coupables qu'ils ne violent pas seulement les lois, mais le sens commun.
M. d'Hulst, le nouveau député, successeur de l'évéque d'Angers, a posé une question à M. le ministre de l'intérieur sur les troubles dont certaines églises ont été dernièrement le théâtre. Personne ne s'attendait à ce que M. d'Hulst reconnût du côté du clergé les moindres torts. Les républicains les moins suspects de cléricalisme avaient été les premiers à blâmer avec une vigoureuse énergie les torts des perturbateurs qui ont grossièrement troublé les exercices du culte. M. l'abbé d'Hulst s'est bien gardé d'imiter cet exemple d'impartialité.
Et pourtant !
Ce sont les prédicateurs du carême qui, les premiers, à Paris, ont transformé les églises en salles de réunions publiques; ce sont eux qui, au lieu de s'en tenir à leurs sermons ordinaires, ont imaginé ces conférences sur l'économie sociale qui touchent de
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si près à la politique; ce sont eux qui, au mépris des lois du pays comme de leur état, se transforment en prédicants fanatiques, poussent Tune contre Tautre les deux fractions de la société toujours prêtes à se jeter Tune à l'autre des regards d'envie et de haine, excitent, passionnent, enflamment les esprits et les cœurs, en faisant entendre des paroles de revendication et d'excitation dont on peut malheureusement trouver des exemples dans les Pères de l'Église; ce sont eux enfin qui, se ressouvenant des temps de la Ligue, prétendent, sous prétexte de défendre leur foi, se mettre à la tête d'un nouveau parti qui s'appellera le parti catholique, parti qui a pour doctrine la politique de l'excès du mal d'où le bien doit sortir un jour, parti qui a pour tactique de jeter la République et les républicains dans les résolutions extrêmes, dans les complications violentes, dans les luttes désespérées, afin de préparer la venue de quelque sauveur, prétendant dynastique ou général ambitieux qui se présentera le drapeau de l'ordre et de la pacification à la main et confisquera la liberté sous prétexte de défendre Tordre.
M. d'Hulst sait tout cela, mais il n'en a rien dit.
Pourquoi? Eh I tout simplement, parce que M. d'Hulst est le véritable, le digne porte-parole de ce parti détestable. Si M. d'Hulst n'était pas, avant d'être chrétien et prêtre, un sectaire politique des plus ardents, il ne chercherait pas, comme il le fait, à multiplier les questions à seule fin d'embarrasser le gouvernement. Un prêtre, un chrétien véritable n'aime ni les querelles ni la guerre, surtout les querelles sans cesse renaissantes, surtout la guerre acharnée, sans trêve ni merci, juste ou injuste, comme semble les aimer M. d'Hulst. A l'en croire, les curés de Paris et d'aiUeurs n'ont aucun tort. Ceux
LA RÉSISTANCE
qu'il poursuit de sa haine, ce ne sont môme pas les perturbateurs, qu'ilavait certesle droit de condamner, c'est le gouvernement. Pour lui, s'il y a eu des troubles, c'est parce que le gouvernement n'a rien fait pour les empêcher, et s'il n'a rien fait, c'est qu'il y avait intérêt. Quel intérêt? M. d'Hulst ne le dit pas; et cette réticence l'accuse. M. d'Hulst ne veut pas, ne demande pas, ne cherche pas l'apaisement. Cet état de malaise, d'agitation, de lutte commençante ne lui déplaît pas, en attendant mieux. Il sait bien où il veut aller, n'en doutez pas.
Avec un tel adversaire — car ici M. d'Hulst représente toute cette partie du clergé qui ne veut pas se soumettre — il faudrait, ce semble, redoubler de sang-froid, ne pas donner tète baissée dans tous les pièges qu'il tend, comprendre que ces discussions irritantes qu'il soutient avec tant de calme et de désinvolture, lui profitent plus qu'elles ne lui nuisent, par tout ce qu'elles ajoutent à la confusion des esprits, à l'excitation si naturelle des passions. Que Ton ne s'imagine pas au moins que M. d'Hulst se plaigne de voir les scènes qui se produisent dans les églises! Il les ferait plutôt naître, ces scènes déplorables et scandaleuses ; il les susciterait, il les développerait, ne fût-ce que pour avoir l'occasion de monter à la tribune, de prendre à partie le gouvernement de la République, de jeter dans le débat, du haut de la tribune, quelques-unes de ces paroles à double entente qui achèvent de tout perdre, en tout exagérant.
Ah ! que la poUtique est difficile, surtout la politique religieuse! C'est celle qui exigerait les plus grands ménagements, le plus de souplesse et de dextérité, la plus savante comme la plus opiniâtre patience, et c'est celle que l'on traite avec le plus
l'évolutioin de l'église
de passion, d'emportement et de précipitation!
A M. d'Hulst, sur la question des échauffourées de sacristie, M. Loubet, président du conseil, a fait une réponse très courte, mais très ferme et d'ailleurs suffisante. Il fallait s'en tenir là. Quand donc la majorité républicaine comprendra-t-elle que la politique religieuse est, comme la diplomatie, une affaire qui ne peut se traiter ainsi à la tribune, au pied levé; qu'il y faut apporter toutes sortes de moyens essentiellement variables, passer tour à tour de l'emploi de celui-ci h celui-là, suivant les hommes et les faits; que tel procédé qui réussit dans un cas ne réussit pas dans un autre, et qu'enfin ce qui importe, dans ce genre d'affaires, c'est avant tout d'avoir confiance dans ceux qui ont à les suivre et à les résoudre et de leur beaucoup accorder, afin de leur donner, avec toutes les faciltés, toute la force possible?
Au lieu de cela, on aime mieux déclamer quelque peu. Eh! il s'agit bien de déclamer! Ce qu'il faut, c'est réduire les prêtres rebelles à l'obéissance : voilà le point cherché, voilà le point à atteindre.
Sans aucun doute, M. Narcisse Baptifolier, évêque de Mende, avec sa lettre aux curés de son diocèse sur les prochaines élections municipales, avait donné beau jeu à M. Jourdan, député républicain de la Lozère. M. Jourdan sait mieux que personne que ce M. Baptifolier, au temps où il était curé de la paroisse Saint-Bernard, à la Chapelle-Montmartre, se donnait volontiers pour le prêtre le plus nettement déterminé à séparer la politique de la religion, comme le moins entaché de cléricalisme, comme le plus disposé à travailler à l'apaisement et à la réconciliation des Français dans la République. M. Jourdan sait mieux que personne que si cet abbé élégant et dameret a fini
LA RÉSISTANCE
par être nommé évéque, c'est parce qu en certain lieu où l'on s'occupe beaucoup de la nomination des évêques on le trouvait trop libéral et qu'à ce titre sa nomination y rencontrait des obstacles qui ne devaient pas arrêter le gouvernement, au contraire. Il arrive aujourd'hui que M. Baptifolier, évêque de Mende, fait faux bond à sa parole, manque à ses promesses, se conduit en homme qui n'a ni foi ni loi : c'est affaire entre sa conscience et lui.
Mais il ne lui suffit pas, à ce qu'il paraît, d'être le plus ardent des prélats qui ont à racheter leurs anciennes opinions; il commet des délits, en se révoltant contre la loi pénale la plus élémentaire ; il fait des églises de son diocèse autant de clubs ; il y a des peines pour ce genre de provocations; qu'on les lui applique, et tout sera dit. Ce n'est pas M. Baptifolier, dont la considération épiscopale aurait eu besoin pour grandir d'être servie par la plus sévère prudence unie à la plus sage réserve, ce n'est pas M. Baptifolier qui doit faire baisser pavillon au gouvernement de la République. Le cas est autrement grave que celui de M. Gouthe-Soulard. Que la punition soit plus rigoureuse : nous ne nous en plaindrons pas.
M. le garde des sceaux Ricard a fait, à l'occasion de cet incident, qui a passionné la Chambre, des déclarations d'une grande vigueur, et dont l'affichage a été ordonné dans toutes les communes de France. M. le garde des sceaux a donné l'impression d'un homme qui a une politique et qui est résolu à l'appliquer; il est convaincu qu'en ne faiblissant pas, en se servant avec prudence mais avec fermeté des armes dont le gouvernement dispose, on peut ramener le clergé à un sentiment plus exact de ce qu'il doit à la paix générale du pays. M. le ministre de la
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justice ne se trompe pas dans cette conception de la vraie politique à suivre avec le clergé, mais c'est à une condition dont il ne saurait méconnaître le caractère impérieux : c'est que la politique très décidée qu'il veut appliquer n'aura jamais pour effet d'être un va-tout, après lequel il ne restera plus rien à jouer, et qu'elle ne sera pas une manière de préparation indirecte, une sorte de preuve par l'absurde d'une prétendue nécessité de la séparation de FÉglise et de l'État.
Un gouvernement, quel qu'il soit, pour être vraiment digne de la République, ne peut pas, ne doit pas être un gouvernement de combat à l'intérieur. La République ne doit employer sa force que contre les ennemis du dehors, et dans des combats à la frontière. Ce qu'il nous faut au dedans, c'est de l'esprit de suite, de la vigueur, de la franchise, et surtout cet art souverain de savoir bien qui frappe les coups, afin de les détourner à propos. A l'heure présente, c'est le cléricalisme qui s'agite dans ses dernières convulsions. Il faut le tenir, pour l'empêcher de faire du mal. Mais la monarchie est morte. Morte la bête, mort le venin. L'Église a laissé là le cadavre. Elle ne se rattachera plus à ce qui ne doit pas renaître.
Tous les évêques de France n'étaient pas disposés à suivre les fâcheux exemples donnés par quelques-uns de leurs collègues. Pour sa part, M. Larue, évéque de Langres, écrivit à ses prêtres une lettre où, pour la première fois peut-être avec netteté, la politique leur était présentée comme nuisible à leur mission pastorale.
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M. Larue, évêque de Langres, dont la lettre à son clergé fait un si singulier contraste avec celle de M. Baptifolier, évêque de Mende, a-t-il bien ou mal interprété, dans sa lettre et dans son esprit, l'Encyclique du pape? Se montre-t-il évêque selon le cœur de Léon XIII? On peut discuter cette double question. Ce qui est au-dessus de toute contestation, c'est que M. Larue écrit à ses prêtres comme tous les évêques, non seulement de la France, mais de la catholicité tout entière, devraient leur écrire. M. Larue sépare la religion de la politique, et c'est la seule séparation qui soit à faire : c'est la vraie et nécessaire séparation. L'autre, la séparation de TÉglise et de l'État, n'est, quant à présent, qu'une aventure, et ceux qui sont vraiment dévoués à la République ne peuvent pas la désirer, même pour appliquer certains principes qui n'ont jamais été connus des hommes de la Révolution, c'est-à-dire des fondateurs de la société moderne : ce serait lancer la République dans les aventures.
Il y a dans le cabinet actuel, que préside avec une si louable sincérité d'esprit et de cœur l'honorable M. Émile Loubet, dans ce ministère qui a si nettement déclaré, le jour où il a pris possession des affaires, qu'il ne s'associerait pas même à la préparation de la séparation de l'Église et de l'État dont la France ne veut pas, il y a un homme politique d'un sens très fm et d'un jugement très sûr, sous ses apparences de paysannerie caustique et paradoxale : c'est M. Yiette, qui tient en ce moment le portefeuille des travaux publics, mais à qui l'on aurait dû confier celui des cultes, car nul n'était mieux que lui — sans faire tort à M. Ricard — en situation de tenir tête à messieurs du clergé, à tous les degrés de la hiérarchie. M. Viette, à ce que l'on assure, aurait dit à M. le président de la République, dans les conférences
Spuller. Évol. de l'Égl. 17
L ÉVOLUTION DE L ÉGLISE
tenues à TÉlysée au moment de la crise : « Il ne me suffît pas que les évêques et les prêtres ne crient pas : A bas la République I Je ne tiens pas à ce qu'ils crient : Vive la République! Mais à quoi je tiens beaucoup, c'est qu'ils ne crient rien du tout, ni pour ni contre. »
On ne saurait mieux dire, car c'est la pure et franche opinion du pays dans son immense majorité.
Le pays n'est pas, ne sera jamais clérical.
S'il est un progrès que la nation française poursuive avec un esprit de suite, une persévérance, un acharnement vraiment admirables, non pas depuis cent ans, mais depuis trois siècles, on pourrait même dire depuis que cette nation se connaît, c'est la distinction nécessaire entre les deux puissances : aujourd'hui, cette distinction se présente sous sa forme la plus élevée et la plus abstraite; il s'agit de séparer la religion de la politique.
C'est ce que demande M. Viette, avec son sentiment si net et si exact du tempérament national; c'est ce que fait M. Larue, évêque de Langres. M. Larue est sans doute de tous nos prélats celui qui jusqu'à présent s'est montré le meilleur évêque selon le cœur de M. Viette. Ce n'est pas, à nos yeux, un médiocre éloge.
Tout serait vite apaisé, si le clergé voulait renoncer à faire de la politique. Mais cela ne ferait pas du tout le compte des anciens partis, et c'est pourquoi, dans le cléricalisme, il y a plus de politique que de religion et pourquoi il faut le combattre sans relâche.
LA RÉSISTANCE
Les évêques de France résistent au pape, c'est leur affaire et non celle des républicains. Ce qui regarde les républicains, c'est de ne pas laisser porter atteinte aux droits de FÉtat, organe de la société moderne, et si le clergé, prêtres et moines, évêques et cardinaux, entre en lutte avec la puissance publique, Tunique devoir des républicains consiste à soutenir leur gouvernement. On dit volontiers que les lois actuelles sont des armes impuissantes, mais comment la séparation de FÉglise et de l'État donnerait-elle à FÉtat les armes qui lui manquent? On dit que le Code pénal resterait le même, et qu'il serait toujours temps de l'appliquer. A cela comment ne pas répondre que pas n'est besoin de séparer FÉglise de FÉtat pour appliquer le Code pénal et même pour y ajouter d'autres lois répressives, si l'agitation cléricale les rend nécessaires? Le Code pénal est postérieur au Concordat. Quand il a été promulgué, Rome n'a point protesté, parce qu'elle n'en avait pas le droit, et, depuis lors, tous les gouvernements qui se sont succédé ont parfaitement fait marcher de pair le Concordat et le Code pénal, sans susciter entre FÉglise et FÉtat le moindre désaccord. C'est encore ce qu'il faut faire aujourd'hui. Le Code pénal fournit les moyens de contraindre au respect des lois ceux des membres du clergé qui seraient tentés de s'en écarter, et il n'est nullement nécessaire de rompre les liens qui rattachent FÉglise à FÉtat pour user de ces moyens, si le clergé, par sa désobéissance, force la puissance publique à y recourir.
l'évolution de l'église
Il n'en est pas moins vrai que cette levée de boucliers du clergé de France contre le gouvernement du pays, au moment même où le pape, du haut de son infaillibilité, déclare qu'il faut faire plus que de s'y soumettre, mais s'y rallier franchement et sans arrière-pensée , est une chose tout à fait extraordinaire. Les meneurs de cette étrange campagne n'attendent pas, dit-on, sans quelque impatience la mort de Léon XIII, ce qui est tout à fait édifiant.
Mais qu'arriverait-il, si le successeur du vieux pontife allait continuer sa politique? On espère que non^ et Ton prend même ses précautions pour cela.
Au Vatican, on s'agite fort, et il ne manque pas de gens pour pousser à l'agitation, quand ce ne serait que M. de Schlœzer, ambassadeur de l'empire d'Allemagne — l'empire luthérien — auprès du Saint-Siège.
Si les évêques français qui résistent au pape étaient des patriotes, au lieu d'être des réactionnaires monarchistes, ils se garderaient comme d'un crime contre la France de compliquer les dilTicultés de notre situation .intérieure et extérieure par leurs misérables rancunes cléricales. Car enfin pourquoi font-ils tout ce qu'ils font? Uniquement parce que les chefs du parti royaliste, à commencer par M. le comte de Paris, ont résolu de tarir la source à laquelle le clergé puise pour alimenter et soutenir ce qu'il appelle ses œuvres. La mense épiscopale a baissé dans la plupart des diocèses : donc, guerre à la République! On reconnaît bien là l'avarice traditionnelle de l'Église, tant de fois dénoncée au moyen âge par les réformateurs.
LA RÉSISTANCE
On prétend que la cause principale de la résistance opposée par les évêques de France aux conseils politiques du pape Léon XIII, ce serait la question d argent et que, s'ils hésitent à se séparer des chefs des anciens partis de monarchie, c'est qu'ils tirent de ces chefs et de leur clientèle la meilleure part de leurs revenus.
S'ils vont à la démocratie, comme le leur conseille Léon XIII, la démocratie donnera-t-elle ce que leur donnait l'aristocratie de naissance et d'argent?
Ils en doutent.
Que deviendront-ils alors?
On l'a fait observer au pape : une telle rupture, lui aurait-on dit, ne peut avoir que des conséquences immédiatement funestes. Déjà le cardinal Lavigerie s'est aperçu que le budget de ses œuvres africaines a considérablement baissé depuis le célèbre discours aux officiers de l'escadre. A Rome même, les recettes du denier de saint Pierre sont loin d'être aussi abondantes et aussi fructueuses qu'autrefois. Le prétendant Philippe d'Orléans a, dit-on, donné l'ordre à ses partisans fidèles de restreindre leurs libéralités et de réduire les princes de l'Église à la portion congrue. Serait-ce là ce que veut le pape? Telle est la question que se posent les évêques. C'est impossible, se disent-ils, parce qu'il y aurait trop d'intérêts religieux compromis. Il faut attendre, et en appeler des décisions du pape actuel à celles d'un pape mieux informé des intérêts véritables et permanents de l'Église.
l'évolutio>' de l'église
Que de pareilles représentations aient été faites à Léon XIII, voilà qui est difficile à croire, et pourtant on rassure. Mais le pontife s'est montré inflexible. Il sait que les recettes du denier de saint Pierre ont fléchi en Europe, et surtout en France; mais il sait aussi qu'elles ont haussé dans les pays de liberté catholique, aux États-Unis et en Australie. Il attend plus dorénavant de la générosité spontanée des fidèles qui vivent sous le régime des institutions libres et qui ont l'avenir devant eux, pour s'y développer avec toute l'énergie de leur foi et de leur activité, que des libéralités intéressées, que des dons calculés des derniers partisans de fantique alliance du trône et de l'autel, vieille conception politique épuisée et qui ne peut plus rien donner.
A ceux qui leur faisaient remarquer qu'on allait couper les vivres à l'Église, le pape Léon XIII et son secrétaire d'État, le cardinal Rampolla, auraient, diton, répondu — comme autrefois Lamennais et ses disciples de L Avenir — que ce qu'il faut aux prêtres de Jésus-Christ, ce sont des lèvres libres et un morceau de pain, et que, suivant les promesses divines, ce ne sera jamais le pain qui manquera aux dignes enfants de l'Église.
Tout cela est vraiment curieux, et même si surprenant, que l'on conçoit le trouble qui s'est emparé des esprits dans le haut monde clérical. Eh quoil c'est de Rome que l'on reçoit maintenant de tels avis, et c'est Rome qui parle ce langage, elle qui l'a si sévèrement condamné, il y a un demisiècle à peine ! On en peut à peine croire ses oreilles.
Que se passe-t-il donc?
Est-ce bien le pontife infaillible qui a parlé? Et l'on en vient à contester, à remettre en question cette
LA RÉSISTANCE
infaillibilité si longtemps tenue en échec par l'antique prudence gallicane.
Mais à quoi bon?
Le pape a parlé : il faut obéir.
Suivant une parole fameuse, il n'y a qu'à se soumettre ou se démettre.
Ira-t-on jusqu'au schisme? S'il n'y avait dans l'Église catholique que les publicistes laïques, on n'hésiterait guère ; mais les évéques, les prêtres n'ont garde de se laisser guider dans leur conduite par les passions du rédacteur en chef de L'Autorité et de ses lecteurs.
Il n'y aura point de schisme. On se soumettra au pape, afin de rester catholique : ainsi le veulent les Constitutions de l'Église.
Il est tout de même singulier que la proclamatioij de Tinfaillibilité personnelle et séparée du pontife romain ait amené dans l'Église, moins d'un quart de siècle après les invraisemblables apothéoses du concile de 1870, de pareils résultats. Qui eût osé le penser? Qui eût osé le dire? Il est donc bien vrai que la raison ne perd jamais ses droits, cette pauvre et faible raison humaine, tant méprisée des théologiens I
Plus on y regarde, plus on arrive à se convaincre que c'est à la vue des prodigieux progrès accomplis par l'Église catholique au sein des sociétés fondées sur le principe de liberté que Rome a décidé de séparer sa cause de celle des monarchies et de se rapprocher de la vraie souveraine du monde moderne, qui est la démocratie. Les évêques de France sont stupéfaits et troublés de l'esprit de décision, de la fermeté, de la persévérance que le chef de l'Église apporte à faire prévaloir ses vues à cet égard. Ce trouble, le premier étonnement passé, ne durera pas : c'est tout au plus l'affaire d'un moment. L'Église
l'évolution de l'église
attend plus de Tavenir qu'elle ne continuait à recevoir du passé. Par tout ce qui se passe, et puisqu'il faut revenir à cette considération du vil métal, par l'argent qui afflue du Nouveau Monde, Rome juge très clairement que ce ne sont pas les moyens de vivre, de prospérer, de vaquer à ses œuvres et même de s'enrichir qui lui feront défaut, quand elle aura fait triompher sa politique actuelle.
Voilà encore une de ces observations de fait auxquelles les partisans acharnés de la séparation de l'Église et de l'État — au point de vue des prétendus principes républicains — feraient bien de s'arrêter et de réfléchir. Mais quoi! la passion les emporte! Quand on fait consister toute la politique dans des thèses d'école, est-ce que l'on observe les faits?
Yl
Une nouvelle manifestation de la pensée de Léon XIII, plus décisive que toutes les autres, fut sa réponse à la Déclaration des cardinaux.
Si elle n'a pas mis fin à la résistance épiscopale, elle Ta rendue impossible à prolonger bien longtemps.
La lettre du pape Léon XIII aux cardinaux français, en réponse à leur manifeste, démontre surabondamment, ce qui d'ailleurs n'avait pas besoin de preuves, que le conseil donné aux catholiques de se rallier « sans arrière-pensée et avec cette loyauté parfaite qui convient au chrétien » aux institutions fondamentales et protectrices de la paix sociale dans leur pays, n'est pas un conseil politique, plus ou moins adapté à certaines circonstances de nature
LA RÉSISTA>'CE
accidentelle et transitoire, mais que c'est une véritable règle de conduite à laquelle tous, clergé et fidèles, doivent se soumettre.
Cette règle de conduite est pour les catholiques une affaire de conscience religieuse qui les regarde exclusivement. C'est à eux qu'il appartient de s'accommoder des enseignements doctrinaux du pape infaillible. Ils doivent savoir mieux que ceux qui ne sont pas catholiques ou qui, l'ayant été, ont cessé de l'être, que leur foi leur fait un devoir de se conformer à une prescription morale dont il leur est interdit de révoquer ou môme de contester l'autorité, maintenant que le pape est tout dans l'Église, puisqu'il est l'Église elle-même concentrée, résumée et couronnée dans sa personne.
Ce n'est pas là ce qui regarde les républicains.
Ils ont à examiner la lettre pontificale au regard de la puissance civile, la seule qui, dans ce redoutable conflit, les intéresse et commande leur appui.
Or, il est impossible, si l'on y veut apporter quelque bonne foi, de ne pas reconnaître que le pape Léon XIII vient de parler encore une fois le langage de la plus ferme raison servie par les dons les plus rares et les plus précieux du génie politique.
Il n'échappera certainement à personne que le pape Léon XIII, en exposant, avec plus de rigueur et de clarté qu'il ne l'avait jamais fait, les motifs qui lui ont dicté sa lettre Encyclique aux évêques français du 16 février, a fait dériver cette manifestation particulière de sa pensée de tout un ensemble de faits qu'il considère comme portant atteinte aux droits, aux enseignements et même aux prérogatives qu'il revendique pour l'Église dont il est le chef. Le pape affecte de dire qu'il y a, dans cet ensemble de faits, toute une politique tendant à déchristianiser la
l'évolution de l'église
France, et il donne à entendre que, si cette politique n'avait pas fait et ne faisait pas encore tous les jours de nouveaux progrès, peut-être n'eût-il pas élevé la voix, comme il a dû le faire en face d'un suprême péril.
Le pape exagère visiblement le danger auquel il fait allusion, et les républicains ne peuvent pas admettre que la République ait encouru justement le reproche qu'on lui adresse de chercher à déchristianiser la France. Jamais la République n'a fait la guerre à la religion. Ce sont, au contraire, les anciens partis politiques, à jamais ruinés dans leurs espérances, qui, s'étant coalisés sous la bannière du cléricalisme, ont fait à la République une guerre, tantôt ouverte et déclarée comme sous les tristes régimes du 24 mai 1873 et du 16 mai 1877, tantôt sourde et artificieuse, mais toujours active, depuis que la France a résolu de se gouverner elle-même, sans se soumettre au joug des anciennes classes dirigeantes. Le pape fait mention, dans sa lettre aux cardinaux, des derniers incidents qui se sont produits dans cette lutte. Il est impossible qu'il n'ait pas été frappé de la coïncidence de ces regrettables affaires avec une certaine recrudescence des passions cléricales, fomentée par la résistance de certains catholiques français, clercs et laïques^ évêques et journalistes, en révolte manifeste contre ses propres enseignements.
Mais il faut bien que le pape défende les siens, encore bien qu'il ait plus de motifs de les avertir et de les corriger que de les défendre.
11 répond d'ailleurs au manifeste des cardinaux. On se souvient que cet étrange document, véritable obstacle à la pacification religieuse, a été comme une sorte de réquisitoire dirigé contre la République, ses institutions et ses lois. Léon XIII n'abandonne rien de
LA RÉSISTANCE
ce qu'il a écrit dans sa lettre Encyclique du 16 février sur la distinction à faire entre le pouvoir et la législation. Certains évêques, comme ceux qui viennent d'être déclarés coupables d'abus par le conseil d'État, abusent en effet de ce distinguo pontifical, et ne respectent l'Encyclique ni dans son esprit ni dans son texte : voilà encore qui ne peut échapper à la pénétrante sagacité du pontife, et tout porte à croire qu'il ne ménagera point les avertissements à ceux qui en ont tant besoin. Le clergé de France est dans une voie mauvaise, où il s'égare, en compromettant les intérêts religieux dont il a la garde. La puissance civile ne peut que faire respecter les lois qui la protègent contre des prétentions sans cesse renaissantes et de plus en plus intolérables; la puissance religieuse a d'autres devoirs et d'autres moyens d'action. C'est au pape que revient la charge de dire à qui de droit comment les intérêts religieux doivent être entendus, compris et maintenus.
Tel a été l'objet de l'Encyclique du 16 février adressée aux évêques français : c'est le pape qui le déclare. Les intérêts de la religion lui ayant paru courir les plus graves périls, il a élevé la voix, et c'est pour conseiller, pour recommander, pour ordonner aux catholiques français « d'accepter le pouvoir civil dans la forme où il existe ».
« Et la raison de cette acceptation, dit encore Léon XIII, c'est que le bien commun l'emporte sur tout autre intérêt, car il est le principe créateur, il est l'élément conservateur de la société humaine. Lorsque, dans une société, il existe un pouvoir constitué et mis à l'œuvre, l'intérêt commun se trouve lié à ce pouvoir, et l'on doit, pour cette raison, l'accepter tel qu'il est. »
C'est donc par des raisons tout humaines, mais de
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la plus haute gravité, que Léon XIII recommande la reconnaissance de fait et la soumission aux pouvoirs établis, dans l'intérêt même de la religion. Il ne détache pas ses regards des sociétés terrestres où vivent et se débattent les hommes, ni des commotions qui peuvent les ébranler, ni des révolutions qui les transforment et les modifient. Il ne se confine nullement dans certaines théories de politique tout abstraite; il va droit aux nations, s'intéressant à leur sort et visant à y maintenir la religion, dont il attend pour elles, comme c'est le devoir de sa charge, les bienfaits de la paix. Il invoque ce droit souverain, indiscutable, inaliénable qui s'appelle la raison du bien social, et il ajoute, avec une étonnante vigueur, ces paroles que tous les catholiques, de bonne ou de mauvaise foi, feront bien de méditer : « Qu'en seraitil, en effet, de Thonneur et de la conscience, s'il était permis à un citoyen de sacrifier à ses visées personnelles et à ses attachements de parti les bienfaits de la tranquillité publique? »
Que vont dire maintenant ceux qui exprimaient Fopinion condamnée par tout catholique que les paroles du pape n'engagent pas la conscience ?
Léon XIII, à plusieurs reprises, parle des changements extraordinaires qui s'accomplissent dans la vie des peuples et dit qu'il faut savoir en tenir compte. Le passage de la France de l'état monarchique à l'état républicain est un de ces extraordinaires changements, et l'Église en tient compte.
Qui donc oserait prétendre aujourd'hui que c'en est fait de l'évolution?