DE L U.XIVERSALITE DES CROYANCES RELIGIEUSES
Il est pourtant un lieu commun, bien antérieur à la théorie du règne humain, mais invoqué par elle, que je dois encore apprécier avant de passer outre ; j'entends parler de l'universalité prétendue de la religiosité et même, car on est allé jusque-là, de l'universalité de la croyance en un dieu, un seul dieu, maître et créateur de toute chose. — A ce sujet, il importe fort de distinguer enirc la religiosité toul à fait primitive et le monothéisme. A vrai dire, il n'y a pas de religion strictement monolhéique, puisque, toujours, on admet à côté ou au-dessous du monarque céleste, un peuple d'êtres divins ; le monothéisme rigoureux, mettant, d'un côté, l'univers, de l'autre, Dieu, n'existe nulle part, si ce n'est dans le cerveau d'un très petit nombre de métaphysiciens : c'est une croyance de lettré. D'autre part, la religiosité rudimentaire, le fait d'expliquer tel ou tel phénomène naturel, mais mal observé, en dotant de propriétés magiques tel ou tel objet du monde extérieur, est, sinon universel, au moins très général, et il en est de même de la croyance à la vie future, si on la réduit à sa plus simple expression. L'homme peu développé, le sauvage le plus primitif, ne parvient pas à comprendre la mort naturelle ; il ne l'admet pas. Presque toujoui's, à ses yeux, la mort non violente résulte d'un acte de malveillance, de sorcellerie. Presque toujours aussi ses souvenirs, surtout ses rêves, protestent conire la disparition totale des êtres qu'il a
1. cil. Lelourneau. Bull. Soc. (VAnlhrop. 18C5. — Science et Malérialismej 117-158.
connus, fréquentés, aimés ou haïs ; pour son imagination d'enfant, quelque chose, un résidu, une fumée, une ombre, leur survit temporairement, et cette effigie du morl en conserve les qualités et les défauts. Ce sont là des illusions, auxquelles la raison très bornée de Thomme primitif ne saurait guère se soustraire; il s'en faut absolument qu'elles constituent une preuve de supériorité mentale, mais leur extrême diffusion ne saurait être contestée.
Ordinairement, d'ailleurs, les fauteurs du consentement universel font extrêmement peu de cas de ces primitives croyances. Ce qu'ils prétendent essentiel à la nature humaine, c'est la foi monothéique : « Dieu est, a écrit V. Cousin; Messieurs, le fait que je viens de vous signaler est universel. La réflexion, le doute, le scepticisme appartiennent à quelques hommes; l'aperception pure, la foi spontanée appartiennent à tous*. » Dans un manuel de philosophie publiéenl846 et très estimé, il y a peu d'années encore, je lis ceci : « Les traditions, les annales et les monuments de tous les âges, dans tous les pays, constatent que partout et toujours on a cru à l'existence d'un être supérieur. Dieu a un nom dans toutes les langues ; partout on lui rend un culte, partout il y a des cérémonies religieuses : Nnlla est gens, a dit Cicéron, tant immansuela, tamferaj guse^eisi ignoret qualem deum haberedebeat, lamen habendum non sciât. — Les peuples qui ont perdu cette croyance ont cessé d'être; ces abominables nations ont été rayées du livre de vie et la terre même n'a pas conservé la trace de leur puissance*. » — Le préjugé remonte donc jusqu'à l'antiquité latine; il est devenu lieu commun; nous lenlendons encore exprimer tous les jours; sans lui attribuer plus d'importance qu'il n'en mérite, il ne sera pas inutile de rappeler, dans ce premier chapitre, quelques-uns des faits qui le réfutent.
i. Cité à l'article Athées du Dictionnaire det Panions. (Collection Migne.) 2. Genisez. Cours de Philosophie, 166. (Paris, 1846 )
Il y a d'abord rincontestable existence de religions athées et particulièrement de la plus célèbre d'entre elles, du Bouddhisme, dont l'objet principal est simplement de guider les hommes, par l'ascétisme physique et moral, vers l'anéantissement final, considéré comme le souverain bien. Écoutons à ce sujet un déiste fervent, M. Barthélémy Saint-Hilaire, qui, après avoir patiemment éludié et analysé le Bouddhisme, conclut ainsi, la mort dans l'âme d'ailleurs : « Aujourd'hui et en face des révélations si complètes et si évidentes que nous font les livres du Bouddhisme, découverts et expliqués, le doute n'est plus permis. Les peuples bouddhiques peuvent être, sansaucune injustice, regardés comme des peuples athées. Ceci ne veut pas dire qu'ils professent l'athéisme et qu'ils se font gloire de leur incrédulité.... Ceci veut dire seulement que ces peuples n'ont pas pu s'élever dans leurs méditations les plus hautes jusqu'à la notion de Dieu et que les sociétés formées par eux s'en sont passées, au grand détriment de leur organisation, de leur dignité et de leur bonheur. j> — Voilà donc une grande religion, la plus grande par le nombre de ses sectateurs et la profondeur de ses dogmes, qui ignore Dieu. Cela suffit évidemment pour réduire à néant le fameux dogme du soi-disant consentement universel. Mais il faut encore mettre en dehors de cette unanimité prétendue toutes les religions primitives. Qu'a de commun, en effet, la croyance aux fétiches et à la magie avec le dieu unique de nos métaphysiciens?
Ajoutons encore que pour êtie extrêmement répandues, ces aberrations mentales de l'humanité sauvage ne sont point constantes, s'il faut en croire nombre de voyageurs et dç missionnaires, dont j'aurai, plus d'une fois, à invoquer le témoignage au cours de ce livre. Quant à présent, je me borne à rappeler, en passant, l'existence de ces exceptions, si gênantes pour les défenseurs du règne humain et les métaphysiciens qui se cramponnent désespérément encore à l'in-
NATURE ET ORIGINES DU SENTIMENT RELIGIEUX. ii
soutenable dogme du consentement universel. Mais il est plus que temps de revenir à notre sujet principal, à Tétude scientifique des origines du sentiment religieux.
m. — DE L ANIMISME
Il nous reste à dégager le trait psychique essentiel de la religion primitive; mais, pour cela, nous n'avons guère qu'à suivre Tylor, qui a traité cette question avec une remarquable supériorité. — Dans de précédents ouvrages, en étudiant plusieurs grandes manifestations de la vie sociale, j'ai dû signaler les caractères dominants de l'intelligence et du caractère chez l'homme primitif: c'est surtout à propos des conceptions mythiques, qu'on voit ces caractères s'accentuer. Au début des sociétés, l'homme, assez voisin de l'animalité, est un automate conscient, mais très impulsif; il raisonne peu, mal et ne saisit que les rapports superficiels des choses; sa dialectique est rudimentaire, ses jugements hâtifs et souvent erronés ; néanmoins il ne doute pas, il ne sait pas douter encore de leur certitude. Très peu expert dans la recherche des causes, quand deux phénomènes fortuits se succèdent, il ne balance pas à croire que le second résulte du premier. Son cerveau d'adulte loge encore un esprit d'enfant. Il n'a pas même commencé à effectuer Je triage exact de l'objectif et du subjectif; sans cesse il extériore son moi et dote ainsi généreusement la nature ambiante de sensations, de pensées, de volitions analogues aux siennes. Il a surtout une tendance presque invincible à confondre ce qui se meut et ce qui vit. En résumé, il anime d'une vitalité semblable à la sienne tous les êtres du monde extérieur avec lequel il se trouve incessamment en contact ou en conflit. — Comme l'a fort justement montré Tylor, cet animisme du sauvage est le fond même de toutes les
idées dites religieuses chez les primitifs. Nous aurons occasion de YÙriGer cent fois le fait dans les chapitres suivants et, sous la végélalion mythique, si touffue, des religions dites supérieures, nous n'aurons pas de peine non plus à retrouver la vieille racine animique, péché originel de tous les systèmes religieux.
Mais, pour constater des faits d'animisme enfantin, môme en dehors du domaine mythologique et des sociétés sauvages, il suffit de jeter les yeux autour de nous, parfois de nous observer nous-mêmes. Au sein de nos races vieillies, quelquefois même usées, l'animisme des premiers âges subsiste à l'état latent. Qui n'a vu certaines personnes excitables, peu maîtresses d'elles-mêmes, s'irriter contre un obstacle, le maudire, l'injurier, parfois le frapper? Mais ce qui, chez les races civilisées, est exceptionnel, est de règle chez les primitifs. Pour les nègres du Gabon*, la pendule de du Chaillu était un esprit puissant, chargé de veiller sur le voyageur. « C'est vivant », disait un Arrawak au voyageur Brett, en voyant sa boussole de poche'. Un Vitien expliquait a un missionnaire, en prenant une massue dans la tombe d'un de ses compagnons, que l'esprit de la massue était parti avec celui du mort^ De môme, quand une âme polynésienne quittait ce bas monde, elle était escortée par toutes les âmes des objets, armes ou ustensiles, qui lui avaient été offerts durant les funérailles* et ordinairement, pour rendre possible le départ de tous ces doubles, on avait bien soin de tuer les objets en les brisant. C'est pour cette raison encore que certains tumulus du Morbihan, sûrement inviolés, renfermaient de superbes cellœ brisés, quoique n'ayant manifestement jamais servi.
i. Du Chaillu. Afrique éqitatoria/e, 501.