‹ L'évolution religieuse comtemporaine chez les Anglais, les Américains et les Hindous [microform]Chapitre 110 sur 135 · VOEUX EMPRUNTÉS AU CATHOLICISME · texte numérisé non relu

VOEUX EMPRUNTÉS AU CATHOLICISME

Le ministre donna alors lecture du chapitre où l'évangéliste Mathieu décrit le baptême de Jésus, puis, ayant expliqué que Jésus se fît baptiser « parce que l'eau était pleine de Dieu », il s'oignit lui-même d'huile fine, descendit les degrés du réservoir, en priant à haute voix, et s'immergea trois fois jusqu'au cou en disant successivement : « Gloire au Père — gloire au Fils — gloire au Saint-Esprit. » Après quoi, pour honorer spécialement la Trinité, il plongea une quatrième fois, en proférant ces mots : Bénie soit Sacchidânanda (la trinité du vêdânta. Vérité, Sagesse et Joie). Keshub sortit alors de l'eau, mais non sans avoir rempli un vase qu'on venait de lui passer et dont il se servit pour asperger la tête de ses fidèles aux cris de : Sântî (paix)! Sântif Sânti! Taudis qu'il changeait de vêtements, une partie de l'assistance se baigna à son tour dans le réservoir, puis tous se retirèrent, emportant Veau de Paix (sântijal) dans des récipients de terre ou de métal. — L'après-midi, ce fut le tour des femmes et des enfants.

Quelques jours plus tard, l'organe de Keshub, the New Disfensation, insistait sur le caractère essentiellement indépendant et original* de cette cérémonie. « Ce n'était pas une parodie, y disait-on, une imitation vulgaire ou mécanique de l'Europe ou du christianisme étranger; toute la fête était essentiellement hindoue ».

A l'Église romaine Keshub semble avoir emprunté les vœux solennels de continence et de pauvreté, que dans plusieurs circonstances il a fait prononcer par ses missionnaires, en ne paraissant toutefois y ajouter

qu'une portée temporaire et partielle. Il n'y a pas jusqu'à la religion d'Auguste Comte dont il ne semble avoir imité la distinction d'un culte abstrait et d'un culte concret pour tous les jours de l'année, le premier s'adressant à des faits généraux ou à des catégories sociales, le second à des personnages considérés comme types. Ainsi, le Brahmo Pocket Almanac de 1883 assigne respectivement à chaque jour de la semaine une double destination, indiquée par le tableau suivant :

I. — Harmonie des Prophètes. — Le lundi est consacré aux Rishis; le mardi, à Chaitanya; le mercredi, à Moïse; le jeudi, à Socrate; le vendredi, à Bouddha; le samedi, aux savants; le dimanche, à Jésus-Christ.

II. — Ordre des devoirs. — Le lundi est consacré à la famille et aux enfants; le mardi, aux serviteurs; le mercredi, aux bienfaiteurs; le jeudi, aux ennemis; le vendredi, aux créatures inférieures; le samedi, aux pauvres; le dimanche, aux saints trépassés.

Dans le même ordre d'idées, on trouve encore parmi les créations les plus curieuses de Keshub, la « communion des. saints » qui fonctionne de la sorte : Les fidèles choisissent quelque personnage célèbre de l'histoire, —Moïse, Mahomet, Socrate, Chaitanya, 'Théodore Parker, etc., — et, pendant une huitaine de jours, ils s'occupent exclusivement d'étudier ses œuvres ou de méditer sur sa carrière; après quoi, ils se réunissent dans un lieu transformé pour la circonstance en localité historique de la Palestine, de la Grèce, de l'Arabie, de l'Amérique. Là, on évoque en imagination le pro-.

KESHUB AU THÉÂTRE . 353

phète ou le philosophe ; on s'efforce de ressusciter sa vie et son milieu; on devise sur le vrai sens de ses enseignements; enfin on conjecture ce qu'il dirait et ferait de nos jours, — C'est ce que Keshub appelle des pèlerinages subjectifs.

« On nous a demandé d'expliquer, dit-il, ce que nous entendons par ces pèlerinages. Ce sont simplement des applications pratiques de cette subjectivité qui caractérise la Nouvelle Dispensation. Nous faisons un pèlerinage aux grands saints et nous communions avec eux en- esprit, supprimant la distance du temps et de l'espace. Nous entrons en eux et ils entrent en nous. Nous les portons dans notre âme; nous nous pénétrons de leur caractère et de leurs principes. Nous sommes au-dessus de l'erreur populaire qui matérialise les esprits des saints disparus ; nous ne croyons pas davantage à leur présence réelle, ici, là, partout. Nous pensons qu'ils existent toujours, mais nous ne pouvons savoir où ils sont; ce qui ne nous empêche pas de les saisir dans notre conscience, pourvu que nous soyons des hommes de foi et de prière. S'ils ne sont pas présents en personne, ils peuvent être introduits en esprit dans notre vie et dans notre caractère. Nous pouvons les faire vivre et grandir en nous. Tant sont merveilleux le pouvoir absorbant de 1 ame humaine, sa puissance de réceptivité, l'impressionnabilité de sa substance ! »

Le fondateur de la Nouvelle Dispensation a même appelé le théâtre à son aide et organisé à Calcutta la représentation d'un drame intitulé : l'Harmonie des religions, qui est dû à la plume d'un de ses disciples.

Keshub y remplit le personnage d'un jongleur \ Entre antres « tours » qu'il exécute devant le public, se trouve la fusion instantanée, en un symbole unique, d'une croix, d'un croissant, de Vom (la syllabe sacrée des vêdântins), du trident de Siva et du khunii des vishnouites. Un autre exercice consiste à montrer le corps d'un oiseau quiestcensé représenter la colombe sacrée, « descendue du ciel, il y a dix-buit cents ans, et aujourd'hui tombée sous les coups de la raison humaine». Tout à coup l'oiseau mort disparaît et un oiseau vivant descend du ciel, portant autour du cou un billet avec l'inscription suivante : Nava Bidhâner jai, Satya Dharma Samanvaia « Victoire à la Nouvelle Dispensation; barmonie de toutes les religions^! »

1 Brahmo Year-Book de 1882, page 56.

2 Les hymnes de la Nouvelle Dispensation révèlent le même éclectisme mystique. En voici un échantillon, la Danse mystique, emprunté à la New Dispensation du 24 mars 1881 :

« Chantant le nom de Hari, les saints dansent dans le ciel. — Mon Gouranga (Chaitanya) danse au milieu d'une bande de dévots.— Combien sont beaux ses yeux qui brillent d'amour! — Jésus danse, Moïse danse, les mains levées, — Devarshi Narad danse en jouant de la harpe. — Le vieux roi David danse devant l'arche, avec Janak et Yudhisthir. — Le grand yogui, Mahàdeo (Siva), danse de joie, et avec lui Jean, accompagné de ses disciples. — Dadou et Confucius dansent, ainsi que Kabir et Toulsi, les hindous et les -musulmans, le sourire de Tamour sur les lèvres. — Le pécheur danse, le saint danse, le pauvre et le riche dansent ensemble ; les femmes chantent : •< Gloire, gloire, » avec de douces voix. ■ — Renonçant à l'orgueil de caste et de rang, le Brahmane et le Chandâl dansent en s'embrassant. — Entouré de saints, se trouve au centre Sri Hari, le seigneur de l'univers, et tous dansent à l'entour, les bras réciproquement passés autour du cou. — Et, dans cette sainte compagnie, dansent les croj'ants de la Nouvelle Dispensation, supprimant la distance de l'espace et du temps. — Les poissons dansent dans la mer et les oiseaux dans l'air ; les arbres et les plantes dansent, les branches se jouant avec la brise. — La Bible et les Vêdas dansent avec le Bhagavat; le Purân et le Coran dansent unis en amour. — Le savant, l'ascète et le poète dansent enivrés avec le vin de la Nouvelle Dispensation. — Le monde d'au-dessous et le monde d'au-dessus dansent en chantant le nom de Hari, lorsqu'ils entendent le doux évangile de la Nouvelle Dispensation. »

Toute cette exubérance de symbolisme a vivement cboqué/non seulement les brahmaïstes de l'ancienne roche qui avaient passé leur vie à combattre les rites et les emblèmes de l'idolâtrie, mais encore les hindous et les chrétiens orthodoxes, que scandalisent au même titre ce mélange et en quelque sorte cette parodie de leurs cérémonies les plus sacrées. En Angleterre, Keshub s'est définitivement aliéné les esprits nagnère les plus sympathiques à son Église, — à commencer par miss Collet. — Seul peut-ê;re, M. Max MuUer a mis le public en garde contre toute condamnation précipitée d'un mouvement qu'il est fort dijGficile de juger impartialement à distance : « C'est toujours la vieille histoire, écrivait-il au Times du 24 novembre 1880. Rien n'est si diJBBcile pour un réformateur, et particulièrement pour un réformateur religieux, que de ne pas laisser l'encens de ses admirateurs obscurcir sa vision mentale et de ne pas confondre les divins accents dé la vérité avec une voix descendue des nuages. Sous ce rapport, il n'est pas douteux que Keshub n'ait partagé la faiblesse des anciens prophètes. Mais n'oublions point qu'il possède également une large part de leur force et de leur vertu. »^ j

Je ne nierai pas, pour ma part, que la voie où s'est engagé Keshub ne soit pleine d'équivoques et de périls. Il est très possible qu'avec la tendance des sectes hindoues à déifier leurs (/oi^roî^s, le révélateur de la Nouvelle Dispensation finisse par passer à l'état d'avatar, et son Église, par devenir une simple variété des sectes vishnouites. Tous ceux qui ont étudié le passéde l'Inde savent, comme l'a si bien dit M. A. Barth,

que l'histoire des réformes religieuses chez les hindous a éîé « un perpétuel et affligeant recommencement; au début, un effort vigoureux et de hautes visées, suivis bientôt d'une irrémédiable décadence; comme résultat final, une secte et une superstition de plus ^ ».

Déjà certaines des pratiques que Keshub cherche à introduire dans son Église ne conduisent que trop à développer l'esprit de rêverie et de renoncement qui a toujours été un fléau pour l'Inde ; tandis que d'autres paraissent un regrettable jalon sur la route qui mène à la constitution des théocraties. Enfin, il est très exact que l'exagération de son symbolisme tend à absorber l'activité de ses adeptes dans une mulîitude de rites hétérogènes et bizarres, en opposition absolue avec les tendances de l'esprit moderne, si nous nous plaçons au poiut de vue européen.

Maïs il faut tenir compte du milieu où se développe une réforme religieuse, etilreste à voir si, avec toutes ses exagérations mystiques et ritualistes, la Nouvelle Dispensatiou n'est pas plus en état d'agir sur le génie populaire de l'Inde que la foi plus sobre et plus éclairée de l'Adi ou même du Sâdhâran Samâj.

Keshub, on ne saurait trop insister sur ce point, reste, malgré ses erreurs et ses divagations, un esprit de trempe supérieure, un de ces hommes qui, suivant les circonstances, peuvent devenir un Bouddha, un Mahomet ou un Luther. Il suiBBt dé l'avoir entrevu ou même d'avoir pris connaissance de ses œuvres pour comprendre l'ascendant qu'il possède sur son entourage et qu'il peut être appelé à exercer sur les masses.

1 A. Bakth, Les religions de l'Inde, page 54.

PORTRAIT DE KESHUR 3o7

Plus .d'une fois, j'ai sévèrement jugé ses actes et presque .désespéré de son avenir. Mais chaque fois que j'ai pris connaissance de ses discours et de ses écrits, je me suis senti en quelque sorte ressaisi par le charme qui se dégage de sa personnalité et de son talent.

On lira peut-être avec intérêt le récent jugement que porte sur Keshub un de ses principaux adversaires, le missionnaire du Sadhâran Samâj, Sivanâth Sâstri : « Dans toute sa carrière, dit-il, Keshub Chunder Sen s'est fait remarquer par trois traits principaux : un esprit fier et indomptable, une belle et puissante intelligence, une volonté forte et énergique... Ajoutez-y un tempérament chaleureux, sincère et enthousiaste... Comme toutes les natures fîères, il est timide vis-àvis des étrangers, mais d'une humeur agréable avec ses amis, doux et affable avec ses inférieurs, mais hautain et intraitable à la moindre affectation de supériorité, surtout quand on lui résiste. Il conçoit ses plans en silence et les met à exécution sans révéler plus que la moitié de son projet et sans mettre dans sa confidence même ses associés immédiats. Il n'a pas d'amis, à proprement parler. D'autre part, il n'est pas exempt d'adroits subterfuges pour atteindre ses adversaires, ni de ruses peu généreuses pour les compromettre. Il y a des moments où son orgueil blessé l'entraîne à des épithètes dures et injustes pour ses opposants. Et cependant il a été, pour beaucoup d'entre nou'', un type de pureté privée, de sincérité et de dévouement dans la poursuite de nobles entreprises. Nombre de ses œuvres décèlent un homme de foi, et une grande partie des principes qu'il a commu-

niques à son Ëglise révèlent une notable profondeur de perception spirituelle et morale... Mais, en même temps, il s'est laissé égarer par une idée malheureuse, l'idée qu'il est un homme spécialement inspiré ^ »

Il est incontestable que l'idéal religieux proposé par Keshub aux efforts de ses disciples ne manque ni d'opportunité, ni d'élévation. Lui-même le formule d'une façon assez originale dans ce parallèle entre le vieil homme et l'homme nouveau, publié dans le premier numéro du journal The New Dispensatmi :

Le vieil homme.

L'homme nouveau.

Asiatique ou Européen.

Hindou ou chrétien.

Reclus mystique et quiétiste in

dolent.

Tiinitaire qui hait l'unitarisme.

Asiatique et Européen.

Hindou et chrétien

Philanthrope mystique et quiétisle

pratique .

Unitai e qui croit à la trinité des manifestations divines.

Sectaire qui exclut toutes les autres Éclectique qui embrasse toutes le^

se?tes . sectes..

Combinaison mécanique des vérités Fusion chimique dans la vie même.

et des cai-actères parrinlelligence .

Inspiration exceptionnelle. Inspiration universelle.

Croit à l'esprit invisible ou à des Aperçoit l'Esprit-Dieu.

idoles visibles.

Honore le Christ, mais décrie Socrate Honore tous les prophètes en Christ.

et Chaitanya.

Voit multiplicité et confusion. Voit unité et harmonie.

Destruclif. Constructif.

Ne voit qu'erreurs chez les autres Voit seulement les mérites dos autres

et s'en tourmente. et en profite.

Décrépit et froid. Toujours frais et jeune.

Exalle la chair au-dessus de l'esprit. Glorifie l'esprit. Charni'I, même eu religion. Scientifique et ferme.

Le véritable écueil de la Nouvelle Dispensation, c'est

1 The New Dispensation and the Sâdhâran Brahmo Samôj, page 58.

LA DOCTRINE DE l'ÂDESH 359

la doctrine de 1 adesh. Qu'à la suite de Kant, on cherche la voix de Dieu dans les intuitions de la conscience, il n'yalà qu'une théorie ennoblissante et féconde, comme on l'a vu chez les transcendantalistes américains. Toutefois, c'est à la condition de soumettre ses impulsions intimes au contrôle de l'observation et du raisonnement. Keshub, à la vérité, semble admettre que pour offrir le caractère de Vâcleah, une inspiration doit pouvoir s'appuyer sur certaines « indications objectives » résultant des circonstances et conduisant à la même conclusion; — par exemple, à propos dii mariage de sa fille : les nécessités politiques du Kouch-Behâr, les mérites personnels du jeune mahârâjah, les avantages qui devaient résulter de cette union pour la cause du brahmaïsme, etc. — Mais si les «indications objectives» sont d'accord pour déterminer une ligne de conduite, qu'es t-il besoin à'âdesh? Et, si elles ne le sont point, qui décidera entre elles? — Pour voir les dangers de ce système, il suffit d'écouter les enfants terribles de la Nouvelle Dispensation, comme le pandit Dourgâ Dâ's Ray, qui, prétextant le caractère incertain et relatif de la morale universelle, conteste à la conscience le droitde se poser en juge de l'inspiration et déclare les commandements de Dieu indépendants de la « soi-disant morale vulgaire^»; — ou encore, comme les rédacteurs du Theisiic Record, de Dacca, qui s'exprimaient ainsi en 1881 : « Le moindre incident de notre existence, —qu'il s'agisse de manger des pastèques, le premier du mois, ou de se diriger, lé mardi, vers le nord, — sont réglés par le vivant commandement de Dieu. Nous

1 Brahmo Year-Book de 1880, page 100.

autres, brahmaïstes, nous allons à Lui pour le moindre détail de nos actes, tandis que les fidèles des autres religions ont pour guides des livres, des hommes ou leur conscience ^ » — Là est la pierre d'achoppement où viendra se briser la Nouvelle Dispensation, si Keshub et les plus éclairés de ses amis ne se hâtent de corriger la théorie de Yâdesh, d'une part en la restreignant au domaine des choses supra-sensibles qui échappent à l'expérience, d'autre part en l'étendant, dans une certaine mesure, à tous les êtres doués d'intelligence et de conscience, enfin en la subordonnant à l'autorité de la raison, qui est aussi d'origine divine.

Si l'on excepte cette malheureuse théorie, qui d'ailleurs n'est pas essentiellement liée à la Nouvelle Dispensation, il ne semble pas que Keshub, malgré ses exagérations mystiques, ait rompu jusqu'ici avec le rationalisme spiritualiste. Parmi les cérémonies et les discours que j'ai cités, il est certains détails qui peuvent prêter à sourire, comme en général le laugage de tout symbolisme religieux ou social qui ne nous est point familier. D'un autre côté, je conçois que cet excès de ritualisme ait blessé, en Angleterre surtout, les esprits façonnés par leur éducation ou leur milieu à une profonde répugnance pour tout ce qui implique un caractère sacerdotal ou même sacramentel. Mais il convient de remarquer que tel n'est aucunement le caractère des rites organisés ou reproduits par Keshub. Lui-même nous le dit en termes formels : « Enfendons-nous instituer la cérémonie du riz

1 BrahmoYear-Bookàè 1881, -page 95.

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