DÉCLIN DE LA FOI AUX MIRACLES
du christianisme. L'école de Tuhingue commença à démolir cette illusion, et on peut dire que la critique ultérieure n'en a rien laissé debout. Non seulement les miracles et les prophéties -ont perdu toute créance au point de vue historique, mais encore l'authenticité des récits évangéliques est allée rejoindre la tradition qui attribuait à Moïse la rédaction du Pentateuque, et, de même qu'on est arrivé à établir l'introduction tardive du monothéisme chez les Hébreux, on a pu démêler, jusque dans les documents les plus vénérables de l'Église primitive, la trace des éléments grecs et orientaux qui ont concouru à la formation du christianisme. Ainsi, tandis que la révélation se trouvait aux prises avec les progrès grandissants des sciences naturelles, elle voyait se dérober le témoignage de l'histoire, qui restait en quelque sorte sa dernière citadelle.
Une fois introduit en Angleterre, ce double courant — à la fois critique et positif — ne pouvait manquer d'exercer une influence profonde sur les idées philosophiques et religieuses des esprits les plus éclairés. Même la théologie protestante ne pouvait échapper à son action : « Devant la convergence des recherches historiques et scientifiques, — constatait, il y a quelques années, un des écrivains religieux les. plus distingués et les plus impartiaux de l'Angleterre, le D'" J. Martineau^ — il se manifeste, parmi les Églises accessibles à des modifications théologiques, une disposition géné-
1 Introduction à la deuxième édition de l'ouvrage de J. J. Tatler, A Retrospect ofthe Reéigious life of England;^'' éd., Londres, 1876, p. 36.
raie à ne plus insister sur les éléments miraculeux de la première tradition chrétienne, à les regarder comme une cause de faiblesse et non de force pour l'autorité du récit, enfin à expliquer l'origine du christianisme par une théorie qui ne repose point sur leur réalité objective. . . Jusque parmi les théologiens conservateurs, un silence significatif, à l'égard des « signes et merveilles » sur lesquels reposent les récits de la résurrection corporelle et de l'ascension du Christ, indique que l'emphase avec laquelle on les invoquait autrefois n'est plus en harmonie avec le sentiment de notre âge et ne peut plus être employée avec espoir de succès. » — Depuis longtemps, les théologiens qui restent encore fidèles à l'ancienne méthode cherchent à se tirer d'affaire par l'hypothèse que le miracle n Implique pas nécessairement la violation d'une loi naturelle et qu'il peut être simplement le résultat d'une loi supérieure, jusqu'ici soustraite aux investigations de la science. C'est ce que M. Lecky appelle rencontrer les rationalistes à mi-chemin ^
Cependant, ces compromis, dont Coleridge avait donné l'exemple, ne pouvaient arrêter l'essor des esprits, qui, à l'imitation de Carlyle, voulaient appliquer les méthodes du rationalisme dans toute leur logique et toute leur rigueur. Dès le second tiers du siècle, l'idéalisme allemand engendra, en Angleterre, une école qui rejetait ouvertement la révélation, pour s'en tenir aux principes du pur théisme. Entre les déistes du XVIII® siècle et les théistes du xix®, il y a cette
1 LECK.Y, Eistory of RationàUsm in Europe, t. II, p. 178.
LE THÉISME CONTEIiIPORAIN 27
grande différence que les premiers formulaient une conception mécanique de l'univers et faisaient de Dieu un Être extérieur à la création, tandis que les seconds se basent sur le principe de l'immanence divine dans l'univers et, par conséquent, font de la raison ainsi que de la conscience les organes du divin dans l'homme.
Cette doctrine a aujourd'hui pour principaux représentants, en Angleterre, M. Francis Newman. et Miss F. Power Cobbe. « Leur pur théisme, remarque le D"^ Martineau^ est un si noble produit de la plus haute capacité intellectuelle et de l'observation interne la plus fidèle, qu'il régénérerait le monde, si seulement il reposait sur une base historique, au lieu d'être un don individuel, et s'il pouvait venir aux hommes comme inspiration, non comme raison. »
L'ouvrage de M. F. Newman sur l'âme, ses peines et ses aspirations [The Soûl, her Sorrows and Aspirations), bien que publié il y a trente-trois ans, est resté classique, comme exposé des méthodes et des doctrines qui caractérisent le théisme anglais. Quant à Miss Cobbe, qui s'est également engagée dans les voies de l'idéalisme subjectif, elle a su allier à une puissance de raisonnement philosophique, assez rare dans son sexe, une vivacité d'imagination et une chaleur de sentiment qui donnent à son style une saveur toute particulière.
Cette école, qui remonte à Kant, en passant par Coleridge et Càrlyle, reste aujourd^ui aussi jeune et
1 Introduction à la deuxième édition de l'ouvrage de M, Tayler, p. 38.
aussi vivante que jamais. Ancrée sur la raison pure, dégagée de tout compromis avec la théologie révélée, prof c ssant une meta physi que qui s'accorde su ffisamm en t avec la tendance actuelle des sciences positives pour suivre sans contradiction le courant de leurs découvertes et parfois y puiser de nouveaux arguments, elle tend de plus en plus à prendre la tête de la résistance aux envahissements des récentes doctrines qui ébranlent les assises de la religion naturelle et qui s'attaquent même aux principes regardés jusqu'ici comme le fondement de la philosophie et de la morale. En tout cas, elle a le grand mérite d'avoir été la première à démontrer, rien que par le fait de son existence, la possibilité de concilier le sentiment religieux et même un certain mysticisme avec l'usage illimité du libre examen et des méthodes scientifiques.
L'émancipation qui s'est ainsi poursuivie dans les intelligences ne pouvait manquer d'avoir son contrecoup dans les lois. Dès les premiers temps de la Réformation européenne, des esprits généreux avaient élevé la voix en faveur de la tolérance religieuse la plus large. Mais la notion de la liberté des croyances était trop en contradiction avec les idées de l'époque pour qu'ils eussent la moindre chance de se faire entendre des gouvernements et surtout des peuples. Parmi tous les pays protestants, l'Angleterre est peut-être celui où cette liberté a été le plus tôt pratiquée en fait; mais c'est aussi celui où elle a le plus tardé à être reconnue en droit, — résultat inévitable d'un régime où la soumission de l'Ëglise à l'État fait de toute hérésie, sui-
l'intolérance dans la législation 29
vant la théorie de Hobbes, un acte de révolte contre les institutions du pays.
Il y a deux siècles, l'édit De hœretico comhurendo venait à peine d'être abrogé. Toute réunion de plus de cinq personnes, pour se livrer à des actes de culte, était interdite hors de l'Église établie, sous peine d'emprisonnement et de transportation. Aucun ministre non-conformiste ne pouvait s'approcher des villes et des bourgs municipaux dans un rayon de cinq milles; nul dissident ne pouvait enseigner, même dans une école privée. Le délit d'hérésie s'aggravait à mesure qu'on s'écartait du type ojfficiel en matière de culte ou de croyances. La profession d'unitarisme était assimilée au blasphème; le catholique romain ne pouvait ni acquérir, ni même hériter, sans abjurer sa foi. Vers la fin de la Restauration, quinze cents quakers pourrissaient en prison. Les formalités de l'état civil étaient confondues avec les sacrements de l'Eglise établie. Aucun citoyen ne pouvait exercer d'emplois s'il n'avait communié dans l'année, et, pour éviter les fraudes, on édicta des peines contre les dissidents qui se présenteraient à la communion dans une église anglicane ^
L'adoucissement de ces rigueurs a commencé après la révolution de 1688, où anglicans et dissidents s'étaient donné la main pour renverser les Stuarts. Toutefois, c'est seulement depuis la fin du siècle dernier que l'Angleterre est résolument entrée dans la voie de la tolérance. Aujourd'hui, comme le constatait
» Thomas Erskink May, The Constitutîonal Eistory of England, t. III, p. 76.
dernièrementlord Coleridge, racquittemeDtde M.Bi?adlaugh, poursuivi du chef de blasphème pour ses attaques contre le christianisme^ a établi que la religion chrétienne a cessé d'être la loi du pays.
Toutes les confessions ont obtenu le droit de s'affirmer au grand jour, de posséder en pleine propriété leurs temples et leurs collèges, de propager leurs doctrines par l'enseignement et parla prédication. Nul ne peut plus être contraint de participer aux actes, aux cérémonies ni même aux frais d'un culte quelconque. Il a été interdit aux universités — sauf pour ce qui concerne les grades conférés par les facultés théologiques — de subordonner à une profession de foi la fréquentation des cours ou l'obtention des diplômes. Tout enseignement confessionnel a été supprimé du programme des écoles publiques. Les écoles privées, soumises à l'inspection de l'État, ne peuvent plus obtenir de subvention que si l'enseignement religieux y est facultatif et donné en dehors des heures de classe . L'organisation d'un état civil a rendu possible l'enregistrement des naissances et des mariages sans le concours de l'Église anglicane et même sans les
1 MM. Foote et Ramsay ont été moins heureux dans un cas analogue. Mais il paraît que les caricatures publiées par le Free-thinker avaient une portée toute différente des attaques proférées par M. Bradlaugh. Ainsi M. Bradlaugh et M^o Annie Besant ont déposé tous deux, au cours du procès, que depuis novembre 1881 ils avaient cessé de se prêter à la propagande du Free-thinker, à raison du caractère grossier de ses dessins. (V. r/ng-wirer du 28 avril 1883.) Cependant on peut répondre que, si MM. Foote et Ramsay étaient réellement coupables d'une offense à la morale, il aurait fallu les poursuivre en vertu des lois qui protègent la moralité publique et non en vertu d'une législation surannée, qui peut donner le change sur la nature du délit, ainsi que sur les motifs de la condamnation.