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L'ANCIEN PARTI CONSERVATEUR

Une des dernières manifestations de la résistance des évêques fut un mandement collectif de l'archevêque d'Avignon et de ses suiïragants.

Cet acte contraire aux dispositions de nos lois fut déféré au conseil d'État et déclaré entaché d'abus par cette assemblée. C'était surtout un acte d'opposition au gouvernement inspiré par la politique cléricale.

Le mandement collectif de M. l'archevêque d'Avignon et de ses sufFragants, qui est en opposition si manifeste avec l'Encyclique de Léon XIII, fait répandre i>eaucoup d'encre, mais on ne peut pas dire que cette pièce épiscopale, quelque audacieuse qu'elle soit, change rien au procès présentement engagé entre le

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clergé français èt la République; elle grossit le dossier, et voilà tout.

Allons-nous avoir le pape d'Avignon et le pape de Rome? Ce ne serait pas nouveau dans Thistoire de TÉglise, mais sommes-nous dans une époque favorable aux schismes? S'il y a des fanatiques pour ne pas reculer devant une telle extrémité, il n'y a plus assez de foi dans le cœur des populations pour qu'un schisme soit bien dangereux.

Ce n'est pas la foi religieuse qui excite en ce moment les passions cléricales, c'est la foi politique.

Les meneurs des anciens partis ne veulent pas que le clergé et sa clientèle les abandonnent pour se rallier, suivant le conseil du pape, aux institutions républicaines. Les monarchistes de tous genres et de toutes provenances, les impérialistes comme les royalistes, se débattent dans les dernières convulsions, avant de mourir.

A supposer que le conseil du pape soit suivi, il n'y aura bientôt plus personne, dans les partis de monarchie, pour reconnaître les anciens chefs.

Ce qui est certain, c'est qu'avant la rentrée du cléricalisme dans les luttes politiques, dont la lettre insolente de M. Gouthe-Soulard, archevêque d'Aix, a donné le signal, on pouvait compter que le suffrage universel, aux élections de 1893, éliminerait définitivement de la vie parlementaire la plupart des députés de la Droite.

Ces députés se voyaient et se jugeaient perdus.

Aujourd'hui, ils reprennent quelque espoir. Déjà ils ont retrouvé leur ancienne tactique de coalition avec les hommes de l'Extrême-gauche, et recommencé de renverser les cabinets républicains. Les beaux jours de 1885 à 1889 semblent revenus. X'ont-ils pas, ces catholiques désintéressés, remis la main sur les

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évêques, en les menaçant de leur couper les vivres? Les évêques, pour leur obéir, désobéissent au pape, et tout va pour le mieux pour la cause de la monarchie.

C'est du moins ce que Ton croit, dans les conciliabules où Ton s'agite autour du prétendant. Comme toujours, on espère que le bien, c'est-à-dire la restauration de la royauté, sortira de l'excès du mal, c'est-à-dire de l'insubordination du clergé français et des mauvais exemples qu'il donne. On parle souvent du retour de la Ligue, et Ton n'a pas tort. La France stupéfaite assiste, en effet, à une sorte de mouvement d'opinion ou, pour parler plus exactement, à une agitation quelque peu factice, qui ne laisse pas d'offrir quelques traits de ressemblance avec cet « excès du mal » dont la Ligue a été la manifestation. Ne croyez pas que nos prétendus conservateurs soient effrayés de cette perturbation religieuse, politique et morale! Au contraire, ils y poussent de toutes leurs forces, et ils cherchent à l'aggraver par tous les moyens en leur pouvoir. M. Paul de Cassagnac, le grand coryphée de l'ancien parti impérialiste, n'a-t-il pas un vrai tempérament de ligueur? Il s'y abandonne avec volupté. Jamais de sa vie il n'a été plus heureux. Il traite de haut avec toutes les puissances, môme avec le pape Léon XIII. Tout cela est fort singulier, mais ce n'est rien à côté de ce que l'on nous prépare.

Il s'agit, comme nous l'avons souvent expliqué, de pousser tout à l'extrême, d'exaspérer les gens de l'esprit le plus rassis et le plus modéré, de les jeter dans les résolutions violentes, et d'arracher à leur impatience autant qu'à leur colère cette mesure aventureuse que Ton appelle la séparation de l'Église et de l'État.

On ne désespère nullement d'y arriver.

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N'entendons-nous pas tous les jours autour de nous des hommes très sages dire qu'ils finiront, en désespoir de cause, par se rallier à la séparation de TÊglise et de l'État comme au seul moyen d'en finir avec l'agitation religieuse ?

Le nombre de ces gens « très sages » ne peut que s'augmenter, si l'on ne suit pas une politique énergique à l'égard des évéques et des prêtres qui manqueront à leurs devoirs. On en viendrait à voter la séparation, de guerre lasse, et ce serait la pire des solutions. Car c'est à ce moment que l'on en verrait les suites. Quel gâchis d'abord, et puis, bientôt après, quels troubles profonds, quels désordres périlleux! La discorde serait au sein de toutes les familles, et la désunion de tous les Français plus grande qu'à aucune autre époque. Combien de temps une pareille crise durerait-elle? C'est ce que nul ne saurait dire. Comme il n'est pas dans la nature des crises de se perpétuer indéfiniment, le pays voudrait y mettre promptement un terme. On recommencerait vite à parler de pacification religieuse, d'apaisement nécessaire.

A ce moment, le péril apparaîtra. On rendra la République responsable de tout le mal qui se sera fait sous son règne ; on la désignera comme un gouvernement digne de mépris et dliorreur ; on excitera contre elles toutes les passions au paroxysme.

C'est alors qu'un prétendant ou un dictateur se présentera, un Concordat à la main, pour en finir avec les maux déchaînés par la séparation de l'Église et de l'État. Que l'on se rappelle le discours prononcé à Tours par Boulanger! 11 se donnait déjà pour un pacificateur religieux. Cet exemple sera suivi par ses imitateurs, à moins que Philippe VII, petit-fils de Henri IV, ne vienne à nous, dans notre détresse, nous apporter un nouvel édit de Nantes.

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Comment se fait-il que les républicains radicaux ne voient pas, ne veuillent pas voir ce qui est dès à présent si clair pour tout le monde?

Un nouvel incident amena une nouvelle démonstration de la pensée pontificale. Les meneurs du parti clérical tinrent les assises de ce parti sous le nom d'Assemblée générale des comités catholiques. C'est dans cette assemblée, parmi ses chefs, que M. l'archevêque de Paris avait recruté les éléments de l'association de l'Union chrétienne qui n'était qu'une transformation du parti clérical ; c'est dans cette assemblée que le pape Léon XIII, par l'entremise de son secrétaire d'État, le cardinal Rampolla, frappa son dernier coup.

L'Assemblée générale des catholiques de France s'est ouverte cette année comme les précédentes, depuis vingt ans, sans troubles ni difTicultés. M. Richard, cardinal-archevêque de Paris, a été proclamé président d'honneur, et M. le sénateur Chesnelong, président effectif. Dès le lendemain de la première séance, M. Turinaz, évêque de Nancy, en ce moment brouillé avec le gouvernement de son pays, a été appelé à porter la parole devant cet auditoire pieux et fidèle, mais plus dévoré par les passions politiques qu'il n'est enflammé de zèle pour les intérêts religieux.

C'est ainsi que se conduit la République, « cet infâme régime de persécution et de tyrannie », à l'égard de ses plus rancuneux adversaires : elle les couvre de sa protection et leur assure une liberté dont ils n'ont joui sous aucun des gouvernements qui ont

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eu successivement leurs préférences. La République fait bien de se montrer aussi large, aussi tolérante. Elle doit à tout le monde ce qui est le bien de tout le monde sous un gouvernement libre. Si elle en retenait la moindre partie, elle serait moins forte que ceux qu'elle aurait dépouillés. Ses adversaires et ses détracteurs auraient contre elle de justes griefs, au lieu qu'ils n'ont rien à dire que de vieilles et basses calomnies, justement méprisées par l'opinion publique.

Que Ton convienne cependant que, de la part des catholiques, même quand ils se placent sous la conduite d'un homme comme M. le cardinal-archevêque de Paris que son âge, ses vertus personnelles, ses fonctions éminentes, la haute dignité dont il est revêtu devraient rendre plus circonspect et plus prudent, il y a comme une sorte de parti pris de provocation, et qu'il faut avoir bien de la patience pour ne pas s'irriter de tant de mauvais vouloir! Les républicains fermes et sages doivent persister à penser que la patience, la modération, la paisible possession de soi-même sont les meilleures armes à employer dans la résistance à l'insubordination cléricale, à condition toutefois que l'ordre public, la liberté générale, les droits imprescriptibles de la société civile soient entourés du respect qui leur est dû. Si ce respect était violé et méconnu, il faudrait agir, sévir, et vigoureusement. Sous la République, qui est le règne de la loi, personne n'est et ne doit être au-dessus des lois, et s'il fallait rappeler à leur observation les fanatiques tentés de s'en affranchir, ce ne serait certainement pas le masque dont ils se couvrent qui devrait arrêter les magistrats gardiens de nos institutions et de l'ordre qui en est la base.

Mais ici ce n'est pas le cas.

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L'Assemblée générale des catholiques a voulu faire cette année, comme tous les ans, sa manifestation, et il n'est que juste de dire que cette manifestation était autant dirigée contre le pape Léon XIII et ses gênantes Encycliques que contre la République, dont on ne veut à aucun prix s'accommoder.

Et comment cela? nous dira-t-on. Peut-on dire que les catholiques de l'assemblée générale veulent faire des manifestations contre le pape, alors que, selon leur filiale coutume, ils ont commencé leurs travaux, en demandant par le télégraphe au Père commun des fidèles de les encourager et de les bénir?

Oui, il est vrai que l'assemblée des catholiques a imploré la bénédiction pontificale, et il ne l'est pas moins que Léon XIII, en envoyant sa bénédiction par l'entremise de son secrétaire d'État, le cardinal Rampolla, a cru devoir réitérer à ses fils très fidèles l'invitation de conformer leur conduite politique aux enseignements des Encycliques. Si le pape a cru nécessaire de renouveler cette recommandation, c'est qu'il a encore des doutes sérieux sur la spontanéité comme sur la sincérité de l'obéissance des catholiques de l'assemblée générale aux règles de discipline et de conduite dont il se considère comme l'infaillible docteur.

Et pourquoi le pape douterait-il?

N'a-t-il pas vu, reçu, entretenu récemment le cardinal-archevêque de Paris? N'a-t-il pas obtenu de lui les déclarations les plus satisfaisantes?

Et cependant il doute, cela est visible, puisqu'il renouvelle, avec une insistance qui finira sans doute par frapper môme les plus distraits, les plus inattentifs, les plus récalcitrants, les plus opposants, des enseignements, des conseils et des ordres dont on cherche en vain à dénaturer le caractère et la portée.

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Dans ses méditations solitaires au fond du Vatican, Léon XIII ne s'abaisse jamais à des questions de personnes; mais à Paris, ces questions qu'il dédaigne priment toutes les autres, et c'est ce qui le chagrine. L'assemblée générale des catholiques a repris pour président M. Charles Chesnelong, sénateur, qui est à la téte de cette œuvre depuis de longues années. Les catholiques auraient-ils bien fait de destituer cette année M. Chesnelong de cet honneur et de cette charge? C'est une affaire qui les regardait exclusivement. Mais que valent les démonstrations qui ont l'apparence de l'ingratitude dans la soumission? On comprend dès lors que l'on ait gardé M. Chesnelong à la présidence de l'assemblée des catholiques. Dans un discours fort échauffé qu'il a prononcé devant l'assemblée générale, M. Turinaz, évêque de Nancy, a cru de son devoir de protester hautement contré l'idée d'abandonner les hommes qui ont pris en main la défense des intérêts de la catholicité. « Dans ces temps de trouble, s'est-il écrié, on vient de dire qu'il faut remplacer ces hommes par d'autres. Eh bien, non! Si la France abandonnait ces hommes, elle se trahirait elle-même! » Que veut dire un tel langage? Signifie-t-il qu'il y a, dans l'assemblée générale des catholiques, des esprits timides et timorés qu'il est nécessaire de soutenir contre leurs propres défaillances? On avait donc pensé à remplacer M. Chesnelong? On en a donc donné le conseil, suggéré l'idée? Pourquoi la présidence de M. Chesnelong, son influence si ancienne, sa grande situation dans le monde clérical, ont-elles ainsi besoin d'être défendues avec cette véhémence? Pourquoi cette accusation de trahison et d'ingratitude dirigée, le cas échéant, contre la France?

Il y a, comme on le voit, bien des questions à se

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poser sur cette parole de M. l'éveque de Nancy. Et pourquoi? Oh! cest très simple! M. Charles Chesnelong est un des hommes du parti clérical qui ont été des premiers à répondre à l'appel du cardinal-archevêque de Paris, quand ce prélat a fondé TUnion chrétienne. Or, qu'était-ce que l'Union chrétienne? Rien de plus, rien de moins, en dépit de toutes les déclarations contraires, qu'une association poHticoreligieuse, c'est-à-dire essentiellement cléricale. Cette « Union chrétienne » avait la prétention de se conformer aux intentions du pape Léon XIII, telles qu'elles avaient été manifestées par la première lettre du cardinal RampoUa, après le fameux toast d'Alger, et de conserver en même temps ses attaches avec le parti monarchique, et le prétendant Philippe d'Orléans. Cette Union chrétienne était, disait-on, l'une des plus belles inventions du génie politique de M. l'abbé d'Hulst, mais le pape n'a jamais admis que l'Union chrétienne s'inspirât du véritable esprit de ses Encycliques; il ne l'admet pas encore aujourd'hui. Aussi, quand il a reçu de M. Charles Chesnelong, président de l'Assemblée générale des catholiques, un télégramme qui lui demande la bénédiction pontificale, le pape a envoyé la bénédiction demandée, mais en réitérant l'invitation de se soumettre aux enseignements de l'Encyclique. Le pape dit aux catholiques : Je vous bénis, mais obéissez-moi, à commencer par votre président.

Là-dessus, l'Union de la France chrétienne a démissionné en masse, et le cardinal Richard a reçu et accepté cette démission. C'est une façon de se soumettre qui frise singulièrement la révolte.

C'était bien une révolte, eu efTet, mais non religieuse et toute politique.

Après la démission des membres du comité directeur de l'Union chrétienne, cette association se trouva dissoute de fait.

C'est à ce moment que les membres de la droite royaliste de la Chambre des députés jugèrent à propos de se réunir, pour rédiger une déclaration par laquelle ils prolestaient, d'une part, de leur soumission au pape comme catholiques, et, d'autre part, de leur fidéhté à la monarchie et au roi comme Français.

Ils prétendaient séparer les deux domaines, le spirituel elle tenjporel, et ils allaient jusqu'à soutenir qu'ils ne pouvaient être obligés, dans le domaine réservé de leurs convictions poUtiques, par une puissance étrangère, restant fidèles en ce point à la tradition nationale.

Les droits et prérogatives du Pape, docteur infaillible de l'enseignement catholique, se trouvèrent ainsi mis en discussion, et il fallut rappeler aux royalistes, devenus tout à coup catholiques sous condition, que le pape n'est plus aujourd'hui dans l'Église ce qu'il était aux temps du gallicanisme sous l'antique royauté française.

La résistance que les derniers défenseurs du principe monarchique opposent à l'ingérence du pape dans les affaires intérieures de leur parti n'aurait rien que de très naturel et serait en effet conforme à la tradition nationale, dont parle le manifeste de la Droite royaliste, si la royauté française et la papauté romaine se trouvaient respectivement sur le même pied et dans les mêmes relations que l'histoire a constatées pendant tant de siècles.

Mais tout est changé aujourd'hui.

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La chute du pouvoir temporel des papes, qui a suivi de si près la proclamation de leur infaillibilité doctrinale, a modifié profondément leur caractère politique, comme leur rôle et leur action au milieu des nations contemporaines.

On parle de l'ingérence d'un souverain étranger dans les affaires intérieures de la France; mais le pape n'est plus souverain, au sens diplomatique où l'on entendait ce mot, et cela est si vrai que certains publicistes, certains orateurs, comme feu Madier de Montjau, le regretté député de la Drôme, comme M. Camille Pelletan, ont souvent pris texte, dans de grandes discussions didactiques et parlementaires, de l'abolition du principal temporel de la papauté, pour déclarer caducs et virtuellement abolis tous les traités ou concordats passés avec cette puissance déchue.

Non, le pape n'est plus souverain, cela est évident en fait. Fidèle à sa constante tradition, Rome multiplie des protestations qu'elle renouvellera, pour la forme et indéfiniment, contre la dépossession dont elle prétend avoir été victime en 1870, et cependant .la papauté spirituelle, le magistère infaillible du pontife romain pense, parle, agit, s'exerce en dehors et au-dessus de tous les événements contingents comme si l'abolition de l'ancienne souveraineté pontificale n'était pas un fait accompli et irrévocable. N'est-il pas surprenant que ce soit à des catholiques, ou à des hommes qui se donnent pour tels, que l'on ait besoin de soumettre de telles observations? Il saute aux yeux que le pontife romain se conduit dès à présent, comme il se conduira de plus en plus dans l'avenir, non plus comme un petit prince italien qui régnait sur deux ou trois provinces d'une vaste contrée, mais comme le chef d'une grande association

religieuse qui n'a ni patrie ni frontières, qui s'étend, comme son nom Tindique, sur l'univers entier, et qui par conséquent n'admet pas que ses fidèles puissent le traiter d'étranger dans n'importe quel pays, comme on affecte de le faire aujourd'hui en France.

Le pape n'est plus ce prince temporel avec qui nous avions un traité, un Concordat que nous étions tenus de respecter comme un traité passé avec telle ou telle autre puissance temporelle contractante ; le pape est, que nous le voulions ou non, le chef reconnu et accepté par un très grand nombre de Français de leur communion religieuse, exerçant sur eux, sur leur conscience et par là sur leurs opinions et sur les actes de leur vie, une influence considérable, dont il importe à l'État, pour le plus grand bien de la société, de tenir le plus grand compte.

Telle est la situation nouvelle et vraie du Pape dans le monde moderne. Comment se fait-il que cette situation soit méconnue par des catholiques?

Ces catholiques ont beau se dire royalistes, et c'est en vain qu'ils se réclament de la tradition nationale. Nulle de ces considérations ne saurait prévaloir contre le fait capital de la condamnation formelle des prétentions de l'ancien gallicanisme français par le concile du Vatican en 1870. Or les catholiques français, si royalistes qu'ils fussent, ont-il protesté contre cette condamnation, lorsqu'elle a été prononcée? Non, ils se sont soumis. Ceux des évêques français qui ont essayé de résister aux prétentions de l'ultramontanisme jusqu'à la fameuse séance du 17 juillet, où Pie IX proclama, pendant un orage terrible, à la lueur des éclairs et sous le grondement de la foudre, l'infaillibilité personnelle et séparée du pontife romain, ceux-là voyaient clair et pressentaient par avance les conséquences redoutables d'une pareille doctrine.

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Le Pape aujourd'hui, pour les vrais catholiques, est le maître de leur vie morale. Qui oserait soutenir que la politique, la conduite civique, la direction des intentions et des actes dans le domaine de la politique échappent à la juridiction comme aux enseignements du seul docteur infaillible? Personne ne Toserait, et ce n'est pas des évéques qui ont, les premiers de tous les catholiques français, donné l'exemple de la soumission aux décisions du concile du Vatican, que l'on peut attendre aujourd'hui une protestation contre la doctrine de Léon XIII dans ses Encycliques.

Les évéques n'ont qu'à s'incliner, et les fidèles avec eux.

Aussi ce sont les laïques, et non les clercs, qui protestent : ce sont les députés de la Droite royaliste, c'est M. le duc de la Rochefoucauld-Doudeauville; c'est M. Bocher; c'est M. le comte d'Haussonville; c'est M. Émile Ollivier, devenu, à ce qu'il paraît, l'avocat consultant de la royauté et du Prétendant comme il l'était déjà de M. Gouthe-Soulard, archevêque d'Aix; c'est enfin M. le comte de Paris luimême, dont on a mille peines à contenir la fougue, à modérer l'ardente indignation. Certes, ce sont là des autorités considérables dans le monde royaliste et même impérialiste, puisque M. Émile Ollivier est du nombre : mais ces autorités ne comptent pour rien, ne sont d'aucun poids, quand le Pape a parlé, et certes il ne s'en est pas fait faute depuis quelque temps.

Qu'on veuille bien le remarquer, le Pape ne s'adresse pas à des hommes d'un ou de deux partis politiques; il ne connaît pas, il ne veut pas connaître les prétendants dynastiques; il ne se soucie nullement de leurs intérêts; il vaque tout simplement aux devoirs de sa charge apostolique qui est de procurer

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le bien de la religion dont il est le chef et de veiller au salut des âmes dont il a la garde. S'il dit que le devoir est de prendre et de garder vis-à-vis des puissances établies telle ou telle attitude, il n'y a qu'à se conformer à ses indications, à ses conseils qui sont des ordres pour la conscience de quiconque, parmi les catholiques, veut rester en communion avec le Saint-Siège apostolique, centre de toute la hiérarchie.

Et qui le veut ainsi? La doctrine catholique, renforcée dans son autorité, dans son unité, dans sa majesté par la proclamation de l'infaillibilité pontificale.

La Droite royaliste est donc sans droit et en dehors de la doctrine catholique, quand elle parle de l'ingérence d'un souverain étranger contraire à la tradition nationale. Rien de tout cela ne subsiste, et cette évocation de l'ancien gallicanisme ne saurait avoir d'autre effet que de prouver à quel point toutes ces vieilles choses sont nulles et de nul effet. Le gallicanisme est mort comme le principe monarchique luimême. C'est en vain que l'on s'efforce de galvaniser ces deux cadavres, la vie n'est plus là.

Mais n'est-ce pas prendre trop facilement notre parti, pour des républicains de gouvernement qui doivent être jaloux de l'indépendance du pouvoir politique dans leur pays, de cette formidable extension de l'autorité pontificale dans le domaine de la politique? Il y a là en effet de quoi donner à réfléchir à tous les hommes publics vraiment dignes de ce nom. Les prétentions romaines ne se sont pas encore manifestées avec cette netteté, cette force et cet éclat, et cela pourrait suffire à troubler la vue de ceux qui ne veulent pas accepter les faits accomplis avec toutes leurs conséquences.

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Les faits accomplis, quels sont-ils?

C'est Tabolition irrévocable du principat temporel de la papauté et c'est la proclamation de son infaillibilité doctrinale. Les papes ont cessé de figurer parmi les puissances temporelles de ce monde, mais, en même temps et du même coup, leur magistère infaillible les a élevés au-dessus de toutes les dominations morales qui gouvernent l'opinion dans tous les pays du monde, à la fois comme autorité, comme influence, comme action directe et indirecte, tout ensemble efficace, incoercible et incompressible!

Voilà la vérité, il faut savoir la reconnaître.

Le principat temporel des papes était, suivant le mot du P.Xacordaire, le dernier des gouvernements d'ancien régime; il était condamné à disparaître; il a disparu, sous le souffle tout-puissant de la Révolution française et de ses principes; il ne sera pas rétabli, quelles que soient les protestations pro forma de la curie romaine. Ce qui est fait est fait, et la papauté, comme l'Italie, le sait bien. Mais Rome est en train de se préparer une vie comme une action nouvelle sur le monde. C'est là le principe latent mais tout-puissant de l'extraordinaire évolution à laquelle nous assistons, qui était inévitable, mais que personne n'attendait aussi tôt, moins d'un quart de siècle après la chute de la puissance temporelle de la papauté.

Tout ce que nous voyons n'est que la conséquence de faits antérieurs et que le commencement d'autres faits qui se préparent. Nul n'a le pouvoir ni le moyen de revenir sur ce qui s'est passé, pas plus les républicains que les royalistes. Seulement, les royalistes, c'est le passé, tandis que les républicains, c'est l'avenir.

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De toutes parts, on apercevait des signes certains de l'inévitable dissolution de l'ancien parti conservateur. Ainsi, M. le comte Albert de Mun, tout en restant fort attaché à ses convictions monarchiques, refusait de s'cissocier à la protestation de la Droite royaliste et reprenait avec plus d'ardeur que jamais au sein des classes ouvrières sa propagande catholique qui lui valait l'approbation du Saint-Siège, tandis que M. de Cazenove de Pradines, plus royaliste que catholique, posait des questions au Pape, et que des jeunes gens appartenant aux familles monarchistes du Midi se déclaraient plus fidèles que jamais à leur foi politique.

L'évolution poursuivait ainsi son cours, avec son double caractère à la fois politique et social :

La révolte de quelques jeunes gens royalistes du Midi contre le Pape et ses enseignements n'est pas faite pour enrayer le mouvement de conversion qui est en train de s'opérer dans l'ancien parti conservateur. ^

C'est l'affaire du pape de choisir son moyen et son heure pour ramener son monde à l'obéissance : on peut croire qu'il n'y manquera point, dès qu'il croira devoir parler.

Si M. Henri de Cazenove de Pradines veut nous en croire, nous lui conseillerons de faire bien attention à tout ce qui vient de Rome : un beau jour, il pourrait se trouver frappé, au moment où il s'y attendrait le moins. Non seulement Rome n'aime pas qu'on lui pose des questions plus ou moins insidieuses, et encore moins qu'on la fasse parler, quand elle n'y est pas décidée; mais elle a des manières de s'expliquer

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qui ne sont pas toujours du goût de ceux qui ont l'imprudence de l'interroger. Il y a des exemples de sa sévérité tout le long de l'histoire de l'Église, et M. Henri de Cazenove de Pradines invoquerait en vain, pour se couvrir, le nom qu'il porte et qui est si justement honoré pour la loyale fidéhté dont il est comme le symbole. Ce galant homme n'en serait pas moins bel et bien condamné et fort durement, comme l'ont été bien d'autres et des plus éminents par les services, la vertu et le génie, qui s'étaient donné le tort inexpiable de paraître dicter à l'autorité infaillible des règles de conduite qu'elle n'accepte de personne.

Cet incident est d'ailleurs de peu d'importance.

Ce qui est infiniment plus significatif, c'est la haute approbation qui a été accordée par le cardinal Rampolla, sans aucun doute avec l'assentiment du pape Léon XIII, à M. le comte de Mun, à son discours de Lille, à sa propagande ouvrière, à ses vues si nettes, si décisives, si pressantes, sur l'alliance nécessaire de la démocratie laborieuse et de l'Église militante.

Ceci, c'est bien autre chose que les conseils politiques du pape en ce qui touche les dynasties, les prétendants, les anciens partis. Comme nous le disions l'autre jour, tout cela c'est le passé; mais la démocratie, le développement des classes laborieuses, sous l'égide, le patronat et la direction de l'Église, c'est l'avenir. Nos jeunes gens royalistes du Midi — combien sont-ils? on ne serait pas fâché de le savoir — s'attardent dans leurs convictions monarchiques et dans leur fidéhté aux causes vaincues. L'Église, qui est pourtant bien plus vieille que tout ce petit monde, mais qui se trouve en réalité plus jeune, sent qu'elle n'a pas de temps à perdre. Si elle s'est mise en mouvement pour aller du côté de la démocratie,

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ce n'est pas pour s'arrêter en chemin. Aussi, veuillez suivre M. le comte de Mun dans les diverses manifestations de sa prodigieuse activité. Il est partout, au nord, au midi, à Lille, à Grenoble, à Saint-É tienne. Et que fait-il? Il appelle les ouvriers à Fassociation, au groupement, en vue non seulement d'une amélioration dans leur situation matérielle, mais de leur accession à une vie morale supérieure.

C'est là ce que ne font pas ou plutôt ce que ne font plus les socialistes. Sous l'influence de ce qu'ils ont appelé le socialisme scientifique, importé d'outre- Rhin, absorbés par les critiques plus ou moins fondées, rigoureuses et savantes que les Karl Marx, les Ferdinand Lassalle et les autres Allemands ont adressées à l'économie politique, les socialistes ont peu à peu laissé de côté l'enseignement moral des foules.

Et cependant les foules ne peuvent s'en passer, et l'Église le sait bien.

Aussi bien semble-t-elle comprendre que l'heure est pour elle favorable de se remettre en communication directe avec ces masses populaires qu'elle a si longtemps éclairées, dirigées et conduites, et qui l'avaient abandonnée, parce qu'elle avait uni sa cause à la cause ruinée des anciennes puissances, telles que la royauté, la noblesse, la richesse territoriale et industrielle. L'Église s'apprête à reprendre son influence sur les foules, en se mêlant à leur vie comme autrefois, en prenant fait et cause pour leurs revendications, leurs peines et leurs souffrances. En vérité, les socialistes et les radicaux qui affectent de se moquer de l'Église et de ses tentatives pour redevenir populaire, feraient bien de comprendre à leur tour que ce n'est pas en répétant des formules épuisées et désormais sans vertu qu'ils pourront opposer une barrière à l'action nouvelle de l'Église.

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Cette action, ils l'ont niée longtemps; ils refusaient dy croire; ils en avaient décrété Fimpossibilité. Et voilà quelle se produit sous leurs yeux! Il faudra bien finir par se rendre à l'évidence : nous sommes en pleine évolution , en pleine transformation de toute la politique, et, véritablement, cela fait frémir de penser que nos amis les plus expérimentés, les plus vigilants, en soient encore à réduire tout ce mouvement dans les esprits et dans les âmes à une simple supputation des sièges électoraux qu'il s'agit de perdre ou de gagner dans l'une ou l'autre des deux Chambres.

Les vieux royalistes n'ont pas d'autre préoccupation, et les vieux républicains non plus. Il s'agit bien de cela, en vérité! On n'en peut plus douter, nous assisterons à des luttes électorales d'un tout nouveau caractère. On attaquera de moins en moins la République, puisqu'il n'est plus question de la renverser, tandis qu'il est de plus en plus question de la prendre et de s'en servir pour la plus grande gloire de Dieu et de son Église. Il viendra même une période, en 1898 par exemple, où l'on n'attaquera plus du tout la République , où l'on se réclamera d'elle pour obtenir les suffrages du peuple.

C'est à cette date que les républicains courront les plus grands périls, non pas dans leurs personnes certes, mais dans la possession paisible du gouvernement qu'ils auront fondé et d'où ils se seront laissé exclure, pour n'avoir pas compris qu'un grand parti doit savoir se rajeunir et se perpétuer, en renouvelant son programme, tout en donnant satisfaction aux intérêts permanents , au besoin éternel des hommes comme des sociétés.

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Enfin, la dissolution de l'ancien parti conservateur et sa transformation en un parti nouveau — ce qui était à proprement parler l'objet et la fin de l'évolution de FÉglise — apparurent à tous les yeux.

Un article a été publié récemment dans Le Figaro pour annoncer et décrire la fm du parti conservateur; un autre article vient de paraître dans la dernière livraison de la Revue des Deux Mondes sous ce titre : le Devoir des comervateurs.

Qui faut-il croire, du Figaro ou de la Revuel

Si M. Etienne Lamy prend la plume pour tracer leur devoir aux conservateurs, c'est sans doute qu'il ne les croit pas morts à toute vie publique; et si ces conservateurs, dociles aux conseils que la Revue leur donne, se manifestent et se motivent par l'application d'une politique nouvelle, ce ne peut être qu'en restant constitués à l'état de parti. Le Figaro semble donc avoir tort, et il ne faut pas l'en croire quand il parle de la fm du parti conservateur.

Mais, d'autre part, si c'est un parti conservateur tout nouveau qui se présente dans la lice, il doit être permis de penser que l'ancien est mort et qu'il ne peut plus revivre que par l'effet d'une véritable métamorphose, comme on en voit de nombreux exemples dans la nature. Le Figaro n'a donc pas eu tort de publier son article, en même temps que la Revue des Deux Mondes jugeait utile et opportun de publier celui de M. Étienne Lamy.

Écartant toutes ces considérations accessoires et subtiles, la vérité est que, suivant un mot souvent

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rappelé de feu M. Rouher, les partis ne meurent point et même qu'ils n'abdiquent jamais. Les partis se transforment, et c'est ce que notre propre parti à nous, le parti républicain, devrait bien comprendre, surtout en présence de cette évolution politique et sociale des anciennes puissances gouvernantes, à commencer par la plus ancienne et la plus puissante de toutes, l'Église catholique, qui est en train d'étonner le monde par son extraordinaire évolution. Les partis se transforment, et les conservateurs, en dépit de toutes les apparences, de toutes les résistances, des appels désespérés de leurs anciens chefs, depuis les prétendants jusqu'aux journalistes, sont résolus à se prêter à cette transformation depuis longtemps reconnue nécessaire et à laquelle l'Église imprime un caractère désormais irrévocable.

Cette métamorphose politique stupéfie les chefs actuels de la démocratie à ce point qu'elle les empêche de bien voir quel est son vrai caractère, quelle sera sa portée, et finalement quelles en seront les conséquences. On voudra bien nous rendre cette justice que si les chefs actuels de la démocratie sont surpris, ce n'est pas tout à fait de notre faute, car nous les avertissons depuis assez longtemps; mais nous avouons en toute humilité, que jusqu'à ce jour, tous nos avertissements semblent avoir été donnés en pure perte.

C'est surtout parmi les républicains que l'on a trouvé des esprits routiniers et paresseux, assez étrangers à l'histoire même du progrès parmi les hommes, pour croire à l'immuabilité comme à l'immobilité de l'Église et pour se reposer là-dessus, comme sur le plus mol et le plus commode des oreillers. Et voici tout à coup qu'un vigoureux coup de rame donné à la barque symbolique la jette dans les hauts et

l'évolution de l'église

profonds courants! Qui s'y serait attendu? Hélas I tous ceux qui suivent TÉglise dans ses manœuvres et ses évolutions incessantes savaient à quoi s'en tenir et pensaient bien qu'un jour viendrait où, suivant le mot de l'Évangile, elle se refuserait à mettre son vin nouveau dans de vieilles outres, détacherait sa cause de la cause perdue de la monarchie, irait droit à la jeune souveraine des sociétés modernes, la démocratie, délaissant pour toujours les vieilles royautés qui ne peuvent plus que la compromettre, sans rien faire pour elle.

Faut-il redire pour la centième fois que ce n'est pas pour les beaux yeux des chefs actuels de la démocratie, que ce n'est pas pour les séduire ni les gagner, que ce n'est pas dans leur intérêt ni même pour se ménager leur influence et leur appui, que nous voyons se produire tous les changements, toutes les évolutions, toutes les métamorphoses qui s'accomplissent de notre temps et sous nos yeux? Eh! nous dit-on, si ce n'est pas pour nous que tout cela se fait, c'est donc contre nous? Après tout qu'y aurait-il là d'impossible? Ce n'est pas nous qui nous refuserons le plaisir de donner une fois de plus à notre parti et à ceux qui le dirigent le conseil d'y regarder de près et avec la plus vigilante attention.

Laissons de côté l'Église, dont il est toujours difficile de parler, pour nous en tenir à ceux des conservateurs qui s'apprêtent à suivre les indications qui leur sont venues de Rome. Et, tout d'abord, disonsnous bien que ces conservateurs-là sont infiniment nombreux, si on les compare aux récalcitrants : ils forment le corps d'armée, dont les récalcitrants ne sont guère que les officiers, quand ils sont évêques, et même que les caporaux, quand ils ne sont que de simples journalistes. C'est sur cette armée, c'est sur

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les soldats du parti conservateur que nous avons toujours demandé aux républicains avisés et prudents d'avoir les yeux fixés. Or, ces soldats du parti conservateur, n'attendant plus rien des diverses dynasties déchues, demandent à entrer dans la République : voilà le fait. Ce fait est considérable, car la République n'a pas le droit de tenir ses portes fermées. Mais il y a plus. Elle n'en a pas le pouvoir. En vérité, les conservateurs sont bien bons de demander à entrer : ils n'ont seulement qu'à dire tout haut, avec loyauté, sans arrière-pensée, qu'étant Français ils sont dans la République comme dans la maison commune de tous les Français, leurs concitoyens, et qu'à prouver, par leur conduite, qu'ils sont résolus à s'y conduire en patriotes, en bons citoyens, en honnêtes gens, comme il convient, suivant la belle expression de nos lois, à des hommes probes et libres.

Qui donc s'avisera de vouloir les chasser?

Qui en aura la puissance?

Où est le gouvernement, le ministère, l'homme d'État qui prendra pour programme d'une politique républicaine le devoir de chasser de la République ceux des Français qui, n'ayant pas toujours été républicains, voudront le devenir? Cet homme d'État, ce ministère, ce gouvernement ne se trouveront point, à moins de vouloir renouveler en sens inverse l'absurde et criminelle politique de la révocation de Fédit de Nantes. Heureusement, ces temps odieux et néfastes sont passés et pour jamais.

Ce qui importe aux anciens républicains, c'est de savoir pourquoi les anciens conservateurs, habilement et hardiment conseillés par l'Église, viennent à la République. On croit, on dit, on répète qu'ils ne viennent à la République, si longtemps abhorrée par eux, que pour la détruire.

l'évolutio' de l'église

Eh bien! non, c'est là qu'est Terreur.

Tel n'est pas le dessein des foules conservatrices^ si toutefois les chefs des anciennes luttes gardent encore cette pensée de derrière la tête. Les conservateurs n'entrent pas dans la République pour l'ébranler et la renverser, comme autrefois Samson entrait dans le temple des faux dieux des Philistins pour en secouer les colonnes de ses bras puissants et faire écrouler tout l'édifice sur ses ennemis, au risque de trouver lui-même la mort sous les ruines et dans les décombres. Les conservateurs, suivant le mot du cardinal Lavigerie qui a parlé sous l'inspiration du pape, entrent dans la République pour y tenir leur place et pour y jouer leur rùle de conservateurs. Ces Français ont des intérêts, des opinions, des principes, des traditions à défendre et à faire prévaloir. Tout cela, pensent-ils, est resté en souffrance depuis vingt-deux ans, et c'est tout cela qu'il s'agit aujourd'hui de reprendre, de remettre en vigueur, en honneur, et fmalement de faire triompher. Ce triomphe ne peut plus être obtenu avec une monarchie, une dynastie, quelle qu'elle soit; mais dans la République, par la République, cette victoire peut être remportée, si l'on a le suffrage universel pour soi et avec soi : voilà pourquoi il faut entrer et pourquoi Ton entre — en dépit des prétendants et de leurs journalistes — dans Tédifice inébranlable qui abrite maintenant les destinées des générations françaises.

Car c'est surtout pour les enfants — gardons-nous de l'oublier — que les anciens conservateurs accomplissent l'évolution qui leur est indiquée avec une si rare et si profonde intelligence des nécessités de la politique. Parmi ceux qui se sont compromis dans les aventures ré actionnaires depuis vingt ans, au

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