LE DIMANCHE A LONDRES
l'Église ritualiste et l'Église irvingite rivaliseront pour vous de pompe et de symbolisme. — Tenez-vous à associer les aspirations religieuses au Respect du libre examen? Vous n'avez qu'à choisir dans toute une série de congrégations qui vont du rationalisme chrétien à des cultes sans Dieu. — Cherchez-vous simplement des phénomènes bizarres ou des spectacles extraordinaires? Suivez cette foule qui s'engouffre dans une salle aux murs nus, sans autre mobilier qu'une plateforme et des bancs. Peut-être est-ce une simple assemblée de Tabernacle ranters (hurleurs de tabernacles), dont toute l'excentricité consistera à souligner par d'innombrables alléluias! les prières et les discours hyperboliques de leurs prédicateurs improvisés. Mais peut-être aussi aurez-vous la chance de tomber sur un meeting de ces shakers (trembleurs) ou de ces jumpers (sauteurs) qui rappelent, en pleine Angleterre du XIX® siècle, les convulsionnaires de saint Médard et les derviches touî?neurs de l'Orient. — Préférez-vous pénétrer, à la suite d'un initié, dans une sorte de cave où règne une obscurité mystérieuse? Il est possible qu'entre deux hymnes mystiques vous y entendiez nier l'existence de Dieu. Mais vous aurez tout au moins l'occasion de converser avec l'esprit de Jésus et de Mahomet, sinon d'évoquer l'ombre de votre arrièregrand'mère.
Voici un immense Tabernacle qui ressemble à un théâtre. Vous y trouverez cinq à six mille personnes, fixant du regard, dans une attitude recueillie, une large estrade, où un ministre, assisté de deux diacres, plonge successivement, dans un profond réservoir
d'eau claire, des jeunes gens en robe de chambre et des jeunes filles en long peignoir de laine blanche. Ailleurs, les assistants des deux sexes procèdent à la communion en échangeant le baiser de paix. Ailleurs encore, une cinquantaine de braves gens, à la physionomie honnête et placide, attendent patiemment que l'Esprit vienne les visiter. Votre présence ne troublera en rien leur pieuse extase; tout ce qu'on vous demande, c'est une attitude décente, et les fidèles ne paraîtront pas même s'apercevoir de votre intrusion.
Soudain des fanfares éclatent dans la rue voisine. De la musique, et de la musique militaire un dimanche! C'est un détachement de l'armée... du Salut qui se rend à sa caserne, colonel et colonelle en tête, chantant des hymnes à mettre le diable en fuite et fusillant à coups de circulaires et de brochures, les misérables pécheurs accourus au bruit.
Cependant, les services du soir sont terminés et la voie publique s'emplit des fidèles que dégorgent les innombrables chapelles encastrées dans l'alignement des rues. Une foule nombreuse et mélangée, mais qui n'a rien d'une cohue, sillonne les principales artères, dont nul véhicule ne fait résonner le pavé et qu'éclaire à peine la longue file des réverbères, ordinairement éclipsés par le gaz des vitrines. Çà et là, des débits de boissons et des boutiques de comestibles laissent passer un rayon éblouissant par leur porte entr'ouverte. Le long des trottoirs circulent des charrettes à bras, où les maraîchers débitent leurs produits à la clarté d'une chandelle vacillante qui jette sur le visage des acheteurs nn reflet à la Rembrandt.