CONCELUTION DE COMTE ET DE SPENCER
Pouvoir inscrutable, sévère, inflexible dans ses voies mystérieuses, réclamant une soumission complète à ses volontés, punissant toute transgression de ses lois, peut être comparé k un autocrate qui ne témoigne de partialité envers personne, qui met tout le monde sur le même pied et a les mêmes châtiments pour les meilleurs et pour les pires de ses sujets. Un pareil pouvoir peut inspirer l'humilité, la crainte, l'effroi religieux — les mêmes sentiments qui prédominaient dans la religion de l'homme primitif — mais jamais un sentiment sympathique. Les enfants n'aiment leur père que lorsqu'ils ont conscience d'être aimés en retour et protégés dans leur faiblesse ou aux heures de trouble. Le Pouvoir inscrutable des agnostiques ne peut donc, avec son cœup de pierre, inspirer à l'homme l'amour, l'abnégation, la dévotion. » Il ne suffit pas, ajoute M. Frey, de connaître les lois de la science ; il faut encore un stimulant qui nous donne la volonté de nous y conformer et qui nous serve de guide là où la science cesse de remplir ce rôle. L'homme le plus égoisfe peut accepter sans hésitation toutes les déductions d'Herbert Spencer sans en devenir meilleur. Bien plus, il pourra trouver dans les derniers axiomes de la science, relatifs au combat pour la vie et & la survivance des plus aptes, une apologie des actes les plus contraires à la justice et à l'humanité.
Heureusement, ce qu'il y a d'incomplet et même de pernicieux dans cette conception peut être corrigé par la giande découverte d'Auguste Comte, que, entre l'homme et l'univers, il y a l'humanité : « Nous voyons dans l'humanité la source de toutes nos félicités ; c'est
jM,Googlc
174 LE CÛHTISME ET LE SËCULARISME
à elle que nous devons nos connaissances et nos aspirations; c'est seulement par elle et avec elle que nous pouvons vivre et nous perfectionner. De même que nos corps, qui se nourrissent des produits de la terre, ne périssent pas, mais retournent à la terre et vivent à jamais avec elle, ainsi nos perfectionnements, nos activités, nos influences ne périssent pas, mais retournent à l'humanité et y vivent à jamais, en contribuant à son développement futur. Vue sous ce jour, l'humanité cesse d'être uniquement un maître ; elle devient un protecteur et aussi un soutien. De là un seutimeat de gratitude qui, combiné avec un sentiment de devoir, nous contraint de vouer notre vie à l'amélioration et au perfectionnement de la société. »
La conception de l'humanité comme oi^anisme vivant, continue M. Frey, donne la clef des problèmes moraux les plus ardus. EUeexplique pourquoi l'homme ne peut atteindre le vrai bonheur s'il ne vit pas pour autrui. Elle place les fondements de la morale, non dans le libre arbitre ou dans la fatalité, mais dans l'instinct de conservation qui appartient à l'humanité, ainsi qu'à tous les oi^anismes . Au point de vue religieux, elle ne peut manquer de provoquer au plus haut degré tous les effets que réalise la présence d'ua clément humain dans les anciennes religions : « Si plus d'un tiers de la race humaine se prosterne devant Bouddha, si des millions de chrétiens adorent un homme de bien, suppUcié comme un criminel, si un nombre aussi considérsJile de musulmans tirent leurs inspirations de Mahomet, nous pouvons bien nous incliner, avec admiration et amour, devant l'Humanité
jM,Googlc
CONaLIATIOM DE COMTE ET DE SPENCER 178
prise comme la pléiade de tous les hommes illustres, ainsi que de toutes les nobles pensées et actions qui aient jamais exalté l'âme de l'homme. »
S'ensuit-il que, à l'instar de certains positivistes, éblouis par la grandeur de cette découverte, il faille tenter de mettre l'humanité à la place de Dieu? Ici, Herbert Spencer a dit avec raison : « Rien de pareil à l'humanité ne peut écarter, sauf temporairement, l'idée d'un pouvoir dont l'humanité est simplement le faible et fugitif produit, d'un pouvoir qui, dans le •cours de ses manifestations toujours changeantes, a existé longtemps avant l'humanité et qui coniinuera à se manifester sous d'autres formes quRud l'humanilé aura cessé d'être. » {Study of Sociology, p. 31â.) M. Frey se soumet donc à la nécessité d'admetti* et l'existence de l'Inconnaissable et notre dépendance vis-à-vis de ce pouvoir mystérieux, en même temps que notre impuissance à eu pénétrer le mystère : « Nous ne différons des agnostiques purs, à la façon d'Herbert Spencer, dit-il, que lorsque nous en venons à la solution de cette question toujours brûlante dans les religions : Qui sera notre révélateur et notre sauveur? » — La science, répondent les agnostiques, qui confinent ainsi la religion dans son élément mystérieux. — Non, réplique M. Frey; ce sera l'Être concret, vivant, supérieur, qui représente de la façon la plus pure et la plus haute l'élément humain de la religion : « Le vide laissé dans nos âmes par l'omission d'un Dieu personnel est désormais rempli par l'image de l'humanité sous les traits d'un protecteur et d'un guide paternel. Nous adorons l'humanité comme le média-
jM,Googlc
i7ô lE GOHTISNE ET LE SËCULABISHE
teur entre l'honiiue et l'Infini pour tous les âges à venir, et, en servant l'humanité, nous avons tout ce qui est nécessaire pour unir, dans une même fraternité religieuse, les [personnes les plus différentes de goût, de tempérament, de dispositions. »
D'une part, l'agnostique ne peut éprouver aucun scrupule à accepter une religion ainsi comprise, puisque l'humanité n'est pas un protli it de l'imaginntion, mais un fait vérifiahle par la science. D'autre pai't, quelle objection cette conception pourrait-elle soiilevrr chez les positivistes qui adressent leur culte à l'huma^ nité, sans tenir compte de l'élément mystérieux de la religion? « Le vif sentiment de gratitude et d'adoration qu'ils portent à l'Humanité ne pourra que devenir plus profond et plus fùrt, si elle est con-^idtSrée comme un médiateur entre les hommes et l'Inconnaissable, parce qu'alors entrera en jeu la corde la plus puissante du sentiment religie x, l'aspiration de .l'homme vers l'Infini. Dans l'humanité, nous verrons donc, non seulement un Être qui s'impose par luimême à notre vénération, mais encore la seule image que nous puissions concevoir de llnfini, et les lois •morales que nous faisons déc^ u!er de uotre relation avec cette humanité deviendront un nfiet des lois suprêmes de l'univers, auxquelles tous nous devons obéir, si nous voulons éviter des chat ments. •
Enfin, ici encore, se trouvera le | oint de jonction entre les écoles tant d'Herbeit Spencer que d'Augus!e Comte, et le groupe de ceux qui croient trouver une philosophie de la vie dans les inspirations de la conscience individuelle. « L'erreur de ces esprits libres et
jM,Googlc