LES AGNOSTIQUES
penseur » il y a deux siècles, et puséyiste, il y a cinquante ans.
Cette situation, qui, pour peu qu'elle s'accentue, semblerait devoir conduire les classes supérieures à un nouvel interrègne de la religion positive, a inspiré, en 188^, à un des membres les plus distingués de l'université de Cambridge, M. le professeur Seeley, un livre où il s'efforce d'établir le bilan actuel du sentiment religieux parmi ses compatriotes. D'après cet ouvrage, qui a fait certaine sensation ^ si l'on prend les trois éléments qui peuvent fournir chacun un idéal religieux : l'amour du vrai ou la Science, le sentiment du beau ou TArt, la notion du devoir ou la Morale, il n'y a plus que le troisième qui obtienne aujourd'hui satisfaction dans le christianisme. La Science, — c'est-à-dire la religion de l'Absolu ou de la Loi, qui, lors même qu'elle se proclame athée, admet un Dieu, qu'elle le nomme l'Inconnaissable, le Cosmos ou l'Ordre universel, — a cessé, en effet, de concéder à cette réalité mystérieuse les attributs de la personnalité, de la clairvoyance, de la bonté, de la justice, de lui prêter une existence distincte du monde ou de lui reconnaître le caractère de cause première. De même, l'Art, c'est-àdire la religion de la Nature, se révolte de plus en plus contre le christianisme, dont il dénonce le rigorisme moral et l'indifférence esthétique.
Un grand nombre de savants se bornent à critiquer la théologie dominante et s'abstiennent de rien affirmer quant à l'avenir de la religion. Il en est même qui
^ Natural Religion, par l'auteur à'Ecce Homo. 1 vol. Londres, Macmillan et C«, 1882.
escomptent la chute de tous les systèmes religieux ^ Mais il existe aussi un parti considérable qui, tout en rejetant le christianisme, « s'attend à une véritable régénération de l'influence religieuse ». Ce parti luimême se divise sur la question de savoir quelle religion il faut substituer au christianisme. Les uns estiment que l'humanité doit devenir l'objet da culte, les autres pensent que l'heure du panthéisme a sonné et que « le tyran de l'Univers doit céder la place à rUnivers lui-même». On trouve enBn des divergences sur la forme que revêtira ce panthéisme, et « on peut fréquemment observer que le culte le plus pur et le plus séduisant qu'on prévoie devoir en sortir nous est dépeint comme un réveil du paganisme grec ».
Ces aspirations ne sont nullement irréligieuses. La seule et véritable irréligion — « et on la rencontre dans les Églises aussi bien qu'au dehors », — c'est, d'une part, la présomption caractéristique d'esprits trop infatués d'eux-mêmes pour admettre la subordination de leur personnalité à l'ordre des choses; d'autre part, la faiblesse mentale de gens trop absorbés par les petits côtés de la vie pour s'élever à la conception des principes et des lois. Or, tel n'est
1 L'auteur de Natural Religion fait remarquer (préface de la deuxième édition, page vu) que « ce ne sont pas les plus grandes autorités scientifiques qui sont aussi confiantes dans leurs négations, mais plutôt les esprits de second ordre, qui sont l'écho de ces autorités et. qui vivent euxmêmes dans l'atmosphère, non de la science, mais de la controverse des partis. » — Il est assez curieux de rapprocher ces lignes d'une lettre où W. "Warburton écrivait il y a plus d'un siècle : « Les mathématiciens — je neveux pas dire les inventeurs et génies parmi eux, que j'honore — mais les vulgarisateurs des inventions des autres, qui sont dix fois plus assommants et plus orgueilleux qu'un damné poète, — ont une étrange aversion pour tout ce qui sent la religion. » {Leiters to Eurd, XIX.)
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le cas ni de la science, ni de l'art, qui sont d'accord avec la morale chrétienne pour combattre cette double tendance, au nom de leur idéal respectif. Qu'on arrive à combiner ces trois éléments, et on aura les assises du système religieux, qui rendra à notre société, menacée d'anarchie, la paix et l'unité spirituelles. « Cette religion, dit l'auteur, renfermera certainement une religion de l'Humanité et une religion de la Nature. Elle retiendra au moins le noyau du christianisme, si elle en rejette l'écale. Mais à côté de ce christianisme transfiguré, elle mettra le paganisme amélioré, c'està-dire un culte épuré de la forme matérielle. Et ce n'est pas tout... Elle conservera le culte de l'unité dans l'univers, qu'on appelle l'objet de ce culte Nature ou Dieu. »
Cette religion, que l'auteur nomme la religion de la Culture, au sens allemand du mot, aura son Église et son clergé — Église qui représentera « là vaste communion de tous les esprits inspirés par la culture et par la civilisation de l'époque » , — clergé d'éducateurs populaires, « qui ne sera soumis à aucune condition de foi, mais seulement à des conditions de moralité et de compétence ». — Les Églises actuelles pourront-elles se plier à cette transformation, ou bien l'humanité devra-t-elle créer quelque organisme nouveau pour répondre à des aspirations nouvelles? 11 n'y a guère qu'en Angleterre et en Amérique que le christianisme semble pouvoir « revêtir une forme adaptée à l'époque ». Mais, même chez ces deux nations, pour que l'Église redevienne « la cité spirituelle de la civilisation occidentale », il faut qu'elle se hâte de s'ouvrir
à des éléments nouveaux et de renoncer à tout dogme exclusif.
L'auteui' déclare lui-même ^ qu'il s'est placé , dans cette étude, au point de vue de « l'école extrême ». Mais si l'on examine la situation à un point de vue plus général, on voit qu'un grand nombre d'esprits se refusent à admettre l'impossibilité de concilier les principes du spiritualisme avec la doctrine de l'évolution.
Les uns — comme l'éminent physiologiste M. W. Carpenter, un des premiers adeptes et presque un précurseur de 1 evolutionnisme, — s'empressent de proclamer, comme conclusion de leurs recherches, que l'intelligence et la volonté se retrouvent à la base de l'évolution ^.
D'autres — tels que M. W. Graham, dans son remarquable ouvrage Tlie Creed of Science (Londres, 1881), conçu avec une complète impartialité de vues et une extrême rigueur de raisonnement, — s'attachent à démontrer que la philosophie de l'évolution a pour corollaire logique l'admission, non d'un but prévu et
' Préface de la deuxième édition.
2 K Science points to the origination of ail Power in Mind. » {On Mind a7id Will in Nature, dans la Contemporari/ Review de 1872.) — La même année, M. Carpenter terminait ainsi son discours inaugural de la session tenue à Brighton par l'Association britannique de la Science : « Tandis que les instincts fortement enracinés de l'humanité et les recherches les plus profondes de la philosophie désignent également l'esprit comme la seule et unique source de tout pouvoir, c'est la haute prérogative de la science de démontrer l'unité du pouvoir qui opère à travers l'étendue et la variété illimitées»de l'univers, comme de retracer sa continuité à travers les vastes séries d'âges occupées par son évolution. » — Voir aussi, sur ce sujet, Lecky, History of Ratîonalism in Europe, t. I, p. 286.