EMERSON ET SA PHILOSOPHIE
qu'elle n'est pas l'intelligence ou la volonté, mais la maîtresse de l'intelligence et de la volonté, le fond de l'être où elles ont leurs racines, une immensité qui n'est pas possédée et qui ne peut l'être. Du dedans ou de l'au-delà, une lumière brille à travers nous sur les choses et nous fait sentir que nous ne sommes rien, que c'est la lumière qui est tout. Un homme est la façade d'un temple où habitent la sagesse sans bornes et le bien absolu. »
C'est bien là du panthéisme, mais un panthéisme subjectif qui tend à absorber Dieu et la nature en l'homme, plutôt que l'homme et la nature en Dieu. C'est, du reste, dans l'esprit humain qu'Émerson cherche l'explication de la nature, comme le secret de l'histoire : « Que tout homme apprenne à lire dans son cœur cette révélation, faite par la nature et par la pensée : que Dieu vit eiPlui et que les sources de la nature sont dans son propre esprit, dès que le sentiment du devoir s'y trouve. » — « C'est l'esprit humain qui a écrit l'histoire, c'est l'esprit humain qui doit la lire . Il faut que le Sphinx résolve sa propre énigme. Chaque fait nouveau dans l'expérience individuelle éclaire le passé des sociétés, et les crises de notre vie correspondent aux crises des nations... Nous rapportons toujours à notre expérience privée les faits importants de l'histoire. Toute histoire devient subjective; en d'autres termes, il n'existe pas, à proprement parler, d'histoire, mais seulement de la biographie. »
C'est par ce respect, cette estime, ce culte de l'individualité humaine qu'Émerson échappe à l'écueil ordinaire du mysticisme et qu'il reste sur la terre, tout en
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s'élevant vers les cieux : « Quand l'homme a conscience de la présence divine dans son propre esprit, — qu'il découvre la correspondance de la loi morale avec les lois de la chimie, de la botanique, de l'astronomie, — qu'il cherche dans cette conviction le fondement du devoir, l'ordre de la société, la force du caractère, la richesse de la culture, la perfection du goût, oh! alors, nous avons une religion qui exalte, qui commande l'action dans la vie privée et sociale. Une doctrine pure est toujours féconde en résultats purs. C'est seulement dans les bonnes œuvres, dans l'accomplissement des devoirs actifs, que le culte trouve son expression. »
Un autre point où il se montre bien de son siècle, c'est son extrême déférence pour la vérité scientifique, qu'il considère comme une révélation de Dieu. Vingt années avant la publication de VOrigine des espèces^ il écrivait dans Nature :
A STibtle chain of countless rings
The next unto the furlhest brings ,
The eye reads omens where it goes,
And speaks ail languages the rose. ■
And striving lo be man, the worm,
Mounts trough ail the spires of form *.
Ce qui a fait dire à Tyndal : « Nous avons, en lui, un homme profondément religieux et absolument sans aucune appréhension devant les découvertes de la science, présentes, passées et futures. Dans son cas, la
1 Une chaîne subtile d'anneaux sans nombre — Relie le plus proche au plus lointain — r L'œil lit des présages partout où il se porte — Et la rose parle tous les langages — Et en aspii'ant à devenir homme, le vers — S'élève à travers toutes les spirales de la forme.