HERBERT SPENCER
Ce poÎDt de départ, lexique et scientifique à la fois, aéra la persistance de la force, arec ses corollaires que la matière est indestructible et que le mouvemeut est continu. D'où Spencer arrive à la conclusion que toutes les particules matérielles de notre univers ont du exister, à une époque quelconque, sous forme de matière diffuse [attentiated), c'est-à-dire à l'état incohéreut, indéterminé, homogène. En vertu des actions et des réactions que ces particules exerçaient les unes sur les autres, elles ont fini par se précipiter autour de certains centres de gravité, sous forme de nébuleuses animées d'un mouvement giratoire. Mais ce n'est là que le premier acte de l'évolution. Les trois lois que Spencer déduit de la persistance de la force — l'instabilité de l'homogèue, la multiplication des effets et la ségrégation ou loi de coordination — lui permettent de définir l'ensemble de l'évolution : « une intégration de matière, accompagnée d'une dissipation de mouvement, pendant laquelle la matière passe d'une homogénéité indéfinie, incohérente, aune homogénéité définie, cohérente, et pendant laquelle le mouvement continu subit de son c6té une transformation analogue ».
L'évolution, toutefois, a un terme fatal qui est l'équilibre, c'est-à-dire un état d'égalité entre les forces qui agissent du dehors sur l'agrégat et les forces que celui-ci leur oppose. D'autre part, nul équilibre ne peut être définitif, puisque tout agrégat reste exposé à l'action de forces extérieures, dans un univers sans œsse en activité, et que toute somme de mouvement abandonnée par les agrégats en voie d'évolution doit
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LA CRISE DU SPmfTVALlSME
se diriger sur les agrégat? voisins, pour y exercer une action dissolvante. Chaque partie de l'univers doit donc traverser une période d'intégration, puis une période de désintégration analogues à ces phases alternante3 de création et de dissolution qui, dans le panthéisme des brahmanes, remplissent l'éternité, en rorrélation respective avec la veille et le sommeil de Brahma : « En apparence, dit Spencer, dans ses Pretniers Principes, les forces universellement coexistantes 4'attraction et de répulsion... produisent tantôt une période immense durant laquelle les forces attractives prédominent et causent une atlraction universelle, tantôt une période immense durant laquelle les forces répulsives prédominent et causent une diffusion universelle, — ères alterneintes d'évolution et de dissolution. »
Ce rythme étemel n'est, d'ailleurs, pas restreint aux phénomènes cosmiques, il mesure la vie de l'éphémère aussi bien que la durée de la nébnleuse; la seule différence est dans la longueur du cycle, proportionnelle aux dimensions des agrégats qu'il embi-asse. Spencer s'attache à démontrer comment ce double procédé d'évolution et de dissolution suffit à expliquer non seulement la production des phénomènes inorganiques, mais encore la hiérarchie des êtres organisés : l'apparition de la cellule, — la variation des espèces, — le passage de la vie végétative à la vie consciente, rationnelle et morale, — la formation des sociétés, — les vicissitudes de l'histoire, — tous les produits de l'activité intellectuelle et sociale . Le cours de la bourse est soumis h la même loi que le passage d'une comète;
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LE RÏTBHE DE l'ÉVOLUTION 4S
lesconquêfesd'Alexandre et les œuvres de Shtikespeare peuvent se ramener aux mêmes facteurs que les chuîes du Niagara et les taches du soleit — La société humaine, à- force de se diversifier et de se spécifier, atteindra ainsi son état d'équilibre, qui sera « l'établissement de la plus grande perfection et le bonheur le plus complet ». Mais ce millénium ne sera que « l'avant-dernière étape » de la dissolution. Au bout de touïe évolution est l'immobilité; ensuite commence la dissolution, — lermefatalde l'espèce, comme del'iudividu, comme de tout ce qui n'est que matière et mouvement transformés : Putvis es, in pulverem reverteris !
Cependant, il n'en faudrail pas conclure que Spencer voie dans une matière douce de mouvement le dernier mot de la philosophie. II repousse, au contraire, le matérialisme, peut-être avec plus d'énergie encore que le spiritualisme : « Il serait plus aisé, dit-il, de transformer la prétendue matière en prétendu esprit qtie le prétendu esprit en prétendue matière; ce qui est absolument impossible. Mais aucune interprétation ne peut nous faire pénétrer au delà de nos symboles. » A ses yeux, la matière et le mouvement, auxquels il ramène toutes choses, ne sont que des manifestations de la force qui se révèle dans la conscience, et cette force elle-même ne doit être regardée que comme « un certain effet conditionné d'une cause inconditionnée », comme «la réalité relative quinous indique une néatité absolue par laquelle elle est directement produite ».
Cette réalité inconditionnée et absolue, dont Spencer démontre l'existence par le même raisonnemeat qui lui sert à établir la relativité de nos connais-
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sances, devient ainsi la conclusion dernière où aboutît toute science : « Bien que l'Absolu, dit-il, ne puisse être connn, en aucune façon et à aucun degré, dans le sens strict du mot counaître, cepend&ot nous voyons que son existence positive est une doDuée nécessaire de la conscience; que, tant que la conscience dure, nous ne pouvons nous dâ>arFasser un seul Instant de cette donnée et qu'ainsi la croyance qui en résulte a une certitude supérieure à toute autre. »
Or, il se trouve que l'idée foudamentale de la relirgion consiste également à affirmer ce pouvoir absolu et incompréhensible, sans limites dans le temps ni dans l'espace, et dont l'univers est la manifestation : « Non seulement la croyance à l'omni-présence de quelque chose qui dépasse l'intelligence est la plus abstraite des croyances que toutes les religions possèdent en commun; non seulement elle devient plus distincte à mesure que les religions se développent, et subsiste après que leurs éléments contradictoires se sont annulés mutuellement; mais encore c'est cette croyance que la critique la plus impitoyable laisse debout, ou plutôt qu'elle met plus vivement en lumière. » — C'est donc sur ce fait, « le plus profond, le plus lai^e, le plus général n de tous les faits, que peut et doit se faire la réconciliation définitive de la religion et de la science. Aussi longtemps que la religion se renferme dans cette sphère de l'Inconuaissable, Spencer y voit « l'expression d'un fait éternel ■ et il estime que, dans l'avenir comme par le passé, elle continuera à « empêcher les hommes de s'absorber dans le relatifet l'immédiat ».
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LA THÉORIE DE l'iNCOHNAISSABLE 47
Il va même jusqu'à admettre qu'en s'épurant de plus en plus, sous l'action de la science, les cpnceptioDS symboliques de l'absolu continueront indi^fioimeut à occuper la conscience et à inspirer la religion : « Il est prob:tble qu'on sentira toujours le besoin de donner ime forme à ce sens indéfini d'une existence dernière qui fait la base de notre intelligence. » — Tout ce qu'on peut exiger, c'est que les notions ainsi formées soient comprises « comme des symboles absolument dénués de ressemblance avec ce qu'ils représentent' ».
Quoique Spencer repousse explicitement le panthéisme à l'égal du théisme et de l'athéisme, sa conception K indéterminée » d'une « réalité absolue » , dont tous les phénomènes sensibles ne sont que la manife3tation et le voile, n'en aboutit pas moins, pour peu qu'on la traduise en termes métaphysiques, à une conception panthéiste de l'univers. Sans doute, il écarte systématiqnement le nom de Dieu, pour s'en tenir à l'expression d'Inconnaissable, qui lui offre le double avantage de n'être pas compromise par des attaches métaphysiques et de rappeler sans cesse le caractère incompréhensible de la Réalité suprême. Mais, tout en se défendant de déânir cet Inconnais-
1 Ce> conceasiona ont irrita de nombrei)x évolotionnistéa coatiaentaaz, qui lea ont dénoDCées comme nn résultat de l'influence iacott' sciemment exercâe sur l'eaprit de Spencer ptir son milieu protestant. Sans discuter ici la valeur de l'argument, doqs ferons observer qn'on pourrait aisâment le retonmer contre ces crîtiquea eax-mémes,enfatiantobaerTer que, s'ils poursuivent le sentiment religienx avec tant d'acharnement, même dans ses limites rationnelles, c'est par une réaction des préjagés qui régnent dans leur milieu catholique ou qn'iU ont inconsciemment gardés de leur éducation première.
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U CRISE Dtl SPIRITUALISME
sable, il le .traite d'£(reet de Pouvoir j il lui attribue l'immaneDce, l'iiDité, l'omni-présence, la persistacce rans limite dans le temps et dans l'espcce; il lui donne pour modes d'action les lois de la nature; enfin, il le pose vis-à-vis des phénomènes, tant exlernes qu'internes, dans la relation de substance k manifestation, voire de cause à effet. Si Spencer s'écarte du panthéisme pur et simple, c'est en ce que celui ci confond Dieu avec l'Univers, alors que notre philosophe voit dans l'Inconnaissable non seulement la substance d.i monde et la cause immanente de tous ses phénomènes, mais encore un Pouvoir transcendant qui dépasse toufe déGnition.
Sous ce rapport, il est plus théiste que le panthéisme même, et on ne peut s'étonner si certains de ses disciples ont tiré de sa doctrine un vériiable mysticisme, a C'est une erreur, dit-il', de prétendre que l'allernative soit entre une personnalité et quelque chose de moins qu'une personnalité, alors que le choix e t entre une personnali'é et quelque chose de supérieur. Ne peut-'l y avoir un mode d'existence aussi supérieur à l'intelligence et à la volonté que celloci le sont au mouvement mécanique? Il est vrai que nous sommes totalement incapables de concevoir un pareil mode d'existence. Mais ce n'est pas une raison pour le révoquer en doute, c'est plutôt le contraire. N'avons-nous pas vu combien nos esprits sont impuissants à se former même la plus simple conception de ce qui se cache derrière les phénomènes? N'est-ii pas prouvé que cette impuissance est celle du conditionné à saisir
' First Principles, cbap. V, § 31.
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l'évolution et la religion 49
rincooditionné? N'en résuite-Ml pas que, si la cause intime ce peut être conçue, c'est parce qu'elle est, en tout, plus grande que ce qui j.eul être conçu? »
Quoi qu'il en soit de ces déclarations, dont personne ne peut contester la sincérité, les vues philosophiques d'Herbert Spencer étaient trop en contradiction avec les idées reçues de la théologie, tant naturelle que posilive, pour ne pas susciter une violente opposition parmi les théologiens, en même temps que des espérances ext^^rées chez les adversaires de tou!e idée religieuse. Vainement ces vues offraient-elles un champ nouveau au sentiment religieux, eu faisant ressortir le mystère de l'Inconnaissable, la grandeur de ses manifestations, l'action inflexible de ses lois et le pjthme élemel de ses forces. Elles n'en remplaçaient pas moins le Dieu personnel et conscient de la théologie traditionnelle par un Être sourd, aveugle, indifférent aux misères humaines, ou du moins reporté si loin de l'homme, qu'aucune relation directe ne pouvait plus se concevoir enire les deux termes de l'équation religieuse, et ainsi semblait disparaître ce sentiment d'une communion directe entre la conscience et son Auteur, qui forme non seulement le principe central du protestantisme, mais encore le fondement essentiel du théisme contemporain. Comme le disait M. Gladstone dans une harangue académique, la conciliatiou, préconisée par Spencer entre la science et la religion, ne ressemblait elle pas à la proposition d'un homme qui, voulant se débarrasser d'un importun, lui aurait dit : « Ma maison a deux côtés, nous allons les partager. Veuil'ez prendre le dehors »?
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Sans doute, la doctrine d'Herbert Spencer faisait une place aux deux grands facteurs principaux de toute religion : la croyance à un Pouvoir mystérieux et le sentiment d'une dépendance vis-à-vis de ce Pouvoir. Mais si elle maintenait la dépendance, ne supprimait-elle pas robligation, et ne ruioait-elle pas l'idée du Devoir, qui est devenue un élément désormais inséparable du sentiment religieux? Qu'allait-îl rester non seulement de l'âme, si la personnalité même de l'individu n'était qu'un flux éphémère d'états psychologiques, — mais encore de la conscience elle-même, — si celle-ci n'était que du mouvement transformé par le milieu et par l'hérédité?
Les spéculations de Spencer semblent avoir d'abord rencontré la conspiration du silence. En 1864, un écrivain" compétent, M. Aug. Laugel, analysant les travaux de celui qu'il appelait « le dernier des métaphysiciens anglais », écrivait, dans la Revue des Deux Mondes : « Au milieu de J'indifl'érence universelle, M. Herbert Spencer est resté obstinément attaché à la philosophie. U lui a fallu, sans doute, un courage héroïque et une rare indépendance pour se vouer à des études sévères qui ne peuvent lui donner que quelques suffrages obscurs et isolés... Avec le talent, la fertilité d'esprit, la variété presque encyclopédique de connaissances dont ses écrits fournissent la preuve, M. Spencer, s'il eût consenti à suivre les r«iutes battues, aurait facilement obtenu tous ces doos que la société anglaise prodigue à ceux qui la servent comme elle veut être servie. Il a préféré se condamnera la pau-
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PROCHES DE L ÉVOLUTIONKESHE M
vreiê et, ce qui est plus difficile encore, à l'obscurité '. » Jamais prédictioD ne fut peut-être mieux assise sur les apparences; jamais prédiction ne fut plus complètement démentie ptir les événements. La doctrine de Spencer n'était pas de celles qui pouvaient rester longtemps sous le boisseau, et quelques craintes qu'elle inspirât à ses adversaires, ceux-ci devaient être forcément amenés à s'en occuper. Les premières rencontres furent orageuses. La controverse atteignit son apogée, en 1874, lorsque M. Huxley publia ses Sermons laïques, où il revendiquait énei^iquement les droits de la raison, et lorsque M. J. Tyndall prononça à Belfast, dans la réunion annuelle de l'Association pour le progrès de la science, un discours où, — tout en reconnaissant, à l'instar de Spencer, l'indépendance du sentiment religieux dans la sphère de l'Inconnaissable — , il faisait l'apologie de l'atomisme antique et déniait à la théologie le droit d'expliquer les phénomènes de l'Univers. C'était plus qu'il n'en fallait pour déchaîner sur l'orateur toutes les foudres de l'Angleterre orthodoxe, et on trouva des fanatiques qui allèrent jusqu'à le menacer de l'antique législation contre les détracteurs de la Divinité. « J'ai dû remarquer avec tristesse, écrivait-il l'année suivante, combien les hommes sont influencés grossièrement par ce qu'ils" appellent leur religion, et notamment par cette nature corrompue, que la religion, comme ils l'assurent, est surfout appelée à extirper et à dompter*. »
■ Ano. Ladobl, Les éludes philosophiques en Angleterre. (Revue des Deuai-Mûtdea du 15 février 18A4.)
' Addrett delivered before th« Sritish Association. Londres, Loagmiina et C, 1814.
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