‹ L'évolution religieuse contemporaine chez les anglais, les americains et lesChapitre 112 sur 135 · L AVENIR RELIGIEUX DE LINDE · texte numérisé non relu

L AVENIR RELIGIEUX DE LINDE

personnification des douze principales qualités divines et qulls escomptent la Tenue d'un Messie. C'est de leurs rangs qu'est sortie en Perse l'école des sofis, dont la doctrine mystico-panthéiste n'est pas sans analogie avec la philosophie vêdântine. — Les wahabis, qu'on a nommés non sans raison les puritains de llslam, n'accordent d'autorité qu'au Coran et aux paroles du prophète; ils condamnent les pèlerinages, ainsi que le culte des saints et des reliques ; leur idéal est de ramener le monde islamique à l'état où il se trouvait à la mort de Mahomet.

Dans l'Inde, on ne compte guère que cinq millions de shiites. Quant aux wahabis, si faible que soit leur nombre, ils ont, à plus d'une reprise, encouru, par leur fanatisme, les rigueurs du gouvernement anglfds. En fçénéral, l'islamisme des classes inférieures est plus ou moins imprégné des superstitions hindoues ; chez les musulmans instruits, au contraire, il règne un certain esprit de libéralisme qu'a fortement concouru à développer l'institution des anjumans. Non seulement on y trouve un goût des plus prononcés pour l'étude des sciences, mais encore un sincère désir d'épurer la religion de Mahomet en la débarrassant de ses excroissances parasites, et aussi un certain éclectisme religieux, maintenu, il est vrai, dans les limites des pectes islamiques. C'est 6iinsi qu'en 1877 un des esprits les plus distingués de l'Inde musulmane, le saïd Ahmed Khan, ancien juge à Bénarès, afondé.àAligourh, un grand collège oriental, ouvert aux shiites comme aux sunnites. Il a été suivi dans cette voie par le regretté Salar Yimg, le ministre de Nizam, qui a tant fait

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pour ramélioration morale et matérielle du royaume d'Hayderabad '.

Il est difficile de prévoir où aboutira ce mouvement d'émancipation intellectuelle. L'islamisme n'a qu'un pas à fraQchir pour se trouver en communion d'idées avec le monothéisme ratioualiste de l'Occident. Mais ce progrès, qui consiste à rejeter l'origine surnaturelle du Coran, il ne pourrait le faire sans perdre son caractère distinctif, et, tant qu'il s'en abstiendra, ni la persuasion, ni la force ne lui gagneront la masse du penplehindou, — dussions-nous même assister, comme le suppose M. W. S. Blunt, à la restauration d'un vaste empire musulman dans l'Inde *.

Le christianisme sera-l-il plus heureux ? Si les missionnaires chrétiens n'avaient pas l'habitude d'espérer contre toute espérance, ils se seraient depuis longtemps découragés devant l'inanité d'une propagande qui, après d'immenses sacrifices et un demi-siècle d'efforts constants, a converti à peine quelques centaines de mille indigènes sur une population de deux cent cinquante millions. C'est ce que les évêques anglicans de l'Inde reconnaissaient dans leur lettre collective de mai 1874 au clerçé anglais : « 11 n'y a rien, y disaient-ils, qui puisse confirmer l'opiaion.que le cœur du peuple ait été laidement touché ou que sa conscience ait été sérieusement affectée. Il n'y a pas de progrès dans la direction de la foi chrétienne...; il y a plutôt un état de stagnation. »

' Qakcin db Tabst, Revue dg la littérature hindousianie, année 18T7. ■ W.-S. Blunt, Tfte Future oflilam. Londres, Eegan Paul, 1882.

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Cet aveu ne doit pas nous surprendre. Lorsque les missionnaires prétendent enseigner aux hindous l'infaillibilité des Ëcritures, la divinité du Christ, le mystère de la Trinité, ou bien ils tombent sur des orthodoxes, qui, possédant des dogmes analogues dans leur propre théologie, n'ont aucun motif pour les échanger contre des croyances plus étrangères à leur race, sans être plus accessibles à leur raison ; ou bien ils se heurtent à des rationalistes qui, ayant rejeté les traditions de l'hindouisme par l'usage du libre examen, n'éprouvent aucua besoin de se remettre sous le joug d'une révélation nouvelle. « Après avoir abandonné, disait déjà Râm Mohun Roy, la croyance à la pluralité des dieux ou des personnes divines, telle que la professent plusieurs systèmes de l'hindouisme, je ne puis consciencieusement et logiquement adopter un système analogue, si épuré qu'il puisse être. »

D'après MM. Monier Williams et Garciu de Tassy, les missionnaires , pour faire œuvre fructueuse, devraient se recruter parmi des gens instruits, possédant une connaissance complète des religions qu'il s'agit de combattre ^ Mais c'est là précisément que gît la difficulté, car le jour où le missionnaire prend goût à la science des religions comparées, ce ne sont plus seulement les superstitions des païens qu'il soumet au critérium des méthodes scientifiques, et tel, parti pour convertir les autres, revient lui-même converti; témoins M. Francis Newman en Syrie, l'évêqae Colenso chez les Cafres, et le Rév. Adamsdans l'Inde, pour ne citer que le^ cas les plus célèbres. Le seul

1 Bindouism, page 186.

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point par oi] le christianisme parvient à impressionner les hindous , c'est son côfô moral et humanitaire. Or, le christianisme, réduit à cet élément, n'est guère représenté que par les unitaires modernes, c'est-à-dire par le brahmaïsme, sous une dénomination anglaise.

On a dû être frappé, en lisant les extraits que j'ai donnés au cours de cet ouvrage, de l'analogie qu'offre le brahmaïsme avec le christianisme libéral, dans sa doclrine comme dans son histoire. Certaines professions de foi, qui se formulent tous les jours dans les chaires de l'unitarisme et dans les ouvrages des protestants libéraux, pourraient se rencontrer tout aussi bien dans la bouche des prédicateurs brnhmaïstes — de même que, parmi les publications du Brahma Samâj, on trouve des passages qui feraient honneur à la plume d'un Channing et d'un Parker. Lorsque Keshûb Chunder Sen et, à sa suite, Protâb Chunder Mozoumdar se Grent entendre dans certaines églises unitaires de la Grande-Bretagne, les assistants, à ce que m'a personnellement raconté l'un d'eux, se seraient crus sans peine devant un de leurs ministres habitrels, légèrement orientalisé dans ses formes et dans ses expressions par un long séjour sur les bords du Gange. Sans doute, il y a quelque chose de remarquable et de touchant à la fois dans cette rencontre de deux courants religieux, qui, partis de l'Asie centrale, dans des. directions opposées, avec les migrations aryennes d'il y a cinq ou àx mille ans, se retrouvent ainsi, au bout d'une évolution similaire, sur le terrain commun d'une religion éclectique et rationnelle . Cependant, si cette foi syn-

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thétique doit se x*épandre dans l'Inde, ne sera-ce pas plutôt dans sa fonue autochtone et sous son étiquette nationale?

Le brahmaïsme a conservé les éléments indispensables pour satisfaire aux exigences traditionnelles et aux conceptions caractéristiques du génie hindou. Je me bornerai à signaler, sous ce rapport, l'importance qu'il attache à l'idée d'immanence divine, la reconnaissance de devoirs envers toutes les créatures vivantes, la conviction que la lutte pour la vérité et pour la justice se poursuit après la mort, enfin l'influence d'un facteur religieux qui est tombé au minimum dans nos sociétés occidentales : l'amour de Dieu.

Qu'il s'agisse de l'Âdi Samâj, du Sâdbâran Samf^ ou de la Nouvelle Dispensation, l'accord sur ce dernier point est unanime dans toutes les fractions du brahmaïsme. Voici un passage d'utie brochure assez intéressante, dédiée aux unitaires anglais par le président actuel de l'Adi Samâj, Raj Narain Bose, « dans l'espoir de les aider quelque peu à donner à leur Ëglise un caractère plus conforme à l'esprit du théisme » :

Si je deviiis décrire le théisme en un mot, ce serait le mot amour. Le théisme comprend, en premier lieu, la croyance à l'amour de Dieu pour ses créatures; en second lieu, notre amour pour Dieu; troisièmement, l'aocomplissement des œuvres que Dieu aime.C'est l'amour qui a créé le monde : Dieu voulait communiquer le bonheur à d'autres êtres, et il créa le monde. C'est l'amour qui conserve le monde. C'est par amour que Dieu s'intéresse h nous. C'est l'amour de Dieu pour les hommes qui lui vaut les appellations de^re etd'ami.

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L AHOCR DE blED DANS LE BRAHHAISHE 3S3

C'est l'amour de Dieu pour les hommes qui le rapproche de nous et le rend accessible. C'est l'amour de Dieu pour les hommes qui l'amène à nous accorder nos demandes et à nous révéler la vérité religieuse. C'est l'amour de Dieu pour les hommes qui l'amène & favoriser le progrès de notre âme dans une vie future. C'est notre amour instinctif de Dieu qui nous attire tout d'abord vers lui, — semblable & l'amour de l'insecte nouvellement né pour le miel de la fleur qu'il n'a pas encore goûté. C'est notre amour de Dieu qui noua fait accomplir les œuvres qu'il aime. La morale n'est rien qu'amour, La morale nous dit : Aimez vos voisina, votre pays, le monde, la justice. — L'amour implique aussi la connaissance. De même que nous ne pouvons pas aimer un ami si nous ne connaissons pas ses mérites, comment pouvons-nous aimer Dieu sans connaître ses perfections? Si nous ne savons pas ce qui est bien, comment pouvons-nous aimer le bien? Toute la religion est donc comprise dans le mot amour. Qu'est-ce que mener une vie religieuse, sinon une vie d'amour, pensant à l'amour, parlant d'amour, agissant par amour, répandant autour de nous uae atmosphère d'amour >?

La constitution du Prârthanâ Samâj de Surat porte que la religion consiste en dévotion (bhaktt) associée à la moralité {ntti} et à l'amour (prem). Elle ajoute que la dévotion se décompose en foi {crâddha), en contemplation {prdsanâ) et en conduite vertueuse (aadâchdr)*.

Même le Sâdhâran Samâj, dû cependant à une réaction contre les exagérations mystiques de Keshnb, proclame que « la voie du salut est non dans le panthéisme, qui regarde le péché et la souffrance comme

I Raj ttiBum BosB, Thé Sindu Theists' Brotherly Qift to Engli$h Theists. Calcatta,I88I, psg« 16.

* Srahmo Tear-Book de 1882, pago 84,

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des illusions, ni dans l'ascétisme qui aspire à déraciner le désir et à subjuguer le corps; mais dans l'amour, qui enseigne à l'âme de chercher la volonté du Père, comme le meilleur des biens ' » .

Toute l'histoire du peuple hindou témoigne de son invincible répugnance envers toute forme de religion qui ne reposerait pas sur un sentiment exalté d'amour divin et sur la possibilité d'atteindre à une communion intime avoc Dieu; en d'autres termes, le bhakti et le yoga. Mais, s'il faut tenir compte de cette double disposition dans l'appréciation de toute tentative pour transformer les croyances de l'Inde, on doit admettre aussi que l'esprit du siècle comporte d'autres méthodes et d'autres procédés, même en matière de religion et sur les bords du Gange. Le christianisme ou, si l'on veut, l'influence de la civilisation chrétienne a îatroduit dans l'Inde un élément que le mahométisme n'avait pu fournir : un besoin d'activité intellectuelle et morale qui a aussi son côté religieux, quand il se traduit par dos œuvres de propagande, de moralisalion, de philanthropie, mais qui se trouve facilement en antagonisme avec les différentes formes de la contemplation et de l'extase. La doctrine qui concilierait le mieux ces éléments contradictoires est ■ assurément celle qui aurait le plus de chance de se propager parmi les hindous.

C'est ce que les différentesfractions du brahmaïsme ont compris à des degrés divers. « La communion du

' SitanÂth S'iSTKi, The Neie Sispensation and the SàdkAra» Brahmo Samàj, page 91. — Voir aaasl, dans cet ordre d'idéep, ud article dn Brahmo Pui>Hc Opinion, reproduit par misa CoUet daaa son annaaire de leSO, page 92.

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yoga' — disait le Brakmo Public Opinion dans un article du 26 février 1880, riïdigé plus ou moins à l'adresse de la Nouvelle Dispensation — aiguise la vue de l'esprit en nous familiarisant avec les vérités de l'ordre spirituel et en les mettant à portée de notre perception.Mais,quandeIle est pratiquée comme unique méthode de culture religieuse, elle engendre lafaiblesse morale et paralyse les énergies actives de l'âme. Non plus que la communion spirituelle, la frénésie religieuse (c'est-à-dire l'idéal du bhakti, qui se traduit par les pleurs, les sanglots, le chant, ladanse.mêmel'évanouissemenl) ne peut être l'état normal de l'âme. Nous pouvons en avoir besoin, de temps à autre, pour secouer la torpeurde l'âme par une violente secousse. Mais l'expérience nous enseigne que parfois elle est simplement le résultat de moyens purement factices, par exemple le bruit d'un tambour. En outre, il n'y a aucune connexité entre ces démonstrations extatiques et la véritable excellence du caractère. C'est l'activité et la piété pratiques qui doivent former, avec la prière, le premier plan de la culture religieuse du brahmaïste; les deux autres facteurs ne doivent intervenir qu'à titre de complément. » — « Le but suprême de la religion, lit-on dans un autre numéro du même joumal(23 janvier 1879), c'est de devenir un avec Dieu, non seulement en sentiment, mais encore en action. Nous avons l'obligation non seulement de vénérer, mais encore de servir Dieu. L'amour est pratique de sa nature. S'il est sincère, il doit aboutir à l'action. S'il reste inactif, ce n'est pas de l'amour. »

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