LES ÉMIGRATIONS PURITAINES
aventureux de fonder en Amérique une sorte de colonie religieuse qui leur permît de rester attachés à l'AQgleterre et même de recevoir des recçues de la mère-patrie, en leur assurant un abri contre de nouvelles persécutions. Eurent-ils, dès lors, quelque vision de l'avenir qui s'ouvrait devant eux? Quoi qu'il en soit, leurs rêves les plus audacieux ont dû rester certainement au-dessous des destinées réalisées par leurs descendants.
La couronne britannique, qui demandait simplement à débarrasser le pays de sectaires également gênants pour l'État et pour l'Ëglise, ne fit pas trop de difficultés à leur accorder la concession lointaine qu'ils sollicitaient dans la Virginie, et im premier corps démigrants, au nombre d'une centaine d'hommes, femmes et enfants, prirent place, le 27 juillet 1 620, sur la MayFhwer, — une année et un nom classiques dans l'histoire des États- Unis, — On sait comment les hasards du voyage les firent aborder sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre et comment ils profitèrent de cette circonstance pour organiser à leur guise une autorité que, sur ce sol libre, ils tiraient désormais d'eux seuls, et non plus d'une concession accordée par un roi ou par une Compagnie.
John Robinson était resté en Europe, où il se préparait à s'embarquer avec le reste de la communauté. Nouveau Moiise, la mort devait le surprendre avant qu'il pût atteindre la terre de Chanaan. Dans ses adieux à l'avant^rde de l'émigration sur les quais de Leyde, il avait prononcé ces paroles, qu'on peut à
jM,Googlc
188 L'tlNlTARISME AUX ÉTATS-UNIS
bon droit qualiSer de prophétiques, quel que fût le vrai sens qu'il leur prêtât : « Le Seigneur a encore « bien des vérités à vous faire découvrir dans sa sainte « parole. Je ne puis assez déplorer la condition des « Ëglises réformées qui en soot venues à ne pas vou- « loir s'avancer plus loin que les promoteurs de la V Réformation. Luther et Calvin ont été en leur temps «de grandes et brillantes lumières; cependant, ils « n'ont pas pénétré tout le dessein de Dieu. »
Ces exhortations ne devaient pas tomber sur un sol ingrat. Toutefois, leur portée était trop en avance sur le siècle pour être saisie par ceux auxquels s'adressait le discours, et sans doute par celui-là même qui le prononçait. Ce que les « pèlerins » de la Fleur de Mai, fuyant les persécutions de l'Église oflScielle, allaient demander aux rivages du nouveau monde, ce n'était pas la liberté religieuse, mais leur liberté religieuse, c'est-à-dire le droit de former une Ëglise à leur façon, sans le secours de la hiérarchie ni de la liturgie anglicanes. Le gouvernement qu'ils se donnèrent était une véritable démocratie; mais c'était avant tout une démocratie théocralique, et l'on y chercherait vainement rien qui fût conforme aux idées modernes, soit sur les rapports de l'État et de l'Église, soit sur le respect dû aux droits de la conscience et à la liberté des cultes.
La Bible était leur loi suprême; elle devait inspirer et suppléer les lois écrites. Leur premier souci , quand ils fondaient quelque établissement, était de se construire un temple, qui devenait bientôt le centre de leur vie individuelle et sociale. La première élection
jM,Googlc
LE CAinNISME ET LA TOLËEtANCE 189
était celle du ministre et des Anciens. Les frais du culte étaient à la chaîne de tous les habitants; mais les droits de citoyen n'appartenaient qu'aux « communiants », et la société reli^euse se réservait la facullé d'excommunier les infidèles, les pécheurs, ou même les tièdes, dont le seul crime était de ne pas se sentir « en état de grâce ». Les premiers dissidents qui voulurent s'établir dans la colonie naissante — deux membres de l'Église anglicane — furent réexpédiés en Europe par le navire qui les avait amenés. Une série de lois draconiennes ferma l'entrée de la Nouvelle-Angleterre aux anabaptistes, aux antinomiens, aux quakers, auxcatiioliques; en cas d'infraction, les hérétiques étaient exposés à la peine du fouet et de la mutilation, sans préjudice des travaux forcés, «jusqu'à ce qu'ils pussent être renvoyés à leurs frais ». Le blasphémateur, le profanateur du dimanche, étaient passibles de châtiments qui pouvaient aller jusqu'à la mort. Cette législation féroce ne resta pas lettre morte. La Nouvelle-Angleterre eut, au xvii* siècle, ses Calas, sesLabarre, ses Urbain Grandier : dans le Massachusetts, on exécuta des sorciers jusqu'en 1692.
Il serait néanmoins injuste de méconnaître qu'avec son intolérance, son rigorisme, son étroitesse d'horizons, le calvinisme était, de tous les courants religieux de l'époque, le plus propre à faire d'une poignée d'émigrants les fondateurs d'une grande et libre nation. Il est impossible de ne pas constater son influence dans les qualités qui distinguaient les premiers émigrants et qui dominent encore aujourd'hui chez leurâ descendants : la confiance dans l'initiative
jM,Googlc
190 l'unitarishe aui états-uhis
individuelle, l'opiniâtreté au travail, le goût de l'instructioD, le respect de la femme et le sentiment du sérieux de la vie. On peut sourire des règles minutieuses et souvent vexatoires où le génie puritain croyait trouver une barrière à la corruption des mœurs; mais le puritanisme américain n'en a pas moins donné, à la société marquée de son empreinte, deux siècles d'une moralité comme aucuo peuple n'eu a connu de plus sincère ni de plus générale, sinon de plus haute.
EoÊn, on lui doit d'avoir fait des bommes égaux et libres. I.^es constitutions, rédigées à grand renfort de textes bibliques, dès les premières années de la colonisation, étaient si imprégnées de self governtnent, que, sauf dans leurs dispositions contraires à la liberté de conscience, elles sont restées à peu près intactes jusqu'à nos jours, dans les États de la Nouvelle-Angleterre, et ont servi de modèle à la constitution fédérale, comme aux constitutions particulières des États ultérieurement formés dans l'Union.
C'est que l'oi^anisation religieuse du calvinisme n'était elle-même qu'une application de la souveraineté populaire. Pour les calvinistes, le prêtre n'est plus lin être d'une vertu supérieure, investi d'une autorité surnaturelle par le fait de son ordination, mais simplement un délégué des fidèles, le premier d'entre ses égaux. C'est le suffrage universel, « le vote universel de la congrégation du Christ », comme disait Milton, qui formule les bases de l'association, dés^ne les « officiers », y compris le pasteur, fixe la contribution de chaque membre, approuve le
jM,Googlc