‹ L'évolution religieuse contemporaine chez les anglais, les americains et lesChapitre 15 sur 135 · LA CRISE DU SP[R1TUALISHE · texte numérisé non relu

LA CRISE DU SP[R1TUALISHE

La violence mênie de ces attaques devait fevoriser la propagation de la doctrine qu'elles auraient voulu étouffer. Il est très intéressant de suivre dans les revues du temps l'échange d'idées qui s'est continué pendaut les années suivantes, relativement à la doctrine de l'évolution. Spencer lui-même y a participé par de nombreux articles, en même temps qu'il poursuivait la publication de ses ouvrages. Aujourd'hui, un grand apaisement s'est fait autour de ces polémiques, du moins dans les régions supérieures de la pensée anglaise. Non seulement la doctrine de l'évolution a obtenu sa place au soleil de la respectabilité britanuique, mais encore elle tend de plus eu plus, sous une forme ou l'autre, à pc^nétrer la philos.ophie et jusqu'à la religion de l'Ângte'erre.

En dehors de ses disciples immédiats, elle a obtenu grand succès près de deux groupes chaque jour plus nombreux dans le monde lettré : les esprits pratiques, qui considèrent comme dérobé au service de l'humanité le temps consacré à des préoccupations métaphysiques ou religieuses, et les iudiffJrenIs, qui, sans attaquer directement aucune religion, désirent cependant s'en occuper le moins possible et qui sont heureux de rencontrer une philosophie qui justifieleur abstention. C'est à l'usage de ces deux catégories qu'on a inventé, il y a une quinzaine d'années, le mot d'agnosticisme (de à négatif et de ■p'û<riî, science), « la doctrine de celui qni veut ignorer » . L'agnosticisme est même devenu à la mode dans certaines sphères, et tel, qui serait embarrassé d'expliquer pourquoi, se dit aujourd'hui Agnostique, comme il se serait dit « libre

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LES Ar.NOSTEQDES 53

penseur » il y a deux siècles, et puséyisto, il y a cinquante ans.

Cette situation, qui, pour peu qu'elle s'accentue, ■ semblerait devoir conduire les classes supérieures à un nouvel interrègne de la religion positive, a inspiré, en 1882, à un des membres les plus distingués de l'université de Cambridge, M. le professeur Seeley, un livre où il s'efforce d'établir le bilan qctuel du sentiment religieux parmi ses compatriote?. D'après cet ouvrage, qui a fail certaine sensation', si l'on prend les trois éléments qui peuvent fournir chacun un idéal religieux : l'amour du vrai ou la Science, le sentiment du beau ou l'Art, la notion du devoir ou la Morale, il n'y a plus que le troisième qui obtienne aujourd'hui satisfaction diins le christianisme. La Science, — c'est-à-dire la religion de l'Absolu ou de la Loi, qui, lors même qu'elle se proclame athée, admet un Dieu, qu'elle le nomme l 'Inconnaissable, le Cosmos ou l'Ordre universel, — a cessé, en effet, de concéder à cette réalité mystérieuse les attributs de la personnalité, de la claii*voyance, de la bonté, de la justice, de lui prêter une existence distincte du monde ou de lui reconnaître le caractère de cause première. De même, l'Art, c'est-àdire la religion de la Nature, se révolte de plus en plus contre le christianisme, dont il dénonce le rigorisme moral et l'indilTérence esthétique.

Un grand nombre de savants se bornent à critiquer la théologie dominante et s'abstiennent de rien affirmer quant à l'avenir de la religion. Il en est même qui

^Ifalural Religion, par l'auteur d'Bcce Bomo. I toI. Londres, MaonUlan et C*, 1S82.

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escomptent la chute de tous les systèmes religieux '. Mais il existe aussi un parti cousidérable qui, tout en rejetant le christianisme, a s'attend- à une véritable régénération de l'influence religieuse ». Ce parti luimême se divise sur la question de savoir quelle religion il faut substituer au christianisme. Les uns estiment que l'humanité doit devenir l'objet du culte, les antres pensent que l'heure du panthéisme a sonné et que « le tyran de l'Univers doit céder la place à l'Univers lui-même». On trouve euBn des divei^ences sur la forme qrie revêtira ce panthéisme, et « on peut fréquemment observer que le culte le plus pur et le plus séduisant qu'on prévoie devoir en sortir nous est dépeint comme un réveil du paganisme grec ».

Ces aspirations ne sont nullement irréligieuses. La seule et véritable irréligion — «.et on la rencontre dans les Églises aussi bien qu'au dehors », — c'est, d'une part, la présomption caractéristique d'esprits trop infatués d'eux-mêmes pour admettre la subordination de leur personnalité à l'ordre des choses; d'autre part, la faiblesse mentale de gens trop absorbés par les petits côtés de la vie pour s'élever à la conception des principes et des lois. Or, tel n'est

■ L'aatenr de Nalurat Reliifion fait rem arqnar (préface delà deniiéme Édition, page vu) qne • ce ne eoDt pas les plus grandes autorités scientifiques qui sont aussi confiantes dans leurs négations, mais plntAt les esprits de second ordre, qui sont Técho de ces autorités et qui vivent euxmêmes dans l'atmosphère, non de la science, mais de la controverse des partis-. ■ — Il est assez curieux de rapprocher ces lignes d'ane lettre où W. Warburton écrivait il y a plus d'un siècle : - Les mathénaaticienB— je ne veux pas dire les inventeurs et génies parmi eux, quejlionore — mais les vulgarisateurs des inventions des antres, qui sont dis fois plus assommants et plus orgneilleni qu'un damné poëte,— ont une étrange aversion pour tout ce qui sent la religion. ■ ÇUttera to Surd, XIX.)

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THËSE DE H. J. SEËLEV SS

le cas ni de la science, ni de l'arf, qui sont d'accord avec la morale chrétienne pour combattre cette double tendance, au nom de leur idéal respectif. Qu'on arriye à combiner ces trois él(5ments, et on aura les assises du système religieux qui rendra à notre société, menacée d'anarchie.la paix et l'unité spirituelles. « Cette religion, dit l'auteur, renfermera certainement une religion de l'Humanité et une religion de la Nature. Elle retiendra au moins le noyau du christiaoisme, si elle en rejette l'écale. Mais à côté de ce christianisme transfiguré, elle mettra le paganisme amélioré, c'està-dire un culte épuré de la forme matérielle. Et ce n'est pas tout... Elle conservera le culte de l'unité dans l'univers, qu'on appelle l'objet de ce culte Nature ou Dieu. »

Cette religion, que l'auteur nomme la religion de la Culture, au sens allemand du mot, aura son Église et son clergé — Église qui représentera « la vaste communion de tous les esprits inspirés par la culture et par la civilisation de l'époque », — clei^é d'éducateurs populaii es, « qui ne sera soumis à aucune condition de foi, mais seulement à des conditions de moralité et de compétence ». — Les Églises actuelles pourront-elles se plier à cette transformation, ou bien l'humanité devra-t-elle créer quelque orç;anisme nouveau pour répondre à des aspirations nouvelles? Il n'y a guère qu'en Angleterre et en Amérique que le christianisme semble pouvoir « revêtir une forme adaptée à l'époque ». Mais, ra^me chez ces deux nations, pour que l'Église redevienne « la rite spirituelle de la civilisation occidentale », il faut qu'elle se hâte de s'ouvrir

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à des éléments nouveaux et de renoncer à tout dogme exclusif.

L'auteur déclare lui-même' qu'il s'est placé, dans cette étude, au point de vue de « l'école extrême ». Mais si l'on examine la situation à un point de vue plus général, on voit qu'un grand nombre d'esprits se refusent à admettre l'impossibilité de concilier les principes du spiritualisme avec la doctrine de l'évolution.

Les uns — comme l'éminent physiologiste M. W. Carpenter, un des premiers adeptes et presque un précurseur de l'évolutionnisme, — s'empressent de proclamer, comme conclusion de leurs recherches, que l'intelligence et la volonté se retrouvent à la base de l'évolution '.

D'autres — tels que M. W. Graham, daus son remarquable ouvrage The Creed of Science (Londres, 1881), conçu avec une complète impartialité de vues et une extrême rigueur de raisonnement, — s'attachent à démontrer que la philosophie de l'évolution a pour corollaire logique l'admission, non d'un but prévu et

' Prâfacede la deusiénie édition.

* o Scianca points to the origination of ail Power in Mind. " (On Mind and WiU in Nature, dans la Contemporars Revievs de 18*2.) — La môme année, M . Carpenter terminait ainsi aon discours inaagnral da la session tenue à Brighton par X'AssociAtion britannique de la Science : ' Tandis qae les instincts fortement enracinés de l'humanité et les recherches les plus profondes de la philosophie désignent également l'esprit comme la seale et unique source de t«iit pouvoir, c'est la haute prérogative de la science de démontrer l'unité du pouvoir qui opère & travers l'étendue at la variété illimitées de l'univers, comme de retracer SB continuité à travers laa vastes séries d'âges occupées par son évolution. -— Voir aussi, sur ce si^et, Leckt, Bistory of Rationalisa in Europe, 1. 1, p. 286.

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HM. C&RPEHTER, GRAHiX, ETC. 87

voulu, mais d'une fiu progressÎTement poursuivie par le Pouvoir inconnaissable d'Herbert Spencer. M. Grahem estime de plus que cette fin doit être ralionnelle, c'est-à-dire conforme à ce que nous regardons comme l'ordre rationnel des choses. « Autrement, dit-il, nous ne pouvons aUribuer au cours antérieur de l'évolution d'autre explication que le hasard, et nous ne pouvons avoir aucune garantie que le cours ultérieur du développement sera dirigé par autre chose que le hasard. »

D'autres encore insistent sur le caractère moral de cette fin et, à la suite de M. Mathew Arnold, se représentent l'action de l'Inconnaissable comme un courant de tendances, a slream of tetidency, qui mène au Bien et au Beau. I! en eît même qui, comme MM. Tait et Balfour Stewart, revenant par les voies de la science moderne aux spéculationsdu néo-platonisme, affirment l'impossibilité d'admetire le principe de la continuité dans le développement du monde, si l'on ne suppose uu univers invisible, dont l'univers visible serait en qiielque sorte une projection ou une condensation grossière '.

Je n'en finirais pas si je devais énumérer toites les tentatives faites pour réconcilier la philosophie de l'évo-

' L'ouvrage où se trouvent exposées les vubb de MM. Balfour Stewart «t P.- J. Tait, Unseen Universe, bien qa'il traite de matières assez abstraites et qull s'adi'esse exclusivement ani esprits caltivâe, aux savants même, a dépassa en Angleterre sa dixième éditino et il ; défraye encore la polémi- <|ue des principales revaea. En France, récemment traduit sous le titre de l'Univers invts^le, dans la Bibliothéqae philosopbiqne de la maison Oenner-Baillére, c'est à peine s'il a obtenu dans la presse spéciale une mention de courtoisie. 11 y a là un symptOme caractéristique de la difTérence gui régne dans l'esprit des deux pays.

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