CHANNING A BALTIMORE
comme le manifeste constitutif de l'unitarisme américain : « Aucun sermon antérieur ou ultérieur, dit M. W. C. Gannett, n'a probablement causé autant de sensation en Amérique ^ ».
Après avoir déclaré qu'il acceptait « sans réserve et sans exception » toutes les doctrines clairement enseignées par les Écritures, Channing réclamait le droit « d'en chercher le sens de la même manière qu'on le fait pour les autres livres », c'est-à-dire par l'exercice constant de la raison. « C'est au tribunal de la raison, disait-il formellement, que Dieu laisse le soin de se prononcer sur la vérité de la révélation . » Partant de ce principe, il.répudiait les dogmes favoris du calvinisme pour réduire les enseignements essentiels de l'Écriture à l'unité de Dieu, à l'immortalité de l'âme, à la mission régénératrice de Jésus, à la perfection morale et au gouvernement paternel du Créateur. Après un éloquent tableau des vertus chrétiennes, — qu'il définissait l'amour de Dieu identifié à l'amour « de la vertu, de la justice et du bien », l'amour du Christ sous forme de reconnaissance et de vénération, enfin la charité et la tolérance, — il soutenait en ces termes que le vrai christianisme consistait bien plus dans la pratique de ces vertus que dans l'adhésion à un credo quelconque :
A tous ceux qui m' écoutent, je dirai avec l'apôtre : « Éprouvez toutes choses; attachez-vous à ce qui est bon. » Ne reculez pas, mes frères, par crainte de la censure et de la dénonciation des hommes, devant le devoir d'examiner vous-mêmes la parole de Dieu. N'allez pas croire que vous puissiez impuné-
ï W.-C. Gannett, op. cit., p. 55.
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ment adopter sans examen les opinions généralement admises autour de vous, par le motif que le christianisme est maintenant tellement purifié d'erreurs, qu'il n'exige plus de pénibles recherches... Il reste encore beaucoup de chaume à brûler, beaucoup d'impuretés à enlever, beaucoup de brillantes décorations, dont un faux goût a couvert le christianisme, à faire disparaître ; il faut dissiper les brouillards de la terre qui l'ont si longtemps enveloppée comme d'un linceul, pour que ce divin édifice puisse s'élever devant nous dans sa majesté véritable et imposante, avec ses proportions pleines d'harmonie, sa splendeur douce et céleste. Cette glorieuse réforme dans l'Eglise, nous l'attendons, avec l'aide de Dieu, du progrès de l'esprit humain, du progrès moral de la société, de leur conséquence : la diminution des préjugés et du bigotisme, enfin, ce qui n'est pas le moins important, du renversement de l'autorité humaine eu matière religieuse, de la chute des hiérarchies et des autres institutions humaines qui oppriment, sous le poids des nombres, les esprits des individus et perpétuent une domination papale dans l'Église protestante.
On a dit, avec raisoD, que ce discours marquait une époque dans l'histoire religieuse de la société moderne. Sans doute, on avait vu ailleurs des chrétiens proclamer la nécessité de mettre la foi d'accord avec les progrès de la raison, mais jamais, depuis la fondation du christianisme, chef d'Église n'avait répudié aussi hautement toute intolérance sectaire, déclaré aussi ouvertement la guerre à toute forme d'orthodoxie. Calvin avait mis — ou replacé — la démocratie dans le christianisme ; Ghanning y introduisait la liberté.
Depuis l'origine, la Nouvelle-Angleterre n'avait généralement eu qu'un temple et un pasteur par localité. Dès ce moment, les anciennes congrégations ^se
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dédoublèrent de foute part. Boston, qui était devenu, depuis longtemps déjà, la capitale intellectuelle des États-Unis, se trouvait presque entièrement conquis aux idées nouvelles. Dans le Massachusetts, cent vingt-cinq congrégations rompirent avec le calvinisme, et parmi elles, les trois premières Églises que les « Pères pèlerins » avaient fondées sur les rivages de l'Amérique. A ce chiffre il convient d'ajouter les nombreuses Églises libres qu'à l'instar des calvinistes, les unitaires ne manquèrent pas de fonder partout où ils avaient dû quitter l'Église officielle. Dans les États voisins, le mouvement fit des progrès moins sensibles ; mais des congrégations, qui devenaient autant de centres pour la propagande, s'établirent successivement à Baltimore, à New-York, à Charleston, à Philadelphie, à Washington et jusque dans les villes de l'Ouest.
En 182î5, fut fondée à Boston — malgré les répugnances de ceux qui craignaient, en se donnant une organisation centrale, de marcher à la constitution d'une orthodoxie — Y American Unitarian Association, «pour répandre la connaissance et favoriser le progrès du pur christianisme » . C'était, au reste, non une fédération d'Églises, mais une association d'individus, qui, tout en apportant un concours précieux à la propagande unitaire^ ne visa jamais à faire la discipline de la dénomination .
En résumé, la réforme unitaire représentait une double tentative, d'une part pour donner au christianisme une forme plus humaine, plus rationnelle, plus
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conforme aux exigences du siècle, d'autre part, pour substituer, dans la formation des Églises, la communauté des sentiments religieux à l'iden-ilé des croyances dogmatiques. De ces deux caractères, le premier, qui paraissait aux contemporains le plus audacieux, était en réalité le moins important pour l'avenir de l'unitarisme. En supprimant la base théologique de l'Église, les unitaires donnaient à la religion l'élasticité nécessaire pour s'accommoder de toutes les transformations que pouvait exiger le développement ultérieur des connaissances scientifiques; ils eu faisaient une religion indéfiniment progressive, comme l'esprit humain luimême. Leurs innovations doctrinales, au contraire, — si radicales qu'elles fussent pour l'époque, — ne pouvaient représenter qu'un état transitoire, un moment dans l'évolution religieuse des esprits.
Sans doute, Channing proclame de la façon la plus absolue la souveraineté de la raison : « La vérité est, dit-il, — et nous ne devons pas la déguiser, — que notre suprême autorité (our ultimate reliance) est et doit être la raison. » — « Si, après un usage mûr et impartial de nos facultés, une révélation admise jusque-là nous semble clairement en contradiction avec elle-même ou avec de grands principes qui ne peuvent être contestés, nous ne devons pas hésiter à lui retirer notre créance. Je suis plus sûr de tenir de Dieu ma nature rationnelle que de trouver dans un livre quelconque l'expression de sa volonté. » — Se fût-il exprimé avec autant d'assurance s'il n'avait pas eu la conviction que ses vues personnelles sur la préexistence du Christ et sur la validité de la révélation biblique