Max Radiguet. Derniers sauvages
Mais on relève des trails éclatants de ce grossier animisme dans des civilisations relativement avancées. Nous savons que l'un des tribunaux athéniens, le Prytanée, jugeait les objets matériels, qui avaient causé les homicides et les faisait solennellement xeter hois de TAttique*. Xerxès, le grand roi, retombait avec éclat dans Tanimisme, alors qu'il faisait flageller l'Hellespont, et, plus récemment, un roi de Cochinchine mettait encore au pilori ceux de ses navires qui marchaient maP. Or, en prêtant a THellespont les sentiments, la volonté, la vie, le Grand Roi raisonnait exactement comme certains nègres de l'Afrique centrale. Ainsi un guide, donné à Richard Lander par le roi de Kiama, le suppliait de ne point nommer une autre rivière en présence de celle de Mossa, qui était femme, mariée au Niger et jalouse de son mari, dont l'affection lui était disputée par des rivières rivales. A leur confluent, ajoutait ce guide, il y avait constamment une dispute conjugale, bruyante à l'excès, à cause des familiarités coupables que le fleuve Niger se permettait avec ses rivières affluenlcs et concubines.
Mais ce dernier fait nous conduit au deuxième degré de l'animisme, à cet état d'esprit, dans lequel l'homme ne se contente plus de prêter aux êtres ou objets qui l'environnent une vie analogue à la sienne et souvent une ombre qui est leur copie atténuée; il va plus loin en les dotant d'un double anthropomorphique ou zoomorphique; car, à ce moment de l'évolution mentale, on assimile sans la moindre difficulté les animaux aux hommes. Nous aurons à constater incessamment cette personnification imaginaire des choses. Pour le moment, je n'en citerai que quelques exemples. Pour les Celtes de la Cornouailles anglaise, le zona est devenu un serpent qui s'enroule méchamment autour du patient, et, s'il arrive que la
\. Ch. Lelourneau, Evolution juridique ^ 5i4. 2. Tylor, I, 382.
tête du reptile rejoigne sa queue, le cas devient mortel*. A la Nouvelle-Zélande, c'était un lézard invisible, un lézard-esprit^ qui causait les maladies de poitrine*.
Très souvent Tesprit des maladies a la forme humaine. En Perse, la fièvre scarlatine est causée par un csprit-fiUe : « Connaîtriez-vous Al? Elle a l'aspect d'une jeune fille rougissante, aux boucles de flammes, aux joues rosées'. » Dans les mythologies des Slaves, la peste est une vierge, acharnée à la destruction de l'espèce humaine; une légende rapporte qu'un jour elle enfourcha les épaules d'un paysan et se fit conduire ainsi de ville en ville, de village en village, semant partout la destruction. Elle ne pesait point sur les épaules de l'homme, car c'est un être impondérable. Elle n'est pas d'ailleurs dépourvue de quelques bons sentiments; car le paysan, ayant mieux aimé se jeter à l'eau avec elle que de l'introduire dans son village, où il avait femme et enfants, elle fut touchée de cet acte généreux, lâcha prise et se sauva. Au Mexique, la syphilis était devenue le dieu Nanahuatl, dans lequel certains missionnaires espagnols crurent d'abord retrouver Jésus-Christ. A Rome, la fièvre paludéenne avait des autels, etc., etc. Sans peine, on réunirait assez de faits de ce genre pour écrire une mythologie pathologique.
Bien plus souvent et plus facilement encore, on a doté d'un esprit à forme humaine ou animale quantité d'êtres ou de phénomènes naturels. Pour les Ahts de l'ile de Vancouver, le tonnerre, qui, àpeu près par toute la terre, a été vivifié par l'animisme, est le grondement d'un puissant oiseau ; darde-t il hors de sa bouche sa langue fourchue, c'est l'éclair. Les Konds du sud du Bengale ont trouvé de la pluie une explication ti*ès satisfaisante: c'est un dieu, qui verse de l'eau dans un
i. Tylor. I. 352.
2. Cook. Troisième voyage, {Uist. univ. des voy.^ Toi. X, 82.)