STATISTIQUE DES SECTES ACTUELLES
figurent au recensement sous dix-sept dénominations, les baptistes en offrent quinze, et les anglicans euxmêmes, neuf. Enfin, certaines associations de moralisation ou de propagande religieuse se donnent pour des sectes spéciales, en vue de bénéficier des immunités assurées par la loi aux corps ecclésiastiques : telles sont, par exemple, l'Association pour la Défense de la Bible, l'Association évangélique des missions ouvrières, l'Association des jeimes bommes chrétiens, etc.
En tenant compte de ces diverses circonstances, on peut évaluer le nombre des sectes proprement dites à une trentaine environ, ce qui est déjà un chiffre fort respectable pour une population de 25,968,286 individus. Ajoutons, à l'intention de ceux qui croiraient voir, dans cette diversité des croyances, une cause d'affaiblissement pour le sentiment religieux, que, d'après le même recensement, l'Angleterre possédait, au 1®^ septembre 1883, 21,864 lieux de culte, soit 712 de plus qu'en 1881.
Avant de pa-jser à la description de ces différentes sectes, il sera peut-être intéressant de reproduire la statistique suivante, qui fournit des données plus ou moins approximatives sur les principales religions professées dans les pays de langue anglo-saxonne ^
^ Les chiffres et les renseignements donnés dans ce chapitre sont empruntés, pour la plupart, au Whitaker's Almanach for 1883, à VEncyclopedia Britannica (9°"!éd.;vol. I àXIII),à l'Encyclopédie des sciences relieuses, publiée sous la direction de M. F. Lichtenberger, enfin, à l'utile compilation de M. "William Burder, A History of ail Religions. Philadelphie, 1873. (Parties IV et V.)
Épiscopaux. âO,500,000
Méthodistes 15,500,000
Catholiques romains ...... 14,100,000
Presbytériens . . 10,300,000
Baptistes 8,0.50,000
Congrégationalistes 6,000,000
Unitaires 1,000,000
Individus appartenant à d'autres sectes,
libres penseurs ou sans religion connue 11,350,000
L'Eglise épiscopale, qui a cessé d'être la religion d'État, en Ecosse, depuis 1689, et, en Irlande, depuis 1871, a perdu, en Angleterre rnême, tous ceux de ses privilèges qui constituaient des attentats à l'égalité civile et politique des citoyens. Cependant, elle y reste l'Église nationale par excellence, the Church of England, la seule que l'État réglemente et soutienne. Non seulement elle intervient officiellement dans les cérémonies publiques, mais encore elle participe à la confection des lois par l'intermédiaire de ses évêques, qui siègent à la Chambre des lords. Considérée comme l'unique héritière des biens donnés à l'Église romaine d'Angleterre avant la réforme d'Henri VIII, elle est seule capable de posséder et de recevoir au nom des intérêts religieux, sauf les exceptions formellement établies par la loi en faveur de certaines sectes déterminées . D'autre part, elle reste soumise aux pouvoirs publics qui règlent son organisation, surveillent sa discipline, nomment ses chefs et possèdent le droit de définir ses croyances. C'est l'ensemble de ces privi-
ORGANISATION DE l'ÉGLISE ÉTABLIE 71
lèges et de ces obligations qui se nomme VËtablissement de l'Église anglicane.
L'Église établie avait, en 1871, 16,000 lieux de culte. Ses adhérents, évalués à treize millions en Angleterre, se recrutent d'un côté parmi les couches supérieures, l'aristocratie, la haute bourgeoisie, la classe universitaire, de l'autre parmi le peuple des campagnes dans la plupart des provinces. Les classes pauvres et les ouvriers des villes restent généralement à l'écart de ses temples, et ainsi s'expliquent les encouragements prodigués par certains membres du haut clergé anglican aux pratiques de l'Armée du Salut \ Enfin, dans certains districts ruraux où dominent les dissidents, particulièrement dans le pays de Galles, elle ne compte qu'une infime minorité de la population. — Ses richesses sont immenses; on assure que ses revenus annuels dépassent 14â millions de francs, — soit 105 millions de francs de revenus fixes et le reste provenant de contributions volontaires.
L'Église anglicane est subdivisée en deux provinces ecclésiastiques, Canterbury et York, régies par des archevêques qui touchent, dans la première, 375,000 francs de revenu, dans la seconde, 250,000 .
^ La publication des instructions secrètes de l'Armée, ainsi que l'exagération de ses pieuses bizarreries, ont grandement refroidi, dans ces derniers temps, les sympathies de l'épiscopat anglican. Dans une séance de la Haute-Chambre épiscopale, tenue le 10. mai 1883,1a direction imprimée à ce mouvement a été vivement critiquée par les évêques d'Oxford, de Rochester, de Hereford, de Chlchester, de Lichfield. Ce dernier a raconté, comme le plus récent exploit des salvationîstes dans son diocèse, qu'à Derby, un de leurs capitaines avait promis, par voie d'affiches, de prêcher l'Evangile en se tenant debout sur la tête pendant dix minutes . <• Et ce qui est plus fort, — raconta Sa Révérence, — il l'a fait comme il l'avait promis !»
Sous ces deux primats se trouvent trente évêques, dont les revenus varient entre 50,000 et 2!50, 000 francs, trente doyens de cathédrale qui touchent de 17,500 à 75,000 francs, quatre-vingt-deux archidiacres, six cent treize doyens ruraux, enfin, environ treize mille ministres {vicars) assistés de vicaires [curâtes). Les membres du corps épiscopal sont choisis par la Couronne. Quant aux petits bénéficiaires, leur désignation, dans la majorité des cas, appartient, par droit d'hérédité, au principal propriétaire de la localité; c'est ce qu'on nomme le droit de patronage, et il n'est pas rare qu'une place de ministre soit mise publiquement aux enchères pour être adjugée au clergyman le plus ofi^rant.
Le pouvoir législatif de l'Église réside dans le Parlement. A vrai dire, il existe bien, dans chacune des deux provinces, une assemblée annuelle on convocation, formée par les hauts dignitaires du clergé, ainsi que par les délégués des petits bénéficiaires; mais elle n'a guère qu'un pouvoir consultatif et elle peut même être suspendue ou dissoute par le Parlement. Ainsi, la Convocation de Canterbury fut virtuellement suspendue en 1717, à raison des sympathies que ses principaux membres conservaient à la maison des Stuarts, et c'est seulement en 1860 qu'elle put officiellement se reconstituer.
Celte organisation hiérarchique et unitaire n'empêche pas l'Église anglicane d'avoir été, de tout temps,^ tiraillée en sens inverse par les partis religieux entre lesquels elle devait réaliser un compromis. Actuellement, ces tendances divergentes sont respectivement
l'église basse 73
représentées par l'Église haute, l'Église basse et l'Église large.
L'Église basse {Low Church), ou parti évangélique, qui s'est développée dans la voie tracée par Wesley et par ses disciples anglicans, se rapproche des sectes qui poussent jusqu'à la bibliolâlrie le respect de l'Écriture et qui s'appuient particulièrement sur le dogme de la Rédemption par le sang du Christ. Les low churchmen, qui se recrutent surtout dans les classes moyennes, ont joué un rôle considérable dans tous les grands mouvements philanthropiques de la société anglaise depuis la fin du siècle dernier, particulièrement dans l'agitation pour l'abolition de l'esclavage, dans les Ligues de tempérance, dans les associations de toute nature pour l'amélioration matérielle et morale des classes inférieures, dans l'organisation des missions parmi les peuples sauvages, et il serait injuste de méconnaître les titres que ce groupe a acquis 'à la gratitude publique par la fondation d'écoles, d'hôpitaux, d'asiles de toute nature. Mais l'étroitesse de ses vues théologiques affaiblit son influence, que n'est guère de nature à relever une prédication roulant presque exclusivement sur les flammes de l'enfer et sur les mérites delà Rédemption. Également hostile au rationalisme et au ritualisme, l'Église basse a fondé, en d86o, une association intitulée la Church Association, en vue de subvenir aux frais des poursuites, pour cause d'hérésie, devant les juridictions ecclésiastiques de l'Église établie. — Quelques-uns de ses partisans ont continué, au delà des limites de l'Établissement, leur évolution vers les
sectes évangéliques. Ainsi s'est fondée, en 1849, l'Église libre d'Angleterre (Free Church of England), qui compte actuellement quarante congrégations. Une autre Église, due à un mouvement analogue, mais d'origine américaine, l'Église épiscopale réformée [Reformed Episcopal Church), se propage également en Angleterre depuis 1873, aux dépens de* l'Église basse.
Tandis que l'Église basse s'appuie sur le principe essentiellement protestant de la justification par la foi, le parti de l'Église haute iusiste, au contraire, sur l'autorité de la tradition apostolique, incorporée dans l'Église universelle. Cette école réactionnaire et ritualiste a reçu une vive impulsion du mouvement romantique qui, vers 1830, envabit la Grande-Bre-tagne, comme le reste de l'Europe. Un groupe déjeunes gens distingués, appartenant à cette université d'Oxford qui a longtemps personnifié chez nos voisins, à côté d'une haute culture littéraire, les tendances sociales et religieuses les plus conservatrices — le professeur Pusey, le docteur Newman, le poète Keble et l'historien Froude — s'efforcèrent, par de petits traités, rapidement vulgarisés sous le titre général de Tracts' for the times, d'étendre aux institutions religieuses la vogue qui était partout revenue aux conceptions et aux coutumes du moyen âge. En réalité, ce mouvement, auquel le D"" Pusey devait attacher son nom, tendait bien au delà d'un simple retour aux anciennes liturgies et aux antiques symboles de l'Église. Ses adhérents, sous prétexte d'attribuer à la tradi-
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tion des six premiers siècles l'autorité que les Églises réformées accordent seulement aux décisions des premiers conciles, se mirent à préconiser l'invocation des saints, le culte de la Vierge, le rétablissement de la messe, du célibat ecclésiastique et de la confession, auriculaire, le dogme de la présence réelle, la doctrine romaine des sacrements, enfin et surtout les prérogativ^es surnaturelles du sacerdoce, présenté comme un intermédiaire nécessaire entre le fidèle et B'ieuK
Le ritualisme s'est maintenu jusqu'à nos jours dans l'Église établie, où il se distingue surtout par le style gothique de ses églises, par la richesse de ses vêtements sacerdotaux et par la complication symbolique de ses cérémonies. Il prédomine particulièrement dans l'Église épiscopale d'Ecosse, par suite d'une réaction naturelle contre l'austérité puritaine du calvinisme qui y constitue la j'eligion oflBcielle. Dans l'Église d'Angleterre, il ne compte guère qu'un dixième du clergé groupé autour de VEnglish Church Union. Mais ses partisans les plus logiques et les plus courageux ne se sont pas arrêtés à mi-chemin dans le mouvement de recul qui,
1 La position adoptée par le ritualisme anglais est à peu près la même que celle du vieux catholicisme allemand, puisque tous deux en sont venus à professer une sorte de catholicisme sans papauté. Cependant, on raconte que, lorsque le D' DoUinger fit des avances à l'Église épiscopale pour chercher un terrain d'union, ce furent les ritualistes qui y répondirent avec le plus de réseçye, sinon de froideur. C'est qu'en effet, les deux mouvements obéissent à des impulsions contradictoires. Le puseyisme est le point de départ d'une marche en arrière, le vieux catholicisme, d'une marche en avant dans l'évolution religieuse de l'esprit humain, et leur rapprochement momentané n'est que le croisement de deux trains s'avançant dans des directions opposées. (V. MoNCURK CoNWAY, A Study on the Lives of Sterling and Maurice. Londres, 1875.)
par défiance de la civilisation moderne, les ramenait en plein moyen âge ecclésiastique, et dix années ne s'étaient pas écoulées depuis la publication des «Traités pour le temps » que le plus distingué des puseyistes, le D"^ Newman, s'en allait achever son évolution dans les bras de l'Église romaine, « pareil — dit quelque part Carlyle — à un enfant qui, après avoir erré tout le jour sur le champ de bataille, s'en revient, le soir, chercher le repos sur le sein de sa mère morte » .
Le D'' Newman est aujourd'hui cardinal, et de nombreuses conversioDs, qui ont suivi la sienne dans les rangs tant du clergé anglican que de la haute aristocratie, ont pu faire croire qu'une grande partie de la société anglaise était sur la route de Carossa. Quelques adhérents du scepticisme, en Angleterre même, ont applaudi à ce mouvement, comme à une contirmation de leur théorie favorite, qu'entre le catholicisme et l'irréligion il n'y avait pas de milieu. Mais il semble que, à l'instar de l'Église romaine, ils aient pris leurs espérances pour la réalité. Depuis sa complète émancipation dans la Grande-Bretagne, le catholicisme s'est surtout appliqué à reconquérir la classe riche et dirigeante. Favorisé par une certaine mode, il a réussi dans des cas exceptionnels dont on a fait grand bruit, mais on peut affirmer que la masse de la nation n'a pas été même entamée ^
1 II serait assez curieux de recherclier si les conversions bruyantes de quelques individualités en vue n'ont pas été amplement compensées par les pertes de l'Église romaine au profit soit du protestantisme, soit du libre examen. En 1870, les catholiques n'étaient que 70,000 dans l'Angle-
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De son côté, la fraction latitudinaire ou libérale de l'angHcanisme a formé, depuis Coleridge, ce qu'on nomme le parti de l'Église large (Broad Church). Coleridge, qui, avant de rentrer dans l'Église établie, s'était refait une théorie de la Trinité à la mode de Schelliog, vit ses procédés d'interprétation dogmatique accueillis avec d'autant plus d'empressement par les défenseurs éclairés des doctrines anglicanes, que la théologie du temps éprouvait le besoin de composer avec le courant de l'idéalisme allemand et que les éléments miraculeux du christianisme commençaient à perdre du terrain dans l'opinion. On vit alors se constituer peu à peu un mysticisme renouvelé des alexandrins, à la fois chrétien et rationaliste, qui plaçait dans l'immanence divine le principe central du christianisme, élargissait l'idée de Révélation au point d'en faire un don permanent et général de l'humanité, enfin ouvrait la porte à la notion d'un développement sans limites dans les croyances religieuses.
Le principal résultat de cette théologie a été de faire
terre, le pays de Galles et l'Ecosse ; en 1880, ils y possédaient plus de 1,300,000 adhérents. Mais il faut tenir compte, dans ce chiffre, de trois facteurs distincts : 1° le développement naturel des anciennes familles catholiques ; 2" les catholiques d'origine étrangère et leur descendance ; 3" les catholiques d'origine irlandaise immigrés en Angleterre. Rien que ce dernier élément fournit environ la moitié du chiffre total. Aussi, M. G. F.Rawlinson va-t-il jusqu'à soutenir, dans une statistique publiée, en 1874, par le Geographical Magazine, que les conversions opérées par le catholicisme en Angleterre, depuis le commencement du siècle, ne compensent pas ses pertes, si on prend en considération l'accroissement général de la population. En tout cas, il y a un fait indéniable, c'est que le chiffre des catholiques en Angleterre et dans le pays de Galles, qui, en 1854, atteignait 4.24 de la population, ne représentait plus que 4.61 en 1866 et que 4.44 en 1877. (V. Encyclopedia Britannica, au mot England.)
une part de plus en plus grande à l'exégèse biblique. Déjà dans la première moitié du siècle, le D'" Arnold avait ouvert la voie, mais sans rompre en visière à l'orthodoxie. Ce fut seulement avec la génération suivante que les travaux de la critique- allemande pénétrèrent réellement dans l'Ëglise anglicane. Eu 1860, sept écrivains distingués, dont cinq étaient des clergymen, publièrent, sous le titre à'Essays and Revieivs, un volume qui répondait au programme suivant : 1° nécessité d'une réforme thcologique par l'application de la méthode historique et critique à la science religieuse; â° émancipation de Tautorité littérale et surnaturelle de la Bible; 3° adhésion au principe du développement des croyances religieuses, en opposition à la prétemlue immobilité des dogmes ^
Cette publication, qui répandait, sous le couvert de l'Établissement, les résultats les plus hardis de l'exégèse contemporaine, causa une vive émotion dans tous les rangs de l'auglicanisme; la presse évangélique dénonça les novateurs avec la dernière véhémence, et plus de deux mille clergymen réclamèrent leur expulsion de l'Église. Traînés devant tous les degrés de la juridiction ecclésiastique, les audacieux écrivains n'en fureJit pas moins acquittés en dernier ressort par le conseil privé de la Reine, et cette sentence, suivie, quelques années plus tard, par l'acquittement de l'évêque Colenso, qui avait porté une main sacrilège sur la croyance à l'unité et à l'antiquité du Pentateuque, donna définitivement droit de cité à la cri-
1 V. dans la Revue des Deux-Mondes, du 15 juin 1875, un article de M. Alb. Kèvihi.E sur V Anglicanisme libéral.
LA CRITIQUE BIBLIQUE DANS l' ANGLICANISME 79
tique religieuse dans la théologie anglicane ^ Uq des essayistes, le D^ Temple, est actuellement évêque d'Ex et er; un autre, le Rev. Jowett, a été récemment nommé vice-chancelier de l'université d'Oxford.
On a dit que l'Église large n'était qu'un brillant état-major. Mais ce groupe d'esprits élevés et érudits n'en exerce pas moins une influence profonde sur le ton général de la théologie anglicane. Celle-ci leur doit particulièrement sa répugnance croissante à insister sur les côtés miraculeux de la religion, ainsi que sa tendance à expliquer l'origine et le développement du christianisme sans recourir à l'invocation de preuves surnaturelles.
Mênie la critique rationaliste de l'école qui cherchait à se tirer d'affaire en torturant les textes de la Bible pour en extraire un sens conforme aux affirmations de la science se trouve aujourd'hui complètement dépassée . « Il y a eu et il y a encore — disait le doyen Stanley, aux funérailles de sir Charles Lyell — deux modes de conciliation qui ont absolument et justement échoué. L'un s'efforce de détourner de leur vrai sens les mots de la Bible, pour les forcer à parler le laijgage de la science; l'autre tente de falsifier la
1 Je connais peu de symptômes plus significatifs du progrès réalisé, à cet égard, dans . l'opinion publique, que le dîner offert au professeur Kuenen, lorsque l'éminent exégète hollandais fut appelé par les fidéicommissaires du fonds Hibbert pour donner des conférences sur la formation des religions universalistes. Toutes les convictions religieuses de l'Angleterre étaient représentées à la fête, depuis l'agnosticisme jusqu'au catholicisme, en passant par des juifs, des unitaires et des ministres de l'Eglise établie. M. Moncure Conway, qui, lui-même un des convives, a décrit ce banquet avec beaucoup d'humour dans un article adressé à Vlndeoc de Boston (numéro du 15 juin 1882), remarque, à juste titre, que ce banquet marquait toute une évolution.
science afin de satisfaire aux exigences prétendues de la Bible, a
Le temps n'est plus où l'on croyait tout sauvé quand on avait traduit par périodes géologiques les « jours » de la genèse, expliqué la prétendue antériorité de la lumière sur le soleil par l'épaisseur des vapeurs atmosphériques durant les premiers âges de la terre, et interprété, comme des allégories d'une haute moralité, les passages les plus scabreux de l'Ancien Testament. Le D^ Arnold déclarait déjà qu'il y avait de la poésie dans les premières époques de l'histoire sacrée, et aujourd'hui il est peu de théologiens renommés dans l'Église anglicane qui ne regardent les textes de la Bible comme le fruit d'une inspiration, assurément divine dans sa source, mais enregistrée par des interprètes humains et, dès lors, faillibles.
Ainsi l'évêque qui présidait le récent congrès anglican tenu à Melbourne, en Australie, s'est exprimé en ces termes dans son discours d'inauguration : « Nous devons chercher et dire toute la vérité à propos de la Bible et ne pas justifier cette accusation des infidèles qui nous reprochent de ne pas admetlre qu'il y ait un élément humain dans les livres saints \ » De là à envisager les livres sacrés du christianisme comme une œuvre supérieure en qualité, mais identique en nature aux littératures religieuses des autres peuples, il n'y a plus qu'un pas, facile à franchir pour une école qui regarde comme un fait naturel et général l'incarnation de l'élément divin dans la conscience individuelle.
1 Times du 4 janvier 1883.
LE SURNATUREL DANS l'ÉGLISE LARGE 81
On en est même venu dans l'Église établie à révoquer ouvertement en doute l'intervention de la Providence dans le cours des affaires humaines ou dans la marche des phénomènes naturels . Le journal américain l'Index, du 15 juin 1882!, cite avec raison, comme un symptôme du progrès dans les idées du clergé, ce fait qu'un évêque australien avait récemment refusé d'organiser des prières pour la pluie, en disant que les changements atmosphériques sont réglés par les lois de la nature et que les fidèles, s'ils voulaient un remède contre la sécheresse, feraient bien mieux d'améliorer leur système d'irrigation.
Bien plus, les dogmes s'en vont un à un rejoindre les miracles. En général, les dogmes de la chute et de la rédemption sont, autant que possible, passés sous silence par les membres de l'Église large. Qi.ant aux doctrines qui ne sont pas forniellement mentionnées dans les XXXIX articles, — telles que l'éternité des peines, l'existence personnelle du diable, etc. , — il ne se gênent pas pour les contredire, et, à l'occasion, les condamner. — « Il n'y a plus d'évêques qui croient au symbole d'Athanase, » disait l'avant- dernier archevêque de Canterbury ^ — Entre la Tiinité, telle que la conçoivent le D'' Martineau chez les unitaires et le doyen Stanley chez les anglicans, il n'y a guère que l'épaisseur de la feuille de papier sur laquelle sont écrits les XXXIX articles, et encore l'âge
^ R. Speabs, Sise and Progress ofthe Unitarian Christian Doctrines in Modem Times, Londres, 1876, p. 38. — Déjà, à la fin du xvii» siècle, l'arcjievêque Tillotson écrivait à l'évéque Burnet qu'il serait « enchanté qu'on le débarrassât une bonne fois du symbole d'Athanase » , (V. Bonet- Maurt, Bes origines du christianisme unitaire chez les Anglais, p. 240.)
a-t-il terriblement aminci ce vénérable parchemin ^. Aussi ne peut-on s'étonner de voir un ministre de l'Église anglicane, le Rév. C. Maurice Davies, lorsqu'il décrit les congrégations hétérodoxes de Londres, hésiter à qualifier de ce nom, « sauf pour dés raisons étymologiques », la fraction modérée de l'unitarisme : « Entre eux et quelques-uns des membres les plus avancés de l'Église anglicane, avoue-t-il, il y a peu de différence^. » Unjournalorthodoxe3 le Christian Standard, y met moins de façons encore : « Les unitaires, disait-il en septembre 1876, sont, pour une forte proportion, en possession des chaires de l'Église anglicane. Le terme d'Église large est devenu une expression équivalente à celle d'unitarisme, et cela dans bien des cas qui nous sont personnellement connus. » Le Christian Standard, à la vérité, est un organe des dissidents, mais — cela prouve sa sincérité — il s'empresse d'ajouter : « Dans nos chaires non conformistes, aussi bien que dans celles de l'Église anglicane, il y a un nombre considérable d'unitaires, c'est-à-dire d'hommes qui professent des sentiments unitaires. »
1 Comparez la brochure du docteur Martip(EAD, The Three Stages of Unitarian Theology {ly'^ éd., Londres, 1879;, avec un article du doyen Stanley publié, dans la revue The Nmeteenth Century d'août 1880, sous le titre : The Creed of the Early Christians. — Le savant doyen de "Westminster y présenté la Trinité comme une formule exprimant « la compréhensivité et la diversité de l'Essence divine ». A l'entendre, les trois Personnes sont simplement les trois révélations, les trois « voies », par lesquelles Dieu se manifeste tour à tour dans la nature, dans l'histoire et dans la conscience. « Telles,"ajoute-t-il, on trouve dans le sanctuaire de quelques vieilles églises, à l'est du mont Athos, des représentations de la Trinité qui, vues d'un côté, laissent seulement apercevoir l'image du Sauveur sur la croix, d'un autre, la Colombe céleste, et d'un troisième, le Père éternel. » — Il a fallu moins que cela à Calvin pour envoyer Servet au bûcher !
2 Eeterodox London, 1. 1, p. 311. Londres, 1874.
APOLOGISTES LIBÉRAUX DE l'ANGLICANISME 83
Telle est la situation générale que l'évêque de Rochester caractérisait dernièrement en exprimant sa profonde satisfaction de voir « que l'Église angKcane devenait chaque jour plus large et plus libérale ». On peut néanmoins se demander comment des esprits sincères arrivent à concilier cette largeur de vues avec l'admission des doctrines qui servent de base officielle à l'Établissement. Il est, en effet, de toute évidence que les idées actuelles de l'Église large sont en désaccord avec l'esprit, sinon avec la lettre des XXXIX articles.
On aurait tort de ne voir, dans ce manque de logique, que l'effet de certaines préoccupations matérielles ou un défaut de courage moral. De pareilles défaillances se rencontrent sans doute dans l'Église anglicane, comme dans toutes les Églises; mais un soupçon de ce genre ne peut même effleurer des hommes, tels que les Stanley, les Temple, les Rowland Williams, les Kingsley, les Colenso et leurs émules. La vérité est que, chez les adeptes de la Broad CImrch, le sentiment de la communion religieuse domine toutes les questions de dogme. Leur rêve est une organisation ecclésiastique assez large pour comprendre toutes les formes du christianisme, depuis l'unitarisme qui viendrait y renforcer leurs propres tendances, jusqu'aux dissidents les plus conservateurs, qui entreraient dans les cadres de l'Église basse, sans oublier les ritualistes, qui pourraient se donner libre carrière au sein de l'Église haute.
A l'appui de leur thème, ils font valoir que tels sont le vm rôle et la seule justification d'une Église établie ; — que celle-ci ne peut être une Église vraiment nationale
84 MOUVEiMENT DU PROTESTANTISME ORTHODOXE
si elle n'est suffisamment compréhensive pour donner satisfaction à tous les besoins spirituels de la nation et pour concentrer toutes les ressources du sentiment religieux sur ce que Mathew Arnold nomme the promotion of goodness, l'amélioration morale de la société. Dès lors, quel est le parti le plus sage qu'ils aient à prendre? Ou bien quitter l'Etablissement, parce qu'on s'y trouverait en antagonisme avec tel ou tel détail d'une constitution élaborée, il y a trois siècles, dans un courant d'idées aujourd'hui disparu, ou bien rester dans ses rangs, en conformité avec le véritable esprit de l'institution, pour y maintenir les droits du libreexamen et peut-être préparer ainsi le retour de l'Angleterre à l'unité religieuse, mais, cette fois, par l'influence de la liberté et du progrès?
Le raisonnement ne manque pas d'une certaine force, et la conception n'est pas sans grandeur, bien qu'elle laisse en dehors les catholiques, ainsi que les adeptes des organisations religieuses étrangères au christianisme : juifs, théistes, comtistes, etc. Déjà au xvii® siècle, Chillingworth justijBait son entrée dans le clergé anglican, en alléguant qu'il suffisait à un clercjyman d'adhérer d'une façon générale aux doctrines de l'Église établie et qu'il entendait accepter les XXXIX articles « comme des articles de paix » . Mais il n'en est pas moins vrai que, si la politique vit de transactions, parce qu'elle est l'art d'accommoder les doctrines aux faits, la religion, qui se meut exclusivement sur le terrain des principes, exige par essence la sincérité des convictions et la logique diï caractère.
Quelque bonne volonté qu'on mette à interpréter