LA REVISION DES XXXIX ARTICLES
dans le sens le plus large la constitution d'une Église, ni la conscience ni la pensée ne peuvent s'y développer à l'aise, aussi longtemps qu'elles s'y heurtent à un credo obligatoire. La situation devient de plus en plus fausse, au sein de l'Église anglicane, pour ceux qui, ayant renoncé au surnaturel, désirent prêcher ce qu'ils croient et ne plus enseigner ce qu'ils ont cessé de croire. En dépit d'eux-mêmes, ils se trouvent sans cesse entraînés à des compromis, qui, s'ils ne vont pas jusqu'à fausser l'expression de la pensée, n'en conduisent pas moins à des subtilités inconscientes . De nombreuses décisions, rendues par les juridictions ecclésiastiques, ont, d'ailleurs, maintenu, jusque dans ces derniers temps, qu'il y avait des limites, dans l'Église établie, à la liberté d'examen, et si l'évcque Colenso a échappé à toute sentence d'hérésie, c'est grâce à une lacune de la législaiion ecclésiastique, qui ne désigne pas de juridiction compétente pour se prononcer sur les opinions d'un évêque.
Le remède consisterait à supprimer toute déclaration d'allégeance au christianisme dogmatique. Déjà, en 1772), plus de deux cent cinquante ecclésiastiques ou laïques éminents demandaient au Parlement que, en entrant dans les ordres, on ne fût plus contraint de souscrire aux XXXIX articles. L'Église épiscopale d'Irlande est entrée dans cette voie, dès la rupture de ses relations avec l'État, en supprimant l'obligation d'adhérer aux formules de condamnation ^prononcées par le synjbole d'Athanase. L'Église épiscopale d'Amérique a fait un pas de plus en retranchant dé sa liturgie ce symbole lui-même. Aussi peut-on
dire qu'au sein de l'Église anglicaue, la disparition de la confession de foi actuellement impliquée dans les XXXIX articles est une simple affaire de temps ^ Toute la question est de savoir si cette réforme s'accomplira avant la destruction de V Etablissement, c'est-à-dire des liens qui unissent TÉglise à l'État, et ici nous touchons à un autre des principaux problèmes que soulève la situation actuelle de l'anglicanisme.
La situation officielle de l'Église établie devait naturellement provoquer les attaques des dissidents et des libres-penseurs . Cette opposition s'est groupée, il y a une quarantaine d'années, dans YAnti-State Church Association, devenue aujourd'hui la ce Société pour libérer la religion du patronage et du contrôle de l'État », ou plus simplement la Liberation Society. En fait, l'agitation pour la séparation de l'Église et de l'Etat a un peu perdu de son intensité depuis la disparition des privilèges attribués à la religion anglicane en matière de mariages, de funérailles et d'instruction publique . Cependant des circonstances politiques peuvent, d'un jour à l'autre, donner à ce mouvement une impulsion nouvelle, et il est fort douteux que même l'abolition des XXXIX articles parvienne à en empêcher le triomphe final ; car, si l'Établissement devenait assez large pour embrasser toutes les sectes du protestantisme, il faudrait encore voir si celles-ci consentiraient à V entrer. Mais il faut se demander si
1 Ulnquirer, du 31 mars 1883, rapporte que l'assemblée de la paroisse de Saint- James ("West Derby) a récemment voté une résolution engageant 'e ministre à ne plus réciter le symbole d'Athanase durant l'oflace et ajoutant que, s'il était poursuivi pour cette omission, elle le garantirait de tout dommage.
LE «DISESTABLISHMENT» DE l'ÉGLISE ANGLICANE 87
l'Église épiscopale n'aurait pas plus à gagner qu'à perdre dans la dissolution de ses rapports avec l'État.
Sans doute, elle devrait renoncer à une partie des immenses richesses qu'elle accapare aujourd'hui. Mais, pour qu'elle puisse conserver sa vitalité et même son prestige, est-il bien nécessaire qu'elle ait à sa tête un corps épiscopal dont les revenus annuels se chiffrent par environ 4 millions de francs répartis entre 32 titulaires? En Angleterre les réformes procèdent généralement par voie de transaction ; il est donc assez probable qu'on laisserait à l'Église, outre la propriété de ses temples, une part de ses revenus, proportionnelle au chiffre de ses fidèles et à l'étendue de ses besoins. Si, de plus, quelques-uns de ses bénéfices venaient à disparaître, en quoi ses véritables intérêts religieux pourraient -ils être liés au maintien de paroisses sans fidèles, dans* des villages où la presque totalité de la population appartient aux cultes dissidents?^
D'autre part, si ses prélats doivent renoncer à leurs sièges dans la Chambre des lords, si sa liturgie doit cesser de figurer dans les cérémonies publiques, l'Église n'y gagnera-t-elle pas, en retour, une indépendance qui vaut bien la perte de quelques richesses et de quelques honneurs ? N'est-ce pas un spectacle absurde de voir les croyances religieuses de ses fidèles~réglées en dernier ressort par un Parlement où siègent des dissidents, des catholiques, des juifs, des agnostiques et demain sans doute des athées?
Certes, il lui sera dur, après avoir été l'Église d'Angleterre, de n'être plus qu'une des sectes du pro-
testaiitisme anglais. Cependant celles-ci ont montré, par leur exemple, que, même en matière de foi, la liberté est supérieure à la protection, puisque, malgré les persécutions, la pauvreté, le discrédit social, l'infériorité de ressources et de talent, elles en sont venues à égaler, sinon à surpasser, par le nombre et par l'activité de leurs adeptes, la puissante organisation religieuse qui avait pour elle l'héritage de sa devancière, le moiiojjole de l'instruction supérieure, la faveur des classes dirigeantes et le concours des pouvoirs publics. Il existe, au reste, un fait qui devrait rassurer l'Église épiscopale d'Angleterre sur les conséquences religieuses du disestablishment . En Irlande, où l'Établissement a été supprimé depuis le lei' janvier 1871 ^ l'Église épiscopale, qui ne comptait, dix années auparavant, que 11.9 de la population totale, avait acquis, à la fin de 1880, 12.3 p. c. des habitants de l'île, — soit 633,670 fidèles sur une population évaluée, en 1881, à 5,139,839 individus.
Le rôle que l'Église établie n'est point parvenue à remplir près des classes inférieures est échu en grande partie aux sectes dissidentes, engendrées par cette inspiration libre, anti-dogmatique et anti-formaliste, qui fait le caractère populaire du protestantisme.
1 D'après les mesures promulguées eu 1869 pour le disestàblishment de l'Église épiscopale en Irlande, l'État a repris tous les biens et revenus qu'il avait concédés à l'Église, mais il lui a laissé toutes les fondations qui provenaient de la générosité privée depuis 1660. Il a, en outre, garanti aux titulaires actuels des bénéfices ecclésiastiques un traitement viager égal au revenu antérieur de leurs fonctions. Presque tous les bénéficiaires ont capitalisé cette rente au profit de l'Église, qui a ainsi retrouvé une partie de ses anciennes ressources.