‹ L'évolution religieuse comtemporaine chez les Anglais, les Américains et les Hindous [microform]Chapitre 25 sur 135 · HERBERT SPEN'CER · texte numérisé non relu

HERBERT SPEN'CER

Ce point de départ, logique et scientifique à la fois, sera la persistaiice de la force, avec ses corollaires que la" matière est indestructible et que le mouvement est continu. D'où Spencer arrive à la conclusion que toutes les particules matérielles de notre univers ont dû exister, à une époque quelconque, sous forme de matière diffuse {attenuated), c'est-à-dire à l'état incohérent, indéterminé, homogène. En vertu des actions et des réactions que ces particules exerçaient les unes sur les autres, elles ont fini par se précipiter autour de certains centres de gravité, sous forme de nébuleuses animées d'un mouvement giratoire. Mais ce n'est là que le premier acte de l'évolution. Les trois lois que Spencer déduit de la persistance de la force — l'instabilité de l'homogène, la multiplication des effets et la ségrégation ou loi de coordination — lui permettent de définir l'ensemble de l'évolution : « une intégration de matière, accompagnée d'une dissipation de mouvement, pendant laquelle la matière passe d'une homogénéité indéfinie, incohérente, aune homogénéité définie, cohérente, et pendant laquelle le mouvement continu subit de son côté une transformation analogue ».

L'évolution, toutefois, a un terme fatal qui est l'équilibre, c'est-à-dire un état d'égalité entre les forces qui agissent du dehors sur l'agrégat et les forces que celui-ci leur oppose. D'autre part, nul équilibre ne peut être définitif, puisque tout agrégat reste exposé à l'action de forces extérieures, dans un univers sans cesse en activité, et que toute somme de mouvement abandonnée par les agrégats en voie d'évolution doit

se diriger sur les agrégats voisins, pour y exercer une action dissolvante. Chaque partie de l'univers doit donc traverser une période d'intégration, puis une période de désintégration analogues à ces phases alternantes de création et de dissolution qui, dans le panthéisme des brahmanes, remplissent l'éternité, en corrélation respective avec la veille et le sommeil de Brahma : « En apparence, dit Spencer, dans ses Premiers Principes, les forces universellement coexistantes d'attraction et de répulsion... produisent tantôt une période immense durant laquelle les forces attractives prédominent et causent une attraction universelle, tantôt une période immense durant laquelle les forces répulsives prédominent et causent une diffusion universelle, — ères alternantes d'évolution et de dissolution . »

Ce rythme éternel n'est, d'ailleurs, pas restreint aux phénomènes cosmiques, il mesure la vie de l'éphémère aussi bien que la durée de la nébuleuse; la seule diffirence est dans la longueur du cycle, proportionnelle aux dimensions des agrégats qu'il embrasse. Spencer s'attache à démontrer comment ce double procédé d'évolution et de dissolution suffit à expliquer non seulement la production des phénomènes inorganiques, mais encore la hiérarchie des êtres organisés : l'apparition de la cellule,^ — la variation des espèces, — le passage de la vie végétative à la vie consciente, rationnelle et morale, — la formation des sociétés, — les vicissitudes de l'histoire, — tous les produits de l'activité intellectuelle et sociale. Le cours de la bourse e>t soumis à la même loi que le passage d'une comète;

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les conquêtes d'Alexandre et les œuvres de Shakespeare peuvent se ramener aux mêmes facteurs que les chules du Niagara et les taches du soleil. — La société humaine, à force de se diversifier et de se spécifier, atteindra ainsi son état d'équilibre, qui sera « l'établissement de la plus grande perfection et le bonheur le plus complet y. Mais ce millénium ne sera que « l'avant-dernière étape » de la dissolution. Au bout de toute évolution est l'immobilité; ensuite commence la dissolution, — terme fatal de l'espèce, comme de l'individu, comme de tout ce qui n'est que matière et mouvement transformés : Pulvîs es, in pulverem reverteris !

Cependant, il n'en faudrait pas conclure que Spencer voie dans une matière douée de mouvement le dernier mot de la philosophie. Il repousse, au contraire, le matérialisme, peut-être avec plus d'énergie encore que le spiritualisme : « 11 serait plus aisé, dit-il, de transformer la prétendue matière en prétendu esprit que le prétendu esprit en prétendue matière; ce qui est absolument impossible. Mais aucune interprétation ne peut nous faire pénétrer au delà de nos symboles. » A ses yeux, la matière et le mouvement, auxquels il ramène toutes choses, ne sont que des manifestations de la force qui se révèle dans la conscience, et cette force elle-même ne doit être regardée que comme « un certedn effet conditionné d'une cause inconditionnée», comme « la réalité relative qui nous indique une rt'alité absolue par laquelle elle est directement produite ».

Cette réalité inconditionnée et absolue, dont Spencer démontre l'existence par le même raisonnemeat qui lui sert à établir la relativité de nos connais-

Fances, devient ainsi la conclusion dernière où aboutit toute science : « Bien que l'Absolu, dit- il, ne puisse être connu, en aucune façon et à aucun degré, dans le sens strict du mot connaître, cependant nous voyons que son existence positive est une donnée nécessaire de la conscience; que, tant que la conscience dure, nous ne pouvons nous débarrasser un seul instant de cette donnée et qu'ainsi la croyance qui en résulte a une certitude supérieure à toute autre. »

Or, il se trouve qne l'idée fondamentale de la religion consiste également à affirmer ce pouvoir absolu et incompréhensible, sans limites dans le temps ni dans l'espace, et dont l'univers est la manifestation : « Non seulement la croyance à l'omni-présence de quelque chose qui dépasse l'intelligence est la plus abstraite des croyances que toutes les religions possèdent en commun; non seulement elle devient plus distincte à mesure que les religions se développent, et subsiste après que leurs éléments contradictoires se sont annulés mutuellement; mais encore c'est cette croyance que la critique la plus impitoyable laisse debout, ou plutôt qu'elle met plus vivement en lumière. » — C'est donc sur ce fait, « le plus profond, le plus large, le plus général » <ie tous les faits, que peut et doit se faire la réconciUation définitive de la religion et de la science. Aussi longtemps que la religion se renferme dans cette sphère de l'Inconnaissable, Spencer y voit « l'expression d'un fait éternel » et il estime que, dans l'avenir comme par le passé, elle continuera à « empêcher les hommes de s'absorber dans le relatif et l'immédiat » .

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Il va même jusqu'à admettre qu'en s'épurant de plus en plus, sous l'action de la science, les conceptions symboliques de l'absolu continueront indéfiniment à occuper la conscience et à inspirer la religion : « Il est probable qu'on sentira toujours le besoin de donner ime forme à ce sens indéfini d'une existence dernière qui fait la base de notre intelligence. » — Tout ce qu'on peut exiger, c'est que les notions ainsi formées soient comprises « comme des symboles absolument dénués de ressemblance avec ce qu'ils représentent^ ».

Quoique Spencer repousse explicitement le pantbéisme à l'égal du tbéisme et de l'athéisme, sa conception a indéterminée » d'une « réalité absolue », dont tous les phénomènes sensibles ne sont que la manifestation et le voile, n'en aboutit pas moins, pour peu qu'on la traduise en termes métaphysiques, à une conception panthéiste de l'univers. Sans doute, il écarte systématiquement le nom de Dieu, pour s'en tenir à l'expression d'Inconnaissable, qui lui offre le double avantage de n'être pas compromise par des attaches métaphysiques et de rappeler sans cesse le caractère incompréhensible de la Réalité suprême. Mais, tout en se défendant de définir cet Inconnais-

1 Ces concessions ont irrité de nombreux évolutionnistes continentaux, qui les ont. dénoncées comme un résultat de l'influence inconsciemment exercée sur l'esprit de Spencer par son milieu protestant. Sans discuter ici la valeur de l'argument, nous ferons observer qu'on pourrait aisément le retourner contre ces critiques eux-mêmes, en faisant observer que, s'ils poursuivent le sentiment religieux avec tant d'acharnement, même dans ses limites rationnelles, c'est par une réaction des préjugés qui régnent dans leur milieu catholique ou qu'ils ont inconsciemment gardés de leur éducation première.

sable, il le traite à' Être et de Pouvoir j il lui attribue rimmanence, l'imité, l'oiniii-présence, la persistance cans limite dans le temps et dans l'espace; il lui donne pour modes d'action les lois de la nature; enfin, il le pose vis-à-vis des phénomènes, tant externes qu'internes, dans la relation de substance à manifestation, voire de cause à eflFet. Si Spencer s'écarte du panthéisme pur et simple, c'est en ce que celui ci confond Dieu avec l'Univers, alors que notre philosophe voit dans l'Inconnaissable non seulement la substance d i monde et la cause immanente de tous ses phénomènes, mais encore un Pouvoir transcendant qui dépasse touîe définition.

Sous ce rapport, il est plus théiste que le panthéisme même, et on ne peut s'étoniïer si certains de ses disciples ont tiré de sa doctrine un vériîable mysticisme. « C'est une erreur, dit-il^, de prétendre que l'allernative soit entre une personnalité et quelque chose do moins qu'une personnalité, alors que le choix e^t entre une personnalisé et quelque chose de supérieur. Ne peut-il y avoir un mode d'existence aussi supérieur à l'intelligence et à la voloiité que celîe:-ci le sont au mouvement mécanique? Il est vrai que nous sommes totalement incapables de concevoir un pareil mode d'existence. Mais ce n'est pas une raison pour le révoquer en doute, c'est plutôt le contraire. N'avons-nous pas vu combien nos esprits sont impuissants- à se former même la plus simple conception de ce qui se cache derrière les phénomènes? N'est-il pas prouvé que cetle impuissance est celle du conditionné à saisir

1 First Princîples, cLap. V, § 31.

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rinconditionné? N'en résulte- t-il pas que, si la cause intime ne peut être conçue, c'est parce qu'elle est, en tout, plus grande que ce qui peut être conçu? »

Quoi qu'il en soit de ces déclarations, dont personne ne peut contester la sincérité, les vues philosophiques d'Herbert Spencer étaient trop en contradiction avec les idées reçues de la théologie, tant naturelle que positive, pour ne pas susciter une violente opposition parmi les théologiens, en même temps que des espérances exagérées chez les adversaires de tou'.e idée religieuse. Vainement ces vues oifraient-elles un champ nouveau au sentiment religieux, eu faisant ressoi*tir le mystère de l'inconnaissahle, la grandeur de ses manifestations, l'action inflexible de ses lois et le rythme éternel de ses forces. Elles n'en remplaçaient pas moins le Dieu personnel et conscient de la théologie traditionnelle par un Être sourd, aveugle, indififérent aux misères humaines, ou du moins reporté si loin de l'homme, qu'aucune relation directe ne pouvait plus se concevoir entre les deux termes de l'équation religieuse, et ainsi semblait disparaître ce sentiment d'une communion directe entre la conscience et son Auteur, qui forme non seulement le principe central du protestantisme, mais encore le fondement essentiel du théisme contemporain. Comme le disait M, Gladstone dans une harangue académique, la conciliation, préconisée par Spencer entre la science et la religion, ne ressemblait-elle pas à la proposition d'un homme qui, voulant se débarrasser d'un importun, lui aurait dit : « Ma maison a deux côtés, nous allons les partager. Veuillez prendre le dehors »?

Sans doute, la doctrine d'Herbert Spencer faisait une place aux deux grands facteurs principaux de toute religion : la croyance à un Pouvoir mystérieux et le sentiment d'une dépendance vis-à-vis de ce Pouvoir. Mais si elle maintenait la dépendance, ne supprimait-elle pas l'obligation, et ne ruinait-elle pas l'idée du Devoir, qui est devenue un élément désormais inséparable du sentiment religieux? Qu'allait -il rester non seulement de l'âme, si la personnalité même de l'individu n'était qu'un flux éphémère d'états psychologiques, — mais encore de la conscience elle-même, — si celle-ci n'était que du mouvement transformé par le milieu et par l'hérédité?

Les spéculations de Sponcer semblent avoir d'abord rencontré la conspiration du silence. En 4864, un écrivain compétent, M. Aug. Laugel, analysant les travaux de celui qu'il appelait « le dernier des métaphysiciens anglais », écrivait, dans la Revue des Deux Mondes : « Au milieu de l'indifférence universelle, M. Herbert Spencer est resté obstinément attaché à la philosophie. Il lui a fallu, sans doute, un courage héroïque et une rare indépendance pour se vouer à des études sévères qui ne peuvent lui donner que quelques suffrages obscurs et isolés... Avec le talent, la fertilité d'esprit, la variété presque encyclopédique de connaissances dont ses écrits fournissent la preuve, M. Spencer, s'il eût consenti à suivre les routes battues, aurait facilement obtenu tous ces dons que la société anglaise prodigue à ceux qui la servent comme elle veut être servie. Il a préféré se condamner à la pau-

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vreté et, ce qui est plus difficile encore, à l'obscurité ^ » Jamais prédiction ne fut peut-être mieux assise sur les apparences; jamais prédiction ne fut plus complètement démentie par les événements. La doctrine de Spencer n'était pas de celles qui pouvaient rester longtemps sous le boisseau, et quelques craintes qu'elle inspirât à ses adversaires, ceux-ci devaient être forcément amenés à s'en occuper. Les premières rencontres furent orageuses. La controverse atteignit son apogée, en 1874, lorsque M. Huxley publia ses Sermons laïques, où il revendiquait énergiquement les droits de la raison, et lorsque M. J. Tyndall prononça à Belfast, dans la réunion annuelle de l'Association pour le progrès de la science, un discours où, — tout en reconnaissant, à l'instar de Spencer, l'indépendance du sentiment religieux dans la sphère de l'Inconnaissable —, il faisait l'apologie de l'atomisme antique et déniait à la théologie le droit d'expliquer les phénomènes de l'Univers. C'était plus qu'il n'en fallait pour déchaîner sur l'orateur toutes les foudres de l'Angleterre orthodoxe, et on trouva des fanatiques qui allèrent jusqu'à le menacer de l'antique législation contre les détracteurs de la Divinité. « J'ai dû remarquer avec tristesse, écrivait-il l'année suivante, combien les hommes sont influencés grossièrement par ce qu'ils appellent leur religion, et notamment par cette nature corrompue, que la religion, comme ils l'assurent, est surtout appelée à extirper et à dompter^..»

1 ACG. Laugel, Ze5 études philosophiques en Angleterre. {Revue des Deuœ-Mondes du 15 février 1864.)

2 Address delivered before the British Association. Londres, Longmans etC°, 1874.

La violence même de ces attaques devait favoriser la propagation de la doctrine qu'elles auraient voulu étouffer. Il est très intéressant de suivre dans les revues du temps l'échange d'idées qui s'est continué pendant les années suivantes, relativement à la doctrine de l'évolution. Spencer lui-même y a participé par de nombreux articles, en même temps qu'il poursuivait la publication de ses ouvrages. Aujourd'hui, an grand apaiseinent s'est fait autour de ces polémiques, du moins dans les régions supérieures de la pensée anglaise. Non seulement la doctrine de l'évolution a obtenu sa place au soleil de la respectabilité britannique, mais encore elle tend de plus eu plus, sous une forme ou l'autre, à pénétrer la philosophie et jusqu'à la religion de l'Angleterre.

En dehors de ses disciples immédiats, elle a obtenu grand succès près de deux groupes chaque jour plus nombreux dans le monde lettré : les esprits pratiques, qui considèrent comme dérobé au service de l'humanité le temps consacré à des préoccupations métaphysiques ou religieuses, et les indifférents, qui, sans attaquer directement aucune religion, désirent cependant s'en occuper le moins possible et qui sont heureux de rencontrer une philosophie qui justifie leur abstention. C'est à l'usage de ces deux catégories qu'on a inventé, il y a une quinzaine d'années, le mot d'agnosticisme (de a négatif et deyvwcrtç, science), « la doctrine de celui qui veut ignorer » . L'agnosticisme est même devenu à la mode dans certaines sphères, et tel, qui serait embarrassé d'expliquer pourquoi, se dit aujourd'hui agnostique, comme il se serait dit « libre

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