DÉCADENCE DE LA VIEILLE THÉOLOGIE
Mais, même parmi les sectes les plus orthodoxes, on voit s'accentuer la tendance utilitaire qui a créé la Religion libre. Tocqueville avait déjà observé qu'au lieu d'insister sur l'autre vie, les prédicateurs américains revenaient sans cesse à la terre et avaient, pour ainsi dire, grande peine à en détacher leurs regards. Qu'on lise aujourd'hui, dans les journaux américains du lundi, le résumé des principaux sermons prononcés, la veille, par des ministres appartenant aux sectes les plus diverses : on sera surpris du peu de place que la théologie y tient en regard de la morale. La vieille théologie calviniste ne s'enseigne plus nulle part dans son intégralité. Même les flammes de l'enfer sont devenues un argument de mauvais goût, qu'on laisse volontiers aux prédicateurs des réveils et aux missionnaires du Far West. « Un païen désireux de connaître les doctrines du christianisme — écrivait récemment un collaborateur de la North American Review, dans un article sur la Religion du jour — pourrait fréquenter pendant une année entière nos églises les plus fashionables et ne pas entendre un mot sur les tourments de l'enfer ou sur le courroux d'un Dieu offensé. Quant à la chute de l'homme et aux souffrances expiatoires du Christ, on ne lui en dira que juste assez pour ne pas porter ombrage au disciple le plus fanatique de l'Évolution. Écoutant et observant par lui-même, il arrivera à cette conclusion que la voie du salut consiste à confesser sa foi dans quelques doctrines abstraites, atténuées autant que possible par le prédicateur et par le fidèle, à fréquenter assidûmeni; l'Église ainsi que ses réunions extra-religieuses, à
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laisser tomber son obole, chaque dimanche, dans la sébille et à imiter l'attitude de ses voisins. »
Il y a trois ou quatre ans, le colonel IngersoU ayant fulminé une violente philippique contre les Églises américaines, un des hommes politiques les plus respectés du parti républicain, Thurlow Weed, releva ces attaques en disant : « Nos clergymen ne s'appesantissent plus comme autrefois sur les côtés sombres de la théologie. De nos jours, leur ministère est un ministère de paix, de charité et de bienveillance. Cette génération apprend à aimer et à servir plutôt qu'à redouter notre Seigneur ^ »
Toutes les dénominations protestantes contiennent actuellement un parti qui vise à élargir l'interprétation de leurs dogmes et à étendre le champ de leur activité. Chez les épiscopanx,quiont depuis longtemps rendu facultatif dans leur liturgie le symbole d' Athanase, cette tendance a amené le schisme de VÉglise épiscopale réformée, dirigé autant contre le libéralisme de l'Église large que contre le ritualisme de l'Église haute. — Chez les méthodistes et les presbytériens, elle se révèle,, comme chez leurs coreligionnaires des îles Britanniques, par d'innombrables procès en hérésie intentés, devant les conférences et les synodes, à des ministres et à des congrégations. Même la secte populaire des baptistes n'échappe pas à ce mouvement d'émancipation, tout au moins dans ses fractions les plus avancées : les chrétiens de la Nouvelle Connexion et les Campbellistes, ou Disciples, qui ont
1 Indea; du 7 avril 1881, p. 489.