‹ L'évolution religieuse contemporaine chez les anglais, les americains et lesChapitre 30 sur 135 · HILTON, LOCKE ET NEWTON · texte numérisé non relu

HILTON, LOCKE ET NEWTON

aux efforts d'un riche commerçant, Thomas Firmin — tout dévoué aux idées socinienoea, bien qu'il n'eût pas rompu officiellement avec TËglise établie, — les unitaires conservèrent un centre de ralliement qui traversa sans trop de persécutions les dernières années de la dynastie des Stuarts^

La tolérance générale que Jacques II cherchait à établir dans l'intérêt des catholiques devait naturellement bénéficier à toutes les sectes proscrites, ycompris les unitaires. Toutefois, il s'en fallut de longtemps encore que leur doctrine pût se propager au grand jour. Même la révolution de 1688, qui accorda la liberté de conscience aux dissidents, par un acte que M. Lecky n'hésite pas à appeler la Magna Ckarta de la liberté religieuse, faisait une exception formelle et pour ceux qui reconnaissaient le pape, et pour ceux qui ne reconnaissaient pas la Trinité.

Telle était à cet égard la force du préjugé, que des hommes comme Milton, Locke et Newton gardèrent pour la postérité l'aveu de leurs convictions uniteupes*. Le manuscrit de la Doclrina Christiana, où Milton démontre que, d'après l'Écriture, « le Père de N.-S. Jésus-Christ est le seul Dieu », resia enfoui aux archives d'Angleterre JHS(]u'en 1823. Locke s'abstint, tant qu'il vécut, de publier ses Adversaria Theologica et, accusé de socinianisme par le docteur Edwards, il n'hésita pas à déclarer : « Le Symbole des Apôtres n'est pas plus socinien que moi . » — Quant k Newton, au moment où son Eacpoaé de deux notables attera-

1 Taylsr, op. cit., p. SS9, note 1.

■ J. Bonit-Maurt, op. cit., pp. 245 et sniv.

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(l'on* de l'Écriture allait être livré à l'impression en Hollande, il envoya subitement contre-ordre, dans la crainte qu'on ne découvrît l'auteur malgré le voile de l'anonyme.

C'était pourtant l'époque où les discours du déiste "Woolston contre les miracles du Christ se vendaient à trente mille exemplaires. Il est vrai que Woolston en perdit son traitement de fellow à l'université de Cambridge, qu'il fut condamné par la Cour du banc de la Reioe et jeté en prison pour n'avoir pu payer l'amende. Mais, en général, il était plus dangereux de prêcher le christianisme des sociniens que de propager les doctrines des déistes, voire des athées, pour cette excellente raison que celles-ci se produisaient simplement à tilre d'opinion philosophique, tandis que l'unitarisme visait directement à transformer la religion. En réalité, les unitaires ne durent, sinon la reconnaissance ofScielle, du moins la tolérance publique de leur culte qu'au contre-coup du développement pris, au sein de l'Église anglicane, par les tendances latitudînaires et arminiennes.

La seconde chapelle où le culte fut oi^anisé avec une liturgie unitaire s'ouvrit à Londres en 1774, malgré les dispositions pénales qui menaçaient toujours la propagation des doctrines anti-trioitaires et qui subsistèrent dans la législation jusqu'en 1813. Cette fondation était due à un ministre anglican, le Rév. Lindsay, qui avait spontanément renoncé à ses fonctions dans l'Église établie. La fin du xviii* siècle fut marquée par une extension considérable de rnnitarisme, sous l'impulsion du D' Priestley, qui

écrivit de nombreux ouvrages pour établir, d'après la Bible, la nature exclusivement humaine de Jésus. Malheureusement, ses sympathies pour la Révolution française le désignèrent à l 'an imad version de la foule, et, en 1794, il dut s'exiler en Amérique, sans prévoir qu'un jour ou lui élèverait une statue dans cette même ville de Birmingham où la populace avait saccagé sa demeure et dispersé sa congrégation.

On peut observer dans les idées du protestantisme sur la nature du Christ une évolution analogue à celle que j'ai signalée dans les efforts des sectes puritaines pour en revenir à la constitution primitive de l'Église. Dès le lendemain de la Réforme, le dogme de la divinité du Christ reprend en sens inverse le chemin qu'il a suivi dans sa période de formation. Déjà Calvin, — comme l'a fait ressortir M. Alb. Réville, — en insistant sur l'humanité de Jésus, avait en quelque sorte préparé les voies à la négation de sa divinité ' . Bientôt, pourServet, comme autrefois pour Arius, le Christ devient exclusivement le Verbe de Dieu, une sorte de démiourge, le premier-né de la création. Les sociniens n'en font plus qu'un homme, mais un homme miraculeusement conçu et ultérieurement associé à la majesté divine. Biddle admet encore qu'on rende au Christ un culte subordonné, tout en lui refusant les honneurs divius. Aux yeux de Priestley, Jésus est simplement le Messie, un envoyé spécial de Dieu, avec des pouvoirs extraordinaires, et c'est cette interprétation qu'il s'attache à confirmer avec des textes

1 Alb. Rîtills, Histoire du dogme de la IHvimtf de /éstis -Christ. Paru, 187fi, p. 133.

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de la Bible, — en attendant le jour où des réformateurs plus avancés viendront enlever au fondateur de la religion chrétienne le privilège d'une puissance surnaturelle et même le rôle de médiateur entre Dieu et l'homme, pour ne lui laisser que l'auréole de-son influence morale et religieuse.

Priestley était profondément convaincu que le témoignage de l'histoire établissait la validité de la Révélation, et c'est même sur cette croyance qu'en fidèle disciple de Locke et de Hartiey, il assied tout son système religieux. « S'il y a une vérité dans l'histoire, écrit-il dans son Essai sur l'inspiration du Christ^ le Christ a accompli d'incontestables miracles, comme preuve de sa mission divine ; il a prêché la résurrection des morts, il a ressuscité plusieurs personnes et, qui plus est, lui-même est mort et est ressuscité en confirmation de sa doctrine. La croyance à ces faits constitue ce que j'appelle la foi du chrislianisme. » €etle argumentation était en parfaite conformité avec lies procédés du rationalisme à cette époque; mais son adoption par la plupart des théologiens unitaires ne contribua pas peu à établir cette réputation de sécheresse et de froideur religieuses qui pesa si longtemps sur l'nnitarisme anglais.

La réaction vint d'Amérique, où les écrits de Channiog avaient rempli daos l'Église unitaire le rôle que ceux de Coleridge avaient joué dans la théologie anglicane. Tous deux, en effet, guidés, l'un par sa vénératîoii de la conscience, l'autre par les tendances de la philosophie allemande, mirent en lumière l'importance religieuse de la personnalité humaine et ré-

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INFLUENCE DE CBINNINC 107

veillèrent dans l'homme le sentiment de la responsabilité morale, avec la notion du libre arbitre plus ou moins compromise par l'ai^mentation de la théol<^ie sensuatiste. Mais, tandis que le second appliqua toutes les ressources de la méthode nouvelle à réparer les brèches de l'orthodoxie, le premier s'en servit pour établir cette distinction de la religion et de la théologie qui seule devait permettre au christianisme libéral d'essuyer impunément le choc de la critique moderne, et qui a assuré l'avenir de l'unitarisme, en lui donnant la portée d'une doctrine indéfiniment prc^essive '. Tous deux admettaient l'infaillibilité de la Bible, avec les conséquences qui en découlaient sur la nature et le rôle de Jésus. Mais alors que le théologien anglais s'évertuait à atténuer, par une interprétation subtile, les difficultés où cette admission jetait les esprits les plus avancés de son Église, le pasteur américain n'en faisait qu'un acte individuel et il cherchait en dehors de toute confession de foi le fondement de la cooununion religieuse. De Channing date, en effet, au sein de l'unitarisme, cette diversité croissante de convictions théologiques qui peut choquer les esprits amoureux d'uniformité doctrinale, mais qui n'en fait pas moins de nos jours l'or^inalité et la force de la communion unitaire.

Dès le premier tiers du xix' siècle, en face de l'école qui s'en tenait à la théologie du D' Priestley et qui persistait à voir dans le surnaturel biblique la clef de voûte de tout l'édifice chrétien, il se forma peu à

» V. J. MiRTiNBAU, Th« Thrte Stages of Vnitarian Theotogy, !• éd. Londres, 188!.

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pou une génération d'unitaires qui cherchait de préférence les sources du sentiment religieux et les titres même du christianisme dans les commandements moraux de la conscience et dans les aspirations intimes de l'âme. Tout en regardant la Bible comme le code religieux par excelleuce, et Jésus comme l'élu de Dieu pour la libération de l'humanité, cet!e génération en vint rapidement à ne plus attacher qu'une importance secondaire aux preuves externes de la Révélation, et, par suite, elle put sacrifier, sans trop de répugnances, le texte des traditions bibliques, lorsque celui-ci commença à recevoir des démentis formels, soit de la science, soit de l'histoire. Ju=que-là, toutefois, elle se refusait à dénier, en masse et à priori, la réalité des miracles. Mais, à mesure que s'accentua le double courant critique et scientifique du siècle, on vit se développer, parmi les principaux interprètes de l'unitarisme, des vues qui proscrivent jusqu'à la possibilité d'une intervention divine en contradiction avec les lois de la nature et qui soumettent le christianisme luimême aux lois générales de l'évolution religieuse.

Aujourd'hui, l'école de Priestley a presque disparu. La nuance moyenne, que le D"" Martineau représentait ii y a trente ans \ est devenue l'extrême droite de l'Église unitaire; lui-même, bien que maintenant le caractère unique de la révélation chrétienne et la supériorité absolue de son fondateur, s'est depuis longtemps rallié à la thèse que Faction de Dieu doit exclusivement se chercher dans le cours régulier des lois

' Ch. de Rémdsat, Les controverses religieuses en Angleterre, dan» U Revue des Deux Mondes du l" janvier 1859.

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