MM. CARPENTER, GRA.HA.M, ETC
voulu, mais d'une fin progressivement poursuivie par le Pouvoir inconnaissable d'Herbert Spencer. M. Graham estime de plus que cette fin doit être rationnelle, c'est-à-dire conforme à ce que nous regardons comme l'ordre rationnel des choses. « Autrement, dit-il, nous ne pouvons attribuer au cours antérieur de l'évolution d'autre explication que le hasard, et nous ne pouvons avoir aucune garantie que le cours ultérieur du développement sera dirigé par autre chose que le hasard. »
D'autres encore insistent sur le caractère moral de cette fin et, à la suite de M. Mathew Arnold, se représentent l'action de l'Inconnaissable comme un courant de tendances, a stream of tendency, qui mène au Bien et au Beau. Il en est même qui, comme MM. Tait et Balfour Stewart, revenant par les voies de la science moderne aux spéculations du néo-platonisme, affirment l'impossibilité d'admettre le principe de la continuité dans le développement du monde, si l'on ne suppose un univers invisible, dont l'univers visible serait en quelque sorte une projection ou une condensation grossière ^.
Je n'en finirais pas si je devais énumérer tontes les tentatives faites pour réconcilier la philosophie de l'évo-
1 L'ouvrage où se trouvent exposées les vues de MM. Balfour Stewart et P.- J. Tait, Unseen Universe, bien qu'il traite de matières assez abstraites et qu'il s'adresse exclusivement aux esprits cultivés, aux savants même, a dépassé en Angleterre sa dixième édition et il y défraye encore la polémique des principales revues. En France, récemment traduit sous le titre de VUtiivers invisible, dans la Bibliothèque philosophique de la maison Germer-Baillère, c'est à peine s'il a obtenu dans la presse spéciale une mention de courtoisie. Il y a là un symptôme caractéristique de la différence qui régne dans l'esprit des deux pays.
lution avec les principes du théisme. Il me suffira de montrer, d'après un ardent défenseur de l'évolutionnisme, M. J. Sully, comment la doctrine scientij&que de l'évolution peut légitimement s'allier avec les métaphysiques les plus diverses, et même avec les anciennes thèses de la religion naturelle. Dans une étude des plus consciencieuses, publiée, en 1878, dans le viif volume de VEncyclopedia britannica^ en collaboration avec M. Huxley, il définit la théorie de l'évolution : « la plus haute généralisation de la science relativement à l'ordre des phénomènes dans le temps», et, à ce titre, il estime qu'elle est impuissante à fournir une solution scientifique quant à la cause, à la fin ou à la nature, soit de la substance qui fournit les matériaux de l'évolution, soit du procédé lui-même. Ainsi le positiviste qui veut s'en tenir aux données actuelles de la science peut accepter l'évolution, en soutenant que les limitations de notre esprit nous restreindront toujours à la connaissance des phénomènes. De son côté, l'idéaliste empirique peut regarder la théorie de l'évolution comme formulant « tout l'ordre des sensations mentales et conscientes^ » . Toutefois, la théorie de
• On sait que pour l'idéalisme empirique, tous les phénomènes auxquels nous prétons une existence objective ne sont que la projection et la réflexion de nos sensations subjectives. Spencer soutient que si cette théorie était fondée, révolution serait un rêve. M. J. Sully soutient formellement que la doctrine de l'évolution peut se formuler en termes idéalistes, aussi bien que réalistes. Telle est également Topinion de M. Huxley, qui, dans sa Vie de Hume, insiste encore avec plus de force sur ce point : « En dépit de toute démonstration contraire, dit-il, la collection des perceptions qui constituent notre conscience peut n'être qu'une fantasmagorie qui, engendrée et coordonnée par le moi, déroulerait ses scènes successives sur un fond de néant. » [Life ofSume, p. 81.)