S82 LE THËISHE DANS L INDE CONTEMPORAINE
croyance acquise, et qu'elle s'est toujours bornée à y superposer ses conceptions nouvelles *, il en est résulté un amalgame confus et bizarre, qui choque au plus haut degré nos idées européenues, mais qui n'en explique pas moins la prodigieuse vitalité de l'hindouisme. « L'hindouismo, dit M. le profe-seur Monier Williams, dans l'introduction de son ï/idian fVisdom, semble posséder des éléments empruntés à toutes les religions et appropriés à toutes les intelligences. Il a ses aspects spirituels et matériels, ésotériques et exotf5riques, subjectifs et objectifs, purs et impurs. Il est à la fois vaguement panthéiste, sévèrement monothéiste, grossièrement polythéiste et froidement athée. Il a une face pour les esprits pratiques, une autre pour les esprits spéculatifs, une trobième pour les esprits portés à la dévotion. »
A la fin de la période védique, l'unique voie de salut était l'observance des règles minutieuses et l'accomplisseraent des rites de plus en plus compliqués qu'avaient établis les brahmanes. La réaction contre ces exagérations de l'esprit sacerdotal engendra d'une part le bouddhisme; d'autre part, elle amena les défenseurs de l'ancienne religion eux-mêmes à admettre la valeur du renoncement, de la contemplalion et de l'extase comme moyens suprêmes d'obtenir l'union avec la Divinité, l'absorption de l'âme individuelle
I M. Max MuUer, qui sait difflcilement se montrer sâTère poar sei hindouB, a plaidé les circouBtaaces attânuanteB en faveur de ce procédé, dans l'Origins et le développement de la religion, itudiia à la lumière des religions de l'Inde. L'éminent iodianigte insiste particulièrement anr la leçon de tolérance pratique qui s'en dégage El l'adresse de VEurope.
jM,Googlc
RÉFORMATEURS VISHNOUITES 283
daDS l'EsseDce absolue. Mais cette concession n'empêcha point le triomphe momentané des bouddhistes, qui, dans cette voie, étaient plus logiques que leurs rivaux. C'est alors que surgit dans le brahmanisme une troisième école, mieux faite pour répondre aux aspirations de la masse. Ce fut ta doctrine du hhakli, déjà esquissée dans le poème de la Bhagavad-Gîtâ et qui a surtout prévalu parmi les sectateurs deVishnou. Du mV au xvi° siècle, une série de réformateurs, tels que Râmânuja, Mâdhava, Vallabhâcârya, Chaitanya, sans contester les mérites des sacrifices ni de l'ascétisme, placèrent, à côté et au-dessus de ces deux méthodes, la foi et l'amour (bhakti) envers la Divinité, considérée dans l'une ou l'autre de ses principales iucarnations. D'après cette doctrine, le fidèle, pour atteindre à la béatitude, doit graduellement réaliser les états suivants : 1" la contemplation de Dieu; 2" l'asservissement volontaire; 3" la sympathie; 4° l'affection filiale; 5" l'amour passionné. — Pour faciliter cette exaltation croissante, la lecture des vieilles manlras védiques fut remplacée par des chants, des danses, l'agitation des lumières et le son des iustruments devant les images du dieu; les prières se firent désormais en langue vulgaire et les distinctions de caste furent proscrites de l'enceinte des sanctuaires, ou même pendant toute la durée des fêtes religieuses. Chaitanya surtout insista sur l'importance de ces pratiques pour arriver à la communion avec Krishna; la tradition rapporte que lui-même se noya dans une de ses extases, pendant qu'il se baignait près de Purî. , La plupart de ces réformateurs admettaient la per-
n,g,t,7rJM,GOOglC
â84 LE THËISHE DAKS l'iNDE CONTEMPORAINE
sonnalité de Dieu et lui attribuaient une existence distincte de la nature physique, ainsique de l'âme individuelle '. Mais lathéoriederincarnation, qu'ils laissèrent subsister dans leurs systèmes respectifs, devait fatalement rouvrir la porte à tous les abus de l'idolâtrie qui caractérisent encore aujoui*d'hui les sectes vischnouites. Ce n'est donc pas de ce côté que pouvait saisir une épuration religieuse.
Dans l'intervalle, le brahmanisme, à peine débarrassé des bouddhistes, s'était trouvé aux prises avec un nouvel adversaire dont le prosélytisme ne reculait ni devant la torche, ni devant le glaive. A vrai dire, les sectateurs de l'Islam eurent beau massacrer les prêtres, asservir les fidèles, dépouiller et saccager les temples, ils ne purent entamer l'édifice religieux et social de la civilisation indigène ; on peut même dire qu'ils lui ont plus empnmté que donné *. Tout au plus, de ce contact entre le rigide monothéisme des vainqueurs et le panthéisme élastique des vaincus, sui^it-il, chez quelques adeptes des deux cultes, l'idée d'un rapprochement, sinon d'une fusion sur le terrain de leur principe commun : la notion d'un Dieu unique..
Parmi ceux qui s'efforcèrent de mettre cette idée en pratique, au détriment de l'idolâtrie, on trouve, au xv^ siècle, un disciple du philosophe Râmàaanda, le tisserand Kabîr, qui attaqua à la fois l'autorité du Coran et des Vêdas, pour y substituer un culte pure-
1 MoNiHR Williams, Indian TJietstic Reformera, dsne le XIII* volume {%t série) de la Royal Aaiatic Society.
> MotitsB Williams, Modem IndUt, 2> éd. Londres, Trubner, 1ST8, page 99. — Qakcin db Tabst, Mémoire sur les particularités de la religion mua^dmane dans Vtnde. Paria, £• éd., 1869.
jM,Goo"glc
SVNCRËTISHE d'aKBAR S85
meut spirituel. Il repoussait, en outre, d'une façon absolue, toute distinction de caste : « Tous ceux qui aiment Dieu et font le bien, disait-il, sont frères, qu'ils soient hindous ou musulmans. » Sa prédication lui attira de nombreux adeptes, indifféremment recrutés dans les deux religions dont il prétendait enseigner l'essence, et sa légende, consignée dans le cbant populaire du Bbakta-mâl,rapportecc détail caractéristique, qu'à sa mort, musulmans et hindous se. disputèrent son cadavre, ceux-ci pour le brûler, ceux-là pour l'enterrer, selon leur rite respectif; seulement, lorsqu'on souleva le linceul, on n'y trouva plus que des fleurs. La moitié en fut brûlée à Bénarès et dépos:'e dans la chapelle de Kabîr-Chaura, qui attire encore aujourd'hui les dévots del'Hindoustan ; lereste, enterré surplaceàMogar,sousun monument que denombreux pèlerins visitent chaque année à l'époque de la fjire locale. On a vu plus d'une fois des religions contemporaines damner le même hérétique; voici peutêtre le seul exemple où l'on ait vu deux cultes ennemis canoniser le même apôîre.
Un disciple de Kabîr, Nânàk Shah, prétendit également fusionner les deux grandes religions de son pays dans un culte sans autre dogme que la croyance à l'unité de Dieu, à la nécessité de la pureté morale et à la tolérance envers tous les cultes, sans autres pratiques que les ablutionset les prières : telle fut l'origine des Sikhs, qui, au débat, formaient une association purement religieuse. Enfin le célèbre Akbar, tout Graud-Mogol qu'il était, imagina d'organiser, sous le nom emphatique de « divin monothéisme », un culte
jM,Googlc
286 LE THËISHE DANS L'tHDE CONTEMPORAINE
nouveau, où, en conservant certaines formes de l'islamisme, il introduisait des pratiques empruntées aux hindous, aux guèbres, aux chrétiens et même aux jui&.
Malheureusement, les temps n'étaient pas mûrs pour d'aussi grandioses synthèses. La secte des Kabirpanthis, qui du reste n'a jamais pris grande extension, se concentra dans le culte de Râma, incarnation de Vishnou, et aujourd'hui elle y a même ajouté l'adoration de ses gourotis ou chefe spirilueh. Les Sikhs, transformés en confédération militaire par les persécutions musulmanes, ont peu à peu rouvert les portes de leurs templesaux idoles et aux superstitions de l'hindouisme. Enfin ie syncrétisme d'Akhar ne devwt guère franchir l'enceiute de son palais, et le seul vestige qui en soit resté se trouve peut^tre dans l'architecture éclectique du temple cruciforme élevé à Christna, dans la ville de Brindâban, par le rajah Man-Singh, — le lieutenant et l'ami d'Akbar, — avec des piliers hindous, que surmontent des arches mauresques bordant une nef gothique.
L'entrée en scène de la civilisation européenne donna une nouvelle secousse à l'esprit spéculatif des hindous. Il ne faut pas oublier que, avec le christianisme, les Anglais ont importé dans l'Inde les arts, les sciences,- les méthodes, tout l'héritî^ littéraire et philosophique de l'Europe. Aussi, quoique le brahmaïsme semble sorti des traditions hindoues par une évolution graduelle et originale, il est facile de retrouver la trace d'influences europreni;es dans les trois hommes qui ont personnifié en quelque sorte les phases successives de ce mouvement : Rûm Mohun
jM,Googlc
RAM HOBUN ROY 287
Roy, Debendra Nâth Tâgore et Keshub ChuoderSen.
Râm Mohun Roy naquit eal774', à Râdhnagar, d'une Emilie brahmanique spécialement vouée au culte de Visbnou, Dès son enfance, il se signala par sa dévotion à l'idole de la maison paternelle. Mais envoyé de bonne beure à l'école musulmane de Patna pour apprendre l'arabe et le persan, il ne se trouva pas impunément eU' contact avec les influences du monothéisme sémite, et, à peine était-il rentré dans sa famille, qu'à l'âge de seize ans il rédigea un mémoire contre les pratiques de l'idolâtrie hindoue. Son père, qui occupait un rang distingué daus le district de Rurdwân, jugea prudent de l'éloigner, peut-être avec l'espoir que les frottements du monde calmeraient le beau zèle du jeune réformateur. Mais celui-ci ne profita de ses voyages que pour se livrer à des études de théologie comparée, d'abord dans les principaux sanctuaires de l'Inde, ensuite dans les lamasseries du Tbibet, où l'indépendaDce de ses critiques lui attira des diiBcuités avec les sectateurs de Bouddha. Lorsque, après quatre années d'absence, il reparut dans sa ville natale, non seulement il était définitivement gagné au principe de l'unité divine, mais encore il était décidé à ne reculer devant aucun obstacle pour combattre les superstitions de ses compatriotes.
« Après la mort de mon père en 1803, — écrit-il lui-même dans une lettre ultérieurement publiée par un journal anglais, — j'attaquai plus ouvertement que jamais les partisans de l'idolâtrie. Utilisant l'art de
' Bn nSO, daprés 0*BCIN dk Taseï (ffistoire de la littérature Hindome et BindouatanU. Paris' 2" éd., t. II, page 348).
jM,Googlc