‹ L'évolution religieuse contemporaine chez les anglais, les americains et lesChapitre 58 sur 135 · LE LIBÉRALISME A LIMVERSITË D HARVARD 19S · texte numérisé non relu

LE LIBÉRALISME A LIMVERSITË D HARVARD 19S

était la réponse qu'ils opposaient invariablement k leurs advfr aires, lorsque ceux-ci les sommaient de préciser leurs croyances. Ainsi, par une étrange interversion des rôlos, c'étaient les rationalistes qui voulaient s'en tenir étroitement à la lettre de la révélation, tandis que les orthodoxes préconisaient le droit et le devoir d'en apiirofondir le -sens et d'en développer les conséquences. Mais reite position n'était pas longtemps tenable pour les libéraux, et le vrai terrain de la lutle se dessina lorsque, mis au pied du mur, ils 6rcnt intervenir dans la controverse l'autorité de la religion naturelle et de^la critique historique.

En 1805, l'université d'Harvard, qui remontait presque aux premiers temps de la colonisation, mais qui s'était toujours montrée ouverte aux tendances les plus progressistes, confia sa chaire de théologie à un ministre libéral, le D"" Ware. « Tous ceux qui ont subi l'influence du D'' Ware, a écrit plus tard un de ses élèves, Ezra S.iles Gannett, n'oublieront jama's la dignité calme, la sagesse pratique, la loyauté judicieuse, la sympathie amicale qui lui assuraient pins que du respect, une véritable vénération. Cet esprit clair et vigoureux avait horreur de tout compromis avec la vérité, comme avec les hommes ' . » Tel était le théologien qui allait former

' EzHA Stilxs Gannett, Unitariau Minister in Boston, A Memair, by hÎB son, W. C. Gannett, Boston 1875.— Ezra Stilea Gannett, Is disciple et le collaborateur de Channing, exerça les fonctione de miniBtre A Boston de 1824 A. 1871, avec un dévouement dont la modestie dgalail l'actiTité. Sa biogntphie, rédigée avec un eoin pieux par son flle, M. W. C. Gannett. renferme des renseignements d'autant pins inslructîrs snr te mouvement religieux de la Nouvelle-Angleterre, que l'auteur a habilement groupé autour de la flgur« sympathique de son héros les événements et les per-

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196 l'unitarisme aux êtats-unis

désormais les ministres de l'Ëglise nationale! Les orthodoxes crièrent au scandale et établirent à Àndoverune école dethéologieqni ne devait jamais atteindre à la célébrité de sa rivule. En même temps, ils commencèrent à bâtir des temples pour les exilés volontaires des congrégations libérale^ et; là où ils étaient en majorité, comme dans le Gonnecticut et le I^ew- Hampshire, ils improvisèrent des juridictions ecclésiastiques qui expulsaient de la chaire les ministres libéraux. Une tentative fut m'Jme faite pour introduire cette procédure dans le Massachusetts, où le libéralisme avait son quartier général; mais^elle échoua et no servit qu'à précipiler l'éclosion du schisme.

On était alors en 1815. Channing avait frente-cioq ans. Il desservait, depuis plus de douze ans déj^'i, une des paroisses les plus libérales en même femps que des plus fashionables de lîoston. Ses nntécédents, sa disposition d'esprit, l'ampleitr même de sa coHcoption religieuse le prédisposa'ent à de grands ménagements, pour préserver l'imité historique dos vieilles coagi-égations puritaines. Mais une accusation d'hypocrisie que le Jy Morse avait ouvertement proférée à l'ailresse des ministres libéraux, l'amena à revendiquer hautement la dénomination d'unitahc. et bientôt à preadre la tête du mouvement réformifour. Toutefois, ce fut seulement quatre années plus t-ird. qu'il prononça, à Ballimore, le fameux sermon considéré

Eonnages de toute cette péricie. JL'ouvrag'e a été réiniprimâ dans une ^'liiLon populaire par la Société unitaire d'Angleterre. Il est surprenaot 'lu'auciin écrivain du i>ro(eBtaQtisme libéral n'ait été tenté de le traduira eu françaia, car il serait difficile de trouver une apologie plus vivante de l'unitarisme et de ses bomraes.

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CBANHINO. A BALTIMORE 19"]

comme le manifeste constitutif de l'unitarisme américain : « Aucun sermon antérieur ou ultérieur, dit M. W. C. Gannett, n'a probablement causé autant de sensation en Amérique ' ».

Après avoir déclaré qu'il acceptait « sans réserve et sans exception » toutes les doctrines clairement «Dseignées par les Écritures, Channing' réclamait le droit « d'en chercher le sens de la même manière qu'on le fait pour les autres livres », c'est-à-dire par l'exercice constant de la raison. « C'est au tribunal de la raison, disait-il formellement, que Dieu laisse le soin de se prononcer sur la vérité de la révélation. » Partant de ce principe, il répudiait les dogmes favoris du calvinisme pour réduire les enseignements essentiels de l'Écriture à l'unité de Dieu, à l'immortalité de l'âme, à la mission régiînératrice de Jésus, à la perfection morale et au gouvernement paternel du Créateur. Après un éloquent t£j)leau des vertus chrétiennes, — qu'il déRnissait l'amour de Dieu identiSé à l'amour « de la vertu, de la justice et du bien », l'amour du Christ sous forme de reconnaissance et de vénération, enfin la charité et la tolérance, — il soutenait en ces fermes que le vrai christianisme consistait bien plus dans la pratique de ces vertus que dans l'adhésion à un credo quelconque :

A tous ceux qui m'écouteut, je dirai avec l'apôtre : tÉprouvez toutes choses; attachez- vous à ce qui est bon.» Ne reculez pas, mes frères, par crainte de la censure et de la dénonciation des hommes, devant le devoir d'examiner Tous-mêmes la parole de Dieu. N'allez pas croire que voua puissiez impuné-

' W.-C. Oannktt, op. cit., p. 55.

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ment adopter sans examen les opîaioas généralement admises autour de vous, par le motif que le christianisme est maintenant tellement purifié d'erreurs, qu'il n'exige plus de pénibles recherches... Il reste encore beaucoup de chaume à brûler, beaucoup d'impuretés à enlever, beaucoup de brillantes décorations, dont un faux goût a couvert le christianisme, à fiiire disparaître; il faut dissiper les brouillards de la terre qui l'ont 8Îlon^mp3enveloppéecommed'unlinceu],pourquece divin édifice puisse s'élever devant nous dans aa'majesté véritable et imposante, avec ses proportions pleines d'harmonie, sa splendeur douce et céleste. Cette glorieuse réforme dans l'Eglise, nous l'attendons, avec l'aide de Dieu, du progrès de l'esprit humain, du progrès moral de la société, de leur conséquence : la diminution des préjugés et du bigotisme, enfin, ce qui n'est pas le moins important, du renversement de l'autorité humaine en matière religrieuse, de la chute des hiérarchies et des autres institutions humaines qui oppriment, bous le poids des nombres, les esprits des individus et perpétuent une domination papale dans l'Église protestante.

On a dit, avec raison, que ce discours marquait une époque dans l'histoire religieuse de la société moderne. Sans doute, on avait vu ailleurs des chrétiens proclamer la nécessité de mettre la foi d'accord avec les progrès de la raison, mais jamais, depuis la fondation du christianisme, chef d'Église n'avait répudié aussi hautement toute intolérance sectaire, déclaré aussi ouvertement la guerre à toute forme d'orthodoxie. Calvin avait mis — ou replacé — la démocratie dans le christianisme ; Channing y introduisait la liberté.

Depuis l'origine, la Nouvelle-Angleterre n'avait généralement eu qu'un temple et un pasteur par localité. Dès ce moment, les anciennes congrégations se

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L AMERICAN UNITARIAN ASSOCIATION 199

dédoublèrent de toute part. Boston, qui était devenu, depuis longtemps déjà, la capitale intellectuelle des États-Unis, se trouvait presque entièrement conquis aux idées nouvelles. Dans le Massachusetts, cent vingt-cinq congrégations rompirent avec le calvinisme, et parmi elles, les trois premières Églises que les « Pères pèlerins » avaient fondées sur les rivages de l'Amérique. A ce chiffre il convient d'ajouter les nombreuses Églises libres qu'à l'instar des calvinistes, les unitaires ne manquèrent pas de fonder partout où ils avaient dû quitter l'Église officielle. Dans les États voisins, le mouvement fit des progrès moins sensibles ; mais des congrégations, qui devenaient autant de centres pour la propagande, s'établirent successivement à Baltimore, à New- York, à Charleston, à Philadelphie, à Washington et jusque dans les villes de l'Ouest.

En 1823, fut fondée à Boston — malgré les répugnances de ceux qui craignaient, en se donnant une oi^anisation centrale, de marcher à la constitution d'une orthodoxie — l'Àmerican Unitarian Association, «pour répandre la connaissance et favoriser le progrès du pur christianisme». C'était, au reste, non une fédération d'Églises, mais une association d'individus, qui, tout en apportant un concours précieux à la propagande unitaire, ne visa jamais à faire la discipline de la dénomination.

En résumé, la réforme unitaire représentait une double tentative, d'une part pour donner au christia- Di.sme une forme plus humaine, plus rationnelle, plus

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100 LUNITiHISHE AUX ËTATS-UMS

conforme aux exigences du siècle, d'autre part, pour substituer, dans la formation des Églises, la communauté des sentiments religieux à l'identité des croyances dogmatiques. De ces deux caractères, le premier, qui paraissait aux contemporains le plus audacieux, était en réalité le moins important pour l'avenir de l'unitarisme. En supprimant la hase théologique de l'Ëglise, les unitaires donnaient à la religion l'élasticité nécessaire pour s'accommoder de toutes les transformations que pouvait exiger le développement ultérieur des connaissances scientifiques ; ils en faisaient une religion indéfiniment progressive, comme l'esprit humain luimême. Leurs innovations doctrinales, au conlraire, — si radicales qu'elles fussent pour l'époque, — ne pouvaient représenter qu'un état transitoire, un moment dans l'évolution rel^ieuse des esprits.

Sans doute, Channing proclame de la façon la plus absolue la souveraineté de la raison : « La vérité est, dit-il, — et nous ne devons pas la déguiser, — que notre suprême autorité {our uUîmate reliance) est et doit être la raison. » — « Si, après un usage mûr et impartial de nos facultés, une révélation admise jusque-là nous semble clairement en contradiction avec elle-même ou avec de grands principes qui ne peuvent être contestés, nous ne devons pas hésiter à lui retirer notre créance. Je suis plus sûr de tenir de Dieu ma nature rationnelle que de trouver dans un livre quelconque l'expression de sa volonté. » — Se fût-il exprimé avec autant d'assurance s'il n'avait pas eu la conviction que ses vues personnelles sur la préexistence du Christ et sur la validité de la révélation biblique

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POINTS FAIBLES DE LA THÉOLOGIE DE CIliMNING 201

n'avaient rien à craindre du libre examen? C'est là un problème qu'il n'est ni possible de résoudre, ni même équitable de poser. Chaoning, comme tous les nnitaires américains de la première génération, restait fidèle à la théologie de Locke, qui, comme on l'a tu plus haut, cherchait dans les miracles les preuves, sinon les titres de la révélation, tout en laissant aux procédés habituels de la raison le soin d'en interpréter le sens et d'eu préciser la portée.

On saisit aisément le point faible de cette argumentatÏMi, qui reposait tout entière sur' la validité des témoignages historiques en faveur des miracles. Mais il faut se rappeler qu'au commencement de ce siècle, tout était à créer dans l'exégèse biblique, et d'ailleurs les premiers unitaires du nouveau monde, absorbés par leur lutte contre le calvinisme, avaient assez à faire d'extirper les superfélations parasites de la révélation primitive. C'est à l'heure où cette controverse, commençait à s'apaiser par l'effet d'une lassitude réciproque, .qu'arrivèrent simultanément d'Allemagne les premiers résultats d'une critique religieuse désormais émancipée du dogme et les théories idéalistes de l'école de Kant, alors dans tout l'éclat de sa popularité. Le mouvement d'idées que ce double levain suscita parmi les unitaires de la seconde génération ne tendait à rien moins qu'à fonder une religion nouvelle sous le couvert du christianisme. Nous voulons parler de la doctrine à laquelle les Américains donnèrent le nom de tranacenda/italisme.

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